Antonia Vernon/2

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Librairie de L. Hachette et Cie (p. 14-26).



II

UNE MAISON DES CHAMPS-ÉLYSÉES.


C’était dans une de ces belles maisons situées entre le rond-point des Champs-Élysées et l’arc de triomphe de l’Étoile qu’habitait, comme nous l’avons dit, Antonia Vernon. Nous la suivrons jusqu’à sa porte, où elle arriva sans aucun autre événement que sa rencontre du bois. Elle monta ses sept étages avec vivacité et rentra, encore émue, dans sa petite retraite, propre, bien arrangée, car l’ordre est une des qualités d’un bon esprit. Rien n’aide mieux à connaître le caractère et les habitudes d’une personne que de la voir chez elle !

L’apparence de la maison où logeait Antonia était superbe du côté des Champs-Élysées. On voyait bien qu’il fallait passer devant des somptuosités pour arriver à la petite mansarde, et nous esquisserons quelques-unes de ces magnificences, car ce n’est pas une des moindres curiosités de Paris que de voir le même toit recouvrir les fortunes et les situations les plus diverses, les plus splendides existences et les plus cruelles misères.

Le premier étage possédait un large balcon, dix fenêtres sur l’avenue des Champs-Élysées, deux salons immenses et dorés, et le reste du logement répondait à ces magnifiques pièces de réception. C’était loué une somme considérable à des Américains qui se préparaient à recevoir la société parisienne pendant cet hiver de 1856 ; c’est-à-dire à entasser chez eux ces oisifs du monde parisien qui n’ont pus assez de cœur et d’intelligence pour se faire des occupations et des amitiés, et qui demandent à tout venant de les amuser, parce qu’ils préfèrent à l’ennui solitaire et paisible, l’ennui qui fait du tapage et que l’on supporte en commun.

Ces Américains avaient cinq filles de neuf à vingt ans ; les deux aînées sortaient souvent seules, allaient à cheval au bois, avec des hommes de leur connaissance, et recevaient chez elles des jeunes gens. C’étaient les habitudes anglaises avec un peu d’exagération, car les vastes États de l’Union sont peuplés d’habitants différents d’origine, qui ont gardé chacun quelque chose du pays d’où ils sont sortis, bien qu’ils aient vécu depuis sous une loi commune. Au reste, cette coutume de liberté est sans inconvénients en Angleterre et en Amérique. Elle est même salutaire, car nulle part le mariage n’est plus heureux et plus respecté. Mais nos Américains étaient à Paris !

Les trois petites filles faisaient leurs études dans la maison avec des maîtres, et il venait d’être décidé qu’Antonia leur donnerait des leçons de dessin, grâce à une puissante protection qu’elle avait sur place. Or cette protection n’était autre que celle des concierges… Mais ce n’est pas peu de chose, et la puissance occulte des habitants de la loge est quelquefois plus efficace que celle du riche propriétaire de la maison.

