Apokolokyntose (trad. Baillard)

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Traduction par Joseph Baillard .
Apokolokyntose (Œuvres complètes)Hachette1 (pp. 265-279).
APOTHÉOSE BURLESQUE DU CÉSAR CLAUDE,
VULGAIREMENT DITE
APOKOLOKYNTOSE(a).

I. Que s’est-il passé dans le ciel, le troisième jour avant les Ides d’octobre, sous les consuls Asinius Marcellus et Acilius Aviola, en l’année d’avénement, à l’aurore du plus fortuné des siècles ? Voilà ce que je veux transmettre à la mémoire des hommes. Je ne sacrifierai ni à la haine ni à la reconnaissance. Je dirai la pure vérité : si on me demande d’où je la tiens, je puis d’abord, si je veux, ne pas répondre. Qui m’y forcerait ? Ne sais-je pas que je suis libre à dater du jour où trépassa celui qui avait justifié le proverbe : Il faut naître ou monarque ou fou(b) ? S’il me plaît de répondre, je dirai ce qui me vient sur les lèvres. A-t-on jamais exigé d’un historien des cautions sous serment ? Toutefois, s’il est nécessaire de produire mon garant, demandez à l’homme qui a vu Drusilla en route pour l’Olympe(c) : le même vous dira qu’il a vu Claude y monter aussi d’un pas fort inégal(d). Bon gré, mal gré, mon témoin doit voir tout ce qui se fait là-haut. Il est inspecteur de la voie Appia, par où vous savez que le divin Auguste et Tibère César sont allés chez les dieux. Questionnez-le, seul à seul il vous contera la chose ; devant plusieurs jamais il n’en sonnera mot. Car depuis qu’en plein sénat il a juré avoir vu Drusilla faire son ascension, et que pour prix d’une si bonne nouvelle, nul n’a voulu le croire, lui témoin oculaire, il a solennellement protesté qu’il ne révélerait plus rien, eût-il vu même en plein forum un homme assassiné. C’est de lui que j’ai su tous les faits, certains, clairs comme le jour : je vous les livre, et sur ce, lui souhaite santé et prospérité.

II
Un cercle plus étroit, Phébus, bornait ton cours ;
Triomphante, Cynthie empiétait sur les jours ;
De pavots plus puissants la nuit venait armée.
L’automne aux doux trésors et le dieu des coteaux
Voyaient froisser déjà leur couronne entamée ;
Et sur les ceps tardifs la grappe clairsemée,
Ridée au vent d’hiver, tombait sous les ciseaux.
 

On me comprendra mieux, je crois, si je dis qu’on était en octobre, au troisième jour des Ides d’octobre 1. L’heure, je ne puis bien la préciser 2. On aurait moins de peine à mettre d’accord les philosophes que les horloges : toutefois, c’était entre six et sept. « Malappris que tu es ! Quand les poëtes s’étendent si complaisamment sur leur thème, que non contents de décrire le lever, le coucher du soleil, ils ne peuvent même laisser en paix son midi 3, toi tu laisseras passer une heure si heureuse pour le vers ? »

Phébus avait franchi la moitié de son tour.
Déjà voisin du soir, dans les célestes plaines
Sur ses coursiers lassés il agitait les rênes,
Et d’obliques rayons dorait encor le jour.

III. Et Claude faisait effort pour rendre son âme qui ne trouvait pas d’issue. Mercure, que cette nature originale avait toujours charmé, tire à part une des trois Parques et lui dit : « Pourquoi, femme impitoyable, permets-tu que ce malheureux soit ainsi torturé ? Il ne fallait pas le faire souffrir si longtemps : voilà soixante-quatre ans que son souffle et lui sont en lutte. Pourquoi lui en veux-tu, à lui et à l’Empire ? Souffre que les astrologues disent une fois la vérité, eux qui, depuis qu’on l’a fait prince, l’enterrent chaque année, chaque mois. Au reste, rien d’étonnant qu’ils se trompent : nul n’a su l’heure de sa naissance ; on n’a même pas cru qu’il eût jamais achevé de naître(a). Allons, fais ton office :

Qu’il meure ; et qu’un plus digne enfin règne à sa place(b).

