Aphrodite. Mœurs Antiques/Livre II/Chapitre IV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Mercure de France (p. 127-132).


IV

CLAIR DE LUNE


La nuit était claire au dehors et noire dans la divine enceinte. Lorsque, avec précaution, il eut refermé doucement la porte trop sonore, il se sentit plein de frissons et comme environné par la froideur des pierres. Il n’osait pas lever les yeux. Ce silence noir l’effrayait ; l’obscurité se peuplait d’inconnu. Il se mit la main sur le front, comme un homme qui ne veut pas s’éveiller de peur de se retrouver vivant. Il regarda enfin.


Dans une grande lumière de lune, la déesse apparaissait sur un piédestal de pierre rose chargé de trésors appendus. Elle était nue et sexuée, vaguement teintée selon les couleurs de la femme ; elle tenait d’une main son miroir dont le manche était un priape, et de l’autre adornait sa beauté d’un collier de perles à sept rangs.

Une perle plus grosse que les autres, argentine et allongée, brillait entre ses deux mamelles comme un croissant nocturne entre deux nuages ronds. Et c’étaient les vraies perles saintes, nées des gouttes d’eau qui avaient roulé dans la conque de l’anadyomène.


Démétrios se perdit dans une adoration ineffable. Il crut en vérité que l’Aphrodite elle-même était là. Il ne reconnut plus son œuvre, tant l’abîme était profond entre ce qu’il avait été et ce qu’il était devenu. Il tendit les bras en avant et murmura les mots mystérieux par lesquels on prie la déesse dans les cérémonies phrygiennes.

Surnaturelle, lumineuse, impalpable, nue et pure, la vision flottait sur la pierre, palpitait moelleusement. Il fixait les yeux sur elle et pourtant il craignait déjà que la caresse de son regard ne fît évaporer dans l’air cette hallucination faible. Il s’avança très doucement, toucha du doigt l’orteil rose, comme pour s’assurer de l’existence de la statue, et, incapable de s’arrêter tant elle l’attirait à soi, il monta debout auprès d’elle et posa les mains sur les épaules blanches en la contemplant dans les yeux.

Il tremblait, il défaillait, il se prit à rire de joie. Ses mains erraient sur les bras nus, pressaient la taille froide et dure, descendaient le long des jambes, caressaient le globe du ventre. De toute sa force il s’étirait contre cette immortalité. Il se regarda dans le miroir, il souleva le collier de perles, l’ôta, le fit briller à la lune et le remit peureusement. Il baisa la main repliée, le cou rond, l’onduleuse gorge, la bouche entr’ouverte du marbre. Puis il recula jusqu’aux bords du socle et, se tenant aux bras divins, il regarda tendrement la tête adorable inclinée.


Les cheveux avaient été coiffés à la manière orientale et voilaient le front légèrement. Les yeux à demi fermés se prolongeaient en sourire. Les lèvres restaient séparées, comme évanouies d’un baiser.

Il disposa en silence les sept rangs de perles rondes sur la poitrine éclatante, et descendit jusqu’à terre pour voir l’idole de plus loin.

Alors il lui sembla qu’il se réveillait. Il se rappela ce qu’il était venu faire, ce qu’il avait voulu, failli accomplir : une chose monstrueuse. Il se sentit rougir jusqu’aux tempes.

Le souvenir de Chrysis passa devant sa mémoire comme une apparition grossière. Il énuméra tout ce qui restait douteux dans la beauté de la courtisane : les lèvres épaisses, les cheveux gonflés, la démarche molle. Ce qu’étaient les mains, il l’avait oublié ; mais il les imagina larges, pour ajouter un détail odieux à l’image qu’il repoussait. Son état d’esprit devint semblable à celui d’un homme surpris à l’aube par son unique maîtresse dans le lit d’une fille ignoble, et qui ne pourrait pas s’expliquer à lui-même comment il a pu se laisser tenter la veille. Il ne trouvait ni excuse, ni même une raison sérieuse. Évidemment, pendant une journée, il avait subi une sorte de folie passagère, un trouble physique, une maladie. Il se sentait guéri, mais encore ivre d’étourdissement.

Pour achever de revenir à lui, il s’adossa contre le mur du temple, et resta longtemps debout devant la statue. La lumière de la lune continuait de descendre par l’ouverture carrée du toit ; Aphrodite resplendissait ; et, comme les yeux étaient dans l’ombre, il cherchait leur regard…


… Toute la nuit se passa ainsi. Puis le jour vint et la statue prit tour à tour la lividité rose de l’aube et le reflet doré du soleil.

Démétrios ne pensait plus. Le peigne d’ivoire et le miroir d’argent qu’il portait dans sa tunique avaient disparu de sa mémoire. Il s’abandonnait doucement à la contemplation sereine.

Au dehors, une tempête de cris d’oiseaux bruissait, sifflait, chantait dans le jardin. On entendait des voix de femmes qui parlaient et qui riaient au pied des murs. L’agitation du matin surgissait de la terre éveillée. Démétrios n’avait en lui que des sentiments bienheureux.

Le soleil était déjà haut et l’ombre du toit s’était déplacée quand il entendit un bruit confus de pas légers fouler les marches extérieures.

C’était sans doute un sacrifice qu’on allait offrir à la déesse, une procession de jeunes femmes qui venaient accomplir des vœux ou en prononcer devant la statue, pour le premier jour des Aphrodisies.

Démétrios voulut fuir.

Le piédestal sacré s’ouvrait par derrière, d’une façon que les prêtres seuls, et le sculpteur, connaissaient. C’était là que se tenait l’hiérophante pour dicter à une jeune fille dont la voix était claire et haute les discours miraculeux qui venaient de la statue le troisième jour de la fête. Par là on pouvait gagner les jardins. Démétrios y pénétra, et s’arrêta devant les ouvertures bordées de bronze, qui perçaient la pierre profonde.

Les deux portes d’or s’ouvrirent lourdement. Puis la procession entra.