Anthropologie (trad. Tissot)/Sens interne

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Traduction par Joseph Tissot.
Librairie Ladrange (p. 66-69).


§ XXIII.


Du goût et de l’odorat en particulier.


Les deux derniers sens (qui sont plus subjectifs qu objectifs) possèdent une réceptivité pour certains objets propres à faire naître des sensations d’une telle nature qu elles sont purement subjectives, et que ces objets agissent sur les organes de l’odorat et du goût par une excitation qui n’est cependant ni odeur ni saveur ; c’est comme l’action sentie de certains sels fixes qui portent les organes à des sécrétions particulières. Ces objets ne sont donc pas, à proprement parler, ingérés ou absorbés dans les profondeurs intimes des organes ; seulement ils les irritent pour disparaître aussitôt ; ce qui fait qu’ils peuvent être consommés pendant toute la journée, sans qu’il y ait satiété, excepté durant le sommeil et le temps des repas. La matière la plus commune de ces sensations est le tabac, soit à priser, soit à chiquer, soit à fumer. Au lieu de tabac, les Malais se servent pour fumer de l’aréka enveloppé dans une feuille de bétel (bétélarek), qui produit le même effet. — Ce besoin {pica), abstraction faite de l’utilité médicale, ou du danger qui peut résulter de la sécrétion du fluide dans les deux organes, est, comme simple stimulant de la sensibilité en général, une sorte d’excitant souvent réitéré pour l’attention, qui s’attache ainsi sans relâche à l’objet de sa pensée ; autrement elle sommeillerait ou tomberait dans la langueur par suite de l’uniformité de sa situation : ces moyens au contraire la stimulent sans cesse. Cette manière de s’entretenir avec soi-même tient lieu d’une société ; le vide du temps se trouve rempli, à défaut de conversation, par des sensations sans cesse excitées et qui disparaissent avec rapidité, mais qui se renouvellent à chaque instant.


§ XXIV.


Du sens intime.


Le sens intime n’est pas l’apperception pure, une conscience de ce que l’homme fait, car cette conscience fait partie de la faculté de penser ; mais c’est la conscience de ce qu’il souffre en tant qu’il est affecté par le jeu même de sa pensée. L’intuition interne, par conséquent le rapport des représentations dans le temps (suivant qu’elles sont simultanées ou successives), est la base du sens intime. Ses perceptions et l’expérience interne (vraie ou apparente) qui forme leur enchaînement, ne sont pas simplement anthropologiques, car dans l’anthropologie on ne se demande pas si l’homme a une âme (comme substance incorporelle particulière) ou s’il n’en a pas ; elles sont au contraire psychologiques. En psychologie, on croit percevoir en soi une âme distincte du corps, et l’esprit qui est réprésenté comme simple faculté de sentir et de penser est regardé comme une substance particulière qui réside dans l’homme. — Il n’y a donc alors qu’un seul sens intime, parce qu’il n’y a pas différents organes à l’aide desquels l’homme se sente intérieurement, et l’on ne pourrait pas dire que l’âme est l’organe du sens intime. On a dit de ce sens qu’il est, lui aussi, exposé à des illusions qui consistent en ce que l’homme prend les phénomènes du sens intime pour des phénomènes externes, c’est-à-dire des images pour des sensations, ou même les tient pour des inspirations dont serait cause un autre être qui n’est cependant pas un objet des sens extérieurs. De là l’illusion, et avec elle la superstition, ou même des visions d’esprit, et dans les deux cas tromperie du sens intime, maladie de l’âme. De là le penchant à prendre le jeu des représentations du sens intime pour une connaissance expérimentale, quand elle n’est cependant qu’une fiction ; le penchant à s’arrêter souvent aussi à un état artificiel de l’âme, par la raison peut-être qu’on le regarde comme salutaire et comme au-dessus des représentations sensibles, et par conséquent le penchant à se tromper par des intuitions formées de la sorte (des rêves dans l’état de veille). — Car l’homme finit par regarder ce qu’il s’est mis à dessein dans l’esprit comme quelque chose qui s’y serait déjà trouvé auparavant, et il croit seulement avoir découvert dans les profondeurs de son âme ce qu’il y a fait entrer.

Telles étaient les sensations internes superstitieusement attrayantes d’une Bourignon, ou les sensations superstitieusement terribles d’un Pascal. Ce renversement de l’esprit ne peut pas être facilement redressé par des représentations rationnelles (car que peuvent-elles contre de prétendues intuitions ?). L’inclination à se plier sur soi-même, ainsi que les illusions du sens intime qui en proviennent, ne sont dans l’ordre qu’autant que l’homme est ramené au monde extérieur, et, par là, mis en harmonie avec les choses soumises au sens externe.


Notes de Kant[modifier]


Notes du traducteur[modifier]