Antonia (Sand)/1

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Antonia (1863)
Calmann Lévy (p. 3-48).



I.


C’était au mois d’avril 1785, et c’était à Paris, où, cette année-là, le printemps était un vrai printemps. Le jardin était en fête, les gazons s’émaillaient de marguerites, les oiseaux chantaient, et les lilas poussaient si dru et si près de la fenêtre de Julien, que leurs thyrses fleuris entraient jusque chez lui et semaient de leurs petites croix violettes le pavage à grands carreaux blancs de son atelier.

Julien Thierry était peintre de fleurs, comme son père André Thierry, très-renommé sous Louis XV dans l’art de décorer les dessus de porte, les panneaux de salle à manger et les plafonds de boudoir. Ces ornementations galantes constituaient, sous ses mains habiles, de véritables objets d’art sérieux, si bien que l’artisan était devenu artiste, fort prisé des gens de goût, grassement payé et fort considéré dans le monde. Julien, son élève, avait restreint son genre à la peinture sur toile. La mode de son temps excluait les folles et charmantes décorations du style Pompadour. Le style Louis XVI, plus sévère, ne semait plus les fleurs sur les plafonds et les murailles, il les encadrait. Julien faisait donc des cadres de fleurs et de fruits dans le genre de Mignon, des coquilles de nacre, des papillons diaprés, des lézards verts et des gouttes de rosée. Il avait beaucoup de talent, il était beau, il avait vingt-quatre ans, et son père ne lui avait laissé que des dettes.

La veuve d’André Thierry était là, dans cet atelier où Julien travaillait et où les grappes de lilas s’effeuillaient sous les caresses d’une brise tiède. C’était une femme de soixante ans, bien conservée, les yeux encore beaux, les cheveux presque noirs, les mains effilées. Petite, mince, blanche, pauvrement mise, mais avec une propreté recherchée, madame Thierry tricotait des mitaines, et de temps en temps levait les yeux pour contempler son fils, absorbé dans l’étude d’une rose.

— Julien, lui dit-elle, pourquoi donc est-ce que tu ne chantes plus en travaillant ? Tu déciderais peut-être le rossignol à nous faire entendre sa voix.

— Écoute, mère, le voilà qui s’y met, répondit Julien. Il n’a besoin de personne pour lui donner le ton.

En effet, le rossignol faisait entendre pour la première fois de l’année ses belles notes pures et retentissantes.

— Ah ! le voilà donc arrivé ! reprit madame Thierry. Voilà un an de passé !… Est-ce que tu le vois, Julien ? ajouta-t-elle pendant que le jeune homme, interrompant son travail, interrogeait de l’œil les bosquets massés devant la fenêtre.

— J’ai cru le voir, répondit-il en soupirant, mais je me suis trompé.

Et il revint à son chevalet. Sa mère le regardait plus attentivement, mais elle n’osa l’interroger.

— C’est égal, reprit-elle au bout de quelques instants, tu as la voix belle aussi, toi, et j’aimais à t’entendre rappeler les jolies chansons que ton pauvre père disait si bien… l’année dernière encore, à pareille époque !

— Oui, répondit Julien, tu veux que je les chante, et puis tu pleures ! Non, je ne veux plus chanter !

— Je ne pleurerai pas, je te le promets ! Dis-m’en une gaie, je rirai… comme s’il était là !

— Non ! ne me demande pas de chanter. Ça me fait mal aussi, à moi ! Plus tard, plus tard ! ça reviendra tout doucement. Ne forçons pas notre chagrin !

— Julien, il ne faut plus parler de chagrin, dit la mère avec un accent de volonté attendrie, mais vraiment forte. J’ai été un peu faible au commencement ; tu me le pardonnes bien ? Perdre en un jour trente ans de bonheur ! Mais j’aurais dû me dire que tu perdais plus que moi, puisque tu me restes, tandis que je ne suis bonne à rien qu’à t’aimer…

— Et que me faut-il de plus ? dit Julien en se mettant à genoux devant sa mère. Tu m’aimes comme personne ne m’aimera jamais, je le sais ! et ne dis pas que tu as été faible. Tu m’as caché au moins la moitié de ta peine, je l’ai vu, je l’ai compris. Je t’en ai tenu compte, va, et je t’en remercie, ma pauvre mère ! Tu m’as soutenu, j’en avais grand besoin ; car je souffrais pour toi au moins autant que pour mon propre compte, et, en te voyant pleine de courage, j’ai toujours tenu pour certain que Dieu ferait un miracle pour me conserver ta santé et ta vie, en dépit de la plus cruelle des épreuves. Il nous devait cela et il l’a fait. À présent, mère, tu ne te sens plus faiblir, n’est-ce pas ?

— À présent, je suis bien, mon enfant, en vérité ! Tu as raison de croire que Dieu soutient ceux qui ne s’abandonnent pas et qu’il envoie la force à qui la lui demande de tout son cœur. Ne me crois pas malheureuse ; j’ai bien pleuré ; le moyen de faire autrement ! il était si aimable, si bon pour nous ! et il avait l’air d’être si heureux ! Il pouvait vivre longtemps encore… Dieu n’a pas voulu. Moi, j’ai eu une si belle vie, que je n’avais vraiment pas le droit d’en exiger davantage. Et vois ce que la bonté divine me laisse ! le meilleur et le plus adoré des fils ! Et je me plaindrais ? et je demanderais la mort ? Non, non ! je le rejoindrai à mon heure, ton bon père, et il me dira alors : « Tu as bien fait de durer le plus longtemps que tu as pu là-bas et de ne pas quitter trop tôt notre enfant bien-aimé. »

— Tu vois donc bien, dit Julien en embrassant sa mère, que nous ne sommes plus malheureux et que je n’ai pas besoin de chanter pour nous distraire. Nous pouvons penser à lui sans amertume et penser l’un à l’autre sans égoïsme.

Ils se tinrent embrassés un instant et reprirent chacun son occupation.

Ceci se passait rue de Babylone, dans un pavillon déjà ancien, car il datait du règne de Louis XIII, et se trouvait isolé au bout de la rue, dont la plus moderne construction — et en même temps la plus voisine dudit pavillon — était la maison, aujourd’hui démolie, qu’on appelait alors l’hôtel d’Estrelle.

Pendant que Julien et sa mère causaient de la manière que nous venons de rapporter, deux personnes causaient aussi dans un joli petit salon dudit hôtel d’Estrelle, salon intime et frais, décoré dans le dernier goût du règne de Louis XVI, un joli grec bâtard, un peu froid de lignes, mais harmonieux et rehaussé de dorures sur fond blanc de perle, La comtesse d’Estrelle était simplement habillée de taffetas gris de lin demi-deuil, et son amie la baronne d’Ancourt était en petite toilette de visite du matin, c’est-à-dire en grand étalage de mousselines, de rubans et de dentelles.

— Mon cœur, disait-elle à la comtesse, je ne vous comprends pas du tout. Vous avez vingt ans, vous voilà belle comme les Amours, et vous vous obstinez à vivre en petite bourgeoise dans une solitude ! Vous en avez fini avec le deuil, et tout le monde sait que vous n’avez point eu lieu de regretter votre mari, le moins regrettable des hommes. Il vous a laissé de la fortune, c’est la seule chose sensée qu’il ait faite en sa vie…

— Et voilà, chère baronne, où vous vous trompez complètement. Le comte ne m’a laissé qu’une fortune grevée de dettes ; on m’a dit que je pourrais, avec quelques sacrifices et quelques privations, me libérer en peu d’années. J’ai donc accepté la succession sans y regarder de bien près, et voilà qu’aujourd’hui, après deux ans d’incertitudes et d’explications auxquelles je ne comprenais absolument rien, mon nouveau procureur, qui est un fort honnête homme, m’assure qu’on m’a trompée et que je suis plus pauvre que riche. C’est à ce point, ma chère, que j’étais ce matin en consultation avec lui pour décider si je pouvais garder, oui ou non, l’hôtel d’Estrelle.

— En vérité ! vendre votre hôtel ? Mais c’est impossible, ma chère ! Ce serait une honte pour la mémoire de votre mari. Sa famille n’y consentira jamais.

— Sa famille dit qu’elle n’y consent pas ; mais elle dit aussi qu’elle ne m’aidera en rien. Que veut-elle et que voulez-vous que je fasse ?

— C’est une indigne famille ! s’écria la baronne ; mais rien ne devrait m’étonner de la part du vieux marquis et de sa bigote de femme !