Et d’abord, cette loge de concierge, dans cette demeure nouvellement bâtie, ne ressemblait point aux trous enfumés et sombres des vieilles maisons. Quelques marches à monter garantissaient de l’humidité. La pièce était vaste et possédait un plancher ciré avec soin. Une belle pendule, devant une glace, ornait la cheminée, et tous les meubles auraient fort bien pu orner le salon d’un président de Cour impériale du premier Empire. À la suite de cette pièce de réception était la chambre à coucher, et on avait même ajouté à ce logement une belle mansarde tout en haut, avec un grand cabinet à côté ; c’était là que logeait Antonia. Son lit blanc et frais dans le cabinet, puis son atelier, où l’on voyait un chevalet, des tableaux, des dessins, des modèles en plâtre, un vieux piano, une petite bibliothèque, quelques chaises, deux tables et un poêle. Tout cela était pauvre, mais propre et rangé. Parfois Mme Robert (c’est le nom des cerbères de la porte, comme les appelaient les locataires mécontents de la rectitude de leur vigilance), Mme Robert montait parfois, en l’absence d’Antonia, pour voir si son logement n’avait pas besoin de quelques soins de sa part, mais la propreté d’ordinaire brillait toujours. C’était une habitude de la pauvre fille. Mme Robert regardait tout avec intérêt. Alors seulement on pouvait apercevoir quelque chose de tendre et de féminin sur le visage aux formes masculines de la portière. M. et Mme Robert était bien assortis, pour la taille du moins, car Robert avait servi jadis dans les grenadiers ; et, à l’aspect de sa compagne, on aurait pu penser qu’il avait pris pour femme un de ses anciens camarades, si un embonpoint des plus développés eût pu laisser le moindre doute sur le sexe de Mme Robert. Mais dans l’obscurité, on avait des soupçons ; le son de sa voix était formidable, et la force de son poignet eût contenu le malfaiteur le plus subtil qui aurait voulu s’introduire malgré elle par la porte qu’elle défendait. C’était sur cette belle apparence du couple Robert, et sur l’avantage qu’il possédait de n’avoir ni enfants, ni chiens, ni belle-mère, que le propriétaire les avait acceptés, à la recommandation du curé de l’église Saint-Philippe du Roule, où Robert avait rempli les fonctions de suisse avec honneur. Ils étaient concierges depuis deux ans ; il y en avait deux aussi qu’Antonia occupait son logement sans que personne sût à quel titre Mme Robert y prenait intérêt ; nous dirons seulement qu’elle n’était ni sa fille ni sa nièce. Mme Robert lui parlait avec une espèce de respect et la jeune fille n’acceptait pas le logement gratis : elle payait tous les trois mois, à Mme Robert, la petite somme qu’elle avait donnée jadis dans le logement qu’elle habitait avant, celui-là. Il faut ajouter aussi que Mme Robert acceptait l’argent, mais le dépensait tout entier en petits présents pour sa locataire. Un jour, c’était une robe qu’Antonia trouvait sur son lit, un châle, un peu de linge, et surtout de petites parts que Mme Robert retirait des énormes mets préparés par elle pour le repas conjugal, et qui venaient à point, au retour d’Antonia, pour s’adjoindre à quelques provisions froides et peu succulentes dont se composaient d’ordinaire tous ses repas.

Le second étage de la maison était occupé depuis deux ans par un notaire retiré ; l’appartement était aussi doré, aussi splendide, mais un peu moins vaste que celui du premier étage ; on en avait détaché deux pièces qu’on louait séparément. Le notaire retiré possédait une grande fortune, se nommait d’Amblemont, et n’avait qu’une fille unique, Marthe, élevée dans sa maison par une institutrice de famille noble, Mlle Berthe de Saint-Armance. Cela se pratique ainsi chez la plupart des bourgeois enrichis, et c’est une des douloureuses ressources laissées aux filles bien élevées, ruinées par les révolutions. Mlle Marthe d’Amblemont était destinée à un de ces mariages princiers qui sont fréquents à notre époque chez les nouveaux millionnaires. En attendant, le père et la mère prenaient des airs de prince, trônaient chez eux et semblaient être les souverains de la maison. Ils étaient très-riches.

Le troisième étage avait aussi une grande élégance. Mais les logements étaient beaucoup moins grands, car deux appartements avaient, été pratiqués dans l’espace qui, au premier, n’en formait qu’un seul. L’un était habité par des étrangers qui se renouvelaient souvent : c’étaient des Portugais. Quand les uns s’en allaient, les gens du même pays, de leur connaissance, les remplaçaient, et ces locataires nomades ne laissaient nulle trace remarquable de leur passage. Mais l’autre moitié de ce troisième étage avait des habitants dont la situation appartient particulièrement aux mœurs de la capitale. Depuis près de quinze ans que la maison était bâtie, ce logement était occupé par M. Norbach et ses deux filles. L’ameublement avait dû être d’une grande recherche et d’une élégance du meilleur goût ; mais déjà le temps avait laissé des trace ? partout. La soie des meubles était fanée et même usée, quelques vides annonçaient que des objets, sans doute les plus précieux, avaient été enlevés. Le salon, fort grand, n’avait plus ni pendule ni candélabres. Un vase commun de porcelaine blanche, mais rempli de fleurs très-fraîches, semblait seul un symptôme de jeunesse au milieu des désastres qu’attestait la vieillesse du mobilier, comme ces végétations nouvelles qui poussent au milieu des ruines et en font mieux remarquer la vétusté. Du reste, rien n’annonçait la vie dans ce salon ; tout y était en place ; les persiennes fermées, les rideaux baissés cachaient le ciel et empêchaient la lumière de pénétrer dans ce lieu pour découvrir les tristes mystères de sa décadence.

