Aphrodite. Mœurs Antiques/Livre II/Chapitre VI

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Mercure de France (p. 143-154).


VI

LA ROSE DE CHRYSIS


C’était une procession blanche, et bleue, et jaune, et rose, et verte.

Trente courtisanes s’avançaient, portant des corbeilles de fleurs, des colombes de neige aux pieds rouges, des voiles du plus fragile azur, et des ornements précieux.

Un vieux prêtre, barbu et blanc, enveloppé jusqu’autour de la tête dans une raide étoffe écrue, marchait devant le jeune cortège et guidait vers l’autel de pierre la file des dévotes inclinées.

Elles chantaient, et leur chant traînait comme la mer, soupirait comme le vent du midi, haletait comme une bouche amoureuse. Les deux premières portaient des harpes qu’elles soutenaient au creux de leur main gauche et qui se courbaient en avant comme des faucilles de bois grêle.

*

L’une d’elles s’avança et dit :

« Tryphèra, ô Cypris aimée, t’offre ce voile bleu qu’elle a tissé elle-même, afin que tu continues à lui être bienveillante. » une autre :

*

« Mousarion dépose à tes pieds, ô déesse à la belle couronne, ces couronnes de giroflées et ce bouquet de narcisses penchés. Elle les a portés dans l’orgie et a invoqué ton nom dans l’ivresse de leurs parfums. O victorieuse, accueille ces dépouilles d’amour. »

*

Une autre encore :

« En offrande à toi, Cythérée d’or, Timo consacre ce bracelet en spirale. Puisses-tu enrouler la vengeance à la gorge de qui tu sais, comme ce serpent d’argent s’enroulait au haut de ses bras nus. »

*

Myrtocleia et Rhodis avancèrent, se tenant par la main.

« Voici deux colombes de Smyrne, aux ailes blanches comme des caresses, aux pieds rouges comme des baisers. O double déesse d’Amathonte, accepte-les de nos mains unies, s’il est vrai que le mol Adônis ne te suffit pas seul et qu’une étreinte encore plus douce retarde parfois ton sommeil. »

*

Une courtisane très jeune suivit :

« Aphrodite Peribasia, reçois ma virginité, avec cette tunique tachée de sang. Je suis Pannychis de Pharos ; depuis la nuit dernière je me suis vouée à toi.

*

Une autre :

« Dorothea te conjure, ô charitable Epistrophia, d’éloigner de son esprit le désir qu’y a jeté l’Erôs, ou d’enflammer enfin pour elle pour elle les yeux de celui qui se refuse. Elle t’offre cette branche de myrte parce que c’est l’arbre que tu préfères. »

*

Une autre :

« Sur ton autel, ô Paphia, Callistion dépose soixante drachmes d’argent, le superflu de quatre mines qu’elle a reçues de Cléoménès. Donne-lui un amant plus généreux encore, si l’offrande te semble belle. »

*

Il ne restait plus devant l’idole qu’une enfant toute rougissante qui s’était mise la dernière. Elle ne tenait à la main qu’une petite couronne de crocos, et le prêtre la méprisait pour une aussi mince offrande.

Elle dit :

« Je ne suis pas assez riche pour te donner des pièces d’argent, ô brillante olympienne. D’ailleurs, que pourrais-je te donner que tu ne possèdes pas encore ? Voici des fleurs jaunes et vertes, tressées en couronne pour tes pieds. Et maintenant… »

Elle défit les deux boucles de sa tunique et se mit nue, l’étoffe ayant glissé à terre.

«… Me voici tout entière à toi, déesse aimée. Je voudrais entrer dans tes jardins, mourir courtisane du temple. Je jure de ne désirer que l’amour, je jure de n’aimer qu’à aimer, et je renonce au monde, et je m’enferme en toi. »

*

Le prêtre alors la couvrit de parfums et entoura sa nudité du voile tissé par Tryphèra. Elles sortirent ensemble de la nef par la porte des jardins.

La procession semblait finie, et les autres courtisanes allaient retourner sur leurs pas, quand on vit entrer en retard une dernière femme sur le seuil.

Celle-ci n’avait rien à la main, et on put croire qu’elle aussi ne venait offrir que sa beauté. Ses cheveux semblaient deux flots d’or, deux profondes vagues pleines d’ombre qui engloutissaient les oreilles et se tordaient en sept tours sur la nuque. Le nez était délicat, avec des narines expressives qui palpitaient quelquefois, au-dessus d’une bouche épaisse et peinte, aux coins arrondis et mouvants.

La ligne souple du corps ondulait à chaque pas, et s’animait du roulis des hanches ou du balancement des seins libres sous qui la taille pliait.

Ses yeux étaient extraordinaires, bleus, mais foncés et brillants à la fois, changeants comme des pierres lunaires, à demi clos sous les cils couchés. Ils regardaient, ces yeux, comme les sirènes chantent…

le prêtre se tournait vers elle, attendant qu’elle parlât.

Elle dit :

*

« Chrysis, ô Chryseia, te supplie. Accueille les faibles dons qu’elle pose à tes pieds. écoute, exauce, aime et soulage celle qui vit selon ton exemple et pour le culte de ton nom. »

Elle tendit en avant ses mains dorées de bagues et se pencha, les jambes serrées.

Le chant vague recommença. Le murmure des harpes monta vers la statue avec la fumée rapide de l’encens que le prêtre brûlait dans une cassolette frémissante.

Elle se redressa lentement et présenta un miroir de bronze qui pendait à sa ceinture.