— À dire vrai, répond Clotho, je voulais lui laisser quelques jours de plus, pour qu’il fît citoyens romains le peu de gens qui ne le sont pas encore. Car il s’était mis en tête de voir tout ce qui est Grec, Gaulois, Espagnol, Breton, endosser la toge. Mais, comme il est bon de laisser quelques étrangers pour la graine, et que tu le veux ainsi, qu’ainsi soit. » Elle ouvre alors une petite boîte dont elle tire trois fuseaux : celui d’Augurinus(c), celui de Baba(d),et le troisième, de Claude. « Ce sont, dit-elle, trois personnages que j’expédierai dans l’année à fort peu de distance l’un de l’autre, afin que Claude ne s’en aille pas tout seul. Il ne faut point que celui qui tout à l’heure voyait tant de milliers d’hommes lui faire cortége par derrière, par devant, de droite et de gauche, soit brusquement abandonné à lui-même. Il se contentera pour le moment de ces deux amis de table. »

IV. À ces mots, elle prend l’un de ces vils fuseaux,
Le tourne, et de sa sœur dérobant les ciseaux,
Du stupide mortel abrége l’agonie.
Il est tranché le cours de sa royale vie :
Deuil heureux ! De la joie on revêt les couleurs ;
Lachésis, les cheveux entrelacés de fleurs,
Riante, et le front ceint des lauriers du Permesse,
D’une toison d’argent tira une blanche tresse
Dont le fil aminci, tout à coup jaunissant,
Prend du roi des métaux l’éclat éblouissant,
Il devient or. Ses sœurs, du miracle charmées,
Aident au doux labeur actives, animées ;
Et sous leurs mains, plus riche et plus brillante encor,
La laine en triple tour file des siècles d’or.
De sa molle toison doucement séparée,
Leurs doigts, ces doigts divins, l’ont à peine effleurée
Que le fil de soi-même et coule et s’assouplit :
Le bienheureux fuseau suis effort se remplit.

(a) Sa mère Antonia disait de lui que la nature ne l’avait qu’ébauché. Suét., chap, iii.

(b) Géorg., IV, 90.

(c) Personnage inconnu.

(d) Autre sot personnage, mentionné dans la Lettre xv.

Phébus paraît : il voit par delà les années
D’un Nestor, d’un Tithon, croître ces destinées,
Et joyeux les dévoile en ses doctes chansons,
Prodigue tour à tour d’hymnes et de toisons.
C’est dors qu’oubliant les heures fugitives,
À la lyre, à la voix, ses trois sœurs attentives(a),
N’en poursuivent que mieux leur travail empressé.
Le plus long âge d’homme est plus que dépassé ;
Et des vers fraternels on vante l’harmonie ;
Et la chaîne des jours se prolonge infinie.
« Ô Parques ! respectez cette œuvre de vos mains :
Qu’il garde, dit Phébus, tous ces dons surhumains.
Ce héros me ressemble et d’air et de visage ;
L’art des chants sur la lyre est aussi son partage ;
L’âge d’or avec lui s’en va recommencer ;
Le silence des lois grâce à lui doit cesser.
Comme on voit de Vénus l’étoile fortunée
Ou Vesper ramenant la nuit illuminée,
Ou la vermeille Aurore, ou, quand mon astre a lui,
L’ombre déjà dissoute et fuyant devant lui,
Tel se lève Néron ; tel aux regards de Rome
D’un pur et doux éclat brille ce fier jeune homme :
La bonté se reflète en ses traits, dans ses yeux,
Et sur un cou de lis flottent ses blonds cheveux. »

Ainsi dit Apollon. Lachésis, qui voulait pour sa part favoriser un si beau mortel, ourdit les fils à pleines mains et ajoute à Néron maintes années de gratification. Pour Claude tous décident

Qu’avec des chante de joie au plus vite on l’enterre.

Et son âme s’échappe en bulle d’air, et il n’y eut plus moyen de le prendre pour un vivant. Il rendit le dernier souffle en écoutant des comédiens(b) : on voit que j’ai bien raison de craindre ces gens-là. Voici la dernière parole que les hommes aient ouï sortir de sa bouche, après un son plus bruyant émis par l’organe dont il parlait avec le moins de peine(c) : « Ô

(a) Selon quelques auteurs, les Parques étaient filles de Jupiter et de Thémis ; de l’Erèbe et de la nuit, sel n ia plupart.

(b) Agrippine, pour mieux cacher la mort de son époux, flt venir au palais des comédiens, comme pour le divertir. Suét., Claud., 46.

(c) Il avait songé, dit encore Suétone, chap. xxxii, à rendre un édit pour accorder toute liberté Voir Trimalchion dans Pétrone, 47, et les Réflexions plaisantes de Montaigne, I, 20. guignon ! je crois que me suis embrené ! » Qu’avait-il fait ? Je l’ignore : mais je sais bien qu’il a fait ainsi sur toute chose.

V. Vous dire ce qui s’est ensuite passé sur la terre serait superflu. Vous le savez de reste ; et il n’est pas à craindre qu’on perde le souvenir de ce que la publique allégresse a si bien gravé dans les âmes. Jamais les jours de félicité s’oublient-ils ? Écoutez ce qui s’est fait dans le ciel, selon mon auteur : à lui la responsabilité.