C’était le tombeau où les joies et les splendeurs de la vie étaient renfermées, pour y dormir peut-être du sommeil éternel, si la jeunesse, dont la présence s’était laissé deviner, n’était pas le réveil incessant du bonheur.

C’est à Paris surtout qu’il se rencontre de ces existences à demi brisées, sur lesquelles une opulence passée ou passagère a jeté des teintes douloureuses. Là on éprouve quelque chose d’amer à voir ces indices de la pauvreté au milieu des débris du luxe, et cela vous serre le cœur, en vous montrant que la fortune a passé par là.

Après ce salon, dont la grandeur et l’obscurité pouvaient en imposer encore sur la situation de ses possesseurs, venait une autre pièce, c’était le cabinet de M. Norbach ; un immense bureau, couvert de registres et de papiers, deux larges bibliothèques, où l’on voyait plus de cartons que de livres, présentait l’aspect très-satisfaisant d’un cabinet d’homme d’affaires. Ce titre, si commun dans toute grande capitale et qui embrasse tant de choses qu’il faudrait des volumes pour le définir sous toutes ses faces et pour spécifier ses diverses occupations, était la qualité de M. Norbach. Ce titre, il faut le dire, lorsqu’il n’est accompagné d’aucune spécialité, quand on ne désigne aucune industrie à laquelle il se rattache, indique une de ces professions un peu suspectes, dont le résultat est d’arriver avec des entreprises douteuses, à justifier cette définition donnée par un des habiles de notre époque. Les affaires ? C’est le bien d’autrui.

En effet, servir d’intermédiaire dans des choses délicates, et faire payer sur ce qu’il en coûte à la délicatesse de chacun. Amener le riche, qui veut tirer un intérêt, au-dessus de la légalité, de son argent, à en donner une partie à un inventeur pauvre, qui a besoin de capitaux et qui, confiant dans son œuvre, paye tout ce qu’on exige, pour obtenir le droit, la possibilité de réaliser son idée, et entre ces emprunteurs besogneux et ce prêteur avide, attirer à soi une somme considérable et garder la plus grande part de l’argent qui passe de mains en mains pour aller de l’un à l’autre, est la grande affaire, l’affaire par excellence de ce qu’on appelle généralement un homme d’affaires. Cela demande de la finesse, de l’audace, et surtout une fermeté que n’atteint ni les douleurs des pauvres, ni les reproches et les insultes du riche, quand la spéculation a manqué… Aussi la figure sèche, sordide, amère, de la plupart des hommes d’argent vous glace-t-elle rien qu’à son aspect et vous les fait deviner entre mille dans un endroit public.

Mais l’impression produite à la vue de M. Norbach était bien différente de celle-là. Sa figure douce, noble et pâle, portait le cachet de la bonté et de la mélancolie. Au moment où nous le dépeignons ici, c’était un homme qui approchait de cinquante ans. Sa taille était élevée, ses mouvements pleins de distinction, et sa physionomie, quoique empreinte d’une profonde tristesse, avait quelque chose de sympathique qui prévenait en sa faveur au premier moment. Assis devant son immense bureau, qui était couvert de papiers de toutes sortes, M. Norbach ne semblait en voir aucun. Son regard fixe ne se posait sur rien, tant son attention était absorbée par ses sentiments intérieurs. Évidemment, il cherchait dans son esprit des ressources pour sortir d’un embarras cruel ; mais, sans doute, il n’en trouvait pas, car son front s’assombrissait davantage avec la réflexion, et l’on voyait que ses chagrins n’étaient pas récents, car déjà un profond cercle noir cernait ses yeux, et les plis que la douleur marque au visage étaient creusés sur le sien depuis longtemps.

C’est certainement un des spectacles les plus pénibles et qui serrent le cœur avec plus de force, que la vue d’un homme de bien, parvenu à l’âge du repos de corps et d’esprit, et qui éprouve ces agitations pénibles et ce découragement cruel, qui sont si souvent à Paris le partage de l’âge mûr, dans la classe de ceux qui vivent de leur travail. La jeunesse a des forces et des espérances surabondantes pour supporter le malheur, et le malheur, même le plus cruel, n’y est jamais sans consolations immédiates ou lointaines.

