Aphrodite. Mœurs Antiques/Livre V/Chapitre V

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Mercure de France (p. 319-327).


V

LA PIÉTÉ


Après le tournant de la deuxième rue, elles posèrent le corps une seconde fois pour remettre leurs sandales. Les pieds de Rhodis, trop délicats pour marcher nus, s’étaient écorchés et saignaient.

La nuit était pleine de clarté. La ville était pleine de silence. Les ombres couleur de fer se découpaient carrément au milieu des rues, selon le profil des maisons.

Les petites vierges reprirent leur fardeau.

« Où allons-nous, dit l’enfant, où allons-nous la mettre en terre ?

— Dans le cimetière d’Hermanubis. Il est toujours désert. Elle sera là en paix.

— Pauvre Chrysis ! aurais-je pensé que le jour de sa fin je porterais son corps sans torches et sans char funèbre, secrètement, comme une chose volée. »

Puis toutes deux se mirent à parler avec volubilité comme si elles avaient peur du silence, côte à côte avec le cadavre. La dernière journée de la vie de Chrysis les comblait d’étonnement. D’où tenait-elle le miroir, le peigne et le collier ? Elle n’avait pu prendre elle-même les perles de la déesse : le temple était trop bien gardé pour qu’une courtisane pût y pénétrer. Alors quelqu’un avait agi pour elle ? Mais qui ? On ne lui connaissait pas d’amant parmi les stolistes commis à l’entretien de la statue divine. Et puis, si quelqu’un avait agi à sa place, pourquoi ne l’avait-elle pas dénoncé ? Et de toutes façons, pourquoi ces trois crimes ? à quoi lui avaient-ils servi, sinon à la livrer au supplice ? Une femme ne fait pas de ces folies sans but, à moins qu’elle ne soit amoureuse. Chrysis l’était donc ? Et de qui ?

« Nous ne saurons jamais, conclut la joueuse de flûte. Elle a emporté son secret avec elle, et si même elle a un complice, ce n’est pas lui qui nous renseignera. »

Ici Rhodis, qui chancelait déjà depuis quelques instants, soupira :

« Je ne peux plus, Myrto, je ne peux plus porter. Je tomberais sur les genoux. Je suis brisée de fatigue et de chagrin. »

Myrtocleia la prit par le cou :

« Essaye encore, mon chéri. Il faut la porter. Il s’agit de sa vie souterraine. Si elle n’a pas de sépulture et pas d’obole dans la main, elle restera éternellement errante au bord du fleuve des enfers, et quand, à notre tour, Rhodis, nous descendrons chez les morts, elle nous reprochera notre impiété, et nous ne saurons que lui répondre. »

Mais l’enfant, dans une faiblesse, fondit en larmes sur son bras.

« Vite, vite, reprit Myrtocleia, voici qu’on vient du bout de la rue. Mets-toi devant le corps avec moi. Cachons-le derrière nos tuniques. Si on le voit, tout sera perdu… »

Elle s’interrompit.

« C’est Timon. Je le reconnais. Timon avec quatre femmes… Ah ! Dieux ! Que va-t-il arriver ! Lui qui rit de tout, il nous plaisantera… Mais non, reste ici, Rhodis, je vais lui parler. »

Et, prise d’une idée soudaine, elle courut dans la rue au-devant du petit groupe.


« Timon, dit-elle (et sa voix était pleine de prière), Timon, arrête-toi. Je te supplie de m’entendre. J’ai des paroles graves dans la bouche. Il faut que je les dise à toi seul.

— Ma pauvre petite, dit le jeune homme, comme tu es émue ! Est-ce que tu as perdu le nœud de ton épaule, ou bien est-ce que ta poupée s’est cassé le nez en tombant ? Ce serait un événement tout à fait irréparable. »

La jeune fille lui jeta un regard douloureux ; mais déjà les quatre femmes, Philotis, Séso de Cnide, Callistion et Tryphèra, s’impatientaient autour d’elle.

« Allons, petite sotte ! dit Tryphèra, si tu as épuisé les tétons de ta nourrice, nous n’y pouvons rien, nous n’avons pas de lait. Il fait presque jour, tu devrais être couchée ; depuis quand les enfants flânent-ils sous la lune ?

— Sa nourrice ? Dit Philotis. C’est Timon qu’elle veut nous prendre.

— Le fouet ! elle mérite le fouet ! »

Et Callistion, un bras sous la taille de Myrto, la souleva de terre en levant sa petite tunique bleue. Mais Séso s’interposa :

« Vous êtes folles, s’écria-t-elle. Myrto n’a jamais connu d’homme. Si elle appelle Timon, ce n’est pas pour coucher. Laissez-la tranquille et qu’on en finisse !

— Voyons, dit Timon, que me veux-tu ? Viens par ici. Parle-moi à l’oreille. Est-ce que c’est vraiment grave ?