*

« A toi, dit-elle, Astarté de la nuit, qui mêles les mains et les lèvres, et dont le symbole est semblable à l’empreinte du pied des biches sur la terre pâle de Syrie, Chrysis consacre son miroir. Il a vu la cernure des paupières, l’éclat des yeux après l’amour, les cheveux collés sur les tempes par la sueur de tes luttes, ô combattante aux mains acharnées, qui mêles les corps et les bouches. »

*

Le prêtre posa le miroir aux pieds de la statue. Chrysis tira de son chignon d’or un long peigne de cuivre rouge, métal planétaire de la déesse.

*

« A toi, dit-elle, Anadyomène, qui naquis de la sanglante aurore et du sourire écumeux de la mer, à toi, nudité gouttelante de perles, qui nouais ta chevelure mouillée avec des rubans d’algues vertes, Chrysis consacre son peigne. Il a plongé dans ses cheveux bouleversés par tes mouvements, ô furieuse adonienne haletante, qui creuses la cambrure des reins et crispes les genoux raidis. »

*

Elle donna le peigne au vieillard et pencha la tête à droite pour ôter son collier d’émeraudes.

*

« A toi, dit-elle, ô Hétaïre, qui dissipes la rougeur des vierges honteuses et conseilles le rire impudique, à toi, pour qui nous mettons en vente l’amour ruisselant de nos entrailles, Chrysis consacre son collier. Il a été donné en salaire par un homme dont elle ignore le nom, et chaque émeraude est un baiser où tu as vécu un instant. »

*

Elle s’inclina une dernière fois plus longtemps, mit le collier dans les mains du prêtre et fit un pas pour s’en aller.

Le prêtre la retint.

« Que demandes-tu à la déesse pour ces précieuses offrandes ? »

Elle sourit en secouant la tête, et dit :

« Je ne demande rien. »

Puis elle passa le long de la procession, vola une rose dans une corbeille et la mit à sa bouche en sortant.

Une à une, toutes les femmes suivirent. La porte se referma sur le temple vide.

Démétrios restait seul, caché dans le piédestal de bronze.

De toute cette scène il n’avait perdu ni un geste ni une parole, et quand tout fut terminé, il resta longtemps sans bouger, à nouveau tourmenté, passionné, irrésolu.

Il s’était cru guéri de sa démence de la veille, et il n’avait pas pensé que rien, désormais, pût le jeter une seconde fois dans l’ombre ardente de cette inconnue.

Mais il avait compté sans elle.

Femmes ! ô femmes ! Si vous voulez être aimées, montrez-vous, revenez, soyez là ! L’émotion qu’il avait sentie à l’entrée de la courtisane était si totale et si lourde qu’il ne fallait plus songer à la combattre par un coup de volonté. Démétrios était lié comme un esclave barbare à un char de triomphe. S’échapper était illusion. Sans le savoir, et naturellement, elle avait mis la main sur lui.

Il l’avait vue venir de très loin, car elle portait la même étoffe jaune qu’à son passage sur la jetée.

Elle marchait à pas lents et souples en ondulant les hanches mollement. Elle était venue droit à lui, comme si elle l’avait deviné derrière la pierre.

Dès le premier instant, il comprit qu’il retombait à ses pieds. Quand elle tira de sa ceinture le miroir de bronze poli, elle s’y regarda quelque temps avant de le donner au prêtre, et l’éclat de ses yeux devint stupéfiant. Quand, pour prendre son peigne de cuivre, elle passa la main sur ses cheveux en levant un bras replié, selon le geste des Charites, toute la belle ligne de son corps se développa sous l’étoffe, et le soleil alluma dans l’aisselle une rosée de sueur brillante et menue. Enfin, quand, pour soulever et défaire son collier de lourdes émeraudes, elle écarta la soie plissée qui voilait sa double poitrine jusqu’au doux espace empli d’ombre où l’on ne peut glisser qu’un bouquet, Démétrios se sentit pris d’une telle frénésie d’y poser les lèvres et d’arracher toute la robe… mais Chrysis se mit à parler.

Elle parla, et chacun de ses mots était une souffrance pour lui. A plaisir elle semblait insister et s’étendre sur la prostitution de ce vase de beauté qu’elle était, blanc comme la statue elle-même, et plein d’or qui ruisselait en chevelure. Elle disait sa porte ouverte à l’oisiveté des passants, la contemplation de son corps abandonnée à des indignes, et le soin de mettre en feu ses joues à des enfants maladroits. Elle disait la fatigue vénale de ses yeux, ses lèvres louées à la nuit, ses cheveux confiés à des mains brutales, sa divinité labourée.

L’excès même des facilités qui entouraient son approche inclinait Démétrios vers elle, décidé du moins à en user pour lui seul et à fermer la porte derrière lui. Tant il est vrai qu’une femme n’est pleinement séduisante que si l’on a lieu d’en être jaloux.

Aussi lorsque, ayant donné à la déesse son collier vert en échange de celui qu’elle espérait, Chrysis s’en retourna vers la ville, — elle emportait une volonté humaine à sa bouche, comme la petite rose volée dont elle mordillait la queue.

Démétrios attendit qu’il fût laissé seul dans l’enceinte ; puis il sortit de sa retraite.


Il regarda la statue avec trouble, s’attendant à une lutte en lui. Mais, comme il était incapable de renouveler à si bref intervalle une émotion très violente, il redevint étonnamment calme et sans remords prématuré.

Insouciant, il monta doucement près de la statue, souleva sur la nuque inclinée le Collier des Vraies Perles de l’Anadyomène, et le glissa dans ses vêtements.