Aphrodite. Mœurs Antiques/Livre II/Chapitre V

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Mercure de France (p. 133-142).


V

L’INVITATION


Vers le milieu de la nuit, Chrysis fut réveillée par trois coups frappés à la porte.

Elle avait dormi tout le jour entre les deux Éphésiennes, et sans le bouleversement de leur lit on les eût prises pour trois sœurs ensemble. Rhodis était pelotonnée contre la Galiléenne, dont la cuisse en sueur pesait sur elle. Myrtocleia dormait sur la poitrine, les yeux sur le bras et le dos nu.

Chrysis se dégagea avec précaution, fit trois pas sur le lit, descendit, et ouvrit la porte à moitié.

Un bruit de voix venait de l’entrée.

« Qui est-ce, Djala ? Qui est-ce ? demanda-t-elle.

— c’est Naucratès qui veut te parler. Je lui dis que tu n’es pas libre.

— Mais si, quelle bêtise ! Certainement si, je suis libre ! Entre, Naucratès. Je suis dans ma chambre. »

Elle se remit au lit.


Naucratès resta quelque temps sur le seuil, comme s’il craignait d’être indiscret. Les deux musiciennes ouvraient des yeux encore pleins de sommeil et ne pouvaient pas s’arracher à leurs rêves.

« Assieds-toi, dit Chrysis. Je n’ai pas de coquetterie à faire entre nous. Je sais que tu ne viens pas pour moi. Que me veux-tu ? »

Naucratès était un philosophe connu, qui depuis plus de vingt ans était l’amant de Bacchis et ne la trompait point, plutôt par indolence que par fidélité. Ses cheveux gris étaient coupés courts, sa barbe en pointe à la Démosthène et ses moustaches au niveau des lèvres. Il portait un grand vêtement blanc, fait de laine simple à bande unie.

« Je viens t’inviter, dit-il. Bacchis donne demain un dîner qui sera suivi d’une fête. Nous serons sept, avec toi. Ne manque pas de venir.

— Une fête ? à quelle occasion ?

— Elle affranchit sa plus belle esclave, Aphrodisia. Il y aura des danseuses et des aulétrides. Je crois que tes deux amies sont commandées, et même elles ne devraient pas être ici. On répète chez Bacchis en ce moment.

— Oh ! C’est vrai, s’écria Rhodis, nous n’y pensions plus. Lève-toi, Myrto, nous sommes très en retard. »

Mais Chrysis se récriait.

« Non ! Pas encore ! Que tu es méchant de m’enlever mes femmes. Si je m’étais doutée de cela, je ne t’aurais pas reçu. Oh ! les voilà déjà prêtes !

— Nos robes ne sont pas compliquées, dit l’enfant. Et nous ne sommes pas assez belles pour nous habiller longtemps.

— Vous verrai-je au temple, du moins ?

— Oui, demain matin, nous portons des colombes. Je prends une drachme dans ta bourse, Chrysé. Nous n’aurions pas de quoi les acheter. à demain. »


Elles sortirent en courant. Naucratès regarda quelque temps la porte fermée sur elles ; puis il se croisa les bras et dit à voix basse en se retournant vers Chrysis :

« Bien. Tu te conduis bien.

— Comment ?

— Une seule ne te suffit plus. Il t’en faut deux, maintenant. Tu les prends jusque dans la rue. C’est d’un bel exemple. Mais alors, veux-tu me dire, mais qu’est-ce qu’il nous reste, à nous, nous les hommes ? Vous avez toutes des amies, et en sortant de leurs bras épuisants vous ne donnez de votre passion que ce qu’elles veulent bien vous laisser. Crois-tu que cela puisse durer longtemps ? Si cela continue ainsi, nous serons forcés d’aller chez Bathylle…

— Ah ! non ! S’écria Chrysis. Voilà ce que je n’admettrai jamais ! Je le sais bien, on fait cette comparaison-là. Elle n’a pas de sens ; et je m’étonne que toi, qui fais profession de penser, tu ne comprennes pas qu’elle est absurde.

— Et quelle différence trouves-tu ?

— Il ne s’agit pas de différence. Il n’y a aucun rapport entre l’un et l’autre ; c’est clair.

— Je ne dis pas que tu te trompes. Je veux connaître tes raisons.

— Oh ! cela se dit en deux mots : écoute bien. La femme est, en vue de l’amour, un instrument accompli. Des pieds à la tête elle est faite uniquement, merveilleusement, pour l’amour. Elle seule sait aimer. Elle seule sait être aimée. Par conséquent : si un couple amoureux se compose de deux femmes, il est parfait ; s’il n’en a qu’une seule, il est moitié moins bien ; s’il n’en a aucune, il est purement idiot. J’ai dit.

— Tu es dure pour Platon, ma fille.

— Les grands hommes, pas plus que les dieux, ne sont grands en toute circonstance. Pallas n’entend rien au commerce, Sophocle ne savait pas peindre : Platon ne savait pas aimer. Philosophes, poètes ou rhéteurs, ceux qui se réclament de lui ne valent pas mieux, et si admirables qu’ils soient en leur art, en amour ce sont des ignorants. Crois-moi, Naucratès, je sens que j’ai raison. »

Le philosophe fit un geste.