— Le corps de Chrysis est là, dans la rue, dit la jeune fille encore tremblante. Nous le portons au cimetière, ma petite amie et moi, mais il est lourd, et nous te demandons si tu veux nous aider… Ce ne sera pas long… Aussitôt après, tu pourras retrouver tes femmes…

Timon eut un regard excellent :

— Pauvres filles ! Et moi qui riais ! Vous êtes meilleures que nous… Certainement je vous aiderai. Va rejoindre ton amie et attends-moi, je viens. »

Se retournant vers les quatre femmes :

« Allez chez moi, dit-il, par la rue des Potiers. J’y serai dans peu de temps. Ne me suivez pas. »


Rhodis était toujours assise devant la tête du cadavre. Quand elle vit arriver Timon, elle supplia :

« Ne le dis pas ! Nous l’avons volée pour sauver son ombre. Garde notre secret, nous t’aimerons bien, Timon.

— Soyez rassurées », dit le jeune homme.

Il prit le corps sous les épaules et Myrto le prit sous les genoux, et ils marchèrent en silence, et Rhodis suivait, d’un petit pas chancelant.

Timon ne parlait point. Pour la seconde fois en deux jours, la passion humaine venait de lui enlever une des passagères de son lit, et il se demandait quelle extravagance emportait ainsi les esprits hors de la route enchantée qui mène au bonheur sans ombre.

« Ataraxie ! pensait-il, indifférence, quiétude, ô sérénité voluptueuse ! Qui des hommes vous appréciera ? On s’agite, on lutte, on espère, quand une seule chose est précieuse : savoir tirer de l’instant qui passe toutes les joies qu’il peut donner, et ne quitter son lit que le moins possible. »

Ils arrivèrent à la porte de la nécropole ruinée.

« Où la mettrons-nous ? Dit Myrto.

— Près du dieu.

— Où est la statue ? Je ne suis jamais entrée ici. J’avais peur des tombes et des stèles. Je ne connais pas l’Hermanubis.

— Il doit être au centre du petit jardin. Cherchons-le.

J’y suis venu autrefois quand j’étais enfant, en poursuivant une gazelle perdue. Prenons par l’allée des sycomores blancs. Nous ne pouvons manquer de le découvrir. »

Ils y parvinrent en effet.


Le petit jour mêlait à la lune ses violettes légères sur les marbres. Une vague et lointaine harmonie flottait dans les branches des cyprès. Le bruissement régulier des palmes, si semblable aux gouttes de la pluie tombante, versait une illusion de fraîcheur.

Timon ouvrit avec effort une pierre rose enfoncée dans la terre. La sépulture était creusée sous les mains du dieu funéraire, qui faisaient le geste de l’embaumeur. Elle avait dû contenir un cadavre, jadis, mais on ne trouva dans la fosse qu’une poussière brunâtre en monceau.

Le jeune homme y descendit jusqu’à la ceinture et tendit les bras en avant :

« Donne-la moi, dit-il à Myrto. Je vais la coucher tout au fond et nous refermerons la tombe…

Mais Rhodis se jeta sur le corps :

« Non ! Ne l’enterrez pas si vite ! Je veux la revoir ! Une dernière fois ! Une dernière fois ! Chrysis, ma pauvre Chrysis ! Ah ! L’horreur… qu’est-elle devenue !… »

Myrtocleia venait d’écarter la couverture roulée autour de la morte, et le visage était apparu si rapidement altéré que les deux jeunes filles reculèrent. Les joues s’étaient faites carrées, les paupières et les lèvres se gonflaient comme six bourrelets blancs. Déjà il ne restait rien de cette beauté plus qu’humaine. Elles refermèrent le suaire épais ; mais Myrto glissa la main sous l’étoffe pour placer dans les doigts de Chrysis l’obole destinée à Charon.

Alors, toutes les deux, secouées par des sanglots interminables, elles remirent aux bras de Timon le corps inerte qui pliait.

Et quand Chrysis fut couchée au fond de la tombe sablonneuse, Timon rouvrit le linceul. Il assura l’obole d’argent dans les phalanges relâchées, il soutint la tête avec une pierre plate ; sur le corps il répandit depuis le front jusqu’aux genoux la longue chevelure d’ombre et d’or.

Puis il sortit de la fosse, et les musiciennes à genoux devant l’ouverture béante se coupèrent l’une l’autre leurs jeunes cheveux pour les nouer en une seule gerbe qu’elles ensevelirent avec la morte.


ΤΟΙΟΝΔΕ ΠΕΡΑΣ ΕΣΧΕ ΤΟ ΣΥΝΤΑΓΜΔ
ΤΩΝ ΠΕΡΙ ΧΡΥΣΔΑ ΚΑΙ ΔΗΜΗΤΡΙΟΝ


Juillet 1892 - décembre 1895