De la Clémence (trad. Baillard)

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DE LA CLÉMENCE.


LIVRE I.

I. Je me suis proposé, Néron César, d’écrire sur la clémence, pour vous tenir lieu comme d’un miroir qui vous mît en face de vous-même, et vous fît voir à quelle sublime jouissance il vous est donné d’arriver. Bien qu’en effet le véritable fruit des bonnes actions soit de les avoir faites, et qu’en dehors des vertus, il n’y ait aucun-prix digne d’elles, il est doux cependant pour une conscience pure de s’examiner, de passer en revue ses souvenirs, puis reportant ses regards sur cette immense multitude, anarchique, séditieuse, passionnée, prête à s’élancer pour tout perdre avec elle si elle allait rompre son joug, il est doux de se dire : « Seul de tous les mortels j’ai été élu et jugé digne de représenter les dieux sur la terre : j’ai le droit de vie et de mort sur les peuples. La balance des destinées et des conditions de tous est remise en mes mains ; ce que le sort réserve à chaque individu, c’est par ma bouche qu’il le déclare : une seule de mes réponses va porter l’allégresse aux nations et aux cités. Rien ne fleurit nulle part que par ma volonté et sous ma tutelle. Tous ces milliers de glaives que la paix conservée par moi retient dans le fourreau, je puis d’un signe les en faire sortir : quelles nations seront anéanties ou transportées ailleurs, affranchies ou réduites en servitude, quel roi va devenir esclave, quel front va ceindre le bandeau royal1, quelles villes doivent tomber ou s’élever, c’est à moi de le décider. Au sein de la toute-puissance, rien n’a pu m’arracher d’injustes condamnations, ni la colère, ni la fougue de la jeunesse, ni cet esprit de témérité et de révolte chez les peuples, qui souvent fait perdre patience aux âmes les plus calmes, ni l’ambition cruelle, mais si commune aux maîtres du monde, de signaler leur pouvoir par la terreur. J’ai enfermé, j’ai scellé mon glaive, avare du sang même le plus vil2: toujours, à défaut d’autres titres, le titre d’homme m’a trouvé indulgent. Couvrant ma sévérité d’un voile, ma plus belle arme est la clémence. Je m’observe comme si les lis, que de la poussière et de l’oubli j’ai exhumées au grand jour, me devaient demander compte de mes actes. La jeunesse de l’un, la vieillesse de l’autre me touchent ; à celui-ci son illustration, à celui-là son obscurité ont valu le pardon ; et si les motifs de commisération me manquent, c’est pour moi-même que je fais grâce. Qu’aujourd’hui les dieux immortels me somment de leur répondre, je suis prêt à leur présenter le tableau complet du genre humain.»

Oui, César, vous pouvez hardiment jurer que de tout ce qui fut commis à votre tutelle et à votre foi, la force ni l’artifice du chef n’en ont rien ravi à la république. Vous avez aspiré à une gloire bien rare, que jamais prince n’a encore obtenue, celle de n’avoir lésé personne. Vos efforts ne sont pas perdus ; et votre insigne bonté n’a trouvé ni ingrats ni déprédateurs : vous êtes payé de retour. Jamais homme ne fut cher à un homme autant que vous l’êtes au peuple romain, qui voit en vous ses délices pour une longue suite de jours. Mais grande est la tâche dont vous vous êtes chargé. On ne parle plus ni du divin Auguste, ni des premiers temps de Tibère ; on ne vous cherche de modèle à imiter que vous-même. On s’attend à un règne conforme à ses prémices, à sa première année3.

Espoir difficile à remplir, si la bonté, au lieu d’être naturelle en vous, n’y était qu’un emprunt passager. Car tout masque ne se porte jamais longtemps. La feinte tombe bien vite et rend l’homme à son caractère ; mais quand la vérité est là, quand nos vertus naissent pour ainsi dire de notre fonds même, le temps ne peut que les faire croître et s’améliorer. Dans quel hasardeux avenir entrait le peuple romain, alors qu’on ignorait où se porterait tout d’abord cette âme des Césars qui est en vous ! Les vœux de l’Empire ont maintenant leur garantie : car il n’est plus à craindre que Néron vienne à s’oublier tout à coup lui-même.