On annonce à Jupiter l’arrivée d’un quidam de bonne taille, ayant les cheveux d’un blanc parfait et une sorte d’allure menaçante, car il branle continuellement la tête et traîne le pied droit. On lui a demandé de quelle nation il est ; il a répondu on ne sait quoi en bredouillant et d’une voix inarticulée. On ne comprend pas son jargon qui n’est ni grec, ni romain, ni d’aucune nation connue.

Alors Jupiter donna l’ordre à Hercule qui, ayant parcouru toute, la terre, était censé connaître tous les peuples, d’aller voir et d’examiner de quelle race il était. Or donc Hercule, au premier aspect, éprouva un trouble réel en homme qui n’aurait pas dompté encore tous les monstres (a). Il vit cette face d’espèce nouvelle, cette démarche insolite, il ouït cette voix qui n’appartenait à aucun animal terrestre, qui n’était, comme chez les monstres marins, qu’un rauque et sourd grognement, et il pensa que le treizième de ses travaux lui tombait sur les bras. En y regardant mieux, il crut démêler quelque chose d’un homme. Il s’approcha donc et, chose facile à un roitelet grec, il débita ce vers d’Homère :

Quel es-tu ? D’où viens-tu ? De quel pays es-tu(b) ?

À ce langage, Claude est tout joyeux qu’il y ait là des gens lettrés : il. espère qu’il va trouver à placer ses histoires(c). Et il réplique par ce vers du même poëte, qui voulait dire je suis César :

Les vents m’ont amené des rivages troyens(d) ;

(a) Je lis avec deux manuscrits : ut qui etiam non omnia monstra domuerit. Lemaire : .... non Junonia monstra timuerit.

(b) Odyssée, I, 179.

(c) Il avait écrit en grec l’histoire des Tyrrhéniens en vingt livres, et celle des Carthaginois en sept livres, outre celles qu’il avait faites en latin. (Suétone, Claude, 41 et 42.) Voir aussi Consol. à Polyb., xxvi.

(d) Odyssée, X, 39.

Mais le vers suivant, Homérique aussi, eût été plus vrai :

Dont j’ai détruit les murs, tué les citoyens.

VI. Or il en aurait imposé à Hercule, fort peu malin(a), n’eût été la Fièvre qui seule, désertant son temple, accompagnait Claude ; elle avait laissé tous les autres dieux à Rome. « Cet homme, dit-elle, te conte de pures menteries.Je te dirai, moi qui ai vécu tant d’années avec lui, qu’il est natif de Lyon. Tu vois un bourgeois du municipe de Plancus. Comme je te l’annonce, c’est à seize milles de Vienne qu’il est né : il est franc Gaulois. Aussi, comme un bon Gaulois devait faire, il a pris Rome. Oui, je te le garantis né à Lyon où Licinius a fait le roi nombre d’années. Toi, Hercule, qui as plus battu de pays qu’un muletier qui ne débride jamais, tu dois savoir ton Lyonnais par cœur, et qu’il y a bien des milles entre le Xanthe et le Rhône. »

Ici Claude se fâcha tout rouge et poussa du mieux qu’il le put un grognement de colère. Que disait-il ? Impossible de le comprendre. Du reste, il faisait signe qu’on menât la Fièvre au supplice en levant sa main disloquée, mais assez ferme pour ce geste seul, son geste d’habitude, qui faisait décoller un homme. Il ordonnait donc que l’on coupât le cou à la Fièvre ; mais on eût dit qu’il n’y avait là que ses affranchis, tant nul ne se souciait de ses ordres.

VII. Alors Hercule : « Écoute-moi, et trêve d’impertinences. Te voici dans un pays où les rats rongent le fer(b). Si tu ne parles vite et franchement, je coupe court à tes billevesées. » Et pour avoir un air plus terrible, prenant le ton tragique :

« Dis quel est ton pays : sois prompt, ou ma colère
D’un seul coup te rejette, et bien mort, sur la terre.
Jadis cette massue écrasa vingt tyrans.
Quoi ? Que bredouilles-tu ? Quels sons incohérents ?
Dénoue enfin les nœuds de ta langue indolente :
De quel sang put sortir cette tête branlante ?
Un jour, dans l’Hespérie, au triple Géryon
J’allai porter la guerre et, par occasion,
Ramenant vers Argos ses taureaux indomptables
Avec de gras troupeaux, l’honneur de ses étables,
Je vis, au pied d’un mont doré par l’Orient,
Deux fleuve réunis en un large torrent.
Là s’étonnent de fuir emportés par le Rhône
Les Sots longtemps muets de la paisible Saône

(a) Deux mss : minime vafro. Lemaire : minime discrimine.

