Aphrodite. Mœurs Antiques/Livre II/Chapitre II

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Mercure de France (p. 100-120).


II

MELITTA


« Purifie-toi, Étranger.

— J’entrerai pur », dit Démétrios.

Du bout de ses cheveux trempés dans l’eau, la jeune gardienne de la porte lui mouilla d’abord les paupières, puis les lèvres et les doigts, afin que son regard fût sanctifié, ainsi que le baiser de sa bouche et la caresse de ses mains.

Et il s’avança dans le bois d’Aphrodite.

à travers les branches devenues noires, il apercevait au couchant un soleil de pourpre sombre qui n’éblouissait plus les yeux. C’était le soir du même jour où la rencontre de Chrysis avait désorienté sa vie.

L’âme féminine est d’une simplicité à laquelle les hommes ne peuvent croire. Où il n’y a qu’une ligne droite ils cherchent obstinément la complexité d’une trame : ils trouvent le vide et s’y perdent. C’est ainsi que l’âme de Chrysis, claire comme celle d’un petit enfant, parut à Démétrios plus mystérieuse qu’un problème de métaphysique. En quittant cette femme sur la jetée, il rentra chez lui comme en rêve, incapable de répondre à toutes les questions qui l’assiégeaient. Que voulait-elle faire de ces trois cadeaux ? Il était impossible qu’elle portât ni qu’elle vendît un miroir célèbre volé, le peigne d’une femme assassinée, le collier de perles de la déesse. En les conservant chez elle, elle s’exposerait chaque jour à une découverte fatale. Alors pourquoi les demander ? Pour les détruire ? Il savait trop bien que les femmes ne jouissent pas des choses secrètes et que les événements heureux ne commencent à les réjouir que le jour où ils sont connus. Et puis, par quelle divination, par quelle profonde clairvoyance l’avait-elle jugé capable d’accomplir pour elle trois actions aussi extraordinaires ?

Assurément, s’il l’avait voulu, Chrysis enlevée de chez elle, livrée à sa merci, fût devenue sa maîtresse, sa femme ou son esclave, au choix. Il avait même la liberté de la détruire, simplement. Les révolutions antérieures avaient fréquemment habitué les citoyens aux morts violentes, et nul ne se fût inquiété d’une courtisane disparue. Chrysis devait le savoir, et pourtant elle avait osé…


Plus il pensait à elle, plus il lui savait gré d’avoir si joliment varié le débat des propositions. Combien de femmes, et qui la valaient, s’étaient présentées maladroitement ! Celle-là, que demandait-elle ? Ni amour, ni or, ni bijoux, mais trois crimes invraisemblables ! Elle l’intéressait avec force. Il lui avait offert tous les trésors de l’Égypte : il sentait bien, à présent, que si elle les eût acceptés, elle n’aurait pas reçu deux oboles, et il se serait lassé d’elle avant même de l’avoir connue. Trois crimes étaient un salaire assurément inusité ; mais elle était digne de le recevoir puisqu’elle était femme à l’exiger, et il se promit de continuer l’aventure.

Pour n’avoir pas le temps de revenir sur ses fermes résolutions, il alla le jour même chez Bacchis, trouva la maison vide, prit le miroir d’argent et s’en fut aux jardins.

Fallait-il entrer directement chez la seconde victime de Chrysis ? Démétrios ne le pensa pas. La prêtresse Touni, qui possédait le fameux peigne d’ivoire, était si charmante et si faible qu’il craignit de se laisser toucher s’il se rendait auprès d’elle sans une précaution préalable. Il retourna sur ses pas et longea la grande-terrasse.