Trop de bonheur, il est vrai, rend les peuples exigeants ; leurs désirs ne sont jamais assez modérés pour s’arrêter aux biens obtenus. Une grande faveur est un pas fait vers de plus grandes ; et l’on embrasse les plus folles prétentions dès qu’on a goûté d’une grâce inattendue. Et tous vos concitoyens cependant, forcés de reconnaître leur bonheur, confessent de plus que s’il s’y peut ajouter quelque chose, c’est qu’il ne cesse point. Tout les contraint à cet aveu, le dernier qui échappe à l’homme, une sécurité profonde et prospère, et tout droit à l’abri de toute injustice. Ils ont sous les yeux la plus heureuse forme de république, où il ne manque, d’une liberté extrême, que la licence de s’entre-déchirer. Maia ce qui par-dessus tout frappe les grands comme les petits d’une égale admiration, c’est votre clémence. Et en effet, quant aux autres vertus du prince, chacun, selon son rang de fortune, ou les éprouve ou en espère plus ou moins ; de sa clémence tous se promettent le même appui. Eh ! où est l’homme si fort et si satisfait de son innocence, qui ne se réjouisse de voir assise auprès du souverain la clémence, secourable à la fragile humanité ?

II. Dans l’opinion de quelques-uns, je le sais, la clémence est le soutien des méchants, car s’il n’y a pas eu crime, elle reste inapplicable : c’est la seule vertu qui chez un peuple d’honnêtes gens n’ait rien à faire. Mais d’abord comme l’art de guérir, utile aux seuls malades, est estimé aussi de ceux qui se portent bien, ainsi la clémence, qu’invoque l’homme digne de punition, est révérée encore de qui n’a point fait le mal. Et puis, elle peut s’étendre parfois même à des innocents, quand il arrive qu’une situation est réputée crime[1] ; et la clémence vient en aide non-seulement à l’innocence, mais souvent encore à la vertu, puisqu’il se rencontre par la fatalité des temps des actes louables qui courent risque d’être punis4. Ajoutez qu’une grande partie des hommes est capable de retour aux pratiques honnêtes. Il ne convient pas toutefois de pardonner au hasard : car dès que toute distinction entre les bons et les méchants est effacée, la confusion survient et les vices débordent. Apportez ici cette réserve qui sait démêler les âmes guérissables des âmes désespérées. Que votre clémence ne soit ni indistincte et banale, ni trop exclusive : il est également cruel de pardonner à tous5 et de ne faire grâce à personne. On doit tenir un milieu ; or l’équilibre étant difficile, s’il faut que l’un des deux côtés y gagne, que ce soit celui de l’humanité.

III. Mais ceci sera mieux traité en son lieu. Je divise maintenant tout notre sujet en trois parties. La première complétera l’éloge de la clémence ; la seconde en montrera la nature et les caractères ; comme en effet certains vices ont de la ressemblance avec des vertus, on ne peut les en distinguer qu’en les marquant de traits qui les fassent reconnaître. Nous rechercherons en troisième lieu comment l’âme s’élève jusqu’à cette vertu, comment elle s’y affermit et se l’approprie par l’usage. Que la clémence soit de toutes les vertus celle qui convient le mieux à l’homme, comme étant celle qui nous humanise le plus, c’est une vérité nécessaire et aussi constante pour nous stoïciens, qui voulons qu’on voie dans l’homme un être sociable,né pour le bien général, que pour ceux qui le vouent uniquement au plaisir, et jamais ne parlent ou n’agissent sans avoir leur intérêt pour but. Car si c’est le calme et le repos qu’il aime, l’homme trouve dans sa nature cette vertu qui chérit la paix, qui retient le bras prêt à frapper. Mais il n’est personne en qui la clémence soit plus belle que dans un roi ou chef d’Empire. En effet une grande6 puissance n’est honorable et glorieuse qu’autant que son action est salutaire ; et c’est un fléau que celle qui n’est forte que pour le mal. Il a seul fondé sa grandeur sur une ferme base, celui que la république sait être non pas seulement le chef, mais l’homme du peuple, dont on sent journellement la sollicitude veiller à la conservation de tous et de chacun ; dont la présence, loin d’être comme l’apparition d’un féroce et nuisible animal élancé de son repaire et qui fait tout fuir, semble celle d’un astre bienfaisant et pur,vers lequel on vole, on s’empresse7. Tous sont prêts à se dévouer pour lui aux glaives assassins ; ils voudront qu’il passe sur leurs corps, s’il faut pour le sauver joncher sa route de cadavres humains. Sentinelles vigilantes, ils protègent la nuit son sommeil ; ils se pressent à ses côtés, ils l’environnent pour le défendre ; ils courent au-devant des périls qui le menacent. Ce n’est point sans raison qu’existe chez les peuples et dans les cités ce concert d’amour et de protection pour le chef,et que chacun prodigue sa personne et ses biens partout où le salut du souverain le demande. Ce n’est point mépris de soi-même ou folie, si tant de milliers de têtes consentent à tomber pour une seule, si tant de morts rachètent une seule vie, quelquefois celle d’un vieillard infirme8. De même en effet que le corps est tout entier au service de l’âme ; en vain appartiennent à l’un la noblesse des formes et des proportions, tandis que l’autre habite en nous inaperçue, insaisissable, et ne sait elle-même quel endroit la recèle ; les mains, las pieds, les yeux ne s’en font pas moins ses ministres, cette chair est son rempart,son ordre me cloue sur place ou me fait courir sans relâche et par tous chemins ; quand ce maître est cupide, nous explorons les mers dans l’espoir du gain ; s’il aime la gloire, nous avons bientôt livré notre main aux flammes, ou sauté volontairement dans l’abîme : de même aussi cette immense multitude,enveloppe d’une seule âme, est gouvernée par son souffle9 et obtempère à sa sagesse, menacée qu’elle est de périr écrasée sous ses propres forces, dès qu’une puissante raison ne la soutient plus.