En ce moment, on annonça à la comtesse la visite de M. Marcel Thierry.

— Faites entrer, répondit-elle.

Et, s’adressant à la baronne, elle ajouta :

— C’est précisément la personne dont je vous parlais, c’est mon procureur.

— En ce cas, je vous quitte.

— Ce n’est pas nécessaire. Il n’a qu’un mot à me dire, et, puisque vous connaissez ma position…

— Et je m’y intéresse. Je reste.

Le procureur entra.

C’était un homme de quarante ans, plus chauve que son âge ne le comportait, mais d’une bonne figure enjouée et sincère, quoique remarquablement fine et même railleuse. On voyait que l’expérience des hommes aux prises avec leurs intérêts l’avait rendu positif, sceptique peut-être, mais qu’elle n’avait pas éteint en lui un idéal de droiture et de candeur qu’il savait d’autant mieux apprécier et reconnaître.

— Eh bien, monsieur Thierry, lui dit la comtesse en lui montrant un siège, y a-t-il du nouveau depuis ce matin, que vous prenez la peine de revenir ?

— Oui, madame, répondit le procureur, il y a du nouveau. M. le marquis d’Estrelle m’a envoyé son homme d’affaires avec une offre que j’ai acceptée pour vous, sauf votre agrément, que je viens prendre. Il s’agit de vous venir en aide par l’abandon de quelques menues propriétés dont le chiffre total ne couvre certainement pas les dettes qui vous incombent, mais allége pour un moment vos ennuis et retarde la vente de votre hôtel en vous permettant de donner un à-compte aux créanciers.

— Un à-compte ! Voilà tout ? s’écria la baronne d’Ancourt indignée. Voilà tout ce que la famille d’Estrelle peut faire pour la veuve d’un prodigue ? Mais c’est une infamie, monsieur le procureur !

— C’est tout au moins une petitesse, répondit Marcel Thierry ; j’ai perdu mes frais d’éloquence, et les choses en sont là. Madame la comtesse, n’ayant pas de fortune qui lui soit propre, est forcée, pour conserver un douaire assez médiocre, de subir les conditions d’une famille sans égards et sans générosité.

— Dites sans cœur et sans honneur ! reprit la baronne en déclamant.

— Ne dites rien du tout, reprit enfin la comtesse, qui avait tout écouté avec résignation. Cette famille est ce qu’elle est ; il ne m’appartient pas de la juger, moi qui porte son nom. Je suis à tous autres égards une étrangère pour elle, et j’aurais ici mauvaise grâce à me plaindre, car il n’y a que moi de coupable.

— Coupable ! dit la baronne en reculant de surprise avec son fauteuil à roulettes.

— Coupable ! répéta le procureur avec un sourire d’incrédulité.

— Oui reprit madame d’Estrelle. J’ai fait une grande faute dans ma vie. J’ai consenti à ce mariage, contre lequel mon cœur et mon instinct se révoltaient. J’ai été lâche ! J’étais une enfant, on me donnait à choisir entre le couvent et un mari désagréable ; j’ai eu peur de la claustration éternelle, et j’ai accepté l’éternelle humiliation d’un mariage mal assorti. J’ai fait comme tant d’autres, j’ai cru que la richesse remplaçait le bonheur. Le bonheur ! je ne savais pas, je n’ai même jamais su ce que c’était. On m’a dit que c’était, avant tout, de rouler carrosse, de porter des diamants et d’avoir loge à l’Opéra. On m’a étourdie, grisée, endormie avec des présents… Il ne faut pas dire qu’on m’a forcé la main, ce ne serait pas vrai. Il y avait bien derrière moi, en cas de refus, des grilles, des guichets, des verrous, la prison à perpétuité du cloître ; mais il n’y avait ni hache ni bourreau, et je pouvais dire non, si j’avais eu du courage. Nous n’en avons pas, ma chère baronne, avouons-le ; nous autres femmes, nous ne savons pas donner franchement notre démission et cacher nos printemps sous le voile d’étamine, ce qui serait pourtant plus fier, plus franc et peut-être plus doux que de nous laisser tomber dans les bras du premier étranger qu’on nous présente. Voilà donc ma lâcheté, mon aveuglement, ma sottise, ma vanité, mon oubli de moi-même, ma faute en un mot ! J’espère n’en commettre jamais d’autre ; mais je ne peux pas oublier que je suis punie par où j’ai péché. J’ai laissé l’ambition frivole disposer de ma vie, et, aujourd’hui, je vois qu’on m’avait trompée, que je ne suis pas riche, que je dois vendre diamants et chevaux, et que je risque même de n’avoir bientôt plus sur ma tête le toit d’une maison qui porte mes armoiries. C’est bien fait, je le sens, je le reconnais ; je me repens, mais je ne veux pas qu’on me plaigne, et j’accepterai sans discussion l’aumône que les parents de mon mari voudront bien me faire pour sauver son honneur.

Un silence d’étonnement et d’émotion succéda à cette déclaration de Julie d’Estrelle. Elle avait parlé avec un accent de douleur mal contenue, comme une personne lasse de discuter des intérêts matériels, qui cède au besoin de résumer sa vie morale et de trouver la formule philosophique de sa situation. La fière Amélie d’Ancourt fut plus scandalisée qu’attendrie d’un aveu qui condamnait ses propres idées et les habitudes de sa caste ; de plus, elle trouva cet épanchement de son amie un peu risqué en présence d’un petit robin.

Quant au robin, il fut franchement attendri ; mais il n’en fit rien paraître, habitué qu’il était à voir les explosions du sentiment intime dominer les convenances, même chez les gens les plus haut placés.

— C’est une touchante et sincère créature que ma belle cliente, se dit-il en lui-même ; elle a raison de s’accuser ; il n’y a pas de loi humaine qui puisse faire sortir un oui de la bouche résolue à dire non. Elle a péché comme les autres, par convoitise des joujoux qui brillent ; mais elle l’avoue tristement, et en cela elle vaut mieux que la plupart de ses pareilles. Ce n’est pas à moi de la consoler ; je me bornerai à la sauver, si je peux. — Madame, dit-il après avoir tourné ces réflexions dans sa tête, vous pouvez augurer mieux, pour vos intérêts, de l’avenir que du passé. Le présent vous montre que M. le marquis se décidera difficilement à vous libérer, mais qu’il ne se décidera pas du tout à vous abandonner. Le mince appoint qu’il vous offre n’est pas le dernier, on me l’a fait entendre, et j’en suis certain. Laissez passer quelques mois, laissez les créanciers de son fils vous faire des menaces, et vous le verrez mettre encore la main dans sa poche pour empêcher la vente de l’hôtel. Oubliez ces tracasseries, ne songez point à déménager, fiez-vous au temps et aux circonstances.

— Fort bien, monsieur, dit la baronne, à qui il tardait de donner son avis et de montrer l’orgueil de sa qualité. Vous donnez là un conseil fort sage ; mais, à la place de madame la comtesse, je ne le suivrais pas. Je refuserais net ces petites charités mesquines !… Oui, certes, je rougirais de les accepter ! Je m’en irais fièrement vivre dans un couvent, ou, encore mieux, chez une de mes amies, chez la baronne d’Ancourt par exemple, et je dirais au marquis et à la marquise : « Débrouillez-vous, je laisse vendre. Je n’ai pas fait de dettes, moi, et je ne me soucie pas de celles de monsieur votre fils. Payez-les avec les lambeaux de fortune qu’il m’a laissés, et nous verrons bien si vous supporterez en public le spectacle de mon dénûment. » Oui, ma chère Julie, voilà ce que je ferais, et je vous réponds que le marquis, que son second mariage a fort enrichi, reculerait devant la vilenie de ces pourparlers.

— Madame la comtesse d’Estrelle se range-t-elle à cet avis, dit le procureur, et dois-je casser les vitres ?

— Non, répondit la comtesse. Dites-moi en deux mots en quoi consiste la contribution de mon beau père, et, quoi que ce soit, j’accepte.

— La chose consiste, reprit Marcel Thierry, en une petite, ferme du Beauvoisis, d’environ vingt mille livres, et en un pavillon fort ancien, mais non délabré, sis en votre rue, et formant l’extrémité du jardin de votre hôtel.

— Ah ! ce vieux pavillon du temps de Richelieu ? dit la comtesse avec indifférence.

