Aphrodite. Mœurs Antiques/Livre II/Chapitre VII

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Mercure de France (p. 155-165).


VII

LE CONTE DE LA LYRE ENCHANTÉ


Il marchait très rapidement, dans l’espoir de trouver Chrysis encore sur la route qui menait à la ville, craignant, s’il tardait davantage, de retomber sans courage et sans volonté.

La voie blanche de chaleur était si lumineuse que Démétrios fermait les yeux comme au soleil de midi. Il allait ainsi sans regarder devant lui, et faillit se heurter à quatre esclaves noirs qui marchaient en tête d’un nouveau cortège, lorsqu’une petite voix chanteuse dit doucement :

« Bien-aimé ! Que je suis contente ! »

Il leva la tête : c’était la reine Bérénice accoudée en sa litière.

Elle ordonna :

« Arrêtez, porteurs ! »
et tendit les bras à l’amant.

Démétrios fut fort ennuyé ; mais il ne pouvait se refuser et il monta d’un air maussade.


Alors la reine Bérénice, folle de joie, se traîna sur les mains jusqu’au fond, et roula parmi les coussins comme une chatte qui veut jouer.

Car cette litière était une chambre, et vingt-quatre esclaves la portaient. Douze femmes pouvaient s’y coucher aisément, au hasard d’un sourd tapis bleu, semé de coussins et d’étoffes ; et sa hauteur était telle qu’on n’en pouvait toucher le plafond, même du bout de son éventail. Elle était plus longue que large, fermée en avant et sur les deux côtés par trois rideaux jaunes très légers, qui s’éblouissaient de lumière. Le fond était de bois de cèdre, drapé d’un long voile de soie orangée. Tout en haut de cette paroi brillante, le vaste épervier d’or d’Égypte éployait sa raide envergure ; plus bas, ciselé d’ivoire et d’argent, le symbole antique d’Astarté s’ouvrait au-dessus d’une lampe allumée qui luttait avec le jour en d’insaisissables reflets. Au-dessous était couchée la reine Bérénice entre deux esclaves persanes qui agitaient autour d’elle deux panaches de plumes de paon.


Elle attira des yeux le jeune sculpteur à ses côtés et répéta :

« Bien-aimé, je suis contente. »

Elle lui mit la main sur la joue :

« Je te cherchais, bien-aimé. Où étais-tu ? Je ne t’ai pas vu depuis avant-hier. Si je ne t’avais pas rencontré, je serais morte de chagrin tout à l’heure. Toute seule dans cette grande litière, je m’ennuyais tant. En passant sur le pont des Hermès, j’ai jeté tous mes bijoux dans l’eau pour faire des ronds. Tu vois, je n’ai plus ni bagues ni colliers. J’ai l’air d’une petite pauvre à tes pieds. »


Elle se retourna contre lui et le baisa sur la bouche. Les deux porteuses d’éventails allèrent s’accroupir un peu plus loin, et quand la reine Bérénice se mit à parler tout bas, elles approchèrent leurs doigts de leurs oreilles pour faire semblant de ne pas entendre.

Mais Démétrios ne répondait pas, écoutait à peine, restait égaré. Il ne voyait de la jeune reine que le sourire rouge de sa bouche et le coussin noir de ses cheveux qu’elle coiffait toujours desserrés pour y coucher sa tête lasse.

Elle disait :