IV. C’est donc leur propre conservation que les peuples aiment,lorsque pour un seul homme ils font sortir dix légions en bataille, lorsqu’ils s’élancent aux premières lignes et offrent leurs poitrines aux blessures pour ne pas voir ses drapeaux reculer. Le prince est le lien qui fait de la république un seul corps, il est le souffle, il est la vie que respirent ces milliers d’hommes, inutiles fardeaux pour eux-mêmes et proies pour l’ennemi, si ce génie de tout l’empire se retire d’eux.

…Le roi vivant, tous ont un-même esprit ;
Sa mort brise le pacte…[2].

Ce sera là le coup mortel pour la paix que Rome donne au monde ; la fortune du peuple-roi s’écroulera. Un tel danger sera loin de lui, tant qu’il saura supporter le frein ; que si quelque jour il le brise, ou si quelque accident l’en dégage et qu’il se refuse à le reprendre, cette belle unité, ce faisceau du plus grand des Empires éclatera en mille pièces ; et Rome ne sera plus souveraine le jour où elle cessera d’obéir.

Si donc les princes et les rois, si les tuteurs des États, de quelque nom qu’on les salue, se voient l’objet d’affections plus fortes que ne le sont même les affections privées, n’en soyons pas surpris. Et si le bon citoyen préfère l’intérêt de sa patrie au sien propre, naturellement cette préférence embrasse celui qui est la patrie personnifiée. Dès longtemps, en effet, l’empereur s’est tellement confondu avec la république, que l’un ne peut être séparé de l’autre sans que tous deux périssent : le chef a besoin des forces de tous, et il faut une tête à l’État.

V. Je semble m’être éloigné ici de mon thème, et je touche au contraire au fond même du sujet. Oui, César, puisque,comme je le prouve en ce moment, vous êtes l’âme de la république,puisque celle-ci est votre corps, vous voyez, je pense,Combien la clémence est un besoin pour vous ; c’est vous-même que vous épargnez quand vous semblez épargner autrui. Usez donc d’indulgence même envers les citoyens les plus répréhensibles : ce sont de vos membres malades : et s’il est parfois nécessaire de vous tirer du sang, gardez que le fer n’aille trop avant[3]. La clémence, disais-je, est, pour tous les hommes, conforme à leur nature, mais elle est d’autant plus glorieuse aux souverains, qu’elle a près d’eux plus de malheureux à sauver et se déploie sur une plus riche matière. La cruauté de l’homme privé fait peu de victimes : celle du prince sévit comme une guerre. Or, bien que les vertus se donnent la main, et qu’aucune ne soit meilleure ou plus noble qu’une autre, il en est pourtant qui vont mieux à certains personnages.