Les courtisanes étaient en montre dans leurs « chambres exposées », comme des fleurs à l’étalage. Leurs attitudes et leurs costumes n’avaient pas moins de diversité que leurs âges, leurs types et leurs races. Les plus belles, selon la tradition de Phryné, ne laissant à découvert que l’ovale de leur visage, se tenaient enveloppées des cheveux aux talons dans leur grand vêtement de laine fine. D’autres avaient adopté la mode des robes transparentes, sous lesquelles on distinguait mystérieusement leurs beautés, comme à travers une eau limpide on discerne les mousses vertes en taches d’ombre sur le fond. Celles qui pour tout charme n’avaient que leur jeunesse restaient nues jusqu’à la ceinture et cambraient le torse en avant pour faire apprécier la fermeté de leurs seins. Mais les plus mûres, sachant combien les traits du visage féminin vieillissent plus vite que la peau du corps, se tenaient assises toutes nues, portant leurs mamelles dans leurs mains, et elles écartaient leurs cuisses alourdies, comme s’il leur fallait prouver qu’elles étaient encore des femmes.

Démétrios passait devant elles très lentement et ne se lassait pas d’admirer.

Il ne lui était jamais arrivé de voir la nudité d’une femme sans une émotion intense. Il ne comprenait ni le dégoût devant les jeunesses trépassées, ni l’insensibilité devant les trop petites filles. Toute femme, ce soir-là, aurait pu le charmer. Pourvu qu’elle restât silencieuse et ne témoignât pas plus d’ardeur que le minimum exigé par la politesse du lit, il la dispensait d’être belle. Bien plus, il préférait qu’elle eût un corps grossier, car plus sa pensée s’arrêtait sur des formes accomplies, plus son désir s’éloignait d’elles. Le trouble que lui donnait l’impression de la beauté vivante était une sensualité exclusivement cérébrale qui réduisait à néant l’excitation génésique. Il se souvenait avec angoisse d’être resté toute une heure impuissant comme un vieillard près de la femme la plus admirable qu’il eût jamais tenue dans ses bras. Et depuis cette nuit-là, il avait appris à choisir des maîtresses moins pures.

« Ami, dit une voix, tu ne me reconnais pas ? »

Il se retourna, fit signe que non et continua son chemin, car il ne déshabillait jamais deux fois la même fille. C’était le seul principe qu’il suivît pendant ses visites aux jardins. Une femme qu’on n’a pas encore eue a quelque chose d’une vierge ; mais quel bon résultat, quelle surprise attendre d’un deuxième rendez-vous ? C’est déjà presque le mariage. Démétrios ne s’exposait pas aux désillusions de la seconde nuit. La reine Bérénice suffisait à ses rares velléités conjugales, et en dehors d’elle il prenait soin de renouveler chaque soir la complice de l’indispensable adultère.

« Clônarion !

— Gnathêné !

— Plango !

— Mnaïs !

— Crôbylé !

— Ioessa ! »

Elles criaient leurs noms sur son passage, et quelques-unes y ajoutaient l’affirmation de leur nature ardente ou l’offre d’une pratique anormale. Démétrios suivait le chemin ; il se disposait, selon son habitude, à prendre au hasard, dans le troupeau, quand une petite fille toute vêtue de bleu pencha la tête sur l’épaule, et lui dit doucement, sans se lever :

« Il n’y a pas moyen ? »

L’imprévu de cette formule le fit sourire. Il s’arrêta.

« Ouvre-moi la porte, dit-il. Je te choisis. »

La petite, d’un mouvement joyeux, sauta sur ses pieds et frappa deux coups du marteau phallique. Une vieille esclave vint ouvrir.

« Gorgô, dit la petite, j’ai quelqu’un : vite, du vin de Crète, des gâteaux, et fais le lit. » elle se retourna vers Démétrios.

« Tu n’as pas besoin de satyrion ?

— Non, dit le jeune homme en riant. Est-ce que tu en as ?