(b) Par conséquent le fer de la hache.

Qui semblait ne savoir où diriger son cours
Ces beaux lieux auraient-ils vu commencer tes jours ? »

Cela fut dit avec assez d’âme et de vigueur. Le dieu pourtant n’avait pas toute son assurance, craignant d’un fou quelque taloche. Mais Claude, en présence d’un robuste gaillard, n’eut plus envie de rire ; il comprit que si à Rome personne n’était son égal, là-haut il n’avait plus le même crédit, et que le coq(a) n’est vraiment fort que sur son fumier. Il répondit ou, autant qu’on le put comprendre, il parut répondre : « Ô toi le plus vaillant des dieux, Hercule, je comptais que tu m’assisterais auprès des autres et que, si l’on me demandait un répondant, je pourrais me réclamer de toi, qui me connais parfaitement. Car si tu rappelles tes souvenirs, c’était moi qui devant ton temple rendais la justice, durant tout le jour, aux mois de Julius et d’Auguste. Tu sais combien j’y endurai de misères à écouter les avocats le jour et la nuit ; oui, si tu étais tombé au milieu d’eux, toi qui te crois à toute épreuve, tu éusses préféré nettoyer les étables d’Augias : j’ai eu cent fois plus d’ordures à avaler.

VIII. « Mais comme je veux…. » (Il manque ici plusieurs lignes dont la substance devait être ceci : Hercule se laisse toucher ; il promet à Claude la déification, et entre avec lui brusquement dans l’assemblée céleste pour le recommander. Les dieux, choqués du procédé, lui en font des reproches, et l’un d’eux lui dit :) « Il n’est pas étonnant que tu aies forcé les portes de notre salle ; en est-il de sacrées pour toi ? Or dis-nous quelle espèce de dieu veux-tu qu’on fasse de cet intrus ? Un dieu d’Épicure, cela ne se peut : un être qui ne s’embarrasse de rien et qui n’embarrasse personnel Un dieu stoïcien ? Comment lui donner forme ronde(b), comme dit Varron, sans tête, sans prépuce ? Il a bien quelque chose d’un dieu stoïcien, car je ne lui vois ni cœur ni tête. Si, mon cher Hercule, il avait demandé ce service à Saturne, en l’honneur duquel il fêtait toute l’année les Saturnales tant qu’il fut César, Saturne n’eût pas obtenu ce nouveau dieu de son fils. Claude n’a-t-il pas, autant du moins qu’il était en lui, condamné Jupiter comme incestueux ? Car enfin, il a fait périr L. Silanus son gendre, et, je vous demande, pourquoi ? Silanus avait une sœur,

(a) Jeu de mots sur le double sens de gallus : coq ou gaulois.

(a) Les stoïciens donnaient à leur dieu la forme ronde. la plus gracieuse des jeunes filles, que tout le monde appelait Vénus, et il avait mieux aimé l’appeler Junon, « Mais, dit Claude, pourquoi, je vous prie, faire des sottises à sa sœur ? — À Athènes, lui répliqua-t-on, c’est à moitié permis ; à Alexandrie, tout à fait(a). Parce qu’à Rome les souris rongent les gâteaux pour les arrondir, celui-ci prétend, tout redresser chez nous. Lui, dans sa chambre à coucher que faisait-il ? Je ne sais ; mais il vient fureter jusqu’aux plages célestes ; il veut qu’on le fasse dieu. Il n’a pas assez d’un temple en Bretagne, de l’encens des Barbares et du titre de dieu qu’ils lui donnent : dieu barbouillé, bon pour ces fous(b). »

IX. À la fin Jupiter s’avisa qu’en présence d’un étranger dans la curie on devait dire son avis et non discuter. « Pères conscrits, dit-il, je vous avais permis quelques questions, et vous avez tenu de vrais propos de foire. J’entends que l’on observe les formes parlementaires. Cet individu, quel qu’il soit, que pensera-t-il de nous ? »