« Tu es un peu irrévérencieuse, dit-il ; mais je ne crois nullement que tu aies tort. Mon indignation n’était pas réelle. Il y a quelque chose de charmant dans l’union de deux jeunes femmes, à la condition qu’elles veuillent bien rester féminines toutes les deux, garder leurs longues chevelures, découvrir leurs seins et ne pas s’affubler d’instruments postiches, comme si, par une inconséquence, elles enviaient le sexe grossier qu’elles méprisent si joliment. Oui, leur liaison est remarquable parce que leurs caresses sont toutes superficielles, et leur volupté d’autant plus raffinée. Elles ne s’étreignent pas, elles s’effleurent pour goûter la suprême joie. Leur nuit de noces n’est pas sanglante. Ce sont des vierges, Chrysis. Elles ignorent l’action brutale ; c’est en cela qu’elles sont supérieures à Bathylle, qui prétend en offrir l’équivalent, oubliant que vous aussi, et même pour cette piètrerie, vous pourriez lui faire concurrence. L’amour humain ne se distingue du rut stupide des animaux que par deux fonctions divines : la caresse et le baiser. Or ce sont les femmes dont nous parlons ici. Elles les ont même perfectionnées.

— on ne peut mieux, dit Chrysis ahurie. Mais alors que me reproches-tu ?

— Je te reproche d’être cent mille. Déjà un grand nombre de femmes n’ont de plaisir parfait qu’avec leur propre sexe. Bientôt vous ne voudrez plus nous recevoir, même à titre de pis-aller. C’est par jalousie que je te gronde. »


Ici, Naucratès trouva que l’entretien avait assez duré, et, simplement, il se leva.

« Je puis dire à Bacchis qu’elle compte sur toi ? dit-il.

— Je viendrai, » répondit Chrysis.

Le philosophe lui baisa les genoux et sortit avec lenteur.

Alors, elle joignit les mains et parla tout haut, bien qu’elle fût seule.

« Bacchis… Bacchis… il vient de chez elle et il ne sait pas !… le Miroir est donc toujours là ?… Démétrios m’a oubliée… S’il a hésité le premier jour, je suis perdue, il ne fera rien… Mais il est possible que tout soit fini ! Bacchis a d’autres miroirs dont elle se sert plus souvent. Sans doute elle ne sait pas encore… Dieux ! Dieux ! Aucun moyen d’avoir des nouvelles, et peut-être… Ah ! Djala ! Djala ! »

L’esclave entra.

« Donne-moi mes osselets, dit Chrysis. Je veux tirer. »

Et elle jeta en l’air les quatre petits os…


« Oh !… Oh ! Djala, regarde ! Le coup d’Aphrodite ! » On appelait ainsi un coup assez rare par lequel les osselets présentaient tous une face différente. Il y avait exactement trente-cinq chances contre une pour que cette disposition ne se produisît pas. C’était le meilleur coup du jeu.

Djala observa froidement :

« Qu’est-ce que tu avais demandé ?

— C’est vrai, dit Chrysis désappointée. J’avais oublié de faire un vœu. Je pensais bien à quelque chose, mais je n’ai rien dit. Est-ce que cela compte tout de même ?

— Je ne crois pas ; il faut recommencer. »


Une seconde fois, Chrysis jeta les osselets.

« le coup de Midas, maintenant. Qu’est-ce que tu en penses ?

— On ne sait pas. Bon et mauvais. C’est un coup qui s’explique par le suivant. Recommence avec un seul os. »

Une troisième fois Chrysis interrogea le jeu ; mais dès que l’osselet fut retombé, elle bégaya :

« Le… le point de Chios ! »

Et elle éclata en sanglots.


Djala ne disait rien, inquiète elle-même. Chrysis pleurait sur le lit, les cheveux répandus autour de la tête. Enfin elle se retourna dans un mouvement de colère.

« Pourquoi m’as-tu fait recommencer ? Je suis sûre que le premier coup comptait.

— Si tu as fait vœu, oui. Si tu n’as pas fait vœu, non. Toi seule le sais, dit Djala.

— D’ailleurs, les osselets ne prouvent rien. C’est un jeu grec. Je n’y crois pas. Je vais essayer autre chose. »

Elle essuya ses larmes et traversa la chambre. Elle prit sur une tablette une boîte de jetons blancs, en compta vingt-deux, puis, avec la pointe d’une agrafe de perles, elle y grava l’une après l’autre les vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu. C’étaient les arcanes de la cabbale qu’elle avait appris en Galilée.

« Voilà en quoi j’ai confiance. Voilà ce qui ne trompe pas, dit-elle. Lève le pan de ta robe ; ce sera mon sac. »

Elle jeta les vingt-deux jetons dans la tunique de l’esclave, en répétant mentalement :

« Porterai-je le collier d’Aphrodite ? Porterai-je le collier d’Aphrodite ? »

Et elle tira le dixième arcane, ce qui nettement voulait dire :

« Oui. »