Antoinette de Mirecourt/01

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Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 1-8).

ANTOINETTE DE MIRECOURT.


I.


Le tiède soleil de novembre, — le plus désagréable de nos mois canadiens, — jetait ses pâles rayons dans les rues étroites et sur les maisons irrégulières de Montréal, telle que cette ville existait en 176-, quelque temps après que le royal étendard de l’Angleterre eut remplacé sur nos remparts le drapeau aux fleurs-de-lys de la France.

Vers l’extrémité de la rue Notre-Dame, qui était à cette époque le quartier aristocratique de la Cité, s’élevait une grande maison en pierre dont les croisées par leurs innombrables petits carreaux réfléchissaient au loin la lumière de l’astre du jour. Sans nous astreindre à la cérémonieuse formalité de frapper au lourd marteau, franchissons de suite la porte d’entrée surmontée d’un panneau vitré en forme d’éventail ; puis, pénétrant à l’intérieur, jetons y un coup d’œil, et lions connaissance avec les personnes qui l’habitent.

Malgré le peu d’élévation des plafonds si justement incompatibles avec nos idées modernes d’élégance et de confort, malgré les sculptures grossières et les dorures décolorées qui encadrent les portes et les fenêtres, malgré les architraves imitées qui sont disposées le long des murs des différentes pièces, il y a dans cette demeure un cachet de richesse et d’élégance sur lequel il n’est pas permis de faire doute.

De magnifiques peintures à l’huile, des cabinets richement parquetés, des vases antiques et une foule d’autres objets d’art que l’on aperçoit par les portes entr’ouvertes nous confirmeraient dans cette impression quand même nous ne saurions pas que cette maison est habitée par Monsieur d’Aulnay, un des hommes les plus marquants parmi les quelques familles appartenant à la vieille noblesse française qui étaient restées dans les principales villes du Canada après que leur pays eut passé sous une domination étrangère.

Au moment où nous le présentons au lecteur, le maître de céans, — personnage aux traits assez irréguliers, mais à l’extérieur d’un gentilhomme, — était assis dans sa bibliothèque. Les trois murs de cette vaste pièce parfaitement éclairée étaient couverts, du plafond au plancher, de rayons remplis de livres ; quelques bustes et portraits d’écrivains, artistement exécutés, en étaient les seuls ornements. Les solides reliures des volumes, vierges de dorures, indiquaient que leur propriétaire les appréciait plus pour leur contenu que pour leur apparence.

Dans l’amour passionné mais sans affectation qu’il avait voué à la littérature on aurait pu trouver, en effet, l’explication de la placidité de caractère et de la douceur d’habitudes qui caractérisaient le gentilhomme français, dans des circonstances de nature à mettre souvent à l’épreuve la patience de moins philosophes que lui. Quand, après la capitulation de Montréal, ses parents et ses amis lui avaient conseillé de les suivre, de s’en retourner avec eux dans la vieille France, ou, tout au moins, de fuir la ville et d’aller chercher la solitude dans son riche manoir seigneurial, il avait jeté un coup-d’œil plein de tristesse autour de sa bibliothèque, soupiré péniblement et secoué la tête d’un air qui dénotait une formelle détermination. En vain, quelques-uns d’entr’eux, plus violents que les autres, lui avaient-ils demandé avec énergie comment il pourrait patiemment supporter l’arrogance des fiers conquérants qui venaient de débarquer sur les rivages de leur pays ? en vain lui avaient-ils demandé comment il ferait pour souffrir, partout où il tournerait ses yeux, partout où il porterait ses pas, l’uniforme écarlate des soldats qui, au nom du roi Georges, gouvernaient maintenant sa patrie ?… À toutes ces représentations, à toutes ces remontrances où l’indignation s’était fait jour, il avait répondu tristement, mais avec calme, qu’il n’en verrait pas beaucoup de ces héros, attendu qu’il avait pris l’inébranlable résolution de s’enfermer pour toujours dans sa chère bibliothèque et de ne mettre les pieds dehors que le plus rarement possible. Enfin lorsque, non satisfaits de ces réponses, ses amis insistaient davantage, il les renvoyait à Madame d’Aulnay, et, comme on savait que cette jolie Dame avait, en plus d’une occasion, manifesté la ferme détermination de ne jamais aller s’enterrer, vivante, au fond d’une campagne, — quoique cependant elle n’eût aucune objection d’y être enterrée après sa mort, — on avait fini par laisser M. d’Aulnay en paix.

Comme nous l’avons dit, le maître de la maison était tranquillement assis dans sa bibliothèque ; aucun souci politique ne troublait pour le moment ses plaisirs intellectuels et il était entièrement absorbé par la lecture d’un ouvrage scientifique, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit et donna passage à une élégante femme vêtue avec un goût exquis et appartenant au type de ces héroïnes de Balzac qui ont dépassé la trentaine, mais qui ont encore la prétention d’être jeunes.

— Monsieur d’Aulnay ! s’écria-t-elle en posant familièrement sur l’épaule de celui-ci sa jolie petite main chargée à profusion de bagues et de diamants.

— Eh ! bien, qu’y a-t-il, Lucille ? demanda-t-il en fermant son livré d’un ton qui dénotait un certain regret, mais non pas de l’impatience.

— Je suis venue t’annoncer qu’Antoinette est arrivée.

— Antoinette ! répéta-t-il machinalement.

— Oui, cher distrait. — Et la belle main de la jeune femme lui appliqua sur la joue un léger soufflet. — Oui, ma cousine Antoinette, cette chère enfant que j’avais si souvent inutilement demandée à son père depuis six mois, a enfin obtenu la permission de venir jouir un peu, sous mes auspices, de la vie du monde.