— Il le faut bien, fit l’enfant, on m’en demande plus souvent que tu ne penses. Viens par ici : prends garde aux marches, il y en a une qui est usée. Entre dans ma chambre, je vais revenir. »

La chambre était tout à fait simple, comme celles des courtisanes novices. Un grand lit, un second lit de repos, quelques tapis et quelques sièges la meublaient insuffisamment ; mais par une grande baie ouverte, on voyait les jardins, la mer, la double rade d’Alexandrie. Démétrios resta debout et regarda la ville lointaine.


Soleils couchants derrière les ports ! Gloires incomparables des cités maritimes, calme du ciel, pourpre des eaux, sur quelle âme bruyante de douleur ou de joie ne jetteriez-vous pas le silence ! Quels pas ne se sont arrêtés, quelle volupté ne s’est suspendue, quelle voix ne s’est éteinte devant vous !… Démétrios regardait : une houle de flamme torrentielle semblait sortir du soleil à moitié plongé dans la mer et couler directement jusqu’à la rive du bois d’Aphrodite. De l’un à l’autre des deux horizons, la gamme somptueuse de la pourpre envahissait la Méditerranée, par zones de nuances sans transitions, du rouge d’or au violet froid. Entre cette splendeur mouvante et le miroir du lac Maréotis, la masse blanche de la ville était toute vêtue de reflets zinzolins. Les orientations diverses de ses vingt mille maisons plates la mouchetaient merveilleusement de vingt mille taches de couleur, en métamorphose perpétuelle selon les phases décroissantes du rayonnement occidental. Cela fut rapide et incendiaire ; puis le soleil s’engloutit presque soudainement, et le premier reflux de la nuit fit flotter sur toute la terre un frisson, une brise voilée, uniforme et transparente.


« Voilà des figues, voilà des gâteaux, un rayon de miel, du vin, une femme. Il faut manger les figues pendant qu’il fait jour, et la femme quand on n’y voit plus ! »

C’était la petite qui rentrait en riant. Elle fit asseoir le jeune homme, se mit à cheval sur ses genoux, et, les deux mains derrière la tête, assura dans ses cheveux châtains une rose qui allait glisser.

Démétrios eut malgré lui une exclamation de surprise : elle était complètement nue, et, ainsi dépouillée de la robe bouffante, son petit corps se montrait si jeune, si enfantin de poitrine, si étroit de hanches, si visiblement impubère, que Démétrios se sentit pris de pitié, comme un cavalier sur le point de faire porter tout son poids d’homme à une pouliche trop délicate.

« Mais tu n’es pas femme ! s’écria-t-il.

— Je ne suis pas femme ! Par les deux déesses, qu’est-ce que je suis, alors ? Un Thrace, un portefaix ou un vieux philosophe ?

— Quel âge as-tu ?

— Dix ans et demi. Onze ans. On peut dire onze ans. Je suis née dans les jardins. Ma mère est Milésienne. C’est Pythias, qu’on appelle la chèvre. Veux-tu que je l’envoie chercher, si tu me trouves trop petite ? Elle a la peau douce, maman, elle est belle.

— Tu as été au Didascalion ?

— J’y suis encore, dans la sixième classe. J’aurai fini l’année prochaine ; ce ne sera pas trop tôt.

— Est-ce que tu t’y ennuies ?

— Ah ! Si tu savais comme les maîtresses sont difficiles ! Elles font recommencer vingt-cinq fois la même leçon ! Des choses tout à fait inutiles, que les hommes ne demandent jamais. Et puis on se fatigue pour rien ; moi, je n’aime pas ça. Tiens, prends une figue ; pas celle-là, elle n’est pas mûre. Je t’apprendrai une nouvelle manière de les manger : regarde.

— Je la connais. C’est plus long et ce n’est pas meilleur. Je vois que tu es une bonne élève.

— Oh ! Ce que je sais, je l’ai appris toute seule. Les maîtresses voudraient faire croire qu’elles sont plus fortes que nous. Elles ont plus de main, c’est possible, mais elles n’ont rien inventé.

— Tu as beaucoup d’amants ?

