Anthologie féminine/Mme du Boccage

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Anthologie féminineBureau des causeries familières (p. 144-148).

Mme DU BOCCAGE (Marie-Anne Le Page)

(1710-1802)


Poète et prosateur, restée veuve jeune et fort belle, Mme du Boccage eut un salon des plus remarquables au XVIIIe siècle, quoique sa modestie lui fît fuir la publicité. Fontenelle et Voltaire étaient des assidus. Elle était d’ailleurs fort jolie, et, sous son portrait, fut écrit avec vérité :

Forma Venus, arte Minerva.

Elle débuta par un succès : son premier ouvrage obtint, en 1746, le premier prix de poésie à l’Académie de Rouen. Elle a publié successivement des traductions du Paradis perdu, de Milton, et de la Mort d’Abel ; puis un grand poème intitulé la Columbiade, et des Lettres sur l’Angleterre, la Hollande, l’Italie ; elle fit représenter au théâtre une comédie intitulée les Amazones. L’Académie d’Italie et d’autres Académies étrangères l’accueillirent avec enthousiasme. Elle est morte à quatre-vingt-huit ans ; comme toutes les personnalités qui vivent trop âgées, elle s’est survécu et n’a pas laissé le souvenir de celles qui meurent en plein fracas de renommée.


PARADIS PERDU

................
Dans les champs où l’Euphrate, éloigné de sa source,
Abandonne le Tigre et le joint dans sa course,
Se présentent d’Éden les jardins enchantés.
Là d’un premier printemps tout offre les beautés :
Des cèdres, des palmiers élevés jusqu’aux nues,
De ce séjour charmant forment les avenues.
Sur l’or et les saphirs serpentent les ruisseaux,
Et dans les prés naissants bondissent les troupeaux.
Aux approches du loup, l’agneau paraît sans crainte ;
Le tigre est sans fureur et le renard sans feinte.
Les arbres sont chargés et de fruits et de fleurs.
De l’iris leur mélange imite les couleurs.
Tel est l’heureux empire où vit dans l’innocence
Le premier des humains au sein de l’abondance ;
Chaque pas le conduit à de nouveaux plaisirs ;
L’air pur n’est agité que par les doux zéphyrs :
Ils embaument les airs, et leurs ailes légères
Y portent les parfums des terres étrangères.


LETTRE
À La Haye, le 20 juin 1750.
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Tout périt, tout passe.

Cette patrie de Van Dyk et de Rubens, qui possède encore un fameux peintre camaïeu nommé Smitt, est à présent moins féconde en bons artistes. Le commerce y languit depuis que celui d’Amsterdam et de Rotterdam prospère. Nous gagnâmes cette dernière ville par le Mordick, où nous laissâmes notre voiture, pour nous mettre dans une barque dont le conducteur est la meilleure figure à peindre en Caron qu’on puisse trouver. Le vent était fort. Pour nous rassurer, il ne manqua pas de nous conter le malheur du prince d’Orange, noyé en 1711 sur cette petite mer, où nous étions cependant bien mieux que dans l’affreux chariot de poste qui nous roula jusqu’à la Meuse…

Rotterdam est riche, bien peuplé, bien bâti, coupé de larges canaux rafraîchis des eaux de la Meuse, qui porte les plus grands vaisseaux jusqu’au sein de la ville. Le mélange des mâts, des arbres qui bordent les canaux, des clochers, des belvédères, nous surprit agréablement…

En quittant Rotterdam, nous passâmes à Delftâ, où résonnait dans l’air un carillon de mille cloches à l’unisson. Nous y vîmes le monument magnifique élevé à la mémoire du prince d’Orange, assassiné à Delftâ. Le sculpteur a représenté à ses pieds un chien mort de douleur de sa perte. Que de leçons les attributs qui décorent ces monuments du néant des grandeurs humaines donnent à l’homme qui pense !

Ce matin, nous avons fait deux lieues pour Kyswick, château fameux par la paix de 1697, et nous partons ce soir pour Amsterdam, d’où je vous écrirai s’il m’est possible ; les routes, les amusements, me laissent à peine le temps de poser le pied à terre.


  Moi, dont l’âme semble créée
  Pour chérir la paix qui me fuit,
  Je vis agitée, entourée ;
  Vous, dont l’esprit plaît et séduit,
  Vous, que les grâces ont parée
  De ce charme que chacun suit.
  Souvent dans vos champs retirée.
  Vous vivez sans joie et sans bruit.
  ..........
  ..........
  Des destins divers sont nos guides ;
  Si les monts, les torrents rapides
  Offrent des dangers, des terreurs,
  Au pied de cent rochers arides.
  Le vert des prés, l’émail des fleurs,
  Enchantent l’œil des voyageurs ;
  Mais qui traverse dans la plaine
  Des chemins sûrs et peu riants
  À moins de plaisir, moins de peine :
  Tel est le sort qui nous entraîne !
  Un nombre égal d’heureux moments,
  D’ennui, d’espoir, d’amour, de haine.
  Des mortels partage les ans !

Enfin cette vie n’est qu’un court pèlerinage. Je vous traduis à ce sujet une fable qui m’a paru bonne ce matin dans le Spectateur : « Un derviche, voyageant en Perse, arrive à la capitale ; et, dans l’idée que les grands du pays épuisent souvent leurs trésors pour bâtir et fonder des caravan-sérails, il prend le palais du roi pour une de ces magnifiques auberges. D’un esprit distrait, il en traverse la première et la seconde cour, monte les galeries, y pose sa valise et s’en fait un chevet. Un des gardes l’aperçoit, l’instruit du lieu qu’il profane et veut à l’instant l’en chasser. Pendant le débat le monarque passe, sourit de la méprise du voyageur, et lui demande comment il peut prendre la demeure d’un souverain pour une hôtellerie. « Sire, dit humblement le derviche, j’ose vous faire une question : quels étaient les maîtres de ces beaux lieux avant Votre Majesté ? — Mon père, mon aïeul, et tour à tour tous mes ancêtres, lui répond le roi. — Et après vous, ajouta le derviche, à qui ces toits immenses sont-ils destinés ? — Au prince, mon fils, sans doute, s’écrie le monarque étonné. — Ah ! Sire, reprit le pèlerin, une maison qui change si souvent d’hôte a le beau nom d’un palais, mais n’est, en effet, qu’un vrai caravansérail. »