La grandeur d’âme sied à tout mortel, à celui même qui au-dessous de lui ne voit plus rien. Car quoi de plus grand et de plus héroïque que de vaincre la mauvaise fortune ? Cette grandeur d’âme toutefois est plus au large dans la prospérité et frappe mieux les regards sur un lieu élevé que dans la plaine. La clémence, sous quelque toit qu’elle habite, maintient près d’elle le bonheur et la paix ; mais plus rare chez les rois, elle y est d’autant plus admirable. Quoi de plus digne d’éloge, en effet, que de voir l’homme à la colère duquel il n’est point d’obstacle ; dont les sentences de mort ne rencontrent, même où elles frappent, que l’acquiescement du respect ; à qui nul ne demandera compte ; dont le courroux, dès qu'il éclate, interdit jusqu’à la prière ; de le voir s’imposer un frein à lui-même, et faire de son pouvoir un usage meilleur et plus doux, pénétré qu’il est de cette pensée : « Tout homme peut tuer malgré la loi10 ; moi seul puis sauver malgré elle ? »

C’est aux grandes positions que va bien une grande âme : si on ne s’élève pas jusqu’à elles, si même on ne les surpasse, on les ravale plus bas que la terre. Or c’est le propre d’une grande âme d’être calme et sereine et de regarder du haut de son mépris les injures et les offenses. S’emporter jusqu’au délire est une faiblesse de femme.

Les bêtes féroces seules, et encore les races les moins généreuses, mordent tout d’abord et s’acharnent sur l’ennemi abattu. L’éléphant, le lion écartent leurs agresseurs et s’éloignent11 ; les espèces ignobles sont obstinées dans leurs vengeances. Une colère inflexible et barbare n’est pas digne d’un roi : la colère le fait descendre au niveau presque de l’offenseur ; mais qu’il octroie la vie ou sauve l’honneur à l’homme justement menacé de les perdre, il fait alors ce qui n’est possible qu’à celui qui peut tout. Car on peut arracher la vie à plus élevé que soi ; on ne peut la donner qu’à son inférieur. Donner la vie, privilège de la souveraineté, laquelle n’est jamais plus auguste que lorsqu’elle exerce ce bienheureux pouvoir des dieux12, à qui tous, bons et méchants, nous devons la lumière. Que le prince donc, s’associant à la pensée divine, se complaise à voir ceux de ses sujets qui sont vertueux et utiles, et laisse le reste dans la foule ; qu’il s’applaudisse de l’existence des uns, qu’il tolère celle des autres.

VI. Songez que vous êtes dans une ville où, dans les rues les plus larges, une multitude sans cesse affluente s’étouffe au premier obstacle qui l’arrête en son cours ; où, rapide torrent, elle demande passage vers trois théâtres à la fois. Cette ville où se consomment les produits du reste du monde, en quel vaste et muet désert elle se changerait, s’il n’y devait rester que ce qu’un juge sévère pourrait absoudre ! Est il beaucoup de magistrats qui ne soient sous le coup de la loi même au nom de laquelle ils informent ? Est-il un accusateur sans reproche ? Je ne sais même si l’homme qui pardonne le plus difficilement n’est pas celui qui a le plus souvent eu besoin d’indulgence. Nous avons tous prévariqué, les uns plus, les autres moins ; ceux-ci de dessein prémédité, ceux-là poussés par l’occasion ou l’instigation des méchants ; et parfois, peu fermés dans nos sages principes, nous les avons à contre-cœur et malgré nous sacrifiés. Et l’on nous voit et l’on nous verra faillir jusqu’à notre dernier jour. Que dis-je ? Ces âmes si épurées, qui ont pour toujours échappé au désordre et aux égarements, ne sont remontées à l’état d’innocence qu’à travers bien des fautes.

VII. Or, puisque j’ai parlé des dieux, que puis-je mieux proposer au prince que de se former sur leur modèle, que d’être envers ses peuples ce qu’il voudrait que les dieux fussent envers lui ? Gagnerait-il à les trouver impitoyables pour toutes ses fautes et ses erreurs ? Voudrait-il s’en voir poursuivi jusqu’à sa perte totale ? Où serait le roi sûr de sa vie et dont les aruspices n’auraient pas à recueillir les restes[4] ? Que si les dieux, dans leur exorable justice, ne lancent pas soudain leur tonnerre sur les monarques prévaricateurs, combien n’est-il pas plus juste qu’un homme, placé à la tête d’hommes comme lui, exerce avec douceur son empire, et se demande si l’aspect de la nature n’est pas plus riant et plus beau par un jour pur et serein, que quand le globe s’ébranle aux éclats répétés de la foudre, et que les éclairs brillent de tous côtés13 ? Eh bien ! le tableau d’un règne paisible et modéré n’est pas autre que celui d’un ciel serein et sans nuage. Un gouvernement cruel, c’est l’orage dans une obscure nuit, où tout tremble au bruit de coups inattendus, où tout s’épouvante, où pas même l’auteur du trouble universel n’échappe aux contre-coups. On excuse plus facilement l’homme privé qui s’opiniâtre dans ses vengeances : il est vulnérable, et son ressentiment naît d’une injure éprouvée. D’ailleurs il craint le mépris ; et ne pas rendre guerre pour guerre paraîtrait faiblesse plutôt que générosité. Mais l’homme qui tient en main la vengeance et néglige d’en user, celui-là est sûr d’obtenir le glorieux titre de clément14. Libre aux individus obscurs de ramasser le ceste, de se jeter dans l’arène des procès, des querelles, et de lâcher bride à leur colère : entre jouteurs d’égale force les coups ne sont point si pesants ; mais un roi, qu’un seul éclat de voix, qu’une parole15 peu mesurée lui échappe, sa dignité est compromise.