— Une bicoque ! dit la baronne. Cela n’est bon qu’à jeter par terre !

— Possible, reprit Marcel ; mais le terrain a quelque valeur, et, comme voici la rue qui se bâtit, on pourrait vous acheter l’emplacement.

— Et je laisserais s’élever si près de ma maison, dit Julie, une maison ayant vue sur mon jardin et presque sur mes appartements.

— Non, vous exigeriez qu’elle vous tournât le dos, et qu’elle prît ses airs sur la rue ou sur le jardin de mon oncle.

— Qui, votre oncle ? demanda la baronne avec un indéfinissable accent de dédain.

— M. Marcel Thierry est, répondit la comtesse, proche parent de mon voisin, le riche M. Antoine Thierry, dont vous avez certainement entendu parler.

— Ah ! oui, un ancien commerçant.

— Armateur, reprit Marcel. Il a fait sa fortune aux colonies sans jamais mettre le pied sur un navire, et, grâce à d’habiles calculs et à d’heureuses circonstances, il a gagné quelques millions comme qui dirait au coin de son feu.

— Je lui en fais mon compliment, répliqua la baronne. Il habite donc de ce côté-ci ?

— Son hôtel donne sur le nouveau cours ; mais son jardin n’est séparé que par un mur de celui de la comtesse d’Estrelle, et le pavillon se trouve faire un coude entre les deux propriétés. Or, mon oncle pourrait bien acheter ledit pavillon, soit pour régulariser son enclos en le détruisant, soit en le réparant pour en faire une serre ou un logement de jardinier

— Alors, dit la baronne, le riche M. Thierry convoite ce pavillon, et peut-être vous a-t-il déjà chargé…

— Il ne m’a chargé de rien, répondit Marcel par une interruption assez ferme. Il ignore complètement les affaires de mes autres clients…

— Alors vous êtes aussi son procureur ?

— Naturellement, madame la baronne ; ce qui ne m’empêchera pas de lui faire payer le plus cher possible ce qu’il plaira à madame la comtesse de lui vendre, et il ne m’en saura pas mauvais gré. Il connaît trop les affaires pour ne pas savoir la valeur d’un immeuble à sa convenance.

— Mais je ne suis pas décidée à vendre celui dont nous parlons, dit la comtesse sortant d’une sorte de vague rêverie. Il ne me gêne pas. Il est habité par une personne digne et tranquille, à ce qu’on m’a dit.

— Oui, madame, dit Marcel ; mais c’est un petit loyer qui ne va augmenter votre revenu que de bien peu. Pourtant, s’il vous plaît de le conserver, il sera encore utile, en ce sens qu’il représente une valeur rassurante pour les intérêts d’une de vos dettes.

— Nous verrons cela, monsieur Thierry. J’y penserai, et vous me donnerez conseil. Dites-moi le chiffre total du don que vous m’apportez.

— Trente mille livres environ.

— Dois-je remercier ?

— À votre place, je n’en ferais rien ! s’écria la baronne.

— Remerciez toujours, dit à voix basse le procureur. Un mot de bonté modeste et résignée ne coûte rien à un cœur comme le vôtre.

La comtesse écrivit deux lignes et les remit à Marcel.

— Espérons, dit-il en se levant, que le marquis d’Estrelle sera touché de votre douceur.

— Ce n’est point un méchant homme, reprit Julie ; mais il est bien vieux, bien affaibli, et sa seconde femme le gouverne beaucoup.

— C’est une véritable peste que l’ex-madame d’Orlandes ! s’écria la baronne.

— N’en dites pas de mal, madame la baronne, reprit Marcel ; elle est de ce monde et de cette opinion que vous regardez certainement comme la loi et les prophètes.

— Comment ça, monsieur le procureur ?

— Elle déteste les idées nouvelles et regarde les privilèges du sang comme l’arche sainte des traditions.

— Ne me faites pas l’affront de me comparer à cette femme-là, dit la baronne : qu’elle pense bien, c’est possible ; mais elle agit mal. Elle est avare, et on prétend que, pour de l’argent, elle trahirait même ses opinions.

— Oh ! alors, dit Marcel avec un sourire de doute que madame d’Ancourt prit pour un hommage, je comprends qu’elle inspire à madame la baronne une aversion profonde.

Il prit congé et se retira.

— Cet homme-ci n’est pas trop mal élevé ! dit la baronne, qui avait suivi des yeux l’aisance digne et respectueuse de sa sortie. Vous l’appelez Thierry ?

— Comme son oncle le richard, et comme son autre oncle, beaucoup plus avantageusement connu, Thierry, le peintre de fleurs.

— Ah ! le peintre ? Je l’ai presque connu, moi, ce bon Thierry ! Mon mari le recevait le matin.

— Tout le monde le recevait à toutes les heures, ma très-chère, du moins les gens de goût et d’esprit ; car c’était un vieillard charmant, d’une éducation parfaite et d’un entretien des plus agréables.

— Apparemment le baron d’Ancourt manque d’esprit et de goût, car il ne le voulait pas à dîner…

— Je ne dis pas que le baron manque…

— Dites, dites, ça m’est bien égal, j’en sais plus long que vous là-dessus !

Et, sur cette réponse à deux tranchants, la baronne, qui dédaignait souverainement l’intellect de son mari, mais qui lui pardonnait en faveur de ses hautes prétentions à la qualité, partit d’un grand et franc éclat de rire.

— Reprenons notre propos sur ces Thierry, dit-elle. Vous étiez donc liée avec l’artiste ?

— Non, je ne l’ai pas connu. Vous savez que le comte d’Estrelle est tombé malade aussitôt après son mariage, que je l’ai accompagné aux eaux, et qu’en fin de compte je n’ai jamais reçu personne, puisqu’il n’a fait que languir jusqu’à sa mort.

— C’est ce qui fait que vous n’avez jamais vu le monde et que vous ne le connaissez pas. Pauvre petite, après vous être sacrifiée pour une vie brillante, vous n’avez connu que les devoirs à rendre à un moribond, les crêpes du deuil et les tracasseries d’affaires ! Voyons, il faudrait pourtant sortir de tout cela, ma chère Julie ; il faudrait vous remarier.

— Ah ! Dieu m’en garde ! s’écria la comtesse.

— Vous voulez vivre seule et vous enterrer à votre âge ? Impossible !

— Je ne peux pas vous dire que cela soit de mon goût, je n’en sais rien. J’ai tellement passé à côté de tout ce qui est la vie des jeunes femmes, mariage, fortune et liberté, que je ne me connais guère. Je sais que je me suis consumée deux ans dans la tristesse et les ennuis, et qu’à présent, dans ma solitude, sauf les embarras d’argent qui me répugnent fort, mais que je m’exerce à supporter sans aigreur, je me trouve dans un état plus endurable que ceux par où j’ai passé. Je suis peut-être un caractère sans ressort comme je suis un esprit sans facettes. Forcée de m’occuper pour tuer le temps, j’ai pris goût aux amusements tranquilles. Je lis beaucoup, je dessine un peu, je fais de la musique, je brode, j’écris quelques lettres à d’anciennes amies de couvent. Je reçois quatre ou cinq personnes assez sérieuses, mais bonnes, et toujours les mêmes, ce qui me laisse dans une habitude de calme et de raison. Enfin, je ne souffre pas et je ne m’ennuie pas : c’est beaucoup pour qui a toujours souffert ou bâillé. Laissez-moi donc là, mon amie. Venez me voir le plus souvent que vous pourrez sans faire de tort à vos plaisirs, et ne vous inquiétez pas de mon sort, qui n’est pas des plus mauvais.

— Tout cela est bel et bon pour quelque temps, ma chère, et vous agissez comme une femme d’esprit en faisant contre fortune bon cœur ; mais chaque chose a son temps, et il n’en faut pas trop laisser passer sur l’âge de la beauté et des avantages qu’elle procure. Vous n’êtes pas, soit dit sans vous blesser, de très-grande naissance ; mais vous avez gagné à votre triste hymen un beau nom et un titre qui relèvent votre état dans le monde. Vous êtes veuve, ce qui vous permet de vous faire voir et connaître, et sans enfants, ce qui vous laisse toute la fleur de votre jeunesse. Vous n’avez pas de fortune ; mais, comme votre douaire, grevé de dettes, ne sera pas une grosse perte, vous pouvez fort bien en faire bon marché et y renoncer pour un meilleur parti que le premier. Si vous voulez vous fier à moi, je me charge de vous faire faire le genre de mariage auquel vous pouvez parfaitement prétendre.

