Antoinette de Mirecourt/27

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 250-260).


XXVII.


Ce qu’Antoinette dut souffrir pendant les heures longues et ennuyeuses de la soirée, aucune parole ne saurait l’exprimer. Forcée de parler et de sourire quand son cœur était presque à l’agonie, obligée surtout de mettre ses sentiments à l’abri des regards curieux et scrutateurs, il y eut des moments où elle crut qu’elle allait succomber et laisser tomber le masque.

Quant à Sternfield, qui triomphait dans le complot qu’il avait monté de la compromettre aux yeux du colonel Evelyn, — complot exécuté au moment où son œil exercé avait vu s’approcher son commandant, — il n’avait pas besoin de grands efforts pour rester maître de lui-même. Déterminé à blesser au vif et à faire souffrir sa femme, il consacra toutes ses attentions à la jeune demoiselle qu’il avait récemment fait monter dans sa voiture, si bien que l’indignation de madame d’Aulnay fut grandement excitée.

Regardant tout autour d’elle pour chercher Antoinette, elle l’aperçut assise près d’un guéridon, en frais d’examiner quelques gravures qui s’y trouvaient. Résolue de punir Sternfield, elle appela d’un signe le colonel Evelyn, et, lui donnant un rouleau de papier, elle lui dit :

— Allez, je vous prie, montrer ces nouvelles gravures à mademoiselle de Mirecourt, et examinez les ensemble. Vous me direz ensuite ce que vous en pensez.

Evelyn hésita un moment, comme s’il eût voulu décliner cette mission ; mais, en voyant le regard d’étonnement que lui lança madame d’Aulnay, il prit les gravures, traversa la chambre et alla trouver Antoinette. Ce fut brusquement et froidement qu’il l’aborda :

— Mademoiselle, dit-il, plutôt que de provoquer les questions de madame d’Aulnay et d’exciter ses soupçons, je vous apporte ces images qu’elle m’a chargé de vous remettre.

— Oh ! colonel Evelyn, balbutia la pauvre Antoinette, quelle opinion devez-vous avoir de moi ?

— Je vais vous la dire franchement, répondit-il avec une amertume qu’il s’efforça de déguiser. Mon premier amour m’avait appris à détester votre sexe ; vous, mon second amour, vous m’apprenez à le mépriser. Elle, quoîqu’infidèle à mon égard, a été au moins fidèle à celui qui m’avait supplanté ; vous, il y a quelques semaines à peine, vous preniez le ciel à témoin que vous n’aimiez pas Audley Sternfield, et il y a une heure je vous trouve dans les bras de ce même Sternfield qui vous embrassait au front et sur les lèvres !

— Pitié ! soyez miséricordieux ! — implora-t-elle, les lèvres blêmes et tremblantes.

— Non, Antoinette de Mirecourt, je n’aurai pas de pitié pour vous, car vous n’en avez pas eu pour moi. Sternfield ou d’autres de sa trempe pourraient vous pardonner, car leur amour passe aussi facilement qu’il vient : moi, je ne le puis pas. Ah ! jeune fille, vous m’avez fait beaucoup de mal, vous avez détruit le reste de confiance que j’avais dans la foi et la bonté de la femme, vous avez tari en mon cœur les sources de sympathies qui s’y trouvaient, vous avez changé en une affreuse misanthropie le reste de ma triste vie.

— Oh ! pardonnez-moi, colonel Evelyn, pardonnez-moi ! Et la malheureuse enfant crut qu’en ce moment elle aurait volontiers fait le sacrifice de sa vie pour lui épargner la moindre souffrance,la plus légère douleur.

Mais il continua impitoyablement :

— Plus profond est mon amour comparé avec celui des autres hommes, plus grand est mon ressentiment contre celle qui s’est moquée jusqu’au dédain de cet amour. Oh ! quel trésor d’affection n’ai-je pas prodigué à une idole qui en était indigne !

— J’ai eu tort ! reprit-elle. Mais, colonel Evelyn, coupable dans le sens que vous supposez, je ne le suis pas en réalité. De grand cœur je donnerais dix années de cette misérable existence qui reste devant moi, pour que vous fussiez persuadé de mon innocence ; mais au moins j’ai la suprême consolation de savoir que si cette innocence ne peut pas être prouvée en ce monde, il y en a un autre, et bien meilleur, où vous saurez la reconnaître.

