Aphrodite. Mœurs Antiques/Livre II/Chapitre I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Mercure de France (p. 87-99).


I

LES JARDINS DE LA DÉESSE


Le temple d’Aphrodite-Astarté s’élevait en dehors des portes de la ville, dans un parc immense, plein de fleurs et d’ombres, où l’eau du Nil, amenée par sept aqueducs, entretenait en toutes saisons de prodigieuses verdures.

Cette forêt fleurie au bord de la mer, ces ruisseaux profonds, ces lacs, ces prés sombres, avaient été créés dans le désert plus de deux siècles auparavant par le premier des Ptolémées. Depuis, les sycomores plantés par ses ordres étaient devenus gigantesques ; sous l’influence des eaux fécondes, les pelouses avaient crû en prairies ; les bassins s’étaient élargis en étangs ; la nature avait fait d’un parc une contrée.

Les jardins étaient plus qu’une vallée, plus qu’un pays, plus qu’une patrie : ils étaient un monde complet fermé par des limites de pierre et régi par une déesse, âme et centre de cet univers. Tout autour s’élevait une terrasse annulaire, longue de quatre-vingts stades et haute de trente-deux pieds. Ce n’était pas un mur, c’était une cité colossale, faite de quatorze cents maisons. Un nombre égal de prostituées habitait cette ville sainte et résumait dans ce lieu unique soixante-dix peuples différents.

Le plan des maisons sacrées était uniforme et tel : la porte, de cuivre rouge (métal voué à la déesse), portait un phallos en guise de marteau, qui frappait un contre-heurtoir en relief, image du sexe féminin ; et au-dessous était gravé le nom de la courtisane avec les initiales de la phrase usuelle :

Ω.Ξ.Ε
ΚΟΧΛΙΣ
Π.Π.Π

De chaque côté de la porte s’ouvraient deux chambres en forme de boutiques, c’est-à-dire sans mur du côté des jardins. Celle de droite, dite « chambre exposée », était le lieu où la courtisane parée siégeait sur une cathèdre haute à l’heure où les hommes arrivaient. Celle de gauche était à la disposition des amants qui désiraient passer la nuit en plein air, sans cependant coucher dans l’herbe.

La porte ouverte, un corridor donnait accès dans une vaste cour dallée de marbre dont le milieu était occupé par un bassin de forme ovale. Un péristyle entourait d’ombre cette grande tache de lumière et protégeait par une zone de fraîcheur l’entrée des sept chambres de la maison. Au fond s’élevait l’autel, qui était de granit rose.

Toutes les femmes avaient apporté de leur pays une petite idole de la déesse, et, posée sur l’autel domestique, elles l’adoraient dans leur langue, sans se comprendre jamais entre elles. Lachmî, Aschthoreth, Vénus, Ischtar, Freia, Mylitta, Cypris, tels étaient les noms religieux de leur Volupté divinisée. Quelques-unes la vénéraient sous une forme symbolique : un galet rouge, une pierre conique, un grand coquillage épineux. La plupart élevaient sur un socle de bois tendre une statuette grossière aux bras maigres, aux seins lourds, aux hanches excessives et qui désignait de la main son ventre frisé en delta. Elles couchaient à ses pieds une branche de myrte, semaient l’autel de feuilles de rose, et brûlaient un petit grain d’encens pour chaque vœu exaucé. Elle était confidente de toutes leurs peines, témoin de tous leurs travaux, cause supposée de tous leurs plaisirs. Et à leur mort on la déposait dans leur petit cercueil fragile, comme gardienne de leur sépulture.

Les plus belles parmi ces filles venaient des royaumes d’Asie. Tous les ans, les vaisseaux qui portaient à Alexandrie les présents des tributaires ou des alliés débarquaient avec les ballots et les outres cent vierges choisies par les prêtres pour le service du jardin sacré. C’étaient des Mysiennes et des Juives, des Phrygiennes et des Crétoises, des filles d’Ecbatane et de Babylone, et des bords du golfe des Perles, et des rives religieuses du Gange. Les unes étaient blanches de peau, avec des visages de médailles et des poitrines inflexibles ; d’autres, brunes comme la terre sous la pluie, portaient des anneaux d’or passés dans les narines et secouaient sur leurs épaules des chevelures courtes et sombres.

Il en venait de plus loin encore : des petits êtres menus et lents, dont personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes. Leurs yeux s’allongeaient vers les tempes ; leurs cheveux noirs et droits se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l’amour, mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères, on les voyait jouer entre elles assises sur leurs petits pieds et s’amuser puérilement.