— Le genre de mariage ? Vous m’étonnez ; expliquez-vous !

— Je veux dire que vous êtes trop charmante pour ne pas être épousée par amour.

— Fort bien ; mais sera-ce quelqu’un que je pourrai aimer, moi ?

— Si l’homme, au lieu d’être un mangeur et un fou, est vraiment riche, bien né, car il faut cela avant tout, et vous ne pouvez descendre sans blâme, s’il a de l’usage, du savoir-vivre et les instincts d’un homme de qualité, enfin si c’est un honnête homme,… que pouvez-vous exiger de plus ? Il ne faut pas vous attendre à ce qu’il soit de la première jeunesse et tourné comme un héros de roman… On ne rencontre guère de ces brillants personnages qui soient disposés à choisir une personne de mérite pour ses beaux yeux ; tout le monde est ruiné plus ou moins par le temps qui court !

— Je vous comprends, répondit madame d’Estrelle avec un sourire triste, vous voulez me faire épouser quelque digne vieillard de vos amis, car je ne suppose pas que vous me proposiez un monstre. Merci, ma chère baronne, je ne veux plus me louer au service d’un malade pour de gros honoraires ; car, pour dire crûment les choses, voilà le bonheur que vous rêvez pour moi. Eh bien, autant je serais capable de servir et de soigner tendrement un père, si j’en avais un, ou seulement un vieux ami qui aurait besoin de moi, autant je suis résolue à ne pas retomber sous le joug d’un étranger infirme et morose. J’ai rempli en conscience ces tristes devoirs auprès de M. d’Estrelle, et tout le monde m’a rendu justice. Me voilà libre, je veux rester libre. Je n’ai plus de parents, il me reste quelques amis. Je ne demande rien de plus, et je vous prie très-sérieusement de ne pas chercher à me faire un bonheur selon vos idées, que je ne partage pas. Vous êtes encore, mon amie, comme j’étais à seize ans quand on m’a mariée. Vous avez gardé les illusions qu’on m’avait données, vous croyez qu’on ne peut se passer de richesse et de représentation, vous êtes donc plus jeune que moi. Tant mieux pour vous, puisque le sort vous a liée à un mari qui ne vous refuse rien. C’est tout ce qu’il vous faut, n’est-ce pas ? Moi, je serais plus exigeante, je voudrais aimer. Vous riez ? Ah ! oui, je sais vos théories. « La lune de miel est courte, m’avez-vous dit cent fois ; mais la lune d’or est la lumière qui ne s’éteint pas. » Moi, j’ai la folie de me dire que, ne fût-ce qu’un jour, le premier jour de mon mariage, je veux aimer et croire ! Sans cela, je le sais par expérience, le mariage est une honte et un martyre.

— S’il en est ainsi, dit la baronne en se levant, je vous laisse à vos rêveries, ma chère belle, et vous demande humblement pardon de les avoir interrompues.

Elle partit blessée, car elle était pénétrante, quoique sotte, et elle sentait bien que la douce Julie, en cet éclair de révolte, venait de lui dire son fait ; mais elle n’était pas méchante, et, au bout d’une heure, elle ne lui en voulait plus. Même elle se sentait un peu triste et par moments elle était toute prête à se dire :

— Julie a peut-être raison !

De son côté, Julie sentit tomber son courage dès qu’elle se retrouva seule, et sa fierté se brisa dans les larmes. Elle n’était forte que par réactions nerveuses, peut-être par un besoin d’aimer plus âpre qu’elle ne se l’avouait à elle-même. Par nature, elle était timide et même craintive. Elle connaissait trop le bon cœur de la baronne pour croire à une rupture avec elle ; mais elle se disait de son côté :

— Peut-être Amélie a-t-elle raison ! Je demande l’impossible, les convenances de rang et de fortune avec l’amour ! Qui rencontre cela ? Personne dans ma situation. Faute du mieux, je vais peut-être tomber dans le pire, qui est l’isolement et la tristesse.

Elle prit son ombrelle, une de ces ombrelles blanches sans courbure, qui étaient d’un plus joli effet dans les bosquets que nos modernes champignons, et, pensive, posant doucement sur le gazon le talon de ses petites mules, la jupe retroussée avec grâce sur le jupon plat, elle erra sous les lilas de son jardin, respirant le printemps avec une muette angoisse, tressaillant à la voix du rossignol, ne songeant à personne, et pourtant jetée en dehors d’elle-même par une aspiration immense.

De lilas en lilas, elle approcha du pavillon où, une heure auparavant, travaillait Julien Thierry, le fils du peintre, le neveu du richard, le cousin du procureur. Le jardin était grand pour un jardin de Paris et très-beau d’arrangement et de végétation. Tous les jours, madame d’Estrelle en faisait le tour deux ou trois fois, donnant un coup d’œil mélancolique ou affectueux à chacune des corbeilles de fleurs semées dans les gazons. Lorsqu’elle arrivait en vue des fenêtres du pavillon Louis XIII, elle ne se détournait pas et ne s’inquiétait pas des regards, ce pavillon n’ayant pas été habité pendant longtemps. Julien et sa mère n’y étaient installés que depuis un mois ; madame d’Estrelle s’était plainte à Marcel Thierry du marquis son beau-père, qui, pour ne pas laisser dormir le chétif rapport d’une propriété si modique, y avait mis des locataires inconnus. Marcel l’avait rassurée en lui disant que la nouvelle occupante était la veuve discrète et respectable de son oncle l’artiste. Il n’avait pas parlé de Julien. La comtesse ignorait peut-être que le peintre eût laissé un fils. Dans tous les cas, elle n’avait pas songé à s’en enquérir. Jamais elle ne l’avait aperçu aux fenêtres, d’abord parce qu’elle avait la vue fort basse et que les jeunes femmes de cette époque ne se servaient pas de lunettes, ensuite parce que Julien, averti du voisinage d’une personne de mœurs austères, avait eu grand soin de ne pas se montrer. Quelquefois, aux croisées du premier étage, madame d’Estrelle avait aperçu, coiffée d’un bonnet blanc, une tête fine et pâle qui la saluait avec une déférence réservée. Elle avait franchement rendu le salut, et même avec respect, à la paisible veuve ; jamais encore on n’avait échangé un mot.

Ce jour-là, Julie, voyant la croisée du rez-de-chaussée entr’ouverte, se demanda pour la première fois pourquoi elle n’avait établi aucune relation de voisinage avec madame Thierry. Elle examina la façade du petit édifice, et remarqua que la porte qui donnait sur le fond du jardin était restée fermée en dehors, comme lorsqu’il n’était pas habité. Madame Thierry n’avait que la vue des massifs qui lui masquaient l’hôtel et une partie de la pelouse principale. Elle n’avait même pas le droit de s’asseoir au soleil, le long de son mur, au pied de ces arbustes fleuris qui entraient jusque dans son appartement, et qu’elle n’avait pas non plus le droit d’élaguer. À plus forte raison lui était-il interdit, par les conditions de son bail, de faire quelques pas sur le sable de l’allée qui longeait le mur de la rue. Bref, la porte était condamnée, et la locataire n’avait fait adresser aucune demande importune à ce sujet.

Il est vrai de dire que la comtesse avait attendu cette demande avec la résolution d’y souscrire ; mais elle avait à peine remarqué le sentiment de crainte ou de fierté qui avait empêché madame Thierry de la lui faire. Elle s’en avisa en ce jour de retour sur elle-même et se reprocha de n’avoir pas prévenu le désir présumable de la pauvre veuve.

— Si c’eût été quelque grande dame ruinée, pensa-t-elle, je n’aurais eu garde d’oublier les égards que l’on doit à l’âge ou au malheur. Voilà encore une preuve de ce que je disais à la baronne : on nous fausse l’esprit et on nous dessèche le cœur en nous élevant dans les préjugés du sang. Je me sens égoïste et impolie envers cette personne qu’on m’a dit être infiniment respectable et fort gênée. Comment ai-je oublié ce qui était un devoir ? Mais voici une occasion pour tout réparer et je ne la perdrai pas ; car j’ai besoin aujourd’hui de me réconcilier avec moi-même.

La comtesse approcha résolument de la croisée et toussa deux ou trois fois comme pour avertir de sa présence, et, comme personne ne bougeait, elle se hasarda à frapper contre la vitre dépolie.