Mais quand les jours de tristesse viennent à une époque de la vie où l’on sait à quoi s’en tenir sur toute chose, il faut un courage presque surhumain pour n’en être pas abattu ; on sent trop qu’il prend possession de vous pour toujours. M. Norbach paraissait en ce moment accablé par une lutte intérieure qui le laissait sans force, si ce n’était sans courage. Pendant une heure au moins il resta ainsi immobile ; mais si sa personne ne faisait aucun mouvement, son esprit parcourait un chemin immense, et il n’y avait pas de route difficile et même dangereuse qu’il ne parcourût pour essayer de trouver une issue. M. Norbach serait peut-être encore resté ainsi longtemps, sans se rendre compte des heures qui s’écoulaient, si la porte du cabinet ne se fût ouverte brusquement pour laisser entrer ses deux filles, Hélène et Valérie ; elles s’approchèrent gaiement, embrassèrent leur père avec tendresse, et Valérie, la plus jeune et la plus insouciante des deux, ne s’apercevant pas qu’un nuage de sombre tristesse restait encore sur la figure de son père, lui dit en riant :

« Embrassez-moi deux fois, car c’est mon jour de naissance ; j’ai dix-sept ans… Aujourd’hui l’on me fête, et, comme à l’ordinaire, mes amies viendront déjeuner ici ce matin. »

M. Norbach eut un sourire qui faisait mal à voir, ouvrit son bureau, en tira une pièce d’or et la remit à Valérie en l’embrassant. Valérie sauta au milieu de la chambre d’un air joyeux, puis s’écria :

« Mais que fais-tu donc là, Hélène ? tu restes immobile comme une statue. »

C’était vrai, car Hélène lisait sur le front de son père, et son cœur était plein d’une inquiétude douloureuse. Sans rien dire, car elle n’aurait pu parler, elle s’approcha de lui, posa ses lèvres sur son front assombri, en baisa les plis avec une indicible tendresse, et le père comprit : il pressa la main de sa fille comme on serre la main d’un véritable ami.

Valérie n’avait rien vu.

« Mon père, dit-elle, j’ai invité Antonia Vernon, la maîtresse de dessin qui demeure tout en haut. Mme Robert m’en a supplié, et je lui dois cela pour le joli dessin qu’elle m’a fait dans mon album… Elle est bien douce, bien élevée, bien comme il faut. »

M. Norbach n’avait pas entendu un seul mot ; il répondit oui, parce qu’il avait seulement compris que c’était une approbation que sa fille demandait, et Valérie sortit du cabinet de son père toute joyeuse, entraînant sa sœur toute pensive. M. Norbach avait témoigné le désir d’être seul.

Nous ne parlerons plus que de l’appartement du quatrième, occupé par une riche veuve anglaise. À ce quatrième se retrouvait toute la splendeur du premier étage, un large balcon régnait sous les dix fenêtres ; les deux grands salons étaient tout dorés, et l’appartement était rempli de meubles neufs et magnifiques. C’était récemment que Mme Walner s’y était installée avec ses deux filles, Louisa et Jane.

Tous les beaux appartements de la maison donnaient sur les Champs-Élysées, quelques chambres de domestiques, des cabinets de toilette et les cuisines donnaient seuls sur le derrière de la maison, et c’était là tout en haut que se trouvait le logement exigu d’Antonia. La vue pourtant avait aussi de ce côté un charme infini de grandeur et de poésie ; elle s’étendait sur le quartier Beaujon, qui était encore couvert d’arbres magnifiques, de gazons verdoyants et de fleurs soigneusement entretenues par les propriétaires des rares hôtels bâtis au milieu de ce lieu charmant, et dont l’élégante architecture en faisait autant de petits palais agréables à voir, délicieux à habiter.

Le plus rapproché et le plus élégant de tous était la propriété d’un jeune homme riche qu’on appelait le comte Gaston de Mauléard, celui qui avait rencontré au bois de Boulogne Antonia Vernon.