Antonia (Sand)/2

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Antonia (1863)
Calmann Lévy (p. 48-87).



II.


Or, pendant que la comtesse causait avec madame Thierry, et Julien avec lui-même, Marcel Thierry causait non loin de là avec son oncle, Antoine Thierry, le vieux garçon, l’ex-armateur, le riche de la famille.

Lecteur bénévole, comme on disait au temps où se passe cette histoire, veuille nous suivre dans la rue Blomet, en partant de l’hôtel d’Estrelle, rue de Babylone, en longeant pendant cinq minutes le mur du jardin, en passant devant le pavillon Louis XIII, en suivant, le long d’un chemin vert sur les marges, boueux et défoncé par le milieu, destiné à faire la prolongation de la rue, un autre mur d’enclos beaucoup plus grand que celui de madame d’Estrelle, enfin en tournant à gauche et en gagnant par une autre rue en herbe, c’est le cas de le dire, l’angle de la rue Blomet, où se dresse une grande maison style Louis XIV, ancien hôtel de Melcy, acheté et habité par M. Antoine Thierry. Si M. Antoine Thierry eût consenti à nous laisser traverser son immense enclos, nous eussions pu partir de chez Julien et couper à angle droit à travers les pépinières, jusqu’à la façade intérieure de l’hôtel ; mais l’oncle Antoine veut être maître chez lui, et il ne souffre aucune servitude, même en faveur de la veuve et du fils de son frère. Marcel, en quittant la comtesse, a donc fait à pied cette promenade moitié ville et moitié campagne, et le voilà dans le cabinet du richard, ancien boudoir à plafond peint et doré, encombré de rayons et d’étagères chargés de sacs de graines, d’échantillons de fruits moulés en cire et de corbeilles remplies d’objets et d’outils relatifs à l’horticulture.

Pour arriver à ce cabinet, lieu de délices du propriétaire, il a fallu traverser des galeries et de vastes salons écrasés de dorures en relief d’un grand style, mais noircies par l’abandon et l’humidité, car en tout temps les fenêtres sont fermées, les volets pleins sont clos ; le richard ne s’arrête jamais dans ces appartements majestueux, il n’y reçoit jamais, il ne donne ni fêtes ni repas, il n’aime personne, il se défie de tout le monde. Il aime les fleurs rares et les arbres exotiques, il estime aussi la production des arbres fruitiers, et il médite incessamment sur la taille et la greffe de ses sujets. Il voit et dirige lui-même une vingtaine de jardiniers qu’il paye bien et dont il protège les familles. Ne lui parlez jamais de s’intéresser à d’autres gens que ceux qui flattent ou servent son caprice ou sa vanité.

Cette passion du jardinage lui est venue jadis par hasard. Un des navires qui faisaient à son compte et à son profit les voyages d’échange et de commerce lui a rapporté de Chine diverses graines qu’il a laissées négligemment tomber dans un vase rempli de terre. Les graines ont germé, les plantes ont poussé et se sont couvertes de belles fleurs. L’armateur, qui ne comptait pas sur ce résultat et qui, d’ailleurs, n’avait de sa vie regardé une plante, s’est fort peu ému d’abord ; mais un autre hasard a amené chez lui un connaisseur qui s’est extasié et a déclaré ce précieux végétal absolument nouveau et inconnu dans la science.

Cette découverte a décidé de la vie de M. Antoine. Il avait toujours dédaigné les fleurs : il ne les comprendra peut-être jamais, car il est totalement dépourvu du sens artiste ; mais sa vanité, qui l’étouffait faute d’aliments, a trouvé cette aubaine, et ceci devient la seule gloire à laquelle il puisse atteindre. Il a un frère qui peint les fleurs, qui les interprète, qui les chérit et leur donne la vie ; on admire ce frère, on fait plus de cas d’une légère ébauche de son pinceau que de toutes les richesses de son frère aîné. Cet aîné le sait bien, et il en est jaloux. Il ne peut entendre parler art sans lever les épaules. Il trouve le monde injuste et sot de s’amuser à des bagatelles et de ne pas admirer le savoir-faire d’un homme qui, parti de rien, remue les écus à la pelle. Il est chagrin, soucieux. — Mais voilà tout changé : à son tour, il va devenir une notoriété. Les fleurs que son frère fait sortir de la toile, il les fera, lui, sortir de terre, et ce ne seront pas de vulgaires fleurs que tout le monde connaît et nomme en les voyant : ce seront des raretés, des plantes venues des quatre coins du monde, que les savants se creuseront la tête pour définir, classer et baptiser. La plus belle portera son nom, à lui ! On a déjà voulu le donner à plusieurs de ses élèves, mais rien ne presse, puisque chaque année sa collection s’enrichit de quelque merveille arrivée de loin. Il attendra et il attend encore une certaine liliacée qui puisse surpasser toutes les autres, et qui, à son nom de genre, joindra le nom spécifique d’Antonia Thierry.

On a le temps de s’y prendre, car l’oncle, âgé de soixante-quinze ans, est encore vert et robuste. C’est un homme trapu, maigre et d’une assez belle figure, mais dont les mains durcies par l’éternel tripotage de la terre, le teint hâlé par l’éternel contact de l’air extérieur, la chevelure négligée et les habits poudreux, le dos voûté par le travail corporel, présentent en plein Paris, au sein d’un palais dont il est le maître insouciant et absorbé, l’image d’un villageois aux manières rustiques, aux préoccupations tenaces, à l’esprit positif et frondeur, au langage incorrect, absolu et tranchant. Il n’a reçu aucune éducation, il est resté stupide à l’égard de tout ce qui est élégance ou poésie. Toute philosophie idéaliste le rend presque furieux. Toute son intelligence, car il en a, et beaucoup, s’est concentrée sur les calculs de prévoyance. C’est par là qu’il s’est enrichi, c’est par là qu’il est un horticulteur émérite.

Marcel salue son oncle avec plus de rondeur que de déférence. Il sait que les hommages seraient peines perdues, que c’est en luttant d’obstination, de rudesse au besoin, qu’on peut amener l’ex-armateur à céder en quoi que ce soit. Il sait que son premier mouvement est de dire non, que non sera peut-être son dernier mot, mais que, pour avoir sur cent non un pauvre oui, il faut batailler sans défaillance. Marcel est bien trempé (il est de la famille), et l’habitude de la lutte, surtout de la lutte contre son oncle, lui a fait trouver une sorte d’âpre plaisir à cette occupation qui en un instant rebuterait un artiste.

— Voilà, dit-il pour commencer, je vous apporte quelque chose à signer.

— Je ne signe rien ; ma parole suffit.

— Oui, avec ceux qui vous connaissent.

— Tout le monde me connaît.

— Presque tout le monde ; mais j’ai affaire à des idiots. Signez, signez, allons !

— Non, c’est comme si tu chantais. Ma parole vaut de l’or ; tant pis pour qui en doute.

— Alors voyez le créancier acquéreur de la maison de Sèvres, il s’en contentera certainement ; mais, jusque-là, il doutera de mes pouvoirs.

— Tu as donc une mauvaise réputation ?

— Apparemment.

— Comme tu dis ça, toi !

— Que voulez-vous que je vous dise ? Si je vous disais le contraire, vous ne signeriez pas, et je veux vous faire signer.

— Ah ! tu veux !… Et pourquoi ?