— Tous trop vieux ; c’est inévitable. Les jeunes gens sont si bêtes ! Ils n’aiment que les femmes de quarante ans. J’en vois passer quelquefois qui sont jolis comme des érôs, et si tu voyais ce qu’ils choisissent ? Des hippopotames. C’est à faire pâlir. J’espère bien que je ne vivrai pas jusqu’à l’âge de ces femmes-là. Je serais trop honteuse de me déshabiller. C’est que je suis si contente, vois-tu, si contente d’être encore toute jeune. Les seins poussent toujours trop tôt. Il me semble que le premier mois où je verrai mon sang couler, je me croirai déjà près de la mort. Laisse-moi te faire un baiser. Je t’aime bien. »

Ici la conversation prit une tournure moins posée, sinon plus silencieuse, et Démétrios s’aperçut vite que ses scrupules n’étaient pas de mise auprès d’une petite personne déjà si bien renseignée. Elle semblait se rendre compte qu’elle n’était qu’une pâture un peu maigre pour un appétit de jeune homme, et elle déroutait son amant par une prodigieuse activité d’attouchements furtifs, qu’il ne pouvait ni prévoir, ni permettre, ni diriger, et qui ne lui laissaient jamais le repos d’une étreinte aimante. Le petit corps agile et ferme se multipliait autour de lui, s’offrait et se refusait, glissait, tournait, luttait. A la fin, ils se saisirent. Mais cette demi-heure ne fut qu’un long jeu.

Elle sauta du lit la première, trempa son doigt dans la coupe de miel et s’en barbouilla les lèvres ; puis, avec mille efforts, pour ne pas rire, elle se pencha sur Démétrios en frottant sa bouche sur la sienne. Ses boucles rondes dansaient de chaque côté de leurs joues. Le jeune homme sourit et s’accouda :

« Comment t’appelles-tu ? dit-il.

— Melitta. Tu n’avais pas vu mon nom sur la porte ?

— Je n’avais pas regardé.

— Tu pouvais le voir dans ma chambre. Ils l’ont tous écrit sur mes murs. Je serai bientôt obligée de les faire repeindre. »

Démétrios leva la tête : les quatre panneaux de la pièce étaient couverts d’inscriptions.

« Tiens, c’est curieux, dit-il. On peut lire ?

— Oh ! Si tu veux. Je n’ai pas de secrets. »

Il lut. Le nom de Melitta se trouvait là plusieurs fois répété avec des noms d’hommes et des dessins barbares. Des phrases tendres, obscènes ou comiques, s’enchevêtraient bizarrement. Des amants se vantaient de leur vigueur, ou détaillaient les charmes de la petite courtisane, ou encore se moquaient de ses bonnes camarades. Tout cela n’était guère intéressant que comme témoignage écrit d’une abjection générale. Mais, vers la fin du panneau de droite, Démétrios eut un sursaut.

« Qui est-ce ? Qui est-ce ? Dis-moi !

— Mais qui ? quoi ? où cela ? dit l’enfant. Qu’est-ce que tu as ?

— Ici. Ce nom-là. Qui a écrit cela ? »

Et son doigt s’arrêta sous cette double ligne :

ΜΕΛΙΤΤΑ .Λ. ΧΡΥΣΙΔΑ
ΧΡΥΣΙΣ .Λ. ΜΕΛΙΤΤΑΝ

« Ah ! répondit-elle, ça, c’est moi. C’est moi qui l’ai écrit.

— Mais qui est-ce, cette Chrysis ?

— C’est ma grande amie.

— Je m’en doute bien. Ce n’est pas cela que je te demande. Quelle Chrysis ? Il y en a beaucoup.

— La mienne, c’est la plus belle. Chrysis de Galilée.

— Tu la connais ! Tu la connais ! Mais parle-moi donc ! D’où vient-elle ? Où demeure-t-elle ? Qui est son amant ? Dis-moi tout ! »

Il s’assit sur le lit de repos et prit la petite sur ses genoux.