On fit sortir Claude ; et le premier auquel on demanda son avis fut le père Janus : il avait été désigné, pour les calendes de juillet, consul des après-dînées(c). Personnage des plus subtils, qui toujours, à la fois, voit devant et derrière(d). En habitué du forum, il débita force belles phrases que le sténographe ne put suivre, et que par ce motif je ne rapporte pas, pour ne point dénaturer les termes de son discours. Il s’étendit sur la majesté des dieux : « Il ne fallait pas prodiguer cet honneur. Autrefois, dit-il, c’était une grande affaire que d’être fait dieu ; grâce à vous, ce n’est plus qu’une farce. En conséquence, pour qu’on ne m’accuse pas de poser une question de personne plutôt que de principe, je vote pour qu’à dater de ce jour on ne déifie plus aucun de ceux qui mangent les fruits de la terre(e), ou, pour dire autrement, qui trouvent en elle leur nourrice et leur vie. Quiconque, au mépris de ce sénatus-consulte, sera fait dieu, en personne, statue ou peinture, je le dévoue aux Larves, et, la première fois que nous aurons spectacle, je veux qu’il soit flagellé avec les gladiateurs malappris. »

(a) Il s’agit de sœurs d’un autre lit et de sœurs du même lit. Voir Esprit des lois, V, 5.

(b) Je lis, d’après Fickert : μὸροι μὸρυχον.

(c) Allusion moqueuse à l’abus des consuls substitués. Les Césars prodiguaient ce titre pour multiplier leurs créatures.

(d) Iliad., III, 109.

(e) Manusc. Fickert : mimum fecistis. Lemaire : minimum.

Après lui fut interrogé touchant son opinion Diespiter, le fils de Vica Pota, désigné aussi consul de la petite banque. Il vivait de petits profits et vendait de petits droits de cité. Hercule l’aborde gracieusement et lui touche le bout de l’oreille. Aussi opine-t-il en ces termes : « Attendu que le divin Claude est lié par le sang au divin Auguste, tout comme à la divine Auguste son aïeule (il a décrété qu’elle serait déesse) ; qu’il dépasse de bien loin en sagesse tous les mortels, et qu’il est d’intérêt public que quelqu’un puisse, avec Romulus, dévorer ces raves donc les sucs vous brûlent le palais ; je vote pour que dès aujourd’hui Claude soit fait dieu, sur le pied du plus méritant de ses prédécesseurs, et que la chose fasse appendice aux Métamorphoses d’Ovide. » Les avis se partageaient, et Claude paraissait avoir la majorité, grâce à Hercule qui, voyant que son fer était chaud, courait de l’un à l’autre et disait : « N’allez pas me désobliger ; c’est une affaire dont j’ai fait la mienne : plus tard, s’il vous faut ma voix, vous l’aurez en retour : une main lave l’autre. »

X. Ce fut alors au divin Auguste à émettre son sentiment ; il s’énonça en fort beau langage : « Pères conscrits, vous m’êtes témoins que du jour où je suis devenu dieu, je n’ai pas dit le moindre mot. Je ne me mêle jamais que de mes affaires. Mais je ne puis dissimuler plus longtemps, ni contenir ma douleur,, qu’aggrave encore la honte que je subis. N’aurai-je conquis la paix sur terre et sur mer ; n’aurai-je éteint le feu des guerres civiles ; second fondateur de Rome par mes lois, ne l’aurai-je embellie de mes constructions que pour(a)…. Comment dirai-je ? Pères conscrits, je ne trouve pas de termes : toute parole est trop au-dessous de mon indignation. Invoquons au secours de mon impuissance la sentence qu’a portée l’éloquent Messala Corvinus : Il a fauché les droits de l’Empire. Ce misérable, pères conscrits, qui nous semblerait incapable de chasser une mouche, tuait les hommes aussi lestement qu’un chien s’assoit par terre(b). Mais que dire de tous ses forfaits juridiques ? Je n’ai plus assez de larmes pour les malheurs publics, quand j’envisage ceux de ma famille. Je passerai donc sur les premiers et ne rappellerai que les seconds (Ici deux lignes inintelligibles)…. Cette brute que vous

(a) Je lis connue Fickert et Orelli : ut…. quid dicam ; Ailleurs : et quid quid…. Et quid dicam.

(b) Quam canis adsidit. Manusc. Lemaire : excidit. voyez, cachée tant d’années à l’abri de mon nom, m’a témoigné sa reconnaissance en faisant mourir d’abord deux Julies, mes petites-filles, l’une parle fer, l’autre par la faim, puis mon arrière-neveu L. Silanus. Prends garde, Jupiter, la cause est mauvaise ; en tous cas elle te touche de près. Si cet être doit siéger parmi nous, je lui dirai Divin Claude, pourquoi tous ceux que tu as fait périr, hommes ou femmes, les as-tu condamnés sans jamais instruire leur procès’, sans les entendre ? Est-ce une chose qui se fasse ? Au ciel du moins elle ne se fait pas.

XI. Voilà Jupiter : depuis tant d’années qu’il règne, il n’a cassé qu’une jambe, celle de Vulcain

Qu’il saisit par un pied et lança de l’Olympe(a).