— Parce que ça m’ennuie, me fatigue et me dérange de retourner à Sèvres pour attendre qu’on se décide à venir vous trouver, tandis que l’envoi de ce papier par mon clerc lèvera toutes les difficultés et m’épargnera des pas et de la dépense. Y sommes-nous ?

— Tu fais de moi ce que tu veux, répondit l’armateur en prenant la plume. Il la trempa trois fois dans l’encre sans se décider, lut et relut la pièce qui le faisait débiteur responsable d’un reliquat de six mille livres dans la succession de son frère, regarda Marcel dans les yeux pour voir s’il était inquiet ou pressé, et, le voyant impassible, il renonça à regret au plaisir de le faire enrager. Il signa et lui jeta l’acte au visage avec un mauvais rire, en lui disant :

— Va-t’en, gredin ! Tu ne viens chez moi que pour me soutirer toujours quelque chose. Tu pouvais bien répondre à ma place, toi qui es riche !

— Si je l’étais, soyez sûr que ce serait déjà fait ; mais j’achève de payer mon étude, et je ne peux plus tromper Julien sur les sacrifices que je fais pour lui. Il s’en affecte, sa mère s’en désole…

— Oh ! sa mère, sa mère !… dit le richard avec l’accent d’une aversion profonde.

— Vous ne l’aimez pas, c’est connu : aussi ne vous demandera-t-elle jamais rien, soyez tranquille ; mais j’aime ma tante, moi, ne vous en déplaise, et Julien l’adore. À eux deux, à nous trois, s’il le faut, on s’acquittera avant deux ans, et vous n’aurez rien à débourser, je m’en flatte.

— Et moi, je ne m’en flatte pas ! N’importe ! je leur rends ce service, qui sera le dernier.

— Et le premier aussi, mon cher oncle !

Et, comme la pièce était signée, repliée et empochée, Marcel ajouta en appuyant ses coudes sur la table et en regardant son oncle droit au visage :

— Savez-vous, mon petit oncle du bon Dieu, qu’il faut que vous soyez bien chien pour avoir laissé vendre la maison de campagne de votre frère ?

— Ah ! nous y voilà encore ! s’écria M. Antoine en se levant et en assénant sur la table un véritable coup de poing de paysan. Tu voulais me voir employer mon argent, gagné à la sueur de mon front, pour payer les folies d’un dissipateur ! Depuis quand les artistes ont-ils besoin d’avoir des maisons à eux, de les remplir d’un tas de bêtises qui coûtent les yeux de la tête, de se faire des jardins avec des ponts et des kiosques, eux qui ne sauraient pas seulement faire pousser une laitue ? Qu’est-ce que ça me fait, à moi, qu’on vende la folie de mon frère, et que sa veuve n’ait plus de cordon bleu dans sa cuisine ni de grands seigneurs à sa table ? Ont-ils assez fait leurs embarras quand ils recevaient des comtes et des marquis, et que madame disait : « Ma maison, mes gens, mes chevaux ! » Je savais bien, moi, où tout, ce train-là mènerait la barque ! Et voilà qu’aujourd’hui on a besoin du vieux rat qui vit dans son coin en sage et en philosophe, méprisant le monde, dédaignant le luxe et se consacrant à des travaux utiles ! On baisse la crête, on lui tend la patte, et lui,… lui qui ne donnerait pas par pitié, — ces gens-là n’en méritent point, — il donne par fierté, et c’est comme ça qu’il se venge. Va, répète ça à ta tante, la belle princesse aux abois : c’est la commission que te confie ton chien d’oncle… Mais va donc, canaille de procurassier ! Que fais-tu là à me dévisager ?

En effet, Marcel, avec ses petits yeux gris et brillants, étudiait la physionomie et l’attitude de son oncle, comme s’il eût voulu percer jusqu’au fond de sa conscience.

— Bah ! dit-il tout à coup en se levant, vous êtes très-dur, très-chien, je le répète ; mais vous n’êtes pas si méchant que ça ! Vous avez à l’endroit de votre belle-sœur quelque motif de haine que personne n’a jamais pu expliquer, dont vous ne vous rendez peut-être pas bien compte à vous-même, mais que j’arriverai à découvrir, comptez-y, mon cher oncle, car je vais m’y mettre, et vous savez que, quand je veux quelque chose, je suis comme vous, je ne lâche jamais pied.

En parlant ainsi, Marcel examinait toujours le richard, et il saisit une notable altération dans son air. Une pâleur soudaine effaça les brutales rougeurs de sa face, déjà recuite au soleil du printemps nouveau. Ses lèvres tremblèrent, il enfonça son chapeau jusque sur ses noirs sourcils en buisson, et, tournant le dos, il sortit dans son jardin sans mot dire.

Ce n’était pas un jardin à petits rochers, à petites fabriques et à petites vaches en terre cuite couchées dans l’herbe, comme ceux qu’à cette époque on faisait à l’imitation du goût champêtre de Trianon. Ce n’était pas non plus une pelouse ondulée avec des allées tournantes, des bosquets bien distribués, des colonnades tronquées se mirant dans les bassins limpides, comme celui de l’hôtel d’Estrelle, premiers essais pittoresques du moderne jardin à l’anglaise. Ce n’étaient plus les anciens carrés et les longues plates-bandes régulières du temps de Louis XIV ; tout le terrain était remué et coupasse par les essais de M. Antoine. Tout était corbeilles, cœurs, étoiles, triangles, ovales, écussons et trèfles entourés de bordures vertes et de petits sentiers formant labyrinthe. Là brillaient des fleurs de toute sorte, fort belles ou fort curieuses, mais perdant toute grâce naturelle sous les cages de jonc, les réseaux de fil d’archal, les parasols de roseau, les étais et les tuteurs de tout genre qui les préservaient des souillures de la terre, des morsures du soleil ou des blessures du vent. Ses rosiers, taillés et émondés à toute heure, semblaient artificiels à force d’être propres et luisants. Ses pivoines s’arrondissaient en boules comme des pompons de grenadier, et ses tulipes brillaient comme du fer-blanc au soleil. Autour du jardin fleuriste s’étendaient de vastes pépinières tristes comme des rangées de piquets pauvrement feuillus en tête. Tout cela réjouissait la vue de l’horticulteur et dissipa sa mélancolie.

Un seul coin de son jardin, celui qui s’étendait jusque vers le pavillon occupé par madame Thierry, offrait une promenade agréable. C’était là que, depuis une vingtaine d’années, il avait acclimaté des arbres exotiques d’ornement. Ces arbres étaient déjà beaux et jetaient de l’ombrage ; mais M. Antoine, n’ayant plus de soins minutieux à leur donner, ne s’y intéressait presque plus, et leur préférait de beaucoup une graine de pin ou d’acacia nouveau-levée sur couche.

Sa serre chaude était merveilleusement belle. C’est là qu’il courut ensevelir les amertumes que Marcel avait réveillées dans sa mémoire. Il parcourut la région de ses plantes favorites, les liliacées, et, après s’être assuré de la bonne santé de celles qui étaient en fleur, il s’arrêta auprès d’un petit vase de faïence où un bulbe inconnu commençait à montrer des fleurs effilées d’un vert sombre et brillant.

— Que sera celle-ci ? pensa-t-il. Fera-t-elle époque dans l’histoire du jardinage, comme tant d’autres qui me doivent leur renommée ? Il me semble qu’il y a déjà longtemps qu’aucun événement ne s’est produit chez moi, et qu’on ne parle plus autant de moi qu’on en devrait parler.