Julien était sorti ; mais madame Thierry était encore là. Surprise, elle parut, et, en voyant cette belle dame qu’elle connaissait bien de vue, mais à laquelle jamais encore elle n’avait adressé la parole, elle ouvrit sa fenêtre toute grande.

— Pardonnez-moi, madame, lui dit la comtesse, cette manière d’entrer en relation avec vous ; mais je suis encore un peu en deuil comme vous voyez, je ne fais pas encore de visites, et j’ai, si vous le permettez, quelque chose à vous dire. Pouvez-vous, d’où vous êtes, me donner audience un instant ?

— Oui certes, madame, et avec un très-grand plaisir, répondit madame Thierry sur un ton d’aisance digne et enjouée qui n’avait rien de la petite bourgeoise éblouie d’une avance.

La comtesse fut frappée de sa figure distinguée, du bon goût de sa tenue, de sa voix douce et de je ne sais quel parfum d’élégance répandu dans toute sa personne.

— Asseyez-vous, je vous prie, lui dit-elle en voyant le fauteuil placé dans l’intérieur de l’épaisse embrasure, je ne veux pas vous tenir debout.

— Mais vous, madame ? reprit la veuve en souriant. Ah ! voici une idée ! Si vous le permettez, je vous passerai un siège.

— Non, ne prenez pas cette peine !

— Si fait ! Voici une chaise de canne fort légère, et, à nous deux…

Toutes deux, en effet, firent passer la chaise de canne par-dessus l’appui de la croisée, l’une la soulevant, l’autre la recevant, et souriant toutes deux de cette opération familière qui leur improvisait une sorte d’intimité.

— Voici ce que c’est, dit madame d’Estrelle en s’asseyant. Jusqu’à présent, vous demeuriez dans une maison appartenant au marquis d’Estrelle mon beau-père ; mais, d’aujourd’hui, vous demeurez chez moi, M. le marquis m’ayant fait don de cette maison. J’ignore encore les conditions de votre bail ; mais je présume qu’il en est une que vous consentirez à modifier.

— Veuillez me dire laquelle, madame la comtesse, répondit la veuve en s’inclinant légèrement et avec une expression de visage un peu assombrie par la crainte de quelque vexation.

— C’est, répondit la comtesse, cette vilaine porte fermée et verrouillée entre nous qui m’offusque. Si vous m’y autorisez, je la fais ouvrir dès demain. Je vous en remets les clefs, et je vous invite à prendre l’exercice et la distraction de la promenade dans mon jardin autant qu’il vous plaira. Ce sera pour moi un plaisir de vous y rencontrer. Je vis fort seule, et, si vous voulez bien vous reposer quelquefois dans la maison que j’habite, je ferai mon possible pour que vous ne soyez pas mécontente de mon voisinage.

La figure de madame Thierry s’était éclaircie. L’offre de la comtesse lui faisait un vrai plaisir. Voir à toute heure un beau jardin et n’y pouvoir poser le pied est une sorte de supplice. En outre, elle fut vivement touchée de la grâce de l’invitation, et comprit tout de suite qu’elle avait affaire à une femme de cœur parfaitement aimable. Elle remercia avec une cordialité charmante, sans rien perdre de la dignité douce de ses manières, et tout aussitôt l’entretien s’engagea entre elles comme si elles se fussent toujours connues, tant leur sympathie fut subite et réciproque.

— Vous vivez seule ? disait madame Thierry ; mais c’est par situation momentanée, et non par goût ?

— C’est aussi par crainte du monde et méfiance de moi-même. Et vous, madame, est-ce que vous l’aimez, le monde ?

— Je ne le haïssais pas, dit la veuve. Je l’ai quitté par amour, je l’ai oublié, puis je l’ai retrouvé sans effort et sans enivrement. Enfin je l’ai quitté de nouveau par nécessité et sans regret. Tout ceci vous parait un peu obscur ?

— Je sais que M. Thierry avait une grande aisance, de belles relations, qu’il allait dans le monde, et qu’il recevait chez lui l’élite des gens d’esprit.

— Mais vous ne savez pas notre vie d’auparavant ? Elle a fait un peu de bruit dans le temps ; mais c’est déjà loin, et vous êtes si jeune !

— Attendez ! dit la comtesse. Je vous demande pardon de mon oubli. À présent, je me souviens : vous aviez de la naissance ?

— Oui, j’étais mademoiselle de Meuil, d’une bonne famille de gentilshommes lorrains. J’étais même assez riche, si je consentais à me marier au gré de mes tuteurs. J’ai aimé M. Thierry, qui n’était alors qu’un petit artisan sans nom et sans avoir. J’ai tout quitté, j’ai rompu avec tout, j’ai tout perdu pour devenir sa femme. Peu à peu il est devenu célèbre, et, en même temps qu’il lui venait des ressources, je recueillais mon héritage. Nous avons donc été récompensés de notre constance, non pas seulement par trente ans d’amour et de bonheur, mais encore par une certaine prospérité dans notre vieillesse.

— Alors, à présent…

— Oh ! à présent, c’est autre chose !… Je suis heureuse encore, mais autrement. J’ai perdu mon bien-aimé compagnon, et avec lui toute aisance ; mais il me reste des consolations si grandes…

Madame Thierry allait parler de son fils, lorsqu’un valet en livrée vint dire à la comtesse que sa vieille amie madame Desmorges l’attendait à l’hôtel.

— Demain, dit Julie à madame Thierry en se levant, nous causerons tout à notre aise, chez vous ou chez moi. Je veux savoir tout ce qui vous concerne, car en vérité je sens que je vous aime. Pardonnez-moi de vous le dire comme cela, mais c’est comme cela ! Je vais recevoir une personne âgée que je ne puis faire attendre ; mais en même temps je donnerai des ordres pour que les ouvriers soient ici demain, et pour que votre prison soit ouverte.

Madame Thierry resta enchantée de madame d’Estrelle. Elle était vive et spontanée, jeune de cœur toujours, enthousiaste, pour avoir vécu dans le foyer d’enthousiasme d’un artiste aimé, et assez romanesque, comme devait l’être une femme qui avait tout sacrifié à l’amour. Dans le premier mouvement, elle eût raconté avec feu à son fils ce qui venait de se passer ; mais il n’était pas là, elle s’ingénia à lui ménager la surprise dont elle venait de jouir. Bien des fois, en passant d’une sorte d’opulence relative à leur état présent de gêne et de souci, Julien s’était alarmé des privations qui menaçaient sa mère. Ils avaient eu à Sèvres une jolie maisonnette, avec un beau jardin où madame Thierry cultivait elle-même avec amour les fleurs qui servaient de modèles à son mari et à son fils. Il avait fallu tout vendre. Le cœur de Julien s’était serré en voyant la pauvre vieille enfermée, à Paris, dans ce pavillon, loué pour le prix le plus modique. Il avait espéré d’abord qu’elle pourrait jouir au moins des enclos environnants ; mais le bail lui avait appris que ni M. le marquis d’Estrelle, leur propriétaire, ni le riche Thierry, leur proche voisin et leur proche parent, ne les autorisaient à se promener ailleurs que dans la rue, encore encombrée de maçons et de matériaux pour les constructions nouvelles.

— Il s’est plaint amèrement de cette porte condamnée, se disait madame Thierry en songeant à son fils. Il a eu dix fois l’idée d’aller demander à la comtesse de lever pour moi l’interdit, en s’engageant, lui, sur l’honneur, à ne jamais franchir le seuil du pavillon. Je l’ai empêché de faire une démarche qui eût pu nous attirer des humiliations. Comme il va être content de me voir en liberté ! Mais comment m’y prendrai-je pour faire de ceci un petit coup de théâtre ? Si je lui donnais une commission pour demain matin, pendant le travail des ouvriers ?

Elle arrangeait sa surprise dans sa tête, quand Julien rentra pour dîner. La chaise de canne était encore auprès de l’appui de la croisée. En dehors, et contre cette chaise, par terre, madame d’Estrelle avait laissé glisser et oublié son ombrelle blanche (on disait alors un parasol). Madame Thierry était passée dans sa cuisine pour dire à son unique domestique, une grosse servante normande, de rentrer la chaise. Elle n’avait pas aperçu l’ombrelle. Julien vit donc ces deux objets sans être prévenu de rien. Il devina sans comprendre ; il eut un éblouissement, un battement de cœur, et sa mère le trouva si bouleversé, si ému, si étrange, qu’elle eut peur, croyant qu’un malheur venait de lui arriver.