Evelyn regarda pendant un instant ces yeux où brillait la franchise, ce joli front qui respirait la candeur ; puis, détournant rapidement les yeux :

— Jeune fille ! s’écria-t-il, demandez au ciel qu’il reprenne ce don fatal qui vous fait paraître si naïve et si candide, car vous causerez le malheur d’autres hommes comme vous aurez causé le mien.

— Et vous ne me direz pas un seul mot de pardon ? demanda-t-elle en joignant ses mains et sans s’occuper, dans le désespoir où elle était, qu’on vît son agitation et qu’on en fît des remarques.

— Non. Vous m’avez volé, vous m’avez ruiné ; je ne puis pas vous pardonner. Si j’étais sur mon lit de mort, à la veille de paraître devant mon Créateur, ma réponse serait la même. Je vous ai trop aimé, pour vous montrer maintenant de la pitié… Mais, chut ! — interrompit-il en interposant sa grande taille entre elle et les autres personnes qui se trouvaient dans la chambre — votre agitation pourrait être remarquée, et on ne saurait à quoi l’attribuer. Ciel ! mademoiselle de Mirecourt, quelle actrice accomplie vous faites ! On pourrait croire vraiment que mon approbation ou mon blâme sont pour vous une affaire de vie ou de mort ; je m’y laisserais prendre moi-même, sans la scène dont j’ai été témoin il y a quelques instants dans le boudoir. Oh ! rien sans cette preuve terrible de votre duplicité n’aurait jamais pu ouvrir mes yeux. Maintenant, adieu ! Espérons que nos chemins dans la vie ne se rencontreront plus jamais. Vous entendrez peut-être dire que Cecil Evelyn est plus misanthrope que jamais, plus égoïste et plus tristement inaccessible à tout sentiment de bienveillance ou de société ; mais vous, qui en connaîtrez la cause, vous n’aurez pas lieu de vous en étonner. Il s’inclina, et quelques instants après il laissait la maison.

Frappée au cœur, Antoinette était restée à la place où il l’avait laissée, et elle se demandait si jamais cœur de femme avait supporté autant de douleurs que le sien, quand Sternfield, qui avait dansé et flirté tout le temps dans une chambre adjacente, vint la trouver.

La regardant attentivement en face :

— Antoinette ! dit-il, tu parais triste et malade ?

— Vous ne vous attendez pas, j’espère, à ce que je sois gaie ou en bonne santé.

— Peut-être es-tu fâchée contre moi de ce que je me suis si bien amusé avec cette petite Éloïse aux jolis yeux noirs ?

— Je ne l’ai pas même remarqué, répondit-elle d’un air fatigué.

Sternfield se mordit les lèvres de dépit. Une aussi entière indifférence n’était pas précisément ce qu’il avait cherché ni désiré. Aussi ce fut avec impatience qu’il reprit :

— Peut-être es-tu mue à présent par des inquiétudes ou des intérêts plus puissants ?

— Ah ! je n’ai plus rien à espérer ni à craindre.

— Dis-moi, es-tu sérieuse dans ton projet de retourner de suite à la campagne, ou bien n’est-ce qu’une simple menace ?

— Je pars demain.

— Alors dois-je te dire adieu ce soir, ou bien revenir demain matin ?

— Comme vous voudrez. Je crois cependant qu’il serait préférable que vous me fissiez vos adieux ce soir.

— Tu es une épouse aimante et dévouée, Antoinette,

— Je suis ce que vous m’avez faite, répondit-elle avec, une froideur écrasante.

— Eh ! bien, puisque tu le désires, bonne nuit ! répliqua t-il brusquement et avec colère. Je ne t’infligerai plus le supplice de ma présence.

Il la laissa, et Antoinette, pensant qu’elle avait assez souffert et qu’elle s’était assez contenue pour ce soir-là, sortit doucement du salon.