Il s’est aussi fâché contre sa femme, et l’a suspendue à la voûte du ciel ; mais l’a-t-il tuée ? Toi, qu’as-tu fait de Messaline, dont j’étais le grand-oncle au même titre que je suis le tien ? Tu l’as mise à mort. « Je ne sais pas, dis-tu(b). » Que le ciel te maudisse ! N’y a-t-il pas plus de honte encore à ne l’avoir pas su qu’à l’avoir fait ? Oui, il a sans interruption continué Caligula mort. Celui-ci tua son beau-père, Claude tue son gendre. Caligula défendit qu’on donnât au fils de Crassus le surnom de Magnus ; Claude lui rend son surnom et lui prend sa tête. Il immole, dans une seule famille, Crassus Magnus, Scribonia, Tristionia, Assario, tous dignes de leur noblesse, sauf Crassus, si complètement sot qu’on aurait pu en faire un roi(c).

Songez donc, pires conscrits, quel est ce monstre qui sollicite pour qu’on l’admette au rang des dieux 1 Voudrez-vous maintenant faire de lui un des vôtres ? Voyez ce corps, pétri par la colère céleste. Au surplus, qu’il prononce seulement trois paroles de suite, et je veux qu’il m’emmène comme esclave. Lui un dieu ! À quel culte, à quelle foi pourra-t-il prétendre ? Vous-mêmes, si vous divinisez de tels êtres, qui croira en votre divinité ? Pour conclure, pères conscrits, si je me suis décemment comporté parmi vous, si je n’ai répondu malhonnêtement à personne, vengez mes injures. Or voici mon vote motivé. » Et prenant ses tablettes, il lut :

Attendu que le divin Claude a fait périr son beau-père

(a) Iliade, I, 59.

(b) Narcisse avait pris sur lui d’ordonner le meurtre.

(c) Même idée qu’au chap. I. Appius Silanus ; ses deux gendres Pompeius Magnus et L. Silanus ; le beau-père de sa fille, Crassus le frugal, semblable à lui Claude comme un œuf à un œuf(a) ; Scribonia, belle-mère de sa fille ; Messaline son épouse, et tant d’autres dont on n’a pu calculer le nombre, je vote pour qu’une peine sévère lui soit infligée : des procès à juger sans vacance aucune ; qu’il soit au plus tôt déporté, et qu’il ait à vider le ciel en un mois et l’Olympe en trois jours. »

Chacun se rangea à cet avis. À l’instant le fils du Cyllène, le saisissant par la nuque, le traîne vers ces lieux sombres

D’où nul, dit-on, n’est jamais revenu(b).

XII. Comme ils descendaient par la voie sacrée, Mercure demande ce que signifie tout ce concours de monde et si ce ne sont pas les funérailles de Claude. Car la chose était des plus magnifiques, on n’y avait rien épargné : cela sentait son dieu qu’on enterrer Joueurs de flûtes, sonneurs de cors, et sénateurs(c) de toute espèce, une cohue, un concert-monstre (d), que Claude lui-même pouvait entendre. Ce n’était que joie, qu’allégresse ; le peuple romain marchait du pas d’un peuple libre. Agathon et quelques avocats pleuraient, mais franchement, du fond de l’âme. Les jurisconsultes sortaient de leurs ténèbres^^11 ?, pâles, amaigris, ayant à peine le souffle, en train seulement de ressusciter. L’un d’eux, voyant les avocats conférer tête basse et déplorer tant d’honoraires perdus, s’en vint leur glisser son mot : « Je vous disais bien que les Saturnales ne dureraient pas toujours ! » Claude, en voyant ses obsèques, comprit qu’il était mort : aussi chantait-on, à grand renfort de voix, cette complainte en vers anapestes :

Partez sanglots, coulez pleurs ;
Faisons tous même grimace :
Que de lugubres clameurs
Retentisse au loin la place.
Il est tombé ce héros,
En lumières, en courage
Bien plus grand que ses rivaux
De tout pays, de tout âge !

(a) Ironie : Claude était fort gourmand.

(b) Catulle, le Moineau de Lesbie.

(c) Je lis senatorum. Beaucoup de sénateurs, de la plus basse extraction, avaient été nommés sous Claude, par le crédit des affranchis.

(d) Je lis tantus concentus, avec J. Lipse et Orelli. Ailleurs : conventus.