VIII. Peut-être vous semble-t -il dur qu’on enlève aux princes cette liberté de paroles dont jouissent les moindres mortels. C’est être esclave, dit-on, ce n’est plus régner. Eh ! ne l’éprouvez-vous pas ? Tout en notre faveur, le gouvernement n’est servitude que pour vous. Bien différente est la situation de ces hommes cachés dans la foule qu’ils ne dépassent point ; leurs vertus, pour se produire, ont longtemps à lutter, et leurs vices sont obscurs comme eux16. Mais la renommée enregistre vos paroles et vos actes ; aussi nul ne doit-il se montrer plus inquiet de sa réputation que celui qui, bonne ou mauvaise, verra s’étendre au loin la sienne. Que de choses vous sont interdites qui, grâce à vous, nous sont permises ! Je puis aller seul et sans crainte par la ville où il me plaît, bien que nulle suite ne m’accompagne, et sans avoir d’arme chez moi ni à mon côté ; vous, au sein de la paix que vous donnez à tous, il vous faut vivre armé. Vous ne pouvez vous dégager de votre fortune ; elle vous assiège, et n’importe où vous descendiez, elle vous suit17 en grand appareil. Telle est la servitude du rang suprême de ne pouvoir se faire petit. Cette nécessité vous est commune avec les dieux : leur ciel aussi les retient captifs, et descendre est aussi impossible pour eux que dangereux pour vous. Vous êtes enchaîné à votre grandeur. Nos démarches à nous ne sont sensibles que pour peu de gens : nous nous montrons, nous disparaissons, nous changeons d’état, sans que la foule s’en aperçoive ; vous, il ne vous est pas plus donné qu’au soleil de vous dérober aux regards. Une vive lumière rayonne sur vous ; tous les yeux sont tournés vers elle. Vous sortez, pensez-vous, non, c’est un astre qui se lève ; votre bouche ne peut s’ouvrir que ses accents ne soient recueillis par toutes les nations, ni votre courroux éclater, que le monde ne frémisse, ni votre justice frapper personne, sans tout ébranler alentour. La foudre, fatale à peu d’hommes, quand elle tombe est l’effroi de tous18 ; ainsi les potentats qui tonnent sur nos têtes envoient la terreur bien au delà du châtiment. Et ce n’est pas sans raison. On ne se demande plus ce qu’a fait, mais ce que pourra faire celui qui peut tout. Ajoutez que l’homme privé, s’il reçoit patiemment l’injure, s’expose à en recevoir de nouvelles19 : quant aux rois, la mansuétude assure d’autant mieux leur sécurité. Comme de fréquentes vengeances, pour quelques haines qu’elles compriment, accroissent l’irritation commune, il faut que la volonté de sévir cesse avant les motifs. Sinon, de même qu’un arbre élagué multiplie ses rameaux en les renouvelant, et qu’une foule de plantes ne se fauchent que pour repousser plus touffues, la cruauté des rois grossit le nombre de leurs ennemis à chaque tête qu’elle retranche. Le père et les enfants du mort, et les proohes et les amis lui succèdent, tous à la place d’un seul20