La petite chambre qu’elle habitait, avec ses feux pétillants, ses bougies de cire, sa couche d’aisance, avait une apparence agréable et semblait bien propre à reposer de toutes les fatigues ; mais avec quel lourd chagrin Antoinette y entra ! Après en avoir fermé la porte, elle se laissa tomber dans le fauteuil, espérant que les larmes viendraient à son secours ; mais ce grand soulagement lui fut refusé, et elle se mit à repasser dans sa mémoire chaque détail pénible, chaque circonstance douloureuse qui pouvaient ajouter au poids de son chagrin.

Une heure s’écoula. Après le départ de tous les invités jusqu’au dernier, madame d’Aulnay, selon son habitude, monta à la chambre de sa cousine pour lui souhaiter une bonne nuit.

Antoinette paraissait singulièrement malade, mais elle était si calme et si tranquille que madame d’Aulnay, en entrant, n’en eût pas la moindre inquiétude. — Te couches-tu, ma chère ? demanda-t-elle. Tu devrais te mettre au lit de suite.

— Je dois tout d’abord te dire, Lucille, que je retourne à Valmont demain.

— Hein ! et pourquoi ? Aurais-tu par hasard reçu des lettres de rappel ?

— Non, mais j’ai décidé de m’en retourner.

— C’est incroyable. Mais, au moins, quel motif, quelle raison as-tu ?

— J’ai le cœur triste et malade, Lucille, et j’ai besoin d’un repos absolu.

— Tu es malade, mon enfant ! j’ai lieu de le craindre. — Tu parais être malheureuse depuis quelque temps et deux ou trois personnes l’ont remarqué ce soir. Ah ! ma pauvre cousine ! j’ai peur que tu ne sois bien misérable. Et elle examinait la physionomie d’Antoinette qui portait en effet l’empreinte d’une grande douleur

— Oui, je suis bien malheureuse.

— Et je ne dois pas t’en demander la cause : je suppose que c’est en grande partie ce vilain Sternfield.

— Je vais te le dire en un seul mot. Tu étais présente lorsque ces paroles sacrées ont été prononcées : « Que l’homme ne sépare jamais ce que Dieu a uni ! » Comprends-tu maintenant, Lucille ? Le triste passé ne peut pas être changé, il est irrévocable !

— Hélas ! le regrettes-tu réellement à ce point ? Je crois que tu dois me détester en même temps, quoique à vrai dire, j’aie agi pour le mieux.

— Ah ! non, je ne te déteste pas, je ne te fais pas de reproches ; mais ce fut une époque bien fatale que celle où j’entrai dans cette maison agréable et hospitalière.

— Dis-moi ce que t’a dit ou fait Audley pour te mettre dans une situation d’esprit aussi désespérée ?

— Il serait douloureux et inutile pour moi de te donner d’autres détails que ceux que tu connais déjà ; mais j’ai été bien douloureusement éprouvée.

— Oh ! quant à cela, ma chère enfant, c’est le lot de toutes les femmes mariées. Voici par exemple André qui se met quelques fois dans des fureurs extrêmes à propos de rien, pour un dîner qu’on a retardé, et d’autres fois pour des pointes, des sarcasmes qu’il reçoit. Antoinette sourit, mais d’un sourire étrange et plein d’amertume.

— Si, répondit-elle, Audley Sternfield ne me donnait pas de plus grandes causes de chagrins que M. d’Aulnay ne t’en a données, je ne regretterais pas autant que notre union soit irrévocable.

— Mais, pour en revenir à la résolution que tu as prise, que gagnerais-tu, chère, en retournant à la monotonie de la vie de campagne plus tôt que tu aurais pu t’en exempter ? Ici, au moins, tu as quelques distractions, quelques amusements.

— Comprends-tu parmi ces derniers les persécutions que Sternfield m’inflige journellement ?

— Mais il te persécutera à Valmont aussi bien qu’ici. Tu te rappelles ce qu’il a voulu faire pendant que tu y étais ?

— Oui, mais je suis devenue plus endurcie que j’étais alors, plus indifférente aux conséquences que pourrait avoir une pareille escapade ; je crois, d’ailleurs, que, dans son propre intérêt, il n’essaiera pas de me pousser à bout.

— Comme de raison, Antoinette, si tu es décidée de partir, je n’ai plus rien à ajouter ; mais, est-ce que tu n’es pas d’opinion qu’il vaudrait mieux braver la colère de ton père, quelque terrible qu’elle serait d’abord, et lui faire connaître de suite votre mariage ?