« Tu es donc amoureux ? Dit-elle.

— Peu t’importe. Raconte-moi ce que tu sais, je suis pressé de tout apprendre.

— Oh ! Je ne sais rien du tout. C’est court. Elle est venue deux fois chez moi, et tu penses que je ne lui ai pas demandé de renseignements sur sa famille. J’étais trop heureuse de l’avoir, et je n’ai pas perdu le temps en conversations.

— Comment est-elle faite ?

— Elle est faite comme une jolie fille, que veux-tu que je te dise ? Faut-il que je te nomme toutes les parties de son corps en ajoutant que tout est beau ? Et puis, c’est une femme, celle-là, une vraie femme… quand je pense à elle, j’ai tout de suite envie de quelqu’un. » et elle prit Démétrios par le cou.

« Tu ne sais rien, reprit-il, rien sur elle ?

— Je sais… je sais qu’elle vient de Galilée, qu’elle a presque vingt ans et qu’elle demeure dans le quartier des Juives, à l’est de la ville, près des jardins. Mais c’est tout.

— Et sur sa vie, sur ses goûts ? Tu ne peux rien me dire ? Elle aime les femmes puisqu’elle vient chez toi. Mais est-elle tout à fait lesbienne ?

— Certainement non. La première nuit qu’elle a passée ici, elle avait amené un amant, et je te jure qu’elle ne simulait rien. Quand une femme est sincère, je le vois à ses yeux. Cela n’empêche pas qu’elle soit revenue une fois toute seule… Et elle m’a promis une troisième nuit.

— Tu ne lui connais pas d’autre amie dans les jardins ? Personne ?

— Si, une femme de son pays, Chimairis, une pauvre.

— Où demeure-t-elle ? Il faut que je la voie.

— elle couche dans le bois, depuis un an. Elle a vendu sa maison. Mais je sais où est son trou. Je peux t’y mener, si tu le désires. Mets-moi mes sandales, veux-tu ? »

Démétrios noua d’une main rapide les cordons de cuir tressé sur les chevilles frêles de Melitta. Puis il tendit sa robe courte qu’elle prit simplement sur le bras, et ils sortirent à la hâte.

Ils marchèrent longtemps. Le parc était immense. De loin en loin une fille sous un arbre disait son nom en ouvrant sa robe, puis se recouchait, les yeux sur sa main. Melitta en connaissait quelques-unes, qui l’embrassaient sans l’arrêter. En passant devant un autel fruste, elle cueillit trois grandes fleurs dans l’herbe et les déposa sur la pierre.

La nuit n’était pas encore sombre. La lumière intense des jours d’été a quelque chose de durable qui s’attarde vaguement dans les lents crépuscules. Les étoiles faibles et mouillées, à peine plus claires que le fond du ciel, clignaient d’une palpitation douce, et les ombres des branches restaient indécises.

« Tiens ! dit Melitta. Maman. Voilà maman. »

Une femme seule, vêtue d’une triple mousseline rayée de bleu, s’avançait d’un pas tranquille. Dès qu’elle aperçut l’enfant, elle courut à elle, la souleva de terre, la prit dans ses bras, et l’embrassa fortement sur les joues.

« Ma petite fille ! Mon petit amour, où vas-tu ?

— Je conduis quelqu’un qui veut voir Chimairis. Et toi ? Est-ce que tu te promènes ?

— Corinna est accouchée. Je suis allée chez elle ; j’ai dîné près de son lit.

— Et qu’est-ce qu’elle a fait ? Un garçon ?

— Deux jumelles, mon chéri, roses comme des poupées de cire. Tu peux y aller cette nuit, elle te les montrera.

— Oh ! Que c’est bien ! Deux petites courtisanes. Comment les appelle-t-on ?

