Aphrodite. Mœurs Antiques/Livre III/Chapitre V

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Mercure de France (p. 216-223).


V

LA CRUCIFIÉE


Toutes ensemble, elles répétèrent :

« C’est Aphrodisia qui l’a pris ! Chienne ! Chienne ! Pourriture ! Voleuse ! »

Leur haine pour la sœur préférée se doublait de leurs craintes personnelles.

Arêtias la frappa du pied dans la poitrine.

« Où est-il ? Reprit Bacchis. Où l’as-tu mis ?

— Elle l’a donné à son amant.

— Qui est-ce ?

— Un matelot opique.

— Où est son navire ?

— Il est reparti ce soir pour Rome. Tu ne le reverras plus, le miroir. Il faut la crucifier, la bête sanglante !

— Ah ! Dieux ! Dieux ! » pleura Bacchis.

Puis sa douleur se changea en une grande colère affolée.

Aphrodisia était revenue à elle, mais, paralysée par l’effroi et ne comprenant rien à ce qui se passait, elle restait sans voix et sans larmes.

Bacchis l’empoigna par les cheveux, la traîna sur le sol souillé, dans les fleurs et les flaques de vin, et cria :

« En croix ! En croix ! Cherchez les clous ! Cherchez le marteau !

— Oh ! Dit Séso à sa voisine. Je n’ai jamais vu cela. Suivons-les. »


Tous suivirent en se pressant. Et Chrysis suivit elle aussi, qui seule connaissait le coupable, et seule était cause de tout.

Bacchis alla directement dans la chambre des esclaves, salle carrée, meublée de trois matelas où elles dormaient deux à deux à partir de la fin des nuits. Au fond s’élevait, comme une menace toujours présente, une croix en forme de T, qui jusqu’alors n’avait pas servi.

Au milieu du murmure confus des jeunes femmes et des hommes, quatre esclaves haussèrent la martyre au niveau des branches de la croix.

Encore pas un son n’était sorti de sa bouche, mais quand elle sentit contre son dos nu le froid de la poutre rugueuse, ses longs yeux s’écarquillèrent, et il lui prit un gémissement saccadé qui ne cessa plus jusqu’à la fin.

Elles la mirent à cheval sur un piquet de bois qui était fiché au milieu du tronc et qui servait à supporter le corps pour éviter le déchirement des mains.

Puis on lui ouvrit les bras.

Chrysis regardait, et se taisait. Que pouvait-elle dire ? Elle n’aurait pu disculper l’esclave qu’en accusant Démétrios, qui était hors de toute poursuite, et se serait cruellement vengé, pensait-elle. D’ailleurs, une esclave était une richesse, et l’ancienne rancune de Chrysis se plaisait à constater que son ennemie allait ainsi détruire de ses propres mains une valeur de trois mille drachmes aussi complètement que si elle eût jeté les pièces d’argent dans l’eunoste. Et puis la vie d’un être servile valait-elle qu’on s’en occupât ?

Héliope tendit à Bacchis le premier clou avec le marteau, et le supplice commença.

L’ivresse, le dépit, la colère, toutes les passions à la fois, même cet instinct de cruauté qui séjourne au cœur de la femme, agitaient l’âme de Bacchis au moment où elle frappa, et elle poussa un cri presque aussi perçant que celui d’Aphrodisia quand, dans la paume ouverte, le clou se tordit.

Elle cloua la deuxième main. Elle cloua les pieds l’un sur l’autre. Puis, excitée par les sources de sang qui s’échappaient des trois blessures, elle s’écria :

« Ce n’est pas assez ! Tiens ! Voleuse ! Truie ! Fille à matelots ! »

Elle enlevait l’une après l’autre les longues épingles de ses cheveux et les plantait avec violence dans la chair des seins, du ventre et des cuisses. Quand elle n’eut plus d’armes dans les mains, elle souffleta la malheureuse et lui cracha sur la peau.

Quelque temps elle considéra l’œuvre de sa vengeance accomplie, puis elle rentra dans la grande salle avec tous les invités.