Pourtant Marcel s’en allait songeant, car une grande bizarrerie présidait à l’avarice de M. Antoine Thierry. Cette bizarrerie, c’est que M. Thierry n’était point avare. Il n’entassait pas ses écus, il ne faisait pas et n’avait jamais fait l’usure, il ne se refusait rien de ce qui lui plaisait, et même il avait fait quelquefois de bonnes actions par amour-propre. D’où vient qu’il avait laissé échapper une si belle occasion que de racheter pour son neveu la propriété de son défunt frère ? Cette largesse eût fait parler de lui plus et mieux que la future Antonia Thierrii. Voilà précisément où Marcel cherchait sans trouver le joint. Il savait bien que l’armateur avait toujours été jaloux non du talent qu’il dédaignait, mais de la célébrité et de la vogue mondaine de son frère le peintre ; mais cette jalousie ne devait-elle pas être morte avec le vieux André ? Sa veuve et son fils devaient-ils en recueillir le triste héritage ?

Une pensée traversa l’esprit de Marcel : il revint sur ses pas, et, interrompant les rêveries horticoles de M. Antoine :

— À propos, mon bel oncle, dit-il d’un ton enjoué, voulez-vous acheter le pavillon de l’hôtel d’Estrelle ?

— Le pavillon est en vente, et tu ne me le disais pas, imbécile ?

— Je l’oubliais. Eh bien, combien en donneriez-vous ?

— Qu’est-ce que ça vaut ?

— Je vous l’ai dit cent fois : pour la comtesse d’Estrelle, qui vient d’en accepter la propriété, ça vaut dix mille livres ; pour vous, qui en avez envie et besoin, ça vaut le double. Reste à savoir si la comtesse n’en exigera pas le triple.

— Ah ! voilà bien les grands ! plus âpres et plus chiches que les parvenus qu’ils méprisent !

— La comtesse d’Estrelle ne méprise personne.

— Si fait ! c’est une sotte comme les autres. Nous sommes séparés par un mur, et, depuis quatre ans qu’elle habite l’hôtel d’Estrelle, jamais elle n’a eu la curiosité de voir mon jardin.

— Peut-être n’entend-elle rien aux plantes rares.

— Dis plutôt qu’elle se croirait déshonorée si elle mettait les pieds chez un plébéien !

— Ah ! vous voulez qu’une jeune femme en deuil se compromette en venant se promener chez un garçon de votre âge ?

— Mon âge ? Plaisantes-tu ? Suis-je d’un âge à faire parler ?

— Eh ! qui sait ? vous avez été un volcan jadis !

— Moi ! Qu’est-ce que tu dis donc là, animal ?

— Vous ne me ferez pas croire que vous n’avez jamais aimé ?

— À quel propos ?… Je n’ai jamais été amoureux, moi ! Pas si bête !

— Si fait ! vous avez été amoureux, bête si vous voulez, au moins une fois ! Essayez de me soutenir le contraire, ajouta Marcel en voyant l’horticulteur pâlir et se troubler de nouveau.

— Assez de niaiseries ! reprit l’oncle en frappant du pied avec humeur. Tu es le procureur de madame d’Estrelle : es-tu chargé de vendre le pavillon ?

— Non ; mais j’ai le droit de le proposer. Combien en donneriez-vous ?

— Pas un sou. Laisse-moi tranquille.

— Alors je peux le proposer à un autre acquéreur ?

— Quel autre ?

— Il n’y en a pas d’autre pour le moment. Je n’ai pas le goût du mensonge, et ne trahirai pas les intérêts que vous m’avez confiés ; mais vous savez bien qu’on s’occupe de bâtir la rue, et que, ce soir, demain peut-être, on se disputera le pavillon.

— Que madame d’Estrelle se donne la peine d’entrer en pourparlers avec moi…

— Vous voulez qu’elle vous reçoive ? Soit !

— Elle me recevrait ? dit M. Antoine, dont les yeux ronds brillèrent un instant.

— Et pourquoi non ? dit Marcel.

— Ah ! oui, elle me recevrait dans sa cour, tout au plus dans son antichambre, debout, entre deux portes, comme on reçoit un chien ou un procureur !

— Vous tenez donc beaucoup aux manières, vous qui ne voulez arracher votre chapeau de dessus votre tête devant qui que ce soit ? Mais tranquillisez-vous : madame d’Estrelle est aussi polie avec les honnêtes gens de notre classe qu’avec les gens les plus huppés. À preuve qu’elle est dans les meilleurs termes avec ma tante Thierry, et qu’elles sont déjà presque amies.

— Ah !… Eh bien, c’est parce que madame ta tante est noble ! Les nobles, ça s’entend entre eux comme larrons en foire !

— Sapristi ! mon oncle, qu’est-ce que vous avez donc, encore une fois, contre votre belle-sœur ?

— J’ai… que je la déteste !

— Je le vois bien ; mais pourquoi ?

— Parce qu’elle est noble. Ne me parle pas des nobles ! C’est tous des sans cœur et des ingrats !

— Vous l’avez donc aimée ?

Cette question directe bouleversa M. Antoine. Il pâlit de plus belle, et puis rougit de colère, jura, se prit les cheveux et s’écria en fureur :

— C’est elle qui t’a dit ça ? Elle prétend, elle ose raconter…

— Rien du tout. Je n’ai jamais pu lui arracher un mot sur vous ; mais je me doutais, et à présent vous vous confessez. Dites tout, mon oncle, ça vaudra mieux, ça vous soulagera, et vous aurez eu au moins une fois en votre vie un bon mouvement de retour sur vous-même.

Il se passa bien une demi-heure avant que l’ex-armateur eût épuisé contre Marcel, contre madame Thierry et contre son défunt frère tout le dépit et toute la bile dont son cœur était plein. Quand Marcel, qui le harcelait cruellement, eut réussi à l’épuiser, il en eut raison, et le vieux Antoine lui raconta ce qui suit, à bâtons rompus, se faisant arracher pièce à pièce le secret de sa vie, qui était en même temps celui de son caractère.

Quarante ans avant l’époque où nous plaçons ce récit, mademoiselle de Meuil, enlevée par André Thierry, était venue demander asile avec son fiancé à Antoine Thierry, déjà riche et encore jeune. Jusque-là, les deux frères avaient vécu en bonne intelligence. Cachée à l’hôtel de Melcy, mademoiselle de Meuil avait témoigné à l’armateur une sincère amitié, une confiance sainte. Poursuivi par la famille de Meuil, exposé au danger d’être envoyé à la Bastille, André avait dû quitter Paris pour détourner les soupçons, pendant que des protecteurs puissants s’efforçaient et réussissaient peu à peu à accommoder ses affaires.

Durant cette séparation de quelques mois, mademoiselle de Meuil, livrée à de vives anxiétés, eut plus d’une fois le désir de retourner chez ses parents pour soustraire celui qu’elle aimait aux périls et aux malheurs qui le menaçaient. Plus d’une fois elle en parla à cœur ouvert avec le frère d’André, lui demandant conseil et lui montrant ses terreurs. C’est alors que M. Antoine conçut une idée vraiment baroque, non perfide et nullement passionnée, mais où son amour-propre irritable fut bientôt en jeu. Laissons-le parler un instant.