— Qu’est-ce donc ? lui cria-t-elle en accourant vers lui.

— Rien, mère, répondit Julien après un peu de lutte avec lui-même pour surmonter son émotion. Je suis venu vite, j’ai eu très-chaud, la fraîcheur de l’atelier m’a saisi. J’ai faim, dînons ; tu m’expliqueras à table ce que signifie la visite que tu as reçue…

Il rentra la chaise, déplia et replia le parasol, le tint longtemps dans ses mains, affectant un air d’insouciance ; mais ses mains tremblaient, et son regard ne pouvait soutenir celui de sa mère.

— Mon Dieu ! se dit-elle intérieurement, est-ce que ce redoublement de tristesse depuis quinze jours, est-ce que ce refus de chanter, ces soupirs étouffés, ces airs un peu bizarres, ce manque de sommeil et d’appétit viendraient ?… Mais il ne la connaît pas, il l’a à peine entrevue de loin… Ah ! mon pauvre enfant, serait-il possible ?…

Ils se mirent à table. Julien questionna sa mère avec assez de calme. Elle lui raconta la visite de la comtesse avec beaucoup de ménagements et en renfermant en elle-même l’élan de cœur qui l’eût rendue éloquente sur ce sujet, sans la découverte qu’elle venait de faire ou le danger qu’elle commençait à pressentir.

Julien se sentit observé par sa mère, il s’observa lui-même. Il n’avait jamais eu de secret pour elle ; mais, depuis quelques jours, il en avait un, et la crainte de l’alarmer le rendait dissimulé.

— Cette démarche de madame d’Estrelle, dit-il, est d’une honnête et sage personne. Elle a compris… un peu tard peut-être, les égards qu’elle te devait… Sachons-lui gré de son bon cœur. Tu lui as dit, j’imagine, que j’avais assez de savoir-vivre pour ne pas me croire compris dans la permission qu’elle t’accorde ?

— Cela allait sans dire. Je ne lui ai pas du tout parlé de toi.

— Au fait, elle ignore probablement que j’existe, et, pour qu’elle ne se repente pas de ses gracieusetés, tu feras peut-être aussi bien de ne jamais lui parler de ton fils.

— Pourquoi ne lui en parlerais-je pas ? Cela viendra ou ne viendra point, selon les hasards de la conversation.

— Tu comptes donc la revoir souvent ? aller chez elle peut-être ?

— La rencontrer au jardin, c’est indubitable ; aller chez elle, cela dépendra de la durée de son bon accueil.

— Elle a été aimable ?

— Fort aimable et naturelle.

— Elle a de l’esprit ?

— Je ne sais pas ; elle a, je crois, du bon sens.

— Aucune morgue de grande dame ?

— Elle ne m’en a pas montré.

— Est-elle jeune ?

— Mais oui.

— Et assez jolie, à ce qu’on dit ?

— Ah çà ! tu ne l’as donc jamais vue ?

— Si fait, mais de loin. Je ne me suis jamais trouvé près des fenêtres quand elle passait par notre allée.

— Tu sais pourtant qu’elle y passe tous les jours ?

— C’est toi qui me le disais. Tu me crois donc bien curieux de regarder les belles dames qui passent ? Je ne suis plus un écolier, ma petite maman, je suis un homme, et j’ai l’esprit mûri par les catastrophes.

— As-tu donc appris encore quelque chose de fâcheux chez Marcel ?

— Au contraire, l’oncle Antoine a répondu pour nous.

— Ah ! enfin ! et tu ne me le disais pas !

— Tu me parlais d’autre chose.

— Qui t’intéressait davantage ?

— Franchement, oui, pour le moment ! Je suis vraiment heureux des promenades qu’à chaque instant tu pourras faire dans ce jardin. Je ne serai pas là pour te donner le bras, puisque… naturellement cela ne m’est pas permis ; mais je te verrai sortir, et puis rentrer moins pâle, avec un peu d’appétit, j’espère !

— De l’appétit ! c’est toi qui en manques ! Tu n’as encore presque rien mangé aujourd’hui et tu disais avoir faim. Où vas-tu donc ?

— Reporter au suisse de l’hôtel d’Estrelle le parasol de madame. Il ne serait pas poli de n’y pas songer tout de suite.

— Tu as raison, mais Babet va le reporter. Il est fort inutile de te montrer aux gens de l’hôtel. Cela pourrait faire jaser.

Madame Thierry prit le parasol et le mit elle-même dans les mains de sa servante.

— Pas comme cela ! s’écria Julien en le reprenant. Babet va ternir la soie avec ses mains qui ont chaud.

Il enveloppa lui-même l’ombrelle avec soin dans du papier blanc, et l’abandonna à Babet, non sans regret, mais sans hésitation. Il voyait bien l’anxiété de sa mère, qui l’examinait.

Babet resta dehors dix minutes ; c’était plus de temps qu’il n’en fallait pour longer l’enclos par la rue, pour entrer dans la cour de l’hôtel et revenir. Elle reparut enfin avec l’ombrelle et un billet de la comtesse.

« Madame, vous avez besoin d’un parasol, puisque vous allez vous exposer au soleil. Soyez assez bonne pour vous servir du mien ; je veux vous ôter tout prétexte pour ne pas venir chez votre servante.

« Julie d’Estrelle. »


Madame Thierry regarda encore Julien, qui faisait bonne contenance en retirant le papier dont il avait enroulé le parasol. Dès qu’elle eut le dos tourné, il le couvrit de baisers comme un enfant romanesque et passionné qu’il était, malgré sa prétention d’être un homme mûr. Quant à la pauvre mère, méfiante et incertaine, elle se disait tristement que tout plaisir est escorté d’un danger dans ce monde, et qu’elle aurait peut-être à regretter l’aimable avance de sa trop séduisante voisine.

Le lendemain, la porte roulait sur ses gonds, et on remettait les clefs à madame Thierry, qui, poussée par Julien, se hasardait timidement sur les domaines fleuris de la comtesse. Celle-ci s’était promis de lui faire en personne les honneurs de ses primevères et de ses jacinthes, lorsqu’une inévitable révélation de Marcel changea le cours de ses idées et refroidit un peu son zèle.

Le procureur venait l’entretenir encore de ses affaires. Elle se hâta de lui raconter qu’elle avait fait connaissance avec sa tante, dont elle lui dit tout le bien possible. De là, elle passa aux questions.

— Cette aimable dame m’a dit sa naissance, son inclination, son bonheur passé, et elle allait m’entretenir de ce qu’elle appelle son bonheur présent, lorsque nous avons été interrompues. Je la croyais très-malheureuse, au contraire. Ne m’avait-on pas dit qu’elle était forcée de vendre tout ce qu’elle a ?

— C’est la vérité, répondit Marcel ; mais il y a dans le caractère de ma noble tante quelque chose que tout le monde ne peut pas comprendre, et que vous comprendrez pourtant très-bien, vous, madame la comtesse. Voici en deux mots l’histoire de son mari et la sienne. Mon oncle l’artiste avait un grand cœur, beaucoup de talent et d’esprit, mais fort peu d’ordre et pas du tout de prévoyance. N’ayant jamais rien possédé dans sa jeunesse et gagnant au jour le jour le nécessaire d’abord, le superflu ensuite, il se laissa entraîner par sa témérité naturelle, et, comme il avait des goûts un peu princiers, des goûts d’artiste, c’est tout dire, il établit bientôt sa dépense sur un pied très-agréable, mais très-précaire. Il aimait le monde, il y était goûté ; il n’y allait pas à pied, il avait voiture ; il donnait de petits dîners exquis dans ce qu’il appelait sa chaumière de Sèvres, encombrée de fantaisies luxueuses et d’objets d’art qui lui coûtaient gros : si bien qu’il s’endetta. L’avoir de sa femme paya le passé et soutint la continuation de cette vie hasardeuse et charmante. Quand il mourut, la dette s’était reconstituée de plus belle. Ma bonne tante le savait et ne voulait pas attrister, par la moindre prévoyance de l’avenir de son fils, cette vieillesse insouciante et légère. « Mon fils est raisonnable, disait-elle ; il apprend son art avec passion. Il aura autant de talent que son père. Il sera pauvre, et il fera sa fortune. Il passera par les épreuves et les succès que son père a traversés avec honneur et courage, et, tel que je le connais, il ne me reprochera jamais d’avoir mis toute ma confiance dans son bon cœur. » La chose est arrivée comme elle l’avait annoncée. À la mort de son père, Julien Thierry, découvrant qu’il ne lui restait que des dettes, s’est mis bravement en mesure de faire honneur à tout, et, loin de s’en plaindre, il a dit à sa mère qu’elle avait bien fait de ne jamais contrarier le meilleur des pères. Moi, ce n’est pas trop mon avis, je le confesse. Le meilleur des pères est celui qui sacrifie ses goûts et ses plaisirs au bien-être de ceux qui lui survivront. Mon oncle le peintre était un grand homme, autant vaut dire un grand enfant. C’est très-joli, le génie ; mais le dévouement à ceux qu’on aime est une plus belle chose, et, je vous le dis bien bas, la veuve et le fils de mon oncle me paraissent beaucoup plus grands que lui. Qu’en pense madame la comtesse ?