« Bien-aimé, j’ai pleuré dans la nuit. Mon lit était froid. Quand je m’éveillais, j’étendais mes bras nus des deux côtés de mon corps et je ne t’y sentais pas, et ma main ne trouvait nulle part ta main que j’embrasse aujourd’hui. Je t’attendais au matin, et depuis la pleine lune tu n’étais pas venu. J’ai envoyé des esclaves dans tous les quartiers de la ville et je les ai fait mourir moi-même quand ils sont revenus sans toi. Où étais-tu ? Tu étais au temple ? Tu n’étais pas dans les jardins, avec ces femmes étrangères ? Non, je vois à tes yeux que tu n’as pas aimé. Alors, que faisais-tu, toujours loin de moi ? Tu étais devant la statue ? Oui, j’en suis sûre, tu étais là. Tu l’aimes plus que moi maintenant. Elle est toute semblable à moi, elle a mes yeux, ma bouche, mes seins ; mais c’est elle que tu recherches. Moi, je suis une pauvre délaissée. Tu t’ennuies avec moi, je m’en aperçois bien. Tu penses à tes marbres et à tes vilaines statues comme si je n’étais pas plus belle qu’elles toutes, et vivante, du moins, amoureuse et bonne, prête à ce que tu veux accepter, résignée à ce que tu refuses. Mais tu ne veux rien. Tu n’as pas voulu être roi, tu n’as pas voulu être dieu, et adoré dans un temple à toi. Tu ne veux presque plus m’aimer. »


Elle ramena ses pieds sous elle et s’appuya sur la main.

« Je ferais tout pour te voir au palais, bien-aimé. Si tu ne m’y cherches plus, dis-moi qui t’attire, elle sera mon amie. Les… les femmes de ma cour… sont belles. J’en ai douze qui, depuis leur naissance, sont gardées dans mon gynécée et ignorent même qu’il y a des hommes… elles seront toutes tes maîtresses si tu viens me voir après elles. Et j’en ai d’autres avec moi qui ont eu plus d’amants que des courtisanes sacrées et sont expertes à aimer. Dis un mot, j’ai aussi mille esclaves étrangères : celles que tu voudras seront délivrées. Je les vêtirai comme moi-même, de soie jaune et d’or et d’argent.

« Mais non, tu es le plus beau et le plus froid des hommes. Tu n’aimes personne, tu te laisses aimer, tu te prêtes, par charité pour celles que tes yeux mettent en amour. Tu permets que je prenne mon plaisir de toi, mais comme une bête se laisse traire : en regardant autre part. Tu es plein de condescendance. Ah ! Dieux ! Ah ! Dieux ! Je finirai par me passer de toi, jeune fat que toute la ville adore et que nulle ne fait pleurer. Je n’ai pas que des femmes au palais, j’ai des Éthiopiens vigoureux qui ont des poitrines de bronze et des bras bossués par les muscles. J’oublierai vite dans leurs étreintes tes jambes de fille et ta jolie barbe. Le spectacle de leur passion sera sans doute nouveau pour moi et je me reposerai d’être amoureuse. Mais le jour où je serai certaine que ton regard absent ne m’inquiète plus et que je puis remplacer ta bouche, alors je t’enverrai du haut du pont des Hermès rejoindre mes colliers et mes bagues comme un bijou trop longtemps porté. Ah ! être reine ! »


Elle se redressa et sembla attendre. Mais Démétrios restait toujours impassible et ne bougeait pas plus que s’il n’entendait pas. Elle reprit avec colère :

« Tu n’as pas compris ? »

Il s’accouda nonchalamment et dit d’une voix très naturelle :

« Il m’est venu l’idée d’un conte.

« Autrefois, bien avant que la Thrace eût été conquise par les ancêtres de ton père, elle était habitée par des animaux sauvages et quelques hommes effrayés.

« Les animaux étaient fort beaux ; c’étaient des lions roux comme le soleil, des tigres rayés comme le soir, et des ours noirs comme la nuit.

« Les hommes étaient petits et camus, couverts de vieilles peaux dépoilues, armés de lances grossières et d’arcs sans beauté. Ils s’enfermaient dans les trous des montagnes derrière des blocs monstrueux qu’ils roulaient péniblement. Leur vie se passait à la chasse. Il y avait du sang dans les forêts.

« Le pays était si lugubre que les dieux l’avaient déserté. Quand, dans la blancheur du matin, Artémis quittait l’Olympe, son chemin n’était jamais celui qui l’aurait menée vers le nord. Les guerres qui se livraient là n’inquiétaient pas Arès. L’absence de flûtes et de cithares en détournait Apollon. La triple Hécate y brillait seule, comme un visage de méduse sur un paysage pétrifié.