Phrasilas et Timon, seuls, ne la suivirent pas.

Après un instant de recueillement, Phrasilas toussa quelque peu, mit sa main droite dans sa main gauche, leva la tête, haussa les sourcils et s’approcha de la crucifiée que secouait sans interruption un tremblement épouvantable.

« Bien que je sois, lui dit-il, en maintes circonstances, opposé aux théories qui veulent se dire absolues, je ne saurais méconnaître que tu gagnerais, dans la conjoncture où tu te trouves surprise, à être familiarisée d’une façon plus sérieuse avec les maximes stoïciennes. Zénon, qui ne semble pas avoir eu en toutes choses un esprit exempt d’erreur, nous a laissé quelques sophismes sans grande portée générale, mais dont tu pourrais tirer profit dans le dessein particulier de calmer tes derniers moments. La douleur, disait-il, est un mot vide de sens, puisque notre volonté surpasse les imperfections de notre corps périssable. Il est vrai que Zénon mourut à quatre-vingt-dix-huit ans, sans avoir eu, disent les biographes, aucune maladie même légère ; mais ce n’est pas une objection dont on puisse arguer contre lui, car du fait qu’il sut garder une santé inaltérable, nous ne pouvons conclure logiquement qu’il eût manqué de caractère s’il se fût trouvé malade. D’ailleurs ce serait un abus que d’astreindre les philosophes à pratiquer personnellement les règles de vie qu’ils proposent, et à cultiver sans répit les vertus qu’ils jugent supérieures. Bref, et pour ne pas développer outre mesure un discours qui risquerait de durer plus que toi-même, efforce-toi d’élever ton âme, autant qu’il est en elle, ma chère, au-dessus de tes souffrances physiques. Quelque tristes, quelque cruelles que tu les puisses ressentir, je te prie d’être persuadée que j’y prends une part véritable. Elles touchent à leur fin ; prends patience, oublie. Entre les diverses doctrines qui nous attribuent l’immortalité, voici l’heure où tu peux choisir celle qui endormira le mieux ton regret de disparaître. Si elles disent vrai, tu auras éclairé même les affres du passage. Si elles mentent, que t’importe ? Tu ne sauras jamais que tu t’es trompée. »

Ayant parlé ainsi, Phrasilas rajusta le pli de son vêtement sur l’épaule et s’esquiva, d’un pas troublé.

Timon resta seul dans la chambre avec l’agonisante en croix.

Le souvenir d’une nuit passée sur les seins de cette malheureuse ne quittait plus sa mémoire, mêlé à l’idée atroce de la pourriture imminente où allait fondre ce beau corps qui avait brûlé dans ses bras.

Il pressait la main sur ses yeux pour ne pas voir la suppliciée, mais sans relâche il entendait le tremblement du corps sur la croix.

A la fin il regarda. De grands réseaux de filets sanglants s’entre-croisaient sur la peau depuis les épingles de la poitrine jusqu’aux orteils recroquevillés. La tête tournait perpétuellement. Toute la chevelure pendait du côté gauche, mouillée de sang, de sueur et de parfum.

« Aphrodisia ! M’entends-tu ? Me reconnais-tu ? C’est moi, Timon ; Timon. » un regard presque aveugle déjà l’atteignit pour un instant. Mais la tête tournait toujours. Le corps ne cessait pas de trembler.

Doucement, comme s’il craignait que le bruit de ses pas lui fît mal, le jeune homme s’avança jusqu’au pied de la croix. Il tendit les bras en avant, il prit avec précaution la tête sans force et tournoyante entre ses deux mains fraternelles, écarta pieusement le long des joues les cheveux collés par les larmes et posa sur les lèvres chaudes un baiser d’une tendresse infinie.

Aphrodisia ferma les yeux. Reconnut-elle celui qui venait enchanter son horrible fin par ce mouvement de pitié aimante ? Un sourire inexprimable allongea ses paupières bleues, et dans un soupir elle rendit l’esprit.