Aphrodite. Mœurs Antiques/Livre III/Chapitre VI

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Mercure de France (p. 224-230).


VI

ENTHOUSIASME


Ainsi, la chose était faite. Chrysis en avait la preuve.

Si Démétrios s’était résolu à commettre le premier crime, les deux autres avaient dû suivre sans délai. Un homme de son rang devait considérer le meurtre et même le sacrilège comme moins déshonorants que le vol.

Il avait obéi, donc il était captif. Cet homme libre, impassible, froid, subissait lui aussi l’esclavage, et sa maîtresse, sa dominatrice, c’était elle, Chrysis, Sarah du pays de Génézareth.

Ah ! Songer à cela, le répéter, le dire tout haut, être seule ! Chrysis se précipita hors de la maison retentissante et courut vivement, droit devant elle, désaltérée en plein visage par la brise enfin rafraîchie du matin.

Elle suivit jusqu’à l’Agora la rue qui menait à la mer et au bout de laquelle se pressaient comme des épis gigantesques les mâtures de huit cents vaisseaux. Puis elle tourna à droite, devant l’immense avenue du Drôme où se trouvait la demeure de Démétrios. Un frisson d’orgueil l’enveloppa quand elle passa devant les fenêtres de son futur amant ; mais elle n’eut pas la maladresse de chercher à le voir la première. Elle parcourut la longue voie jusqu’à la porte de Canope et se jeta sur la terre entre deux aloès.


Il avait fait cela. Il avait fait tout pour elle, plus qu’aucun amant n’avait fait pour aucune femme, sans doute. Elle ne se lassait pas de le redire et d’affirmer son triomphe. Démétrios, le bien-aimé, le rêve impossible et inespéré de tant de cœurs féminins, s’était exposé pour elle à tous les périls, à toutes les hontes, à tous les remords, volontiers. Même il avait renié l’idéal de sa pensée, il avait dépouillé son œuvre du collier miraculeux, et ce jour-là, dont l’aube se levait, verrait l’amant de la déesse aux pieds de sa nouvelle idole.

« Prends-moi ! prends-moi ! » s’écria-t-elle. Elle l’adorait maintenant. Elle l’appelait, elle le souhaitait. Les trois crimes, dans son esprit, se métamorphosaient en actions héroïques, pour lesquelles jamais, en retour, elle n’aurait assez de tendresses, assez de passion à donner. De quelle incomparable flamme brûlerait donc cet amour unique de deux êtres également jeunes, également beaux, également aimés l’un par l’autre et réunis pour toujours après tant d’obstacles franchis !


Tous les deux ils s’en iraient, ils quitteraient la ville de la Reine, ils feraient voile pour des pays mystérieux, pour Amathonte, pour Épidaure, ou même pour cette Rome inconnue qui était la seconde ville du monde après l’immense Alexandrie, et qui entreprenait de conquérir la terre. Que ne feraient-ils pas, où qu’ils fussent ! Quelle joie leur serait étrangère, quelle félicité humaine n’envierait pas la leur et ne pâlirait point devant leur passage enchanté !

Chrysis se releva dans un éblouissement Elle étira les bras, serra les épaules, tendit son buste en avant. Une sensation de langueur et de joie grandissante gonflait sa poitrine durcie. Elle se remit en marche pour rentrer.

En ouvrant la porte de sa chambre, elle eut un mouvement de surprise à voir que rien, depuis la veille, n’avait changé sous son toit. Les menus objets de sa toilette, de sa table, de ses étagères lui parurent insuffisants pour entourer sa nouvelle vie. Elle en cassa quelques-uns qui lui rappelaient trop directement d’anciens amants inutiles et qu’elle prit en haine subite. Si elle épargna les autres, ce ne fut pas qu’elle y tînt davantage, mais elle appréhendait de dégarnir sa chambre au cas où Démétrios eût formé le projet d’y passer la nuit.

Elle se déshabilla lentement. Les vestiges de l’orgie tombaient de sa tunique, miettes de gâteaux, cheveux, feuilles de roses.

Elle assouplit avec la main sa taille desserrée de la ceinture et plongea les doigts dans ses cheveux pour en alléger l’épaisseur. Mais avant de se mettre au lit, il lui prit une envie de se reposer un instant sur les tapis de la terrasse, où la fraîcheur de l’air était si délicieuse.

Elle monta.

Le soleil était levé depuis quelques instants à peine. Il reposait sur l’horizon comme une vaste orange élargie.

Un grand palmier au tronc courbe laissait retomber par-dessus la bordure son massif de feuilles vertes. Chrysis y réfugia sa nudité chatouilleuse et frissonna, les seins dans les mains.

Ses yeux erraient sur la ville qui blanchissait peu à peu. Les vapeurs violettes de l’aube s’élevaient des rues silencieuses et s’évanouissaient dans l’air lucide.

Tout à coup, une idée jaillit dans son esprit, s’accrut, s’imposa, la rendit folle : Démétrios, lui qui avait tant fait déjà, pourquoi ne tuerait-il pas la reine, lui qui pouvait être le roi ?

Et alors…

Et alors, cet océan monumental de maisons, de palais, de temples, de portiques, de colonnades, qui flottait devant ses yeux depuis la Nécropole de l’Ouest jusqu’aux jardins de la déesse : Brouchion, la ville hellénique, éclatante et régulière ; Rhacotis, la ville égyptienne devant laquelle se dressait comme une montagne acropolite le Paneion couvert de clarté ; le Grand-Temple de Sérapis, dont la façade était cornue de deux longs obélisques roses ; le Grand-Temple de l’Aphrodite environné par les murmures de trois cent mille palmiers et des flots innombrables ; le Temple de Perséphone et le Temple d’Arsinoé, les deux sanctuaires de Poseidon, les trois tours d’Isis Pharis, les sept colonnes d’Isis Lochias, et le Théâtre et l’Hippodrome et le Stade où avait couru Psittacos contre Nicosthène, et le tombeau de Stratonice et le tombeau du dieu Alexandre, — Alexandrie ! Alexandrie ! La mer, les hommes, le colossal phare de marbre dont le miroir sauvait les hommes de la mer ; Alexandrie ; la ville de Bérénice et des onze rois Ptolémées, le Physcon, le Philométor, l’Épiphane, le Philadelphe ; Alexandrie, l’aboutissement de tous les rêves, la couronne de toutes les gloires conquises depuis trois mille ans dans Memphis, Thèbes, Athènes, Corinthe, par le ciseau, par le roseau, par le compas et par l’épée ! — plus loin encore le Delta fendu par les sept langues du Nil, Saïs, Boubaste, Héliopolis ; puis, en remontant vers le sud, le ruban de terre féconde, l’Heptanome où s’échelonnaient le long des berges du fleuve douze cents temples à tous les dieux ; et, plus loin, la Thébaïde, Diospolis, l’île Éléphantine, les cataractes infranchissables, l’île d’Argo… Meroë… l’inconnu ; et même, s’il était permis de croire aux traditions des Égyptiens, le pays des lacs fabuleux d’où s’échappe le Nil antique, si vastes qu’on perd l’horizon en traversant leurs flots de pourpre, et si élevés sur les montagnes que les étoiles rapprochées s’y reflètent comme des fruits d’or, — tout cela, tout, serait le royaume, le domaine, la propriété de la courtisane Chrysis.

Elle éleva les bras en suffoquant, comme si elle pensait pouvoir toucher le ciel.


Et dans ce mouvement elle vit passer, avec lenteur, à sa gauche, un vaste oiseau aux ailes noires, qui s’en allait vers la haute mer.