La comtesse était devenue rêveuse tout en écoutant avec attention.

— Je pense comme vous, monsieur Thierry, répondit-elle, et de tout mon cœur j’admire ces gens-ci.

— Mais il semble, reprit Marcel, que mon récit vous ait attristée ?

— Peut-être ; il me donne à penser, Savez-vous que je suis frappée de l’exemple que donnent certaines existences ? Je vois que madame Thierry est comme moi, dans un cas de veuvage et de ruine ; mais je la vois heureuse quand même, tandis que je ne le suis point. Elle est fière de payer les dettes d’un époux tendrement aimé… ; et moi… Mais je ne veux pas revenir sur la confession qui m’est échappée hier devant vous. Je veux vous faire une question. Ce fils, ce très-bon fils de la digne veuve, où est-il ?

— À Paris, madame, où il travaille fort bien et commence à se tirer d’affaire en faisant des tableaux presque aussi bons déjà que ceux de son père. Des amis puissants s’intéressent à lui, et le pousseraient plus vite s’il était moins scrupuleux et moins fier ; mais avec un peu de temps il deviendra riche à son tour, et déjà il ne doit plus qu’une misère, dont notre oncle Antoine s’est décidé à répondre, voyant qu’il n’y risquait plus rien.

— Cet oncle enrichi est donc aussi craintif, aussi économe que le marquis mon beau-père ?

— Non, madame ; c’est un tout autre genre d’égoïsme. Ce serait bien long à vous dire, et voici l’heure du palais.

— Oui, oui, une autre fois, monsieur Thierry. Courez à vos devoirs. Voici vos actes signés ; revenez bientôt !

— Dès que vos affaires me le commanderont ; comptez sur mon exactitude, madame la comtesse.

— N’y mettez pas tant de cérémonie. Venez me voir sans motif d’affaires, quand vous en avez le temps. Je vous dois beaucoup, monsieur. Thierry. Vous ne m’avez pas seulement donné sur ma situation des idées nettes qui m’étaient bien nécessaires. Vous m’avez donné de bons conseils, où vous n’avez pas égaré ma loyauté pour sauver mes intérêts. Enfin je vois que vous avez de l’estime pour moi, un peu d’amitié peut-être, et je vous en remercie de tout mon cœur.

La comtesse avait une manière de dire ces choses simples qui leur donnait un charme extrême. Chaste et digne en toutes ses actions et en toutes ses paroles, elle avait ce je ne sais quoi d’attendri et d’abandonné qui révélait un cœur trop plein, un cœur qui cherche à bien placer son superflu. Certes, la baronne l’eût trouvée trop affectueuse et trop reconnaissante envers ce petit procureur, trop heureux de la servir. Elle lui eût dit qu’il ne fallait pas gâter des gens de cette espèce en leur montrant qu’ils vous étaient nécessaires. Julie, sûre d’elle-même dans sa touchante humilité, ne craignait pas de placer trop bas son amitié en raccordant à un homme habile et honnête, et puis il se faisait en elle, on l’a vu, une réaction insensible et pourtant rapide contre le milieu où elle avait jusque-là vécu.

— L’aimable femme ! se disait Marcel Thierry en la quittant. Le diable m’emporte, si je n’étais procureur, marié à la meilleure femme du monde et père d’un assez grand garçon, toutes choses qui donnent bien des garanties à la solidité d’une cervelle d’homme, serais amoureux de cette comtesse, moi ! oh ! mais amoureux comme un fou, oui-da ! Je raconterai ça ce soir à madame ma femme, et je la ferai bien rire !

— Comment se fait-il, pensait madame d’Estrelle en ce moment, que je n’aie pas demandé à Thierry ce qu’il va m’importer de savoir ? J’y ai pensé, et puis je l’ai oublié. Il faut pourtant que je m’informe ! Si ce jeune Thierry demeure avec sa mère, il n’est pas convenable que mon jardin devienne son lieu de promenade… Après ça, ce n’est peut-être pas un jeune homme. M’a-t-on dit qu’il fût jeune ? Son père était fort vieux. M’a-t-on dit qu’il fût si vieux ? Je ne me souviens vraiment plus. Voyons, mes gens doivent savoir… Les laquais savent tout…

Elle sonna.

— Camille, dit-elle à sa femme de chambre, madame Thierry, qui demeure là-bas, dans le vieux pavillon, une très-digne personne, je le sais, a-t-elle des enfants ? Je lui ai parlé hier, mais je n’ai pas songé à le lui demander.

— Elle a un fils, répondit Camille.

— De quel âge, à peu près ?

— Sa figure dit vingt-cinq ans.

— Il est marié sans doute ?

— Non, madame.

— Où demeure-t-il ?

— Dans le pavillon, avec sa mère.

— Est-ce un bon sujet ? Que dit-on de lui ?

— C’est un grand bon sujet, madame la comtesse. Tout le monde en dit du bien. Ils sont très-pauvres, et ils payent tout sans faire attendre personne. Avec ça, point regardants et ne faisant aucune petitesse. On dirait absolument des gens bien nés.

Camille n’adulait pas sa maîtresse en parlant ainsi. Elle aussi avait des prétentions à la naissance et aux revers de fortune. Elle disait avoir des échevins parmi ses ancêtres.

— Mon Dieu, Camille, la naissance n’y fait rien, dit la comtesse, que les airs de sa suivante impatientaient souvent.

— Pardon, madame la comtesse, reprit Camille piquée ; je croyais que ça faisait tout !

— C’est comme vous voudrez, ma chère. Allez me chercher mon parasol gris. — Ils ont tous tant de morgue par le temps qui court, pensa madame d’Estrelle, qu’ils me dégoûteront de tout préjugé ; ils me feront aimer Jean-Jacques Rousseau plus que de raison, et vraiment j’arrive à me demander si les grands ne jouissent pas un peu de leur reste et si ces vieilleries ne commencent pas à être bonnes pour amuser nos valets.

Elle prit son parasol gris avec je ne sais quel vague dépit intérieur, et puis elle s’assit dans son salon, ouvert au soleil d’avril, se disant qu’elle ne devait plus aller du côté du pavillon, et peut-être plus du tout dans son jardin.

C’est alors que madame Thierry, ne la voyant pas venir à sa rencontre, ainsi qu’elle s’y attendait, se hasarda à aller la saluer jusque chez elle pour la remercier. Madame d’Estrelle la reçut avec grande politesse ; mais la veuve était trop pénétrante pour ne pas voir quelque chose d’embarrassé dans son accueil, et elle était à peine assise, qu’elle lui fit son remercîment et se leva pour s’en aller.

— Déjà ? lui dit la comtesse. Vous me trouvez maussade, je parie, et j’avoue que j’éprouve aujourd’hui avec vous un peu de gêne qui me rend sotte. Eh bien, finissons-en tout de suite avec cette niaiserie que vous me pardonnerez bien. Quand j’ai été vous parler hier, je ne savais pas du tout que vous eussiez un fils jeune et fort honnête homme, dit-on, qui demeure avec vous…

— Laissez-moi vous dire le reste, madame la comtesse. Vous craignez…

— Oh ! mon Dieu, je crains qu’on ne jase, voilà tout. Je suis jeune, seule au monde, sans protection immédiate, dépaysée dans une famille qui ne m’a acceptée qu’à regret, je l’ai su trop tard, et qui me blâme de ne pas vouloir passer dans un couvent le temps de mon veuvage.

