Anthropologie (trad. Tissot)/Causes de l’intensité diverse des sensations

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§ XXV.


Des causes de l’augmentation ou de la diminution du degré des sensations.


Le degré de sensation augmente 1° par le contraste ; 2° par la nouveauté ; 3° par le changement ; 4° par une intensité supérieure.


A


LE CONTRASTE.


Le contraste est l’attention qui porte à distinguer entre elles des représentations sensibles opposées les unes aux autres, quoique renfermées sous une seule et même notion. Le contraste diffère de la contradiction, qui consiste dans l’union de notions contradictoires. — La représentation d’une certaine quantité de terrain bien cultivé au milieu d’un désert sablonneux trouve rehaussée par le simple contraste ; telles sont les contrées appelées paradisiaques, aux environs de Damas, en Syrie. — Le bruit et l’éclat d’une cour, ou même d’une grande ville, à côté de la vie tranquille, simple et cependant heureuse du campagnard ; un appartement sous un toit de chaume, ayant des chambres commodes et décorées avec goût, animent la représentation, et l’on s’y arrête volontiers, parce que les sens en sont fortifiés. — — Au contraire la pauvreté et le faste, la parure magnifique d’une dame, qui éblouit par ses brillants, mais dont le linge est malpropre ; — ou, comme autrefois chez un magnat polonais, des tables prodigalement servies et de nombreux domestiques pour la commodité des convives, mais qui portent des chaussures d’écorce, ne sont pas des oppositions par contraste, mais bien par contradiction ; l’une des représentations sensibles anéantit ou affaiblit l’autre, parce qu’elle veut réunir l’incompatible sous une seule et même notion, ce qui est impossible. — On peut toutefois rendre un contraste comique, et présenter une apparente contradiction du ton avec la vérité, ou quelque chose d’évidemment méprisable dans des termes élogieux, pour rendre l’absurdité plus frappante encore, comme Fielding dans son Jonathan Wild, ou comme Blumauer dans son Virgile travesti, et parodier d’une manière plaisante et profitable, par exemple, un roman qui serre le cœur, comme Clarisse ; de cette manière les sens se trouvent fortifiés en ce qu’on les affranchit de l’opposition qui leur est faite par des notions fausses et nuisibles.


B


LE MOUYEMENT.


L’attention est excitée par la nouveauté. Par nouveauté, il faut entendre aussi ce qui est rare et tenu caché. Car c’est une acquisition ; la représentation sensible acquiert donc par là plus de force. Le quotidien ou l’habitude l’affaiblit. Il ne faut cependant pas entendre par là la découverte, la possession ou l’exposition publique d’un objet d’antiquité ; une semblable trouvaille rend à nos sens une chose dont on avait dû penser, d’après le cours ordinaire des événements, qu’elle avait succombé depuis longtemps à l’action qui finit par tout détruire. S’asseoir sur les ruines d’un ancien théâtre des Romains (à Vérone ou à Nîmes), tenir entre ses mains un meuble qui aurait appartenu à ce peuple et qui a été découvert dans l’ancien Herculanum, après avoir été enseveli pendant des siècles sous les laves ; pouvoir montrer une monnaie des rois macédoniens, ou une pierre d’une sculpture antique, etc. ; tout cela porte les sens du connaisseur à la plus grande attention. Le penchant à l’acquisition d’une connaissance, à cause uniquement de sa nouveauté, de sa rareté et de la difficulté à l’acquérir, s’appelle curiosité. Cette inclination, quoiqu’elle joue simplement avec des représentations, et que d’ailleurs elle n’ait pas d’intérêt à son objet, lors seulement qu’elle ne tend pas à s’occuper de ce qui ne regarde qu’autrui, n’est pas blâmable. — En ce qui concerne l’impression purement sensible, la nouveauté des sensations rend chaque matin toutes les représentations des sens (pourvu d’ailleurs qu’ils ne soient pas malades) plus claires et plus vives qu’elles ne le sont d’habitude à l’approche de la nuit.