IX. Je veux rendre cette vérité plus sensible pour vous par un exemple de famille21. Le divin Auguste fut un prince fort doux, à le prendre du jour où il fut seul chef de l’État. Quand la république avait plusieurs maîtres, il abusa du glaive. A l’âge où vous êtes, à peine sorti de sa dix-huitième année, déjà il avait plongé le poignard au sein de ses amis, déjà il avait attenté secrètement aux jours du consul M. Antoine, déjà il avait été collègue des proscripteurs. Il comptait quarante ans et plus au temps de son séjour en Gaule, lorsqu’il reçut l’avis que L. Cinna, homme d’un esprit borné, conspirait contre lui. On lui disait où, quand et de quelle manière l’attentat devait s’exécuter : l’un des complices lui dénonçait tout. Auguste, résolu de se venger, convoqua ses amis en conseil. Sa nuit était agitée, car il songeait qu’il allait condamner un jeune patricien, à ce crime près irréprochable, un petit-fils de Cnaeius Pompeius. Il n’avait pas la force de faire mourir un homme, lui qui avait dicté avec M. Antoine, dans un souper, l’édit de proscription. Il gémissait, il proférait par intervalles des paroles sans suite et contradictoires. « Quoi ! je laisserai aller mon assassin libre et tranquille, et les alarmes seront pour moi, l’impunité pour lui ! Quoi ! lorsqu’après tant de guerres civiles qui ont vainement menacé ma tête, lorsqu’au prix de tant de combats sur mer et sur terre d’où je suis sorti sain et sauf, j’avais conquis la paix du monde, cet homme aura voulu non-seulement me tuer, mais faire de moi un holocauste. » On devait l’attaquer dans un sacrifice où il allait présider. Ensuite, après un moment de silence, d’une voix bien plus forte, et plus indignée contre lui-même que contre Cinna : « Pourquoi vis-tu, si ta mort importe à tant de citoyens ! Quoi ! toujours des supplices, toujours du sang ! Je suis pour les jeunes nobles une tête condamnée, contre laquelle ils aiguisent leurs poignards. La vie n’est pas d’un tel prix, que pour ne la point perdre il faille tant de victimes. »

Enfin Livie l’interrompit en lui disant : « Accueillerez-vous les conseils d’une femme ? Suivez l’exemple d’un médecin : si les remèdes ordinaires ne réussissent pas, ils emploient les contraires. La sévérité jusqu’ici n’a pas été heureuse. À Salvidiénus a succédé Lépide, à Lépide Muræna, à Muræna, Cæpio, à Cœpio, Egnatius et d’autres que je ne nomme pas, car quelle honte que de pareilles gens aient eu tant d’audace ! Essayez maintenant de la clémence. Pardonnez à Cinna : il est découvert, il ne peut plus vous nuire, sa grâce peut servir votre gloire. »

Charmé de trouver en elle l’avocat de ses propres pensées, l’empereur remercia son épouse, contremanda sur-le-champ son conseil et fit appeler Cinna seul. Renvoyant alors tout le monde de sa chambre, après avoir fait placer un second siège pour Cinna : « Je te demande avant tout, lui dit-il, de m’écouter sans m’interrompre, sans couper mon discours d’aucune exclamation : tu auras tout loisir de parler après moi. Je t’ai trouvé, Cinna, dans le camp de mes adversaires, non pas devenu, mais né mon ennemi ; et je t’ai laissé vivre, je t’ai rendu tout ton patrimoine. Aujourd’hui ton bonheur et ta richesse sont tels, que le vaincu fait envie aux vainqueurs. Tu as demandé le sacerdoce : de préférence à de nombreux compétiteurs dont les pères s’étaient battus pour ma cause, je te l’ai donné. Après tant de bienfaits, tu as résolu de m’assassiner. » À ce mot, Cinna s’étant écrié qu’une telle démence était loin de sa pensée : « Tu ne tiens pas ta parole, reprit Auguste, il était convenu que tu ne m’interromprais point. M’assassiner, te dis-je, voilà ton dessein. » Et il indiqua le lieu, le jour, les complices, le plan de l’attaque, le bras chargé de frapper. Puis le voyant baisser les yeux et, non plus par suite de sa promesse, mais confondu par sa conscience, demeurer muet : « Quel est ton but ? ajouta-t-il, De régner à ma place ? Certes, le peuple romain est à plaindre, si tu n’as pour monter à l’empire d’autre obstacle que moi. Tu ne peux même pas défendre les intérêts de ta maison22 : tout récemment, dans une cause privée, tu as succombé sous le crédit d’un affranchi. Il t’est plus facile sans doute de prendre César à partie. Je veux bien te faire place, si je suis le seul qui gêne tes prétentions. Mais les Paul-Émile, les Fabius Maxime, les Cossus, les Servilius subiront-ils ta loi, eux et toute une légion de patriciens, non pas de ceux qui affichent de vains titres, mais de ces hommes qui font honneur aux images de leurs aïeux ? »

Je ne reproduirai pas tout son discours ; il envahirait une grande partie de ce traité ; car on sait qu’il parla plus de deux heures, prolongeant ainsi la seule vengeance qu’il voulût tirer. « Cinna, dit-il à la fin, je te fais grâce une seconde fois ; j’avais épargné un ennemi, j’épargne un conspirateur, un parricide. À dater de ce jour devenons amis ; luttons à qui de nous deux aura le plus loyalement donné ou reçu la vie. » Plus tard il lui conféra spontanément le consulat, en le grondant de n’oser point le demander ; il n’eut pas d’ami plus fidèle et plus dévoué ; il fut son unique héritier ; et personne ne trama plus de conspiration contre lui.