— Cette fille était perdue, quoiqu’elle n’eût pas encore vécu maritalement avec mon frère ; elle était trop compromise pour être reçue dans sa famille, et tout ce qu’elle pouvait espérer de mieux, c’était de finir ses jours dans un couvent. Mon frère me paraissait encore plus perdu qu’elle. On avait obtenu contre lui la lettre de cachet, qui, dans ce temps-là, ne badinait pas. Il pouvait en avoir pour vingt ans, qui sait ? pour toute sa vie ! Et, comme la demoiselle me disait tout cela elle-même, criant à chaque instant : « Que faire, monsieur Antoine ? mon Dieu ! que faire ? » l’idée me vint de les sauver tous les deux en épousant la demoiselle. Je n’étais pas amoureux d’elle, non ! le diable m’emporte si je mens ! J’en eusse aimé autant une autre, et je n’ai jamais eu les idées tournées au mariage. Si celle-ci n’avait pas été noble, ce qui lui donnait,… pas pour moi, qui n’ai pas de préjugés, mais pour beaucoup de gens, un certain relief, je n’aurais pas fait grande attention à elle. Tu ris ? De quoi ris-tu, âne de procureur ?

— Je ne ris pas, dit Marcel. Allez toujours. Vous lui avez dit la belle idée qui vous passait par la tête ?

— Bel et bien, et pas plus sottement que ne l’eût fait monsieur mon frère. Était-il donc un aigle dans ce temps-là ? C’était un petit barbouilleur, qui n’avait pas su amasser quatre sous, et personne ne faisait attention à lui. Était-il mieux tourné que moi, plus jeune, mieux élevé ? Nous avions été éduqués l’un comme l’autre ; j’étais l’aîné de cinq ans, voilà tout. Je n’étais pas le plus laid, et il n’était pas beau, lui ! Il savait dire un tas de paroles : il a toujours été bavard. J’en disais moins, mais c’était du solide. Nous n’étions ni plus ni moins roturiers l’un que l’autre, étant frères de père et de mère. J’avais déjà amassé près d’un million que personne ne savait ! Avec un million, on fait bien des choses que mon frère ne pouvait pas faire : on endort la justice, on apaise des parents, on a des protections intéressées qui ne s’endorment pas ; avec un million, on va jusqu’au roi, et on peut très-bien épouser une fille noble qui n’a rien. Si le monde crie, c’est parce que chacun voudrait bien avoir le million dans sa poche. Enfin mon million prouvait bien que, si j’étais un peu moins beau parleur que mon frère, ce n’était pas faute d’esprit et de génie. Voilà ce que la demoiselle aurait dû comprendre. Je ne lui demandais pas de m’aimer tout de suite, mais d’aimer assez son André pour l’oublier et l’empêcher d’aller pourrir en prison. Eh bien, au lieu de reconnaître mon bon sens et ma générosité, voilà une prude qui se fâche, qui me trouve grossier, qui me traite de mauvais frère et de malhonnête homme, et qui décampe de chez moi sans me dire où elle va, risquant le tout pour le tout, et me laissant une lettre où, pour tout remercîment, elle me promet de ne jamais dire ma trahison à M. André. J’avoue que je ne lui ai jamais pardonné ça, et que jamais je ne lui pardonnerai. Quant à monsieur mon frère, il a eu là-dessus une conduite qui m’a choqué tout autant que celle de madame. Je n’ai pas voulu attendre que sa bégueule de femme m’eût vendu. Le voyant sauvé de ses peines et marié, je lui ai tout dit, comme je viens de te le dire. Il ne s’est pas fâché, lui : il m’a remercié au contraire de mes bonnes intentions, mais il s’est mis à rire. Tu sais comme il était frivole, une pauvre tête ! eh bien, il a trouvé mon idée comique, et il s’est moqué de moi. Alors tout a été rompu entre nous, et je n’ai jamais voulu revoir ni la femme ni le mari.

— Enfin ! dit Marcel, nous y voilà donc ! Mais Julien ! Pourquoi en voulez-vous à Julien, qui n’était pas né dans le temps de vos griefs ?

— Je n’en veux pas à Julien ; mais il est le fils de sa mère, et je suis sûr qu’il me hait.

— Sur l’honneur, Julien ne sait rien de ce que vous venez de me dire, et il ne vous connaît que par votre conduite dans ces derniers temps. Pensez-vous qu’il puisse l’approuver ? Ne deviez-vous pas racheter la maison de sa mère, quand il vous jurait sur ce qu’il y a de plus sacré qu’il consacrerait sa vie à s’acquitter envers vous ?

— Belle garantie que la vie d’un peintre ! Où ça a-t-il mené son père, qui était fameux !

— Et quand vous auriez perdu une cinquantaine de mille livres, vous qui avez certainement plus de…

— Tais-toi ! Il ne faut jamais dire le chiffre d’une fortune. Quand ces chiffres-là sonnent dans l’air, les murs, les arbres, les pots à fleurs même, ont des oreilles.

— Ce chiffre est donc tel, que l’affaire de Sèvres eût été insignifiante, vous en convenez !

— Prétends-tu me faire passer pour un ladre ?

— Je sais que vous ne l’êtes pas ; mais je vais croire que vous êtes méchant, et que vous aimez à voir souffrir ceux que vous croyez hostiles.

— Eh bien, n’est-ce pas mon droit ? Depuis quand est-il défendu de se venger ?

— Depuis que nous ne sommes plus des sauvages.

— Alors je suis un sauvage ?

— Oui !

— Va-t’en, tu m’ennuies à la fin !… Prends garde que je ne me mette contre toi aussi !

— Je vous en défie.

— Pourquoi ça ?

— Parce que vous savez que, malgré vos travers, je suis la seule personne au monde qui ait un peu d’attachement et de dévouement pour vous.

— Tu vois bien ! Tu avoues que Julien me déteste.

— Faites-vous aimer de lui, ça vous fera deux amis au lieu d’un seul.

— Ah ! oui-da ! tu veux que je rachète la maison ! Eh bien, que Julien devienne orphelin, je m’occuperai de lui, à la condition qu’il ne me parlera jamais de sa mère.

— Vous voulez peut-être qu’il la tue ? Tenez, l’oncle, vous êtes fou, ni plus ni moins. Vous êtes vain à l’excès, et vous avez le préjugé de la noblesse plus qu’aucun de ceux qui ont des ancêtres. Vous n’avez pas été amoureux de mademoiselle de Meuil, j’en suis certain ; mais son rang vous a fait désirer de supplanter votre frère auprès d’elle. Vous avez été jaloux du pauvre André jusqu’à la rage, non à cause de cette belle et aimable personne, mais à cause des parchemins qu’elle lui apportait en dot et de l’espèce de lustre qui rejaillissait sur lui. Bref, vous ne haïssez pas les nobles, vous les adorez, vous les enviez, vous donneriez vos millions pour être quelque chose, et votre fureur à tout propos contre eux n’est qu’un dépit d’amoureux éconduit, comme votre haine contre ma tante n’est qu’un dépit de roturier froissé et humilié. Voilà votre manie, mon pauvre oncle ; chacun a, dit-on, la sienne, mais celle-ci vous rend mauvais, et j’en suis fâché pour vous.

L’ex-armateur sentit peut-être que Marcel avait raison ; en conséquence, il allait se fâcher d’autant plus fort ; mais Marcel lui tourna le dos en levant les épaules, et s’en alla sans vouloir prendre garde à ses invectives.