« Or un homme y vint habiter, qui était d’une race plus heureuse et ne marchait pas vêtu de peaux comme les sauvages de la montagne.

« Il portait une longue robe blanche qui traînait un peu derrière lui. Par les molles clairières des bois, il aimait à errer la nuit dans la lumière de la lune, tenant à la main une petite carapace de tortue où étaient plantées deux cornes d’aurochs entre lesquelles trois cordes d’argent se tendaient.

« Quand ses doigts touchaient les cordes, une délicieuse musique y passait, beaucoup plus douce que le bruit des sources ou que les phrases du vent dans les arbres, ou que les mouvements des avoines. La première fois qu’il se mit à jouer, trois tigres couchés s’éveillèrent, si prodigieusement charmés qu’ils ne lui firent aucun mal mais s’approchèrent le plus qu’ils purent et se retirèrent quand il cessa. Le lendemain, il y en eut bien plus encore, et des loups, et des hyènes, des serpents droits sur leur queue.

« Si bien qu’après fort peu de temps les animaux venaient eux-mêmes le prier de jouer pour eux. Il lui arrivait souvent qu’un ours vînt seul auprès de lui et s’en allât content de trois accords merveilleux. En retour de ses complaisances, les fauves lui donnaient sa nourriture et le protégeaient contre les hommes.

« Mais il se lassa de cette fastidieuse vie. Il devint tellement sûr de son génie et du plaisir qu’il donnait aux bêtes qu’il ne chercha plus à bien jouer. Les fauves, pourvu que ce fût lui, se trouvaient toujours satisfaits. Bientôt il se refusa même à leur donner ce contentement, et cessa de jouer, par nonchalance. Toute la forêt fut triste, mais les morceaux de viande et les fruits savoureux ne manquèrent pas pour cela devant le seuil du musicien. On continua de le nourrir et on l’aima davantage. Le cœur des bêtes est ainsi fait.

« Or, un jour qu’appuyé dans sa porte ouverte il regardait le soleil descendre derrière les arbres immobiles, une lionne vint à passer près de là. Il fit un mouvement pour rentrer, comme s’il craignait des sollicitations fâcheuses. La lionne ne s’inquiéta pas de lui, et passa simplement.

« Alors il lui demanda, étonné : » pourquoi ne me pries-tu pas de jouer ? » Elle répondit qu’elle ne s’en souciait pas. Il lui dit : « Tu ne me connais point ? » Elle répondit : « Tu es Orphée. » Il reprit : « Et tu ne veux pas m’entendre ? » elle répéta : « Je ne veux pas. » — « Oh ! S’écria-t-il, oh ! Que je suis à plaindre. C’est justement pour toi que j’aurais voulu jouer. Tu es beaucoup plus belle que les autres et tu dois comprendre tellement mieux ! Pour que tu m’écoutes une heure seulement, je te donnerai tout ce que tu rêveras. » Elle répondit : « Je demande que tu voles les viandes fraîches qui appartiennent aux hommes de la plaine. Je demande que tu assassines le premier que tu rencontreras. Je demande que tu prennes les victimes qu’ils ont offertes à tes dieux, et que tu mettes tout à mes pieds. » Il la remercia de ne pas demander plus et fit ce qu’elle exigeait.

« Une heure durant il joua devant elle ; mais après il brisa sa lyre et vécut comme s’il était mort. »

La reine soupira :

« Je ne comprends jamais les allégories. Explique-moi, bien-aimé. Qu’est-ce que cela veut dire ? »

Il se leva.

« Je ne te dis pas cela pour que tu comprennes. Je t’ai conté une histoire pour te calmer un peu. Maintenant il est tard. Adieu, Bérénice. »

Elle se mit à pleurer.

« J’en étais bien sûre ! j’en étais bien sûre !»

Il la coucha comme un enfant sur son doux lit d’étoffes moelleuses, mit un baiser souriant sur ses yeux malheureux et descendit avec tranquillité de la grande litière en marche.