Aphrodite. Mœurs Antiques/Livre V/Chapitre IV

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Mercure de France (p. 311-318).


IV

LA PITIÉ


« Geôlier, ouvre-nous ! Geôlier, ouvre-nous ! »

Rhodis et Myrtocleia frappaient à la porte fermée.

La porte s’entr’ouvrit.

« Qu’est-ce que vous voulez ?

— Voir notre amie, dit Myrto. Voir Chrysis, la pauvre Chrysis qui est morte ce matin.

— Ce n’est pas permis, allez-vous-en !

— Oh ! Laisse-nous, laisse-nous entrer. On ne le saura pas. Nous ne le dirons pas. C’était notre amie, laisse-nous la revoir. Nous sortirons vite. Nous ne ferons pas de bruit.

— Et si je suis pris, mes petites filles ? Si je suis puni à cause de vous ? Ce n’est pas vous qui paierez l’amende.

— Tu ne seras pas pris. Tu es seul ici. Il n’y a pas d’autre condamnés. Tu as renvoyé les soldats. Nous savons tout cela. Laisse-nous entrer.

— Enfin ! Ne restez pas longtemps. Voici la clef. C’est la troisième porte. Prévenez-moi quand vous partirez. Il est tard et je voudrais me coucher. »

Le bon vieux leur remit une clef de fer battu qui pendait à sa ceinture, et les deux petites vierges coururent aussitôt, sur leurs sandales silencieuses, à travers les couloirs obscurs.

Puis le geôlier rentra dans sa loge et ne poussa pas plus avant une surveillance inutile. La peine de l’emprisonnement n’était pas appliquée dans l’égypte grecque, et la petite maison blanche que le doux vieillard avait mission de garder ne servait qu’à loger les condamnés à mort. Dans l’intervalle des exécutions, elle restait presque abandonnée.

Au moment où la grande clef pénétra dans la serrure, Rhodis arrêta la main de son amie :

« Je ne sais pas si j’oserai la voir, dit-elle. Je l’aimais bien, Myrto… J’ai peur… Entre la première, veux-tu ? »

Myrtocleia poussa la porte mais dès qu’elle eut jeté les yeux dans la chambre, elle cria :

« N’entre pas, Rhodis ! Attends-moi ici.

— Oh ! Qu’y a-t-il ? Tu as peur aussi… Qu’y a-t-il sur le lit ? Est-ce qu’elle n’est pas morte ?

— Si. Attends-moi… Je te dirai… Reste dans le couloir et ne regarde pas. »


Le corps était demeuré dans l’attitude délirante que Démétrios avait composé pour en faire la statue de la vie immortelle. Mais les transports de l’extrême joie touchent aux convulsions de l’extrême douleur, et Myrtocleia se demandait quelles souffrances atroces, quel martyre, quels déchirements d’agonie avaient ainsi bouleversé le cadavre.

Sur la pointe des pieds, elle s’approcha du lit.

Le filet de sang continuait à couler de la narine diaphane. La peau du corps était parfaitement blanche ; les bouts pâles des seins étaient rentrés comme des nombrils délicats ; pas un reflet rose n’avivait l’éphémère statue couchée, mais quelques taches couleur d’émeraude qui teintaient doucement le ventre lisse signifiaient que des millions de vie nouvelle germaient de la chair à peine refroidie et demandaient à succéder.

Myrtocleia prit le bras mort et l’abaissa le long des hanches. Elle voulut aussi allonger la jambe gauche ; mais le genou était presque bloqué et elle ne réussit pas à l’étendre complètement.

« Rhodis, dit-elle d’une voix trouble. Viens. Tu peux entrer, maintenant. »


L’enfant tremblante pénétra dans la chambre. Ses traits se tirèrent ; ses yeux s’ouvrirent…

dès qu’elles se sentirent deux, elles éclatèrent en sanglots, dans les bras l’une et l’autre, indéfiniment.

« La pauvre Chrysis ! la pauvre Chrysis » répétait l’enfant.

Elles s’embrassaient sur la joue avec une tendresse désespérée où il n’y avait plus rien de sensuel, et le goût des larmes mettait sur leurs lèvres toute l’amertume de leurs petites âmes transies.

Elles pleuraient, elles pleuraient, elles se regardaient avec douleur, et parfois elles parlaient toutes les deux ensemble, d’une voix enrouée, déchirante, où les mots s’achevaient en sanglots.

« Nous l’aimions tant ! Ce n’était pas une amie pour nous, pas une amie, c’était comme une mère très jeune, une petite mère entre nous deux… »

Rhodis répéta :

« Comme une petite mère… » et Myrto, l’entraînant près de la morte, dit à voix basse :

« Embrasse-la. »

Elles se penchèrent toutes les deux, et posèrent les mains sur le lit, et avec de nouveaux sanglots, touchèrent de leurs lèvres le front glacé.


Et Myrto prit la tête entre ses deux mains qui s’enfonçaient dans la chevelure, et elle lui parla ainsi :

*

« Chrysis, ma Chrysis, toi qui étais la plus belle et la plus adorée des femmes, toi si semblable à la déesse que le peuple t’a prise pour elle, où es-tu maintenant, qu’a-t-on fait de toi ? Tu vivais pour donner la joie bienfaisante. Il n’y a jamais eu de fruit plus doux que ta bouche, ni de lumière plus claire que tes yeux ; ta peau était une robe glorieuse que tu ne voulais pas voiler ; la volupté y flottait comme une odeur perpétuelle ; et quand tu dénouais ta chevelure, tous les désirs s’en échappaient, et quand tu refermais tes bras nus, on priait les dieux pour mourir. »

*

Accroupie sur le sol, Rhodis sanglotait.

*

« Chrysis, ma Chrysis, poursuivit Myrtocleia, hier encore tu étais vivante, et jeune, espérant de longs jours, et maintenant voici que tu es morte, et rien au monde ne peut plus faire que tu nous dises une parole. Tu as fermé les yeux, nous n’étions pas là. Tu as souffert, et tu n’as pas su que nous pleurions pour toi derrière les murailles, tu as cherché du regard quelqu’un en mourant, et tes yeux n’ont pas rencontré nos yeux chargés de deuil et de pitié. »

*

La joueuse de flûte pleurait toujours. La chanteuse la prit par la main.

*

« Chrysis, ma Chrysis, tu nous avais dit qu’un jour, grâce à toi, nous nous marierions. Notre union se fait dans les larmes, et ce sont de tristes fiançailles que celles de Rhodis et de Myrtocleia. Mais la douleur plus que l’amour réunit deux mains serrées. Celles-là ne se quitteront jamais, qui ont une fois pleuré ensemble. Nous allons porter en terre ton corps chéri, Chrysidion, et nous couperons toutes les deux nos chevelures sur la tombe. »

*

Dans une couverture du lit, elle enveloppa le beau cadavre ; puis elle dit à Rhodis :

« Aide-moi. » elles la soulevèrent doucement ; mais le fardeau était lourd pour les petites musiciennes, et elles le posèrent sur le sol une première fois.

« Otons nos sandales, dit Myrto. Marchons pieds nus dans les couloirs. Le geôlier a dû s’endormir… Si nous ne le réveillons pas, nous passerons, mais s’il nous voit faire il nous empêchera… Pour demain, cela n’importe pas : quand il verra le lit vide, il dira aux soldats de la reine qu’il a jeté le corps dans la basse-fosse, comme la loi le veut. Ne craignons rien, Rhodé… Mets tes sandales comme moi dans ta ceinture. Et viens. Prends le corps sous les genoux. Laisse passer les pieds en arrière. Marche sans bruit, lentement, lentement… »