Au fond, Marcel était fort content de se voir enfin en possession du fond des pensées et des souvenirs de son oncle. Il se promit d’en profiter pour l’amener à résipiscence. Y parvint-il ? C’est ce que la suite nous apprendra.

— Madame, dit Marcel à la comtesse d’Estrelle, le lendemain matin, il faut vendre le pavillon.

— Pourquoi ? répondit Julie. Il est si vieux, si chétif, et de si peu de valeur !

— Il a une valeur relative que vous ne devez pas dédaigner. Mon oncle vous le payera dix mille écus, peut-être davantage.

— Voici la première fois, mon cher conseil, que vous me conseillez mal. J’ai de la répugnance à rançonner un voisin. N’est-ce pas spéculer sur le besoin qu’il peut avoir de cette vieille bâtisse ?

— Attendez, ma noble cliente ! Mon oncle n’a nul besoin du pavillon ; il en a envie, ce qui est bien différent. Il est assez riche pour payer ses fantaisies. Et que diriez-vous, s’il vous savait gré de vos exigences ?

— Comment cela peut-il se faire ?

— Entrez en relations personnelles avec lui, et il vous offrira un pot-de-vin par-dessus le marché.

— Fi ! monsieur Thierry ! je ferais la cour à ses écus ?

— Non, vous leur adresserez un sourire de bonté protectrice, et ils viendront à vous d’eux-mêmes. En outre, vous ferez une bonne action.

— Alors parlez !

— Vous montrerez à mon oncle beaucoup d’estime et d’affection pour ma tante et pour mon cousin, qui sont vos locataires, et vous forcerez ainsi le vieux riche à les aider sérieusement dans leur détresse.

— Alors de tout mon cœur, monsieur Thierry ; mais, si déjà je suis à même d’apprécier madame votre tante, que puis-je dire de votre cousin, que je ne connais pas ?

— N’importe, parlez-en de confiance. C’est un cœur d’or que mon Julien, un esprit de haute race, une âme au-dessus de sa condition ; c’est le meilleur des fils, le plus sûr des amis, le plus honnête des hommes et même le plus raisonnable des artistes. Dites tout cela, madame la comtesse, et, si jamais la vie de Julien donne le moindre démenti à vos paroles, chassez-moi d’auprès de vous et ne m’accordez plus jamais ni estime ni confiance.

Marcel parlait avec tant de feu, que Julie en fut frappée. Elle s’abstint de questions ; mais elle écouta, sans en perdre un mot, la suite de l’éloge, et Marcel entra dans des détails dont un cœur impitoyable eût seul pu n’être pas touché. Il raconta les soins de Julien pour sa mère, les souffrances qu’à son insu il s’imposait, jusqu’à se priver de nourriture pour qu’elle n’en fût pas privée. Ici, Marcel fit comme madame Thierry, il mentit sans le savoir. Julien ne mangeait plus parce qu’il était amoureux, et Marcel, qui ne s’en doutait guère, croyait avoir deviné la cause de cette involontaire austérité. Mais Julien était capable de faire bien plus pour sa mère que de restreindre son appétit. Il eût donné pour elle jusqu’à la dernière goutte de son sang ; donc, en ne disant pas la vérité exacte pour le moment, Marcel restait encore bien au-dessous de la vérité.

Le panégyrique de Julien fut si complet et si émouvant, que la comtesse autorisa Marcel à exprimer de sa part à l’oncle Antoine le désir de voir ses fleurs rares et de parcourir ses vastes et curieuses plantations. L’oncle Antoine reçut cette communication d’un air hautain et sceptique.

— Fort bien, dit-il, on veut vendre cher, et voilà des avances qui me coûteront les yeux de la tête.

Marcel le laissa gloser et ne fut pas sa dupe. La satisfaction du richard était trop visible.

Au jour convenu, madame d’Estrelle reprit ses grands habits de deuil, monta dans sa voiture et se rendit à l’hôtel Melcy. Marcel était sur le seuil, il l’attendait. Il lui offrit sa main, et, comme ils montaient le perron, l’oncle Antoine apparut dans toute sa gloire, en tenue de jardinier. Ceci n’était pas trop bête de la part d’un homme aussi sot. Il avait bien roulé dans sa tête, sans en rien dire à Marcel, le projet de se montrer en habit magnifique : il avait le moyen de mettre de l’or sur toutes ses coutures ; mais la crainte du ridicule l’avait arrêté, et, puisqu’il se piquait d’être avant tout un grand horticulteur, c’est dans une tenue sévèrement rustique qu’il eut l’esprit de se présenter.

Malgré la rudesse de son caractère et de ses manières habituelles, malgré le secret besoin qu’il éprouvait de faire preuve devant Marcel de son indépendance d’esprit et de sa fierté philosophique, il perdit tout à coup contenance devant le salut gracieux et le regard sincère et limpide de la belle Julie, et, pour la première fois peut-être depuis trente ans, il ôta son chapeau à cornes, et, au lieu de le replacer immédiatement sur sa tête, il le tint sous son bras gauchement, mais respectueusement, tout le temps que dura la visite.

Julie n’eut pas la petite honte de chercher à flatter son caprice ; elle s’intéressa de bonne foi aux richesses horticoles qui lui furent exhibées. Fleur elle-même, elle aimait les fleurs, et ceci n’est pas un madrigal, pour parler la langue de l’époque. Il y a des affinités naturelles entre toutes les créations divines, et de tout temps les symboles ont été l’expression d’une réalité.

Le richard, qui n’avait rien d’une rose, lui, s’épanouissait pourtant à l’éloge sincère décerné à ses plantes chéries. Peu à peu sa morgue affectée tomba devant la sylphide qui foulait à peine ses gazons et qui passait le long de ses plates-bandes comme une brise caressante. Il attendit avec une entière résignation le chiffre attribué à la cession du pavillon.

— Allons, dit Marcel, qui ne voyait pas madame d’Estrelle se préoccuper de cette affaire, dites donc à madame la comtesse, mon cher oncle, l’envie que vous avez d’acquérir…

— Oui, au fait, dit le richard sans trop se laisser compromettre, j’ai eu quelque idée dans le temps d’acquérir ce pavillon ; mais, à présent, si madame y tient trop…

— J’y tiens sous un seul rapport, dit Julie. Il est occupé par des personnes que j’estime et que je ne voudrais nullement déranger.

— Elles ont un bail, je pense ? reprit M. Thierry, qui savait fort bien à quoi s’en tenir.

— Eh ! sans doute, dit Marcel ; vous leur devriez une bonne indemnité dans le cas où elles consentiraient à résilier ; car vous savez qu’elles ne font que de commencer la jouissance de ce bail.

— Une bonne indemnité ! reprit l’oncle en fronçant le sourcil.

— Je m’en chargerais volontiers, dit madame d’Estrelle, si…

— Si je payais en conséquence !

— Ce n’est pas là ce que j’ai voulu dire, reprit Julie avec un accent de dignité qui coupait court à toute discussion. J’ai voulu et je veux dire que, si madame Thierry, votre belle-sœur, éprouve la moindre répugnance à quitter ce logement, j’entends maintenir ses droits à toute la durée de sa jouissance, et c’est une condition que l’acquéreur ne pourrait éluder sous aucun prétexte.