Dans une prairie solitaire, les filles blondes et rosés des peuples du Nord vivaient en troupeau, couchées sur les herbes. C’étaient des Sarmates à triple tresse, aux jambes robustes, aux épaules carrées, qui se faisaient des couronnes avec des branches d’arbre et luttaient corps à corps pour se divertir ; des Scythes camuses, mamelues, velues, qui ne s’accouplaient qu’en posture de bêtes ; des Teutonnes gigantesques qui terrifiaient les Egyptiens par leurs cheveux pâles comme ceux des vieillards et leurs chairs plus molles que celles des enfants ; des Gauloises rousses comme des vaches et qui riaient sans raison ; de jeunes aux yeux vert de mer et qui ne sortaient jamais nues.

Ailleurs, les Ibères aux seins bruns se réunissaient pendant le jour. Elles avaient des chevelures pesantes qu’elles coiffaient avec recherche, et des ventres nerveux qu’elles n’épilaient point. Leur peau ferme et leur croupe forte étaient goûtées des Alexandrins. On les prenait comme danseuses aussi souvent que comme maîtresses.

Sous l’ombre large des palmiers habitaient les filles d’Afrique : les Numides voilées de blanc, les Carthaginoises vêtues de gazes noires, les Négresses enveloppées de costumes multicolores.

Elles étaient quatorze cents.

Quand une femme était entrée là, elle n’en sortait plus jamais, qu’au premier jour de sa vieillesse. Elle donnait au temple la moitié de son gain, et le reste devait lui suffire pour ses repas et ses parfums.

Elles n’étaient pas des esclaves, et chacune possédait vraiment une des maisons de la Terrasse ; mais toutes n’étaient pas également aimées, et les plus heureuses, souvent, trouvaient à acheter des maisons voisines que leurs habitantes vendaient pour ne pas maigrir de faim. Celles-ci transportaient alors leur statuette obscène dans le parc et cherchaient un autel fait d’une pierre plate, dans un coin qu’elles ne quittaient plus. Les marchands pauvres savaient cela et s’adressaient plus volontiers à celles qui couchaient ainsi sur la mousse près de leurs sanctuaires en plein vent ; mais parfois ceux-là même ne se présentaient pas, et alors les pauvres filles unissaient leur misère deux à deux par des amitiés passionnées qui devenaient des amours presque conjugales, ménages où l’on partageait tout, jusqu’à la dernière loque de laine, et où d’alternatives complaisances consolaient des longues chastetés.

Celles qui n’avaient pas d’amie s’offraient comme esclaves volontaires chez leurs camarades plus recherchées. Il était interdit que celles-ci eussent à leur service plus de douze de ces pauvres filles ; mais on citait vingt-deux courtisanes qui atteignaient le maximum et s’étaient choisi parmi toutes les races une domesticité bariolée.

Au hasard des amants si elles concevaient un fils, on l’élevait dans l’enceinte du temple à la contemplation de la forme parfaite et au service de sa divinité. - Si elles accouchaient d’une fille, l’enfant naissait pour la déesse. Le premier jour de sa vie, on célébrait son mariage symbolique avec le fils de Dionysos, et l’Hiérophante la déflorait lui-même avec un petit couteau d’or, car la virginité déplaît à l’Aphrodite. Plus tard, elle entrait au Didascalion, grand monument-école situé derrière le temple, et où les petites filles apprenaient en sept classes la théorie et la méthode de tous les arts érotiques : le regard, l’étreinte, les mouvements du corps, les complications de la caresse, les procédés secrets de la morsure, du glottisme et du baiser. L’élève choisissait librement le jour de sa première expérience, parce que le désir est un ordre de la déesse, qu’il ne faut pas contrarier ; on lui donnait ce jour-là l’une des maisons de la Terrasse ; et quelques-unes de ces enfants, qui n’étaient même pas nubiles, comptaient parmi les plus infatigables et les plus souvent réclamées.

L’intérieur du Didascalion, les sept classes, le petit théâtre et le péristyle de la cour étaient ornés de quatre-vingt-douze fresques qui résumaient l’enseignement de l’amour. C’était l’œuvre de toute une vie d’homme : Cléocharès d’Alexandrie, fils naturel et disciple d’Apelles, les avait achevées en mourant. — Récemment, la reine Bérénice, qui s’intéressait beaucoup à la célèbre École et y envoyait ses jeunes sœurs, avait commandé à Démétrios une série de groupes de marbre afin de compléter la décoration ; mais un seul, jusqu’alors, avait été posé dans la classe enfantine.

À la fin de chaque année, en présence de toutes les courtisanes réunies, un grand concours avait lieu, qui excitait dans cette foule de femmes une émulation extraordinaire, car les douze prix décernés donnaient droit à la plus suprême gloire qu’elles pussent rêver : l’entrée au Cotytteion.