X. Votre aïeul pardonna aux vaincus : eh ! s’il n’eût pardonné, sur qui eût-il régné ? Sallustius, les Cocceius, les Dellius et toute la cohorte des premières entrées[5], il la recruta dans le camp de ses adversaires. Déjà les Domitius, les Messala, les Asinius, les Cicéron, et toute la fleur de Rome, avaient été gagnés par sa clémence. Avec quelle longanimité il attendit la mort de Lépide ! Il souffrit nombre d’années qu’il gardât les insignes du principat, et ne se laissa transférer qu’à la mort du triumvir le titre de grand pontife. Il aima mieux qu’on y vît un honneur qu’une dépouille. Il dut à cette clémence son salut et sa sécurité : elle le rendit le favori, le bien-aimé des citoyens, bien que la république ne courbât sous sa main qu’une tête encore indomptée ; sa clémence lui vaut aujourd’hui encore les suffrages de cette renommée si peu complaisante même aux princes vivants. Nous le croyons au rang des dieux, sans attendre que la loi l’ordonne. Si nous confessons qu’il fut un bon prince et bien et dignement surnommé père de la patrie, c’est uniquement parce que les offenses à sa personne, d’ordinaire plus sensibles au souverain que les violations du droit, ne le poussaient à aucune rigueur ; parce qu’aux mots les plus sanglants il se contentait de sourire ; parce qu’il semblait souffrir lui-même les peines qu’il infligeait ; parce que tous les condamnés pour adultère commis avec sa fille, loin qu’il les ait punis de mort23, reçurent de lui des sauf-conduits pour s’éloigner en toute sûreté. Voilà ce que j’appelle pardonner : savoir tant d’hommes prêts à s’irriter pour vous, à faire leur cour la tête de votre ennemi à la main, et non-seulement sauver, mais protéger cet ennemi !

XI. Tel fut Auguste déjà vieux, ou déclinant vers la vieillesse, après une jeunesse bouillante, irascible, signalée par tant d’actes vers lesquels il ne tournait qu’à regret les yeux. Nul n’oserait mettre en parallèle votre douceur avec celle d’Auguste, tout divin qu’on le nomme, opposât-on à vos jeunes années les24 années plus que mûres d’un vieillard. Il a été clément et modéré ; mais ce fut après Actium, après cette mer souillée du sang romain, après qu’il eut brisé aux côtes de Sicile ses flottes et celles de ses rivaux, après les hécatombes de Pérouse25 et les proscriptions. Pour moi, je n’appelle pas clémence la lassitude de la cruauté. La vraie clémence, César, est celle dont vous faites preuve, qui n’est point née d’une barbarie repentante, qui consiste à rester sans tache, à n’avoir jamais versé le sang des citoyens. C’est, au sein de la toute-puissance, véritablement régner sur soi-même, c’est être l’amour de l’univers, cette commune patrie si dévouée pour vous, que de ne se laisser ni enflammer de passions coupables ou irréfléchies, ni corrompre aux exemples de ses prédécesseurs, que de ne pas tenter jusqu’où va la rigueur de ses droits sur les peuples, mais, au contraire, d’émousser le glaive du pouvoir.

Grâce à vous, ô Néron ! Rome est pure de supplices ; et votre belle âme a pu se glorifier de n’avoir pas versé dans le monde entier une goutte de sang humain, chose d’autant plus grande et admirable que jamais le glaive ne fut confié à de plus jeunes mains. La clémence, revenons-y, ne donne pas seulement de la gloire, elle est aussi une sauvegarde : c’est l’ornement de tout empire et en même temps son plus sûr appui. Pourquoi en effet les bons rois vieillissent-ils en paix et transmettent-ils le sceptre à leurs fils et à leurs petits-fils, tandis que le règne des tyrans est aussi détesté qu’éphémère ? Par quoi se distingue le tyran du bon roi ? car en apparence leur fortune, leur puissance est la même. N’est-ce pas que le premier sévit par plaisir ; le second, seulement par justice et par nécessité ?