— Je sais tout cela, madame la comtesse, mon neveu Marcel me l’a dit. Jalouse du soin de votre honneur, je ne veux donc pas que votre bonté vous entraîne. Il ne faut pas que vous veniez auprès du pavillon tant que j’y demeurerai, il ne faut même plus que j’en sorte et que je me présente chez vous. Voilà ce que je venais vous dire. Il n’est pas nécessaire d’ajouter que pas un seul instant mon fils n’a songé à se croire compris dans la permission que vous m’avez si gracieusement octroyée hier.

— Eh bien, s’écria la comtesse, ce dernier point est tout ce qu’il me faut. Je vous remercie de votre délicatesse, qui m’autorise à ne pas vous rendre vos visites ; mais, quant au reste, je ne l’accepte pas. Vous vous promènerez chez moi, et vous viendrez me voir.

— Il vaudrait peut-être mieux que je n’y vinsse pas !

— Non, non, reprit vivement Julie, vous viendrez, je le veux ! et, si vous ne venez pas, il faudra que j’aille vous chercher et frapper encore à votre vitre, ce qui me compromettra. Voyez si vous voulez, ajouta-t-elle en riant, que je me perde pour vous ! Je vous avertis que j’en suis capable.

Madame Thierry ne sut pas résister au charme de cette ingénuité généreuse. Elle céda, se promettant de fuir à l’autre bout de Paris, si ce qu’elle pressentait de la passion de Julien n’était pas une rêverie de son imagination maternelle.

— Réglons maintenant, dit la comtesse, et pour en finir avec tout danger de médisance, nos conditions de voisinage. Le pavillon n’a que quatre fenêtres qui donnent sur mon jardin. Les deux d’en bas… Je ne connais pas le local !

— Les deux d’en bas servent d’atelier à mon fils et de salon à moi. Nous nous tenons toujours là ; mais les croisées ont un dormant de quatre vitres dépolies, et nous ne prenons l’air que par les vitres du haut, qui sont souvent ouvertes en cette saison.

— Alors vous ne voyez pas chez moi, comme on dit ! Pourtant, hier, ce dormant à vitres dépolies ne dormait pas, et le châssis était entr’ouvert.

— C’est vrai, madame la comtesse ; il y avait un carreau brisé que vous avez pu remarquer.

— Non, je vois mal, ce qui fait que je regarde peu.

— J’avais donc pu ouvrir le châssis par exception ; mais, dès ce matin, il a été réparé et fixé. Le jour pris d’en bas incommoderait beaucoup mon fils pour peindre, et il étend une toile verte sur le vitrage à l’intérieur. Il faudrait donc qu’il montât sur une chaise pour regarder exprès chez vous, et, comme c’est un homme sérieux, et pas du tout un écolier malappris…

— Bien, bien ! Me voilà fort tranquille pour le rez-de-chaussée. Les fenêtres d’en haut…

— Sont celles de ma chambre. La chambre de mon fils donne sur la rue.

— Et il ne se tient jamais chez vous ? Jamais personne de chez moi ne verra un homme à vos fenêtres ?

— Jamais cela n’est arrivé, et cela n’arrivera jamais. Je m’y engage.

— Jamais il ne se montrera non plus, fût-ce pour un instant, sur la porte du jardin ? Vous l’avertirez.

— Soyez parfaitement tranquille à cet égard. Mon fils est homme d’honneur.

— Je n’en doute pas. Recommandez-lui le mien, et n’en parlons plus, c’est-à-dire ne parlons plus de moi, car vous défendre de parler de lui serait fort cruel. Je sais qu’il fait votre orgueil et votre bonheur, et je vous en félicite.

Madame Thierry s’était bien promis de ne plus dire un mot sur le compte de Julien, mais il lui fut impossible de se tenir parole. De réticence en réticence, elle arriva à exprimer son idolâtrie pour ce fils adoré et véritablement digne de l’être. La comtesse écouta l’énumération des qualités et des vertus du jeune artiste sans aucun scrupule déplacé. Elle devint pourtant un peu mélancolique à l’idée qu’elle n’aurait peut-être jamais d’enfants pour occuper sa jeunesse et consoler ses vieux jours. Madame Thierry devina sa secrète pensée et parla d’autre chose.

Que faisait Julien pendant qu’on parlait de lui dans le petit salon d’été de l’hôtel d’Estrelle ? Il travaillait, ou il était censé travailler. Il se dérangeait souvent, il avait froid et chaud, il tressaillait au moindre bruit. Il se disait que son nom était peut-être en ce moment par hasard sur les lèvres de la comtesse, qu’elle faisait par politesse quelque question sur son compte sans écouter la réponse. Il approchait de la croisée, dont le châssis inférieur était bien réellement recloué et recouvert d’une toile verte ; mais à cette toile il y avait une fente imperceptible, à cette vitre dépolie il y avait une veine transparente, et par cette fissure perfide, habilement découverte et habilement cachée, il voyait tous les jours madame d’Estrelle errer à travers les bosquets de son jardin et parcourir l’allée que, du pavillon, on découvrait tout entière. Julien savait, à une minute près, les heures assez régulières de cette promenade. Quand un incident quelconque en dérangeait l’habitude, des pressentiments mystérieux, des instincts divinatoires qui n’appartiennent qu’à l’amour, et surtout aux premières amours, lui faisaient connaître l’approche de Julie. Il avait alors mille prétextes, plus ingénieux les uns que les autres, pour écarter l’œil vigilant de sa mère et pour contempler sa belle voisine, ou bien il avait quelque chose à chercher dans sa chambre, il montait au premier, et, sa mère étant en bas, il entrait dans la chambre de sa mère et regardait à travers la jalousie. Enfin il adorait Julie depuis quinze jours, et Julie pensait qu’il ne l’avait jamais aperçue, et madame Thierry mentait sans le savoir en disant que son fils ne pouvait rien voir de l’atelier et ne regardait jamais par les croisées de sa chambre.

Il y avait bien pour Julien lui-même quelque chose d’insensé, ou tout au moins d’inexplicable, dans cette passion soudaine qui l’envahissait, lui raisonnable à tous autres égards ; mais, comme à tout effet il y a une cause, c’est à nous de la chercher, et de ne pas admettre trop d’invraisemblance dans les faits humains.

Marcel venait très-souvent, avec ou sans sa femme, passer une partie de la soirée chez sa tante Thierry. Julien et lui s’aimaient tendrement, et, bien qu’ils fussent souvent en désaccord, Marcel trouvant Julien trop romanesque, Julien trouvant Marcel trop positif, ils se fussent fait tuer l’un pour l’autre. Marcel parlait volontiers de sa clientèle, qui prenait du développement. Quand Julien lui disait : « Et ton étude, est-ce qu’elle fleurit ? » il répondait : « Elle bourgeonne, mon petit, elle bourgeonne ! J’ai des clients qui me rapportent souvent plus d’honneur que de profit, et ce ne sont pas ceux auxquels je tiens le moins. » Parmi ces clients ennemis des procès, mais qui lui créaient d’utiles ou d’agréables relations, Marcel citait la comtesse d’Estrelle en première ligne. Il la cita si souvent et en si bons termes, il dit et pensa tant de mal de l’indigne mari de cette belle veuve, il maudit si bien l’inhumaine avarice de la famille, il porta tant d’intérêt au doux et noble caractère de Julie, il lui échappa si involontairement de vanter ses charmes, que Julien fut curieux de la voir ; il la vit et l’aima, s’il ne l’aimait déjà avant de l’avoir vue.

Julien n’avait pas encore aimé. Il avait vécu fort sagement, il venait d’éprouver un grand chagrin, il était dans toute la plénitude de son développement physique et moral ; sa sensibilité était surexcitée par de grands efforts de courage, par un échange continuel de tendresse ardente avec sa tendre mère, par une disposition à l’enthousiasme qui lui venait d’un long contact avec un père enthousiaste. Il vivait dans la retraite, il se refusait toute distraction et travaillait avec acharnement pour conserver l’honneur de son nom et préserver sa mère de la détresse. Il fallait bien que tout cela eût une issue, et que ce généreux cœur fît explosion. Nous n’en dirons pas davantage, et c’est même beaucoup trop pour expliquer cette chose impossible qui se voit tous les jours, une aspiration obstinée, violente, immense, vers un but que l’on sait insaisissable. Il y avait déjà longtemps à cette époque que la Fontaine avait dit tout bonnement ce refrain dès lors proverbial :

    Amour, amour, quand tu nous tiens,
    On peut bien dire : « Adieu prudence ! »