— Veux-tu parler de cette petite fille rose et naïve que j’ai vue, il y a deux ans, à la campagne, chez M. de Mirecourt ?

— Précisément mais au lieu d’une petite fille, c’est aujourd’hui une jeune demoiselle, et ce qui ne lui nuit pas le moins du monde, une riche héritière. Mon oncle de Mirecourt a consenti à la hisser venir passer l’hiver avec nous, et j’ai résolu qu’elle verrait un peu de société pendant ce temps là.

— Ah ! je ne sais que trop bien ce que cela veut dire. À partir de ce moment nos règlements d’intérieur vont être foulés aux pieds, la maison bouleversée et constamment assiégée par ces jeunes fats aux sabres traînants, par ces militaires anglais dont tu as pris un soin tout particulier de me parler depuis quelque temps. Hélas ! j’avais pourtant espéré que le départ du chevalier de Lévis et de ses braves compagnons mettrait à la retraite ce zèle, cette fièvre militaire ; je dois l’avouer, à ma honte, si quelque chose eût pu me consoler pendant ce sombre épisode de l’histoire de mon pays, c’eût été la réalisation de cette espérance.

— Que veux-tu, cher ami, répondit Madame d’Aulnay sur un ton devenu plaintif ; n’avons-nous pas assez fait pénitence pendant de longs et lugubres mois ? Après tout, le monde doit vivre, et pour vivre il a besoin de société. J’aimerais autant vêtir le costume de Carmélite et te voir prendre la robe et le capuchon du Trappiste, que de continuer à vivre dans cette réclusion du cloître où nous végétons depuis si longtemps.

— Tu es absurde, Lucille !… Quant à la robe et au capuchon de Trappiste, je crois qu’ils conviendraient mieux à mon âge et à mes goûts, ou du moins qu’ils me seraient plus confortables que les costumes de fêtes et les habits de bal que tes projets vont me contraindre de vêtir. Mais enfin, pour parler sérieusement, je ne puis m’imaginer que toi qui avais l’habitude de parler d’une manière si touchante avec les militaires français des malheurs du Canada, — toi qui, par tes patriotiques dénonciations de nos ennemis et de nos oppresseurs, entraînais ceux qui t’écoutaient, — toi que le colonel de Bourlamarque a comparée à une héroïne de la Fronde, — je ne puis, dis-je, m’expliquer que tu ailles recevoir et fêter ces mêmes oppresseurs.

— Mon cher d’Aulnay, je te le demande encore une fois, ai-je d’autre alternative ? Je ne puis convenablement, tu en conviendras, inviter à mes réunions des commis et des apprentis, et c’est tout ce qui nous reste : notre monde est dispersé d’un côté et de l’autre. Ces officiers anglais peuvent être d’infâmes tyrans et Digitized by CrOOQle de barbares oppresseurs, tout ce que tu voudras ; mais enfin ce sont des hommes d’éducation, de bonnes manières, ett — pour dernier argument — ils sont ma seule ressource.

— Dans ce cas, dis-moi, je t’en prie, quand va commencer ce règne d’anarchie ? demanda M. d’Aulnay qui, sans être convaincu, avait pris le parti de se soumettre.

— Oh ? quant à cela, mon cher André, je suis certaine d’avoir ta pleine et entière approbation. Cette bonne vieille fête de la Sainte Catherine, que nos ancêtres célébraient si joyeusement, est l’époque que j’ai choisie pour ouvrir de nouveau nos portes à la vie et à la gaieté…

— Et, je le crains bien, pour les fermer à la paix et à la tranquillité. Mais, au moins, connais-tu quelques-uns de ces messieurs désormais appelés à fréquenter nos salons et à prendre part à nos dîners ?

— Sans doute. Le Major Sternfield s’est fait présenter ici hier par le jeune Foucher, lequel aurait été difficilement admis dans mon salon ; mais, hélas ! le cercle de nos relations est devenu si restreint, que nous ne pouvons plus nous montrer aussi exclusifs.

— Est-ce que ce flammant que j’ai entrevu dans le corridor était le Major Sternfield ? demanda M. d’Aulnay, poussé à bout.

— Flammant ! répéta sa femme avec un peu de pétulance, c’est une épithète qu’il ne mérite pas du tout. Le Major Sternfield est certainement un des hommes les plus beaux et les plus élégants que j’aie jamais rencontrés, et, ce qui vaut mieux encore, c’est un parfait gentilhomme de manières et d’habitudes. Il a exprimé avec la plus grande déférence le vif désir qu’il avait, ainsi que ses compagnons, d’être admis dans nos salons canadiens…

— Oui, pour en enlever quelques-unes de nos héritières, et tromper les autres jeunes filles après leur avoir tourné la tête !

— Oh ! tu te trompes, répliqua Madame d’Aulnay avec énergie. Dans tous les cas, nous aurons soin que ce soient eux qui y perdent, et non pas nous. Pour notre part, Antoinette et moi, nous briserons une douzaine au moins de ces cœurs insensibles, et nous vengerons ainsi notre pays.

— Que Dieu me préserve de la logique des femmes ! murmura M. d’Aulnay, en ouvrant précipitamment son livre et en reprenant son fauteuil. Eh ! bien, oui, reprit-il à haute voix, invite-les tous, tous depuis le général jusqu’à l’enseigne, si tu le désires, mais au moins laisse-moi en paix.