— Cela ne conviendrait pas du tout au major Sternfield ! répondit Antoinette en faisant entendre un rire forcé qui fit tressaillir sa cousine. Il m’a déclaré qu’il « ne pouvait se donner le luxe d’une épouse sans dot, » après m’avoir fait promettre sous serment de ne pas divulguer notre mariage jusqu’à ce qu’il m’en donne l’autorisation, ce qui sera probablement au dix-huitième anniversaire de ma naissance, alors que je dois entrer en possession de la fortune de ma pauvre mère.

— Il calcule avec autant de justesse que d’habileté! répliqua sarcastiquement madame d’Aulnay ; mais dis-moi, pauvre cousine, aimerais-tu que je dise tout à ton père moi-même, au lieu d’attendre le bon plaisir de ce mari temporiseur ? Je m’occupe fort peu, quant à moi, de la promesse qu’il m’a frauduleusement arrachée.

Antoinette frémit

— Oh ! non, dit-elle ; je commence à envisager avec terreur l’époque à laquelle il doit venir me réclamer. Laisses moi jouir, aussi longtemps qu’il me le permettra, de l’amour de mon pauvre père, et de ma chère liberté.

— Antoinette, pardonne moi ! s’écria madame d’Aulnay en portant ses bras autour du cou de sa cousine et en fondant en larmes. Combien mes mauvais conseils ont contribué à flétrir ta jeune existence ! Que ne donnerais-je pas, maintenant, pour réparer le mal que j’ai fait ! Que je le déteste, cet être infâme !

— Assez, Lucille, je suis malade, épuisée ; laisse-moi prendre un peu de repos.

Après mille protestations larmoyantes et des caresses sans fin, madame d’Aulnay la quitta ; mais la pauvre enfant passa la nuit sans sommeil et dans un état pitoyable. Le lendemain, malgré la maladie dont elle souffrait, Antoinette persista dans sa résolution et partit.

En passant devant l’église paroissiale, qui n’était pas alors le grand et massif édifice d’aujourd’hui, mais un vieux temple construit en pierre solide, situé presqu’au centre de la Place d’Armes[1], elle ordonna au cocher d’arrêter et mit pied à terre pour un moment.

Elle sortit du temple quelques minutes après, fortifiée par la communion intime qu’elle venait d’avoir avec son Créateur. Elle s’arrêta à quelques pas de là et regarda avec mélancolie les nombreuses tombes qui l’environnaient ; malgré le triste aspect du cimetière, encore recouvert, en quelques endroits, du blanc manteau de l’hiver, et offrant, ailleurs, l’apparence de l’approche du printemps, un souhait, ou plutôt une prière s’échappa du fond de son âme : elle demanda au ciel que le paisible sommeil de la mort lui fût accordé avant la venue de l’époque redoutée où Sternfield devait la réclamer pour sa femme.

Comme elle remontait en voiture, elle aperçut le colonel Evelyn qui s’approchait ; mais il passa près d’elle en lui faisant seulement un salut, respectueux il est vrai, mais plein de froideur. Plus loin, elle rencontra quelques-unes des personnes qu’elle avait souvent vues chez sa cousine et qui la saluèrent avec un respect réel, car elle était pour tous une favorite. Mais quand elle fut passée, ses amis ne manquèrent pas de faire des remarques sur l’altération de ses traits, se demandant avec étonnement si la beauté des Canadiennes se flétrissait aussi rapidement que la sienne.

  1. L’église en question, qui remplaçait le premier temple en bois dans lequel nos ancêtres célébraient le culte, fût bâtie en 1672, et occupait, comme nous venons de le dire, une partie de la Place d’Armes ; elle se trouvait en travers de la rue Notre-Dame qu’elle divisait en deux parties presque égales, obligeant ainsi les passants à faire le demi-tour de l’édifice pour traverser d’un côté à l’autre de la rue. Le cimetière qui lui était contigu occupait l’espace où se trouve l’église paroissiale actuelle, ainsi que plusieurs autres parties de la Place-d’Armes. — Note de l’auteur.