— Pannychis toutes les deux, parce qu’elles sont nées la veille des aphrodisies. C’est un présage divin. Elles seront jolies. »

Elle reposa l’enfant sur ses pieds, et s’adressant à Démétrios :

« Comment trouves-tu ma fille ? Ai-je le droit d’en être orgueilleuse ?

— Vous pouvez être satisfaites l’une de l’autre, dit-il avec calme.

— Embrasse maman, » dit Melitta.

Il posa silencieusement un baiser entre les seins. Pythias le lui rendit sur la bouche, et ils se séparèrent.

Démétrios et l’enfant firent encore quelques pas sous les arbres, tandis que la courtisane s’éloignait en retournant la tête. A la fin ils arrivèrent et Melitta dit :

« c’est ici. »


Chimairis était accroupie sur le talon gauche, dans un petit espace gazonné entre deux arbres et un buisson. Elle avait étendu sous elle une sorte de haillon rouge qui était son dernier vêtement pendant le jour et sur lequel elle couchait nue à l’heure où passent les hommes. Démétrios la contemplait avec un intérêt croissant. Elle avait cet aspect fiévreux de certaines brunes amaigries dont le corps fauve semble consumé par une ardeur toujours battante. Ses lèvres musclées, son regard excessif, ses paupières largement livides composaient une expression double, de convoitise sensuelle et d’épuisement. La courbe de son ventre cave et ses cuisses nerveuses se creusait d’elle-même, comme pour recevoir ; {{subst:}}et Chimairis ayant tout vendu, même ses peignes et ses épingles, même ses pinces à épiler, sa chevelure s’était embrouillée dans un désordre inextricable, tandis qu’une pubescence noire ajoutait à sa nudité quelque chose de sauvage, d’impudique et de velu.

Près d’elle, un grand bouc se tenait sur ses pattes raides, attaché à un arbre par une chaîne d’or qui avait autrefois brillé à quatre tours sur la poitrine de sa maîtresse.


« Chimairis, dit Melitta, lève-toi. C’est quelqu’un qui veut te parler. »

La Juive regarda, mais ne bougea point.

Démétrios s’avança.

« Tu connais Chrysis ? Dit-il.

— Oui.

— Tu la vois souvent ?

— Oui.

— Tu peux me parler d’elle ?

— Non.

— Comment, non ? Comment, tu ne peux pas ?

— Non. »

Melitta était stupéfaite :

« Parle-lui, dit-elle. Aie confiance. Il l’aime : il lui veut du bien.

— Je vois clairement qu’il l’aime, répondit Chimairis. S’il l’aime, il lui veut du mal. S’il l’aime, je ne parlerai pas. »

Démétrios eut un frisson de colère, mais se tut.

« Donne-moi ta main, lui dit la Juive. Je verrai là si je me suis trompée. »

Elle prit la main gauche du jeune homme et la tourna vers le clair de lune. Melitta se pencha pour voir, bien qu’elle ne sût pas lire les mystérieuses lignes ; mais leur fatalité l’attirait.

« Que vois-tu ? Dit Démétrios.

— Je vois… puis-je dire ce que je vois ? M’en sauras-tu gré ? Me croiras-tu, seulement ? Je vois d’abord tout le bonheur ; mais c’est dans le passé. Je vois aussi tout l’amour, mais cela se perd dans le sang…

— Le mien ?

— Le sang d’une femme. Et puis le sang d’une autre femme. Et puis le tien, un peu plus tard.

Démétrios haussa les épaules. Quand il se retourna il aperçut Melitta fuyant à toutes jambes dans l’allée.

« Elle a eu peur, reprit Chimairis. Pourtant ce n’est pas d’elle qu’il s’agit, ni de moi. Laisse aller les choses puisqu’on ne peut rien arrêter. Dès avant ta naissance, ta destinée était certaine. Va-t’en. Je ne parlerai plus. »

Et elle laissa retomber la main.