Ce dernier monument était enveloppé de tant de mystères qu’on n’en peut donner aujourd’hui une description détaillée. Nous savons seulement qu’il était compris dans le péribole et qu’il avait la forme d’un triangle dont la base était un temple de la déesse Cotytto, au nom de qui s’accomplissaient d’effrayantes débauches inconnues. Les deux autres côtés du monument se composaient de dix-huit maisons ; trente-six courtisanes habitaient là, si recherchées des amants riches qu’elles ne se donnaient point à moins de deux mines : c’étaient les Baptes d’Alexandrie. Une fois le mois, à la pleine lune, elles se réunissaient dans l’enceinte close du temple, affolées par des boissons aphrodisiaques, et ceintes des phallos canoniques. La plus ancienne des trente-six devait prendre une dose mortelle du terrible philtre érotogène. La certitude de sa mort prompte lui faisait tenter sans effroi toutes les voluptés dangereuses devant lesquelles les vivantes reculent. Son corps, de toute part écumant, devenait le centre et le modèle de la tournoyante orgie ; au milieu des hurlements longs, des cris, des larmes et des danses, les autres femmes nues l’étreignaient, mouillaient à sa sueur leurs cheveux, se frottaient à sa peau brûlante et puisaient de nouvelles ardeurs dans le spasme ininterrompu de cette furieuse agonie. Trois ans ces femmes vivaient ainsi, et à la fin du trente-sixième mois, telle était l’ivresse de leur fin. D’autres sanctuaires moins vénérés avaient été élevés par les femmes, en l’honneur des autres noms de la multiforme Aphrodite. Il y avait même un autel consacré à l’Ouranienne et qui recevait les chastes vœux des courtisanes sentimentales ; un autre à l’Apostrophia, qui faisait oublier les amours malheureuses ; un autre à la Chryseïa, qui attirait les amants riches ; un autre à la Génétyllis, qui protégeait les filles enceintes ; un autre à la Coliade, qui approuvait des passions grossières, car tout ce qui touchait à l’amour était piété pour la déesse. Mais les autels particuliers n’avaient d’efficace et de vertu qu’à l’égard des petits désirs. On les servait au jour le jour, leurs faveurs étaient quotidiennes et leur commerce familier. Les suppliantes exaucées déposaient sur eux de simples fleurs ; celles qui n’étaient pas contentes les souillaient de leurs excréments. Ils n’étaient ni consacrés ni entretenus par les prêtres, et par conséquent leur profanation était irrépréhensible.


Tout autre était la discipline du temple.

Le Temple, le Grand-Temple de la Grande-Déesse, le lieu le plus saint de toute l’Égypte, l’inviolable Astarteïon, était un édifice colossal de trois cent trente-six pieds de longueur, élevé sur dix-sept marches au sommet des jardins. Ses portes d’or étaient gardées par douze hiérodoules hermaphrodites, symbole des deux objets de l’amour et des douze heures de la nuit.


L’entrée n’était pas tournée vers l’Orient, mais dans la direction de Paphos, c’est-à-dire vers le nord-ouest ; jamais les rayons du soleil ne pénétraient directement dans le sanctuaire de la grande Immortelle nocturne. Quatre-vingt-six colonnes soutenaient l’architrave ; elles étaient teintes de pourpre jusqu’à mi-taille, et toute la partie supérieure se dégageait de ces vêtements rouges avec une blancheur ineffable, comme des torses de femmes debout.

Entre l’épistyle et la corônis, le long zoophore en ceinture déroulait son ornementation bestiale, érotique et fabuleuse : on y voyait des centauresses montées par des étalons, des chèvres bouquinées par des satyres maigres, des vierges saillies par des taureaux monstres, des naïades couvertes par des cerfs, des bacchantes aimées par des tigres, des lionnes saisies par des griffons. La grande multitude des êtres se ruait ainsi, soulevée par l’irrésistible passion divine. Le mâle se tendait, la femelle s’ouvrait, et dans la fusion des sources créatrices s’éveillait le premier frémissement de la vie. La foule des couples obscurs s’écartait parfois au hasard autour d’une scène immortelle : Europe inclinée supportant le bel animal olympien ; Léda guidant le cygne robuste entre ses jeunes cuisses fléchies. Plus loin, l’insatiable Sirène épuisait Glaucos expirant ; le dieu Pan possédait debout une hamadryade échevelée ; la Sphinge levait sa croupe au niveau du cheval Pégase, — et, à l’extrémité de la frise, le sculpteur lui-même s’était figuré devant la déesse Aphrodite, modelant d’après elle, dans la cire molle, les replis d’un ctéis parfait, comme si tout son idéal de beauté, de joie et de vertu s’était réfugié dès longtemps dans cette fleur précieuse et fragile.