Antonia Vernon/3
III
M. NORBACH, HOMME D’AFFAIRES.
Pendant que Valérie, la plus jeune des filles de M. Norbach, se préparait gaiement à recevoir ses jeunes amies, et que sa sœur Hélène, pour ne pas troubler sa joie, cherchait à voiler la tristesse que lui causaient ses sombres appréhensions sous un air affairé et quelques sourires forcés, leur père, resté seul dans son cabinet, était plongé dans une profonde rêverie, qui ne l’empêchait pas pourtant de porter souvent ses regards sur la pendule.
Son domestique ouvrit la porte et annonça :
« Monsieur Cabanol.
— Enfin ! s’écria Norbach.
— Il n’est que neuf heures, » répondit gaiement celui qui venait d’entrer et qui tenait sans doute une grande place dans les rêveries de l’homme d’affaires, car il se leva vivement à son approche et lui tendit affectueusement la main.
C’était un petit homme avec une grosse tête couverte de cheveux ébouriffés, épais, raides et d’un noir un peu rougeâtre ; ses traits, fortement accusés, et ses gros sourcils eussent donné de la dureté à sa figure sans un sourire franc, ouvert, qui laissait briller de très-belles dents et donnait la plus joyeuse expression du monde à sa physionomie ; il portait de petites moustaches, la barbe en collier et très-fournie, bien que son col fût court et gros, ses épaules carrées, ce qui faisait que sa tête se rejoignait à son corps presque sans diminution ; toute sa stature épaisse accusait une grande force, de même que ses mouvements vifs, nombreux, pressés, annonçaient une grande vivacité. Il était impossible de ne pas deviner au premier instant une nature méridionale des plus prononcées, et dès qu’une phrase était sortie de ses lèvres, on reconnaissait un Marseillais.
« Ah ! ah ! mon cher Norbach, reprit-il en riant, il paraît que vous êtes pressé de me voir. »
Puis il prit un siége, se débarrassa de son chapeau, ôta ses gants, car il fallait toujours qu’il agit en parlant, et ses gants, comme son chapeau, étaient repris et quittés bien des fois pendant le temps ordinaire de la plus courte visite. En tout il présentait un contraste frappant avec M. Norbach, Page:Chardon - Antonia Vernon.djvu/37 Page:Chardon - Antonia Vernon.djvu/38 Page:Chardon - Antonia Vernon.djvu/39 Page:Chardon - Antonia Vernon.djvu/40 Page:Chardon - Antonia Vernon.djvu/41 Page:Chardon - Antonia Vernon.djvu/42 Page:Chardon - Antonia Vernon.djvu/43 Page:Chardon - Antonia Vernon.djvu/44 Page:Chardon - Antonia Vernon.djvu/45 Page:Chardon - Antonia Vernon.djvu/46 Page:Chardon - Antonia Vernon.djvu/47
Il y avait encore les trois jeunes filles américaines, Lydia, Sophie et Florence, dont l’aspect était enchanteur. Quant aux deux sœurs anglaises, Jane et Louisa, qui habitaient avec leur mère le riche et bel appartement du quatrième, c’étaient de ces vignettes anglaises si habilement et si finement dessinées, que les jeunes femmes y ressemblent à des apparitions qui ont gardé du ciel tout le charme de l’idéal.
Au milieu de cette réunion apparut, toute modeste et craintive, Antonia Vernon, la pauvre jeune fille qui vivait des leçons de dessin qu’elle donnait. Elle entra doucement, comme il convient à ceux ou celles qui ne sont pas riches. Une robe blanche, que Mme Robert lui avait soigneusement repassée, la mettait au niveau des autres, car la mousseline fraîche et légère est la parure naturelle de la jeune fille, même parmi les opulentes, et il y avait dans toute la personne d’ Antonia quelque chose de si distingué, qu’elle semblait supérieure aux autres filles de son âge, dont elle était la plus humble par sa position. C’était son âme qui prenait le dessus, car, ainsi que le dit Montaigne :
« L’âme grande se découvre en tout mouvement, et sa grandeur s’exerce souvent dans les aspres et difficiles chemins de la pauvreté. »