C


LE CHANGEMENT.


La monotonie (la parfaite uniformité dans les sensations) finit par produire l'atonie (la lassitude de l’attention sur son état) et affaiblit la sensation. Le changement la ravive. Un sermon débité tout entier sur le même ton, qu’il soit déclamé avec force ou d’une voix modérée, mais uniforme, provoque le sommeil dans toute l’assemblée. — Le travail et le repos, la vie de la cité et celle des champs, la conversation et le jeu dans une réunion, l’application solitaire de l’esprit tantôt à l’histoire, tantôt à la poésie, dans un temps à la philosophie, dans un autre aux mathématiques, fortifient l’esprit. C’est précisément la même force vitale qui excite la conscience des sensations ; mais leurs différents organes se relaient mutuellement dans leur action. C’est ainsi qu’il est plus facile de marcher pendant longtemps, parce que les muscles des membres inférieurs se reposent alternativement, que de rester debout à la même place, parce que cette espèce de station droite exige une tension sans relâche des muscles qui la produisent.—De là aussi l’attrait des voyages ; malheureusement pour les oisifs, les voyages laissent après eux un vide (l’atonie), conséquence de la monotonie d’une vie domestique. La nature elle-même a déjà fait en sorte que la douleur se glissât involontairement parmi des sensations agréables et intéressantes pour la sensibilité, de manière à rendre la vie moins monotone. Mais il est insensé, sous prétexte de changement, d’altérer ces sensations et de se faire du mal, de se faire réveiller pour mieux goûter un nouveau sommeil, ou, comme dans le roman de Fielding (l’Enfant trouvé), d’ajouter, comme l’a fait un éditeur de cet ouvrage après la mort de l’auteur, une dernière partie, sous prétexte de variété, pour introduire encore la jalousie dans le mariage (par lequel l’histoire finissait) ; car l’altération d’un état n’ajoute pas à l’intérêt que les sens y prennent, pas même dans une tragédie : la fin n’est pas un changement.


D


DE L’INTENSITÉ ÉLEVÉE A SON PLUS HAUT DEGRÉ.


Une série continue de représentations successives qui ne diffèrent qu’en degrés, dans le cas où la représentation qui suit est toujours plus forte que celle qui précède, aboutit à un point extrême d’intensité (intensio) passé lequel il y affaiblissement (remissio). Mais le point précis qui sépare les deux états marque le maximum de la sensation qui a pour conséquence l’insensibilité, et, par suite, l’absence de la vie.

Veut-on donc conserver dans toute sa vivacité la faculté de sentir, il ne faut pas commencer par les sensations fortes (car elles nous rendent insensibles à celles qui suivent). Il faut au contraire se les interdire tout d’abord, ou du moins n’en user qu’avec parcimonie, si l’on veut s’élever indéfiniment. L’orateur sacré commence, dans l’exorde, par s’adresser froidement à l’intelligence, en appelant l’attention sur une notion de devoir ; il sait donner ensuite un intérêt moral au développement de son texte, et termine en faisant jouer tous les ressorts de l’âme humaine, afin d’exciter les sentiments capables d’inspirer cet intérêt.

Jeune homme, sois sobre dans l’usage des plaisirs, si ce n’est dans le dessein stoïque de t’en sevrer entièrement, tout au moins dans le but épicurien d’avoir en perspective des jouissances de plus en plus grandes. Cet usage parcimonieux du sentiment vital te rend réellement plus riche par l’ajournement des jouissances, alors encore que tu devrais renoncer presque entièrement aux plaisirs jusqu’à la fin de ta vie. La conscience d’avoir une jouissance en son pouvoir est, comme tout ce qui est idéal, plus féconde et plus étendue qu’aucune des choses qui gratifient la sensibilité, par le fait que la jouissance emporte la consommation de ce dont on jouit, et fait disparaître l’ensemble de nos ressources.


Notes de Kant[modifier]


Notes du traducteur[modifier]