— Ceci rendra l’acquisition moins prompte et moins avantageuse pour madame, dit M. Antoine, qui mourait d’envie de prononcer le doux nom de comtesse, mais qui ne pouvait encore s’y résoudre.

— Je ne vous dis pas le contraire, monsieur Thierry, répliqua Julie avec une indifférence que le richard crut de bon jeu et de bonne guerre.

— Enfin, reprit-il après un silence, quel serait le prix exigé par… ?

Marcel allait répondre. Julie, qui décidément n’entendait rien aux affaires, n’y prit pas garde et répondit ingénument :

— Oh ! cela, je n’en sais rien. Vous êtes connu pour un homme également habile et délicat ; vous fixerez le chiffre vous-même.

Et, sans faire attention au coup d’œil de reproche de son procureur, elle continua :

— Vous ne pouvez pas croire, monsieur Thierry, que ma visite à votre jardin ait eu pour but de vous faire marchander ma petite propriété. Je sais qu’elle peut vous convenir et vous savez probablement que j’ai des affaires embrouillées : ce n’est pas là une raison pour que nous ayons vis-à-vis l’un de l’autre des exigences outrées ; mais, avant tout, ma loyauté vous devait cette déclaration, que, pour un million, je ne consentirais pas à affliger madame votre belle-sœur, parce que je l’aime et l’honore particulièrement. Ceci posé, vous réfléchirez et vous viendrez me dire ce que vous aurez décidé ; car vous me devez une visite à présent, monsieur mon voisin, et je ne vous en tiens pas quitte, que nous fassions ou non affaire ensemble.

La comtesse se retira, laissant le richard ébloui de sa grâce ; mais, n’en voulant rien montrer à Marcel, il affecta de se réjouir dans un autre sens.

— Eh bien, procureur, lui dit-il d’un air de triomphe, te voilà pris, et bien penaud ! Que me disais-tu donc des prétentions de cette dame ? Elle a plus de bon sens que toi, elle s’en rapporte à mon évaluation…

— Bien, bien, réjouissez-vous de ses bonnes façons, répondit Marcel, et savourez les louanges que vous devez à sa politesse ; mais tâchez de comprendre et d’être à la hauteur du rôle qu’on vous attribue !

— Au fait ! réprit Antoine, qui avait beaucoup de finesse en affaires, quand on dit à un homme comme moi : « Faites ce que vous voudrez, » ça veut dire : « Payez en grand seigneur ! » Eh bien, mordi ! je payerai cher, et la grande dame verra si je suis un cuistre comme son beau-père le marquis ! Une seule chose m’étonne de la part d’une femme qui ne me paraît pas sotte : c’est l’estime qu’elle fait de madame ma belle-sœur !… Je ne sais pas trop si elle a cru m’être agréable ou me narguer en me disant la chose.

— Elle a cru vous être agréable.

— Sans doute, puisqu’elle a besoin de moi ; mais ma belle-sœur m’aura pourtant fait passer pour un ladre ?

— Ma tante n’a point parlé de vous. Conduisez-vous de manière qu’elle n’ait pas à s’en plaindre.

— Qu’elle se plaigne si elle veut ! qu’est-ce que ça me fait, à moi ? Qu’ai-je besoin de l’estime et de l’amitié de cette comtesse ?

— C’est juste, dit Marcel en prenant son chapeau, cela vous est fort indifférent ! N’importe, ne cherchez point à passer pour un malotru, et prenons jour pour que j’annonce votre visite.

Antoine choisit le surlendemain, et on se sépara ; mais, dès le lendemain, sans en rien dire à Marcel, il faisait indirectement d’adroites démarches pour racheter sans perte la maison de Sèvres. Était-il décidé à faire ce cadeau à son neveu, ce plaisir à sa belle-sœur ? Non certes. Nul homme n’était plus vindicatif, parce que rien en lui n’avait usé ses passions bonnes et mauvaises. Rien dans sa vie étroite n’avait eu assez d’importance pour adoucir les aspérités de sa nature. Seulement, le coup était porté à sa vanité secrète, et, sans aucun art, sans aucun calcul, Julie d’Estrelle avait dompté cet esprit sauvage. Il trouvait en elle une grâce irrésistible et un ton d’égalité sans affectation, qu’il attribuait encore à un besoin d’argent, mais qui le flattait comme de sa vie il ne s’était senti flatté. Il était donc résolu à feindre des velléités de commisération pour madame Thierry. Il craignait véritablement d’être desservi par elle auprès de Julie, et, en rachetant la maison de Sèvres pour son propre compte, il se persuadait qu’il tiendrait son ennemie en respect par l’espoir que ce bienfait était destiné à Julien.

Cependant Marcel continuait à vouloir libérer aussi peu à peu madame d’Estrelle, et, le soir même de sa visite à M. Antoine, il vint la gronder de son étourderie et insister pour qu’elle tînt la dragée haute à l’acquéreur. Il la trouva peu disposée à se prêter à aucun manège pour obtenir ce résultat.

— Faites comme vous l’entendrez, mon cher monsieur Thierry, lui dit-elle ; mais ne me demandez pas de vous aider. Vous m’avez dit que votre oncle était un peu vain, que, grâce à mon titre, j’aurais facilement un peu d’ascendant sur lui, et que, grâce à cet ascendant, je pouvais l’intéresser au sort de sa belle-sœur. Je me suis hâtée d’essayer ma puissance. Vous me dites que vous en espérez quelque chose ; j’ai fait ce que mon cœur me dictait, ne me parlez pas du reste. Qui vous presse de vendre ce pavillon ? Ne m’avez-vous pas dit que les créanciers de mon mari prendraient patience en me voyant nantie de quelque immeuble de plus, que le marquis ne laisserait jamais vendre l’hôtel d’Estrelle, et que je pouvais, pendant quelque temps, oublier mes ennuis ? Tenez-moi parole, et laissez votre oncle tourner autour du pavillon, puisque cela me servira de prétexte pour plaider la cause de madame Thierry. J’ai dit la vérité en déclarant que je ne voulais pas qu’elle fût dépossédée de son logement malgré elle, et, à présent, je vous déclare que j’aurais beaucoup de regret en perdant son voisinage.

Marcel, n’ayant pu ébranler ces résolutions, alla voir sa tante Thierry et lui raconta, ainsi qu’à Julien, la démarche et les bons sentiments de la généreuse comtesse à leur égard. Madame Thierry en fut touchée jusqu’aux larmes, et, comme Julien jouait assez bien son rôle pour que certaines craintes fussent dissipées, elle se laissa aller à faire l’éloge de Julie d’Estrelle. Son cœur était plein d’une reconnaissance qu’elle contenait avec effort depuis deux jours. La pauvre mère versa donc elle-même l’huile sur le feu.

Ce ne fut pourtant pas sans quelques retours de méfiance. Elle regardait Julien à la dérobée à chaque mot qui lui échappait, et, chaque fois, elle croyait le voir tranquille ; mais une révélation lui arriva. Comme elle disait à Marcel qu’elle ne voulait pas empêcher Julie de vendre le pavillon, et qu’elle ferait semblant de n’y pas regretter son logement, Julien se récria avec vivacité.

— Encore changer ? dit-il. Nous ne le pouvons pas ! Nous avons dépensé beaucoup, eu égard à nos moyens, pour nous installer ici.