Il eût pu vaincre en courant
Dans sa fuite si légère
Le Parthe récalcitrant,
D’une lance meurtrière
larder le Perse défait(a),
Bander l’arc, et d’un seul trait
Jeter l’ennemi par terre,
Ou, dès qu’il se retournait,
Blesser le Mède au derrière.
Dieux ! quel bras, quel coup d’œil sûr !
Au delà de tout rivage,
Vieux Neptune, en vain ta rage
Protégeait leur dernier mur :
Le Brigante aux yeux d’azur(b),
Le Breton subit ses chaînes ;
Il dit, nouveau courtisan,
Devant les haches romaines
Se courba ton Océan,
Pleurez cet esprit d’élite.
Qui jugea mieux et plus vite
Cause importante ou petite,
Sans avoir entendu qu’un
Des plaidants, souvent aucun ?
Après toi toute l’année
Qui donc voudra désormais,
Tant que dure la journée,
Ne rien ouïr que procès ?
Minos te cède la place :
Son peuple muet le chasse
Du tribunal des enfers ;
Et dans sa Crète natale,
Des cent villes qu’elle étale
Il va juger les pervers.
Qu’un long sanglot dans les airs
De vos seins meurtris s’exhale,
Avocats, race vénale,
Et nouveaux faiseurs de vers.
Aux dés, qu’aimait son génie,
Vous dont la chance bénie
Grossissait l’ample trésor,
Pleurez ses beaux écus d’or !

XIII. Claude se délectait à entendra ses louanges : il eût bien voulu regarder plus longtemps. Mais le Talthybius(c)

(a) Fickert ; sequi Persida telis. Lemaire : Perfida…. n’offre aucun sens.

(b) Fickert : Scotobrigantas. Lemaire : Scuta Brigantas. D’autres : cute.

(c) Nom du héraut ou messager des Grecs devant Troie. céleste l’empoigne, et lui enveloppant la tête pour qu’il ne soit pas reconnu, l’entraîne par le champ de Mars, puis, entre le Tibre et la voie couverte(a), il plonge avec lui aux enfers.

Déjà l’y avait précédé, par un chemin plus court, l’affranchi Narcisse (b), pour recevoir son patron. Luisant de parfums, car il sortait du bain, il accourt au-devant de Claude et s’écrie : < Comment ! Un dieu chez les hommes ! — Allons ! dépêche, dit Mercure, et va nous annoncer. » L’autre aurait voulu flagorner plus longtemps son maître ; Mercure lui réitère l’ordre de se hâter, et un coup de caducée stimule sa lenteur. Plus prompt que la parole on eût vu s’envoler Narcisse. Là tous les abords sont en pente, la descente est facile(c) ; aussi malgré sa goutte arriva-t-il en un moment à la porte de Pluton. Sur le seuil était couché Cerbère, ou, comme dit Horace, le monstre aux cent têtes s’agitant et secouant sa crinière hérissée. Narcisse, accoutumé à la blanche levrette qui faisait ses délices, se troubla bien un peu lorsqu’il vit ce chien noir à long poil, dont certes vous ne voudriez pas faire la rencontre dans les ténèbres. Il ne laissa pas de crier bien haut : « Voici le César Claude. » Aussitôt s’avancent, battant des mains, des ombres qui chantaient :

Nous le tenons, pour nous tous quelle joie(d) !

C’étaient C. Silius(e), consul désigné ; Junius, chef des gardes prétoriennes ; Sextus Trallus ; M. Helvius, Trogus, Cotta, Vectius Valens, Fabius, chevaliers romains que Narcisse avait fait conduire à la. mort. Au milieu de cette foule chantante était Mnester le pantomime, que par motif de convenance(f) Claude avait fait raccourcir. Messaline aussi reçut promptement la nouvelle de l’arrivée de Claude. Les premiers accourus de tous les affranchis furent Polybe, Myron, Harpocras, Amphasus, Phéronacte : Claude les avait tous dépêchés pour

(a) Voie sacrée près de laquelle les cloaques se dégorgeaient dans le Tibre.

(b) Anachronisme volontaire. Narcisse survécut à Claude.

(c) Facilis descensus Averni. Virg. Enéid. VI.

(d) Formule d’allégresse que chantaient !es prêtres d’Egypte quand ils avaient trouvé le nouveau bœuf Apis.

(e) Il avait épousé publiquement Messaline en l’absence de ion mari Claude.