— L’oncle y pourvoira, dit Marcel ; s’il vous fait déloger, je me fais fort, moi, de lui arracher…

— Mon cher ami, reprit Julien toujours très-animé, tu es plein de zèle et de bonté pour nous ; mais tu sais bien que ma mère répugne à tes démarches auprès de l’oncle Antoine, que tu les as faites un peu malgré elle, et que, s’il ne s’était agi de moi, elle s’y fût opposée formellement. Qu’elle ait tort ou raison de croire M. Thierry détestable, ce n’est pas à nous d’en juger. Je ferai, moi, dussé-je en souffrir, toutes les concessions possibles au singulier caractère de notre parent ; mais je ne veux pas que ma mère soit blessée dans sa fierté vis-à-vis de lui.

— Non ; non ! je n’ai pas de fierté, s’écria madame Thierry, je n’en ai plus, Julien ! Tu travailles trop, tu tomberais malade si nous refusions de traiter avec M. Antoine. Tout ce que Marcel fera, je l’approuve, et, s’il faut m’humilier, j’en serai heureuse ! Faisons notre devoir avant tout, payons toutes nos dettes. Disons à la comtesse qu’il nous importe peu de demeurer ici ou ailleurs, afin qu’elle se hâte de vendre ; et que Marcel dise à M. Thierry que nous réclamons nos droits ou que nous invoquons sa générosité, tous les moyens me seront bons pour que tu recouvres le repos et la santé.

— Ma santé est excellente, reprit Julien avec feu, et mon repos ne serait troublé que par une nouvelle installation. Mon atelier me plaît, j’ai un travail en train…

— Mais tu parles en égoïste, mon enfant ! Tu ne songes pas que cette dame est, comme nous et plus que nous à présent, aux prises avec des créanciers.

— Et tu crois que M. Antoine la sauvera en lui achetant cette bicoque ? Marcel n’en croit pas un mot !

— Ce que je crois, dit Marcel, c’est que M. Antoine subira toutes les conditions qui lui seront imposées par la comtesse d’Estrelle ; il payera cher et il ne vous chassera point. Laissez-moi faire, et peut-être même l’amènerai-je à quelque chose de mieux.

— À quoi donc ? dit madame Thierry.

— C’est mon secret. Vous le saurez plus tard, si je n’échoue pas.

— Ah ! mon Dieu ! dit madame Thierry rompant les chiens, j’ai oublié ma tabatière ; va donc me la chercher, Julien !

Julien monta, et sa mère profita de ce moment qu’elle s’était ménagé pour dire vite à Marcel :

— Prends garde, mon cher enfant ! un grand malheur nous menace : Julien est amoureux de la comtesse !

— Allons donc ! s’écria Marcel stupéfait ; vous rêvez cela, ma bonne tante, c’est impossible !

— Parle plus bas. C’est possible, cela est. Fais-nous quitter bien vite ce dangereux logis. Trouve un moyen, sans qu’il se doute de ce que je te dis là. Sauve-le, sauve-moi ! Silence ! le voilà qui redescend ! Julien avait fait la commission en un instant. Il était pressé de reprendre l’entretien ; mais il trouva quelque chose de contraint dans le regard de sa mère, quelque chose d’étonné et de troublé dans l’attitude de Marcel. Il devina qu’il s’était trahi et prit aussitôt un air d’enjouement et d’indifférence qui ne trompa plus madame Thierry, mais qui rassura le procureur. Celui-ci se retira donc en se promettant de le sonder, mais en se persuadant que sa tante, au milieu de toutes ses émotions, perdait un peu la tête.

Mais Marcel fit bientôt une découverte plus étonnante, si étonnante réellement, que nous prions nos lecteurs de s’y préparer un peu longtemps d’avance.

L’oncle Antoine rendit sa visite à madame d’Estrelle.

Madame d’Estrelle, sans effort ni apprêt, fut aussi charmante, plus charmante peut-être qu’à la première entrevue. Elle reçut l’horticulteur ni mieux ni moins bien qu’une personne de condition semblable à la sienne. Doué d’une pénétration qui suppléait à son manque d’usage, il sentit bien que la réception était parfaite, et que jamais il n’avait été si bien traité par une personne placée si haut. Il reconnut, en outre, que celle-ci était complètement indifférente à la question d’argent et que sa bienveillance ne cachait aucune arrière-pensée, pas même la pensée de le réconcilier avec madame Thierry, puisqu’elle le lui disait franchement et avec un désir plein de confiance et de cordialité.

Marcel, en voyant la joie que son oncle rapportait de cette entrevue et qu’il ne pensait presque plus à dissimuler, reconnut que la loyauté était en certain cas la meilleure des diplomaties, et que madame d’Estrelle avait plus fait ainsi pour ses protégés et pour elle-même que si elle y eût mis de l’habileté.

— Or çà, lui dit M. Antoine sans attendre ses questions, il faut régler cette affaire du pavillon. Ça vaut pour moi quarante mille livres, je le sais, je les donne, et, comme j’ai l’intention d’en jouir tout de suite, je dois à madame Thierry de souscrire à toutes les prétentions qu’elle pourrait élever. Avec cette femme-là, je ne veux pas de discussions. Dis-lui donc que je la tiens quitte des six mille livres dont j’ai répondu pour elle, voilà mon reçu. Avec cela, s’il lui faut encore quelques écus pour déménager, je ne les lui refuserai pas. Va, et qu’elle ne me rompe plus la tête de ses peines ; mais, avant tout, porte à la comtesse mon offre, que je crois assez gracieuse, et ma promesse d’indemniser à souhait ses protégés.

Marcel, stupéfait mais charmé, porta ces bonnes nouvelles d’abord à madame Thierry, qui remercia la destinée, et faillit bénir son beau-frère pour sa volonté de la faire déménager au plus vite et à tout prix.

Madame d’Estrelle fut moins joyeuse ; elle avait revu l’aimable veuve, elle chérissait déjà son entretien, et puis elle eut des scrupules ; la munificence de M. Antoine lui parut une folie de parvenu qui l’humiliait.

— Il va croire, disait-elle, que j’ai manœuvré pour l’amener à ce sacrifice, et cela me répugne. Non, vrai, je n’accepterai que la moitié. J’aime bien mieux garder son estime et mon influence au profit des pauvres Thierry. Allez lui dire que je veux vingt mille livres seulement et la continuation du bail de votre belle-sœur.

— Mais ma belle-sœur désire beaucoup déménager, répondit Marcel. Songez donc qu’il y va pour elle d’une somme qui a de l’importance.

— Alors ne vous occupez pas en mon nom de ce qui la concerne, mais occupez-vous bien de ma dignité, dont je vous confie le soin.

Cette réponse, transmise à M. Antoine, amena une explosion qui étonna Marcel.

— Ainsi, s’écria le richard, la voilà qui refuse mes services, car c’était un service que je tenais à lui rendre, connaissant ses embarras, et j’y allais en ami, puisqu’elle m’avait traité en ami ! Ah ! vois-tu, Marcel, elle est hautaine, elle me méprise, et elle a menti en me disant qu’elle faisait cas de moi ! Eh bien, si c’est comme ça, je me vengerai. Oui, je me vengerai cruellement, et elle n’aura que ce qu’elle mérite, et, mort de ma vie, elle sera forcée de m’implorer !

Marcel examinait en silence la figure encore belle et passablement mauvaise du richard exalté.

— Quel est donc ce nouveau mystère ? se disait-il en scrutant ses yeux noirs, arrondis par le dépit qui en faisait jaillir de sombres flammes. La vanité blessée arrive-t-elle à ce délire ? Mon oncle serait-il à la veille de devenir fou ? Cette vie absorbée, solitaire, uniforme, était-elle au-dessus de ses forces, et cette bouderie tendue contre tout ce qui éclaire et réchauffe la vie des autres aurait-elle à la longue amené un désordre dans sa cervelle ?

Antoine reprit avec véhémence, sans faire attention à l’étude que Marcel faisait de sa personne :

— Je devine ce que c’est ! on veut que mes sacrifices profitent à madame Thierry. Eh bien, je me moque pas mal de mademoiselle de Meuil, moi ! Il y a longtemps que je n’ai plus pour elle ni rancune ni amitié. Qu’elle aille au diable, et qu’on ne m’en parle plus ! Je payerai le pavillon quarante mille livres, ou je ne l’achète pas. Voilà ma façon de penser.

Les choses en restèrent là durant quelques jours : madame d’Estrelle riant de ce qu’elle regardait comme un accès de démence du vieux parvenu, celui-ci agissant à l’insu de Marcel de manière à mettre le comble à cette démence.

Il acheta sous main toutes les créances qui menaçaient la veuve du comte d’Estrelle, et, sans en rien dire, il se mit en mesure de la ruiner ou de la sauver, selon l’attitude qu’elle prendrait vis-à-vis de lui. Il acheta pour son propre compte, mais sous un nom fictif, avec contre-lettre, la maison de Sèvres avec tout son riche et précieux mobilier. Il ne la loua à personne, et y plaça un gardien pour l’entretenir. Tout cela fut fait en peu de jours et à tout prix ; puis, un beau matin, s’étant adroitement enquis auprès de Marcel des relations intimes de madame d’Estrelle, il alla trouver la baronne d’Ancourt, qui le reçut du haut de sa grandeur, et daigna pourtant lui prêter une oreille attentive en apprenant qu’il venait la mettre à même de sauver madame d’Estrelle d’une ruine certaine.

L’entretien fut long et mystérieux. Les laquais de l’hôtel d’Ancourt, qu’une pareille conférence de leur hautaine patronne avec une espèce de paysan intriguait beaucoup, entendirent des éclats de la voix retentissante de la baronne, puis la voix rustique, une déclamation emphatique et lourde, une dispute enfin avec des alternatives de moquerie ou de gaieté ; car la baronne riait par moments à ébranler les vitres.

Une heure après, la baronne courut chez madame d’Estrelle.

— Ma chère, lui dit-elle tout émue, je vous apporte cinq millions ou la misère ; choisissez.

— Ah ! ah ! un vieux mari, n’est-ce pas ? dit Julie ; vous tenez à votre idée ?

— Un très-vieux mari ; mais cinq millions !

— Avec un grand nom sans doute ?

— Pas le plus petit nom ! un roturier tout à plat, mais cinq millions, Julie !

— Un honnête homme au moins ?

— Il passe pour tel ; êtes-vous décidée ?

— Oui, je refuse ! N’en feriez-vous pas autant ? M’estimeriez-vous si j’acceptais ?

— J’ai dit ce que vous dites là. J’ai envoyé paître mon homme. Je me suis moquée de lui. Il a répondu obstinément : « Cinq millions, madame, cinq millions ! »

— Et il vous a convaincue, puisque vous voilà !

— Convaincue ou non… j’ai été surprise, éblouie, j’ai dit comme la reine : « Vous m’en direz tant ! »

— Alors vous me conseillez de dire oui ?

— Ne dites pas oui, dites peut-être, et vous réfléchirez, et je réfléchirai aussi pour vous ; car, en ce moment-ci, je n’ai pas bien ma tête ; ces millions m’ont grisée. Que voulez-vous ! l’homme est vieux, avant peu vous seriez libre ; on aurait fini de crier contre la mésalliance ; d’ailleurs, on sait que, par vous-même, vous n’avez pas grande origine. Vous ouvririez des salons qui écraseraient tout Paris, et où tout Paris s’écraserait pour prendre part à vos fêtes ; car, au bout du compte, tout Paris n’a qu’une chose en tête, qui est de s’amuser et d’aller où l’on s’amuse. Vous auriez chez vous bals, concerts et spectacles, des artistes, de beaux chanteurs et de beaux parleurs, enfin des gens d’esprit pour secouer et divertir les gens de qualité qui n’ont pas d’esprit. Ah ! si j’avais cinq millions, moi, si j’en avais seulement deux, je saurais bien quoi en faire ! Voyons, ne me jugez pas folle et ne soyez pas poltronne. Acceptez la roture et l’opulence.

— Et la vieillesse du mari ?

— Raison de plus !

Julie s’indigna, Amélie se piqua ; elles furent brouillées. Madame d’Ancourt n’avait pas nommé le prétendant ; Julie n’avait pas songé à s’en enquérir. Elle en chargea Marcel, voulant que son refus pût être clairement notifié. Elle craignait que, par dépit, son impétueuse amie ne la compromît en laissant des espérances à son protégé. Marcel alla chez madame d’Ancourt pour savoir le nom de l’homme aux cinq millions.

— Ah ! on se ravise ? s’écria la baronne.

— Non, madame, au contraire.

— Eh bien, vous ne saurez rien. J’ai donné ma parole d’honneur de taire le nom, si on repoussait la demande.

Marcel alla chez son oncle. Il flairait la vérité ; mais il n’avait pas osé la faire pressentir à madame d’Estrelle, pensant avec raison qu’elle lui reprocherait de l’avoir mise en relation avec un vieillard insensé. Et puis il ne connaissait de la fortune de son oncle que les deux millions qu’il avouait, et ce chiffre, qui, souvent répété à Julie, avait empêché celle-ci de rien soupçonner, déroutait notablement les soupçons de Marcel.

— Mon petit oncle, lui dit-il brusquement dès son entrée, vous avez donc cinq millions ?

— Pourquoi pas trente ? s’écria le vieillard en levant les épaules ; es-tu devenu fou ?

Marcel le harcela vainement de questions ; l’oncle fut impénétrable. D’ailleurs, un grand événement venait de se produire chez lui, et il était bien sérieusement distrait de ses rêves de mariage. La mystérieuse liliacée qu’il avait si souvent contemplée, épiée, soignée et arrosée dans l’espérance de pouvoir lui donner son nom, venait, durant quelques jours d’oubli et d’abandon, de pousser à l’improviste une hampe vigoureuse déjà chargée de boutons bien renflés ; un de ces boutons s’était même déjà un peu entr’ouvert et montrait un intérieur de corolle satinée d’une blancheur et d’un luisant incomparables, tigrée de rose vif. Cette plante exotique surpassait en rareté et en beauté toutes ses congénères, et l’horticulteur hors de lui, ranimé, consolé presque de sa mésaventure matrimoniale, s’écriait à chaque instant, en arpentant sa serre avec agitation et en revenant savourer l’éclosion de sa plante :

— Voilà, voilà ! je suis fixé. Celle-ci sera l’Antonia Thierrii, et tous les amateurs de l’Europe en crèveront de rage si bon leur semble !

— Voyons, voyons ! se disait Marcel, est-ce de l’Antonia, est-ce de la comtesse que mon oncle est épris ?