(f) « Les affranchis de Claude lui persuadèrent qu’après avoir immolé de si grandes victimes, on ne devait pas épargner un histrion. » Tacit. Ann., XI, 36. On peut entendre aussi : pour lui donner plus de grâce. avoir partout maison prête. Suivaient les deux préfets(a) Justus Catonius et Rufus fils de Pompeius ; puis ses amis Saturnius Luscius et Pedo Pompeius et Lupus et Celer Asinius, consulaires ; enfin la fille de son frère, la fille de sa sœur, son gendre, son beau-père, sa belle-mère, toute sa parenté au complet. Ils marchent par bande serrée au-devant de Claude, qui les voyant s’écrie : « Tout est plein de mes amis I Comment êtes-vous ici, vous autres ? »

Alors Pedo Pompeius : » Que dis-tu, monstre de cruauté ? Comment nous sommes ici ? Et quel autre nous y a envoyés que toi, bourreau de tous tes amis ? Allons devant le juge : je te ferai voir qu’ici nous en avons. »

XIV. Il le conduit au tribunal d’Éaque. Celui-ci informait d’après la loi Cornélia contre les assassins. Pedo requiert que le nom de Claude soit mis au rôle, et signe l’acte d’accusation, qui porte trente sénateurs tués, des chevaliers romains jusqu’à trois cent quinze et plus, et d’autres citoyens, tout autant qu’il est de grains de sable et de grains de poussière(b). Épouvanté, Claude jette les yeux tout autour de lui, cherchant quelque défenseur pour plaider sa cause. Pas un avocat ne se trouve. Enfin s’avance P. Pétronius(c), son ancien convive, sachant parler le baragouin de Claude ; il demande à le défendre ; refusé. L’accusateur Pedo crie et déclame fort, Pétronius se sent des velléités de répondre. Éaque, le plus juste des hommes, l’en empêche. Ouïe la partie adverse seulement, il condamne et dit :

Jugé, comme il jugea ; c’est de toute équité.

Il se fit un grand silence. Tous étaient stupéfaits, étourdis par la nouveauté de la chose qui, disait-on, ne s’était jamais vue. Claude la trouvait inique plutôt que nouvelle. On disputa longtemps sur le genre de peine : que devra-t -on lui infliger ? Il y en eut qui dirent : « Si l’on donnait vacance à quelque(d) criminel qu’il remplacerait ? Tantale mourra de soif si on ne lui vient en aide ; jamais Sisyphe n’est relevé de sa tâche ; il faut bien qu’un jour la roue du malheureux Ixion soit enrayée. »

(a) Ce personnage, et tous ceux qui sont cités après lui, avaient péri comme complices du mariage de Silius.

(b) Iliad., IX, 309.

(c) Voy. Tacite, Ann., VI, 45. Il bégayait comme Claude.

(d) Au texte : si uni dii laturam fecissent…. ce qui n’offre pas de sens. Je proposerais : si uni dilationem…. ou dilaturam (qu’on ne trouve nulle part), s’il était latin.

On ne voulut donner congé à aucun des vétérans de l’enfer, de peur que Claude n’espérât pour l’avenir la même grâce.- On décida qu’un supplice nouveau devait être iuventé; on imaginerait un travail stérile, l’illusion de quelque désjr sans terme ni résultat. En conséquence, Êaque ordonne que Claude jouera aux dés avec un cornet percé; et déjà celui-ci s’était mis à ramasser incessamment ses dés qui fuyaient, et cela sans rien avancer.

XV. Car à peine il saisit d’une fiévreuse main
Le cornet d’où s’échappe ou la perte ou le gain
Que du vase sans fond, tonneau des Danaïdea,
Il sent les dés couler entre ses doigts avides.
Il recommence, et Wut glisse encore, et sans fin
Il prend ses dés, les jette et les reprend en vain.
Ainsi du mont fatal Sisyphe atteint la ciste,
Quand déjà son fardeau roule au fond de l’abîme !


Soudain parut Caligula qui revendiquait Claude coivme sot esclave ; il produit des témoins qui l’avaient vu charger Claude de coups de fouets, de férules, de soufflets. Il se le fait adju- ger ; Éaque lui livre l’homme, et Caligula le passe à Ménandre, son affranchi, pour en faire un débrouilleur de procès.


NOTES
SUR L’APOKOLOKYNTOSE.

1. Voir, au début du Roman comique de Scarron, une spirituelle imitation de ce passage.

2. En effet, Agrippine cacha longtemps la mort de Claude au peuple, jusqu’à ce qu’elle eût pris toutes ses mesures pour ôter l’empire à Britannicus et l’assurer à Néron.

3. Allusion ironique aux lecteurs de vers de son temps dont il reproduit la manie descriptive. Voyez ce qu’il dit du poëte Montanus, lettre cxxii.

Un âne, sous les yeux de ce rimeur proscrit,
Ne peut passer tranquille et sans être décrit.

(J. Chénier, sur les Poètes descriptifs.)

4. Claude n’était pas un procureur comme Tibère ; il jugeait en équité, sans se plier à la lettre de la loi ; aussi les pauvres jurisconsultes étaient-ils délaissés. Un édit de Claude avait autorisé les avocats à recevoir de gros honoraires, contrairement à la loi Cincia.