XII. « Eh quoi ! les rois aussi n’infligent-ils pas souvent la mort ? » Oui, quand l’intérêt public les y détermine ; mais le tyran, la cruauté lui tient au cœur. Le tyran ! s’il diffère du roi, c’est par les actes, non par le titre. Denys l’ancien peut en toute justice être mis au-dessus de bien des rois ; et rien n’empêche d’appeler tyran L. Sylla, dont les égorgements ne cessèrent que faute d’ennemis. Qu’importe qu’il soit descendu de la dictature, qu’il ait repris la toge d’homme privé ? quel tyran but jamais le sang humain aussi avidement que lui, qui fit massacrer à la fois sept mille citoyens romains ; qui, voisin du massacre et siégeant près du temple de Bellone, entendait les cris confus de cette multitude gémissante sous le glaive, et disait au sénat épouvanté : « Continuons, pères conscrits, c’est une poignée de séditieux que je fais mettre à mort ?» Il disait vrai : ce n’était pour lui qu’une poignée d’hommes. Tout à l’heure, à ce propos[6], nous déciderons comment il faut sévir contre des ennemis, quand ce sont des concitoyens, des membres d’une même république qui s’en sont détachés pour passer à l’état d’ennemis.

C’est donc, comme je le disais, par la clémence que la grande différence du roi au tyran se manifeste. Tous deux peuvent également s’entourer d’armes : mais chez l’un, elles sont le rempart de la paix publique ; l’autre les a pour comprimer de puissantes haines par une puissante terreur. Et ces bras même, auxquels il se confie, il ne les voit pas sans effroi ; les ressentiments des peuples accroissent ses ressentiments ; détesté parce qu’il est craint, il veut se faire craindre parce qu’on le déteste, et il adopte l’infernale maxime qui a perdu tant de ses pareils : Qu’on me haïsse, pourvu que l’on tremble26 ! Il ignore quelle explosion s’apprête, quand la mesure des haines est comblée. En effet, une crainte modérée contient les esprits ; mais continuelle, violente, mais si elle met l’homme en face des suprêmes périls, elle relève l’audace des plus abattus et pousse à tout entreprendre. Ainsi une enceinte de cordes et de plumes tient en respect l’animal sauvage ; mais pris à dos par le piqueur dont les traits le harcèlent, il tentera de se faire jour à travers l’obstacle qu’il fuyait et foulera aux pieds l’épouvantail27.

Le courage le plus ardent est celui que l’extrême nécessité fait éclater. Il faut que la crainte laisse encore quelque sécurité et fasse envisager bien plus d’espoir que de péril ; autrement, si la soumission n’en a pas moins à trembler, on n’aspire plus qu’à heurter de front le péril, on fait bon marché d’une vie dont on n’était plus maître. Un roi humain et débonnaire a des auxiliaires fidèles qu’il emploie au salut de l’État ; le soldat est fier de penser que la sécurité publique est son ouvrage ; point de travaux qu’il n’endure avec joie : c’est un père qu’il garde. Quant au tyran farouche et sanguinaire, nécessairement ses satellites lui pèsent.

XIII. Pourrait-il les avoir fidèles et dévoués, ces hommes de tortures, de chevalets et de supplices, auxquels il jette comme à des bêtes des citoyens à dévorer ? Plus anxieux, plus soucieux[7] que les plus grands criminels, car il appréhende et les hommes et les dieux témoins et vengeurs des forfaits, il est venu au point de ne pouvoir changer de caractère. Entre autres maux, en effet, ce qu’a de plus affreux la cruauté, c’est son besoin de persévérer ; et le retour au bien ne lui est plus ouvert. De nouvelles fureurs doivent soutenir les premières28 ; quel plus grand malheureux que l’homme pour qui le crime est une nécessité ?

Ô qu’il est digne de pitié, à ses yeux du moins, car le plaindre serait impie, celui qui ne signale sa puissance que par les meurtres et les rapines, à qui tout est devenu suspect, sa cour aussi bien que son peuple ! Il redoute les armes, et c’est aux armes qu’il a recours ; il ne peut croire ni à la foi d’un ami ni à l’amour d’un fils. S’il envisage tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il va faire, s’il descend dans cette conscience chargée de crimes et de remords, bien souvent il craint la mort, plus souvent il la désire, plus odieux à lui-même qu’à ceux qu’il opprime.

Celui au contraire qui, veillant à tous les intérêts, bien qu’il en défende plus spécialement quelques-uns, alimente comme siennes29 toutes les parties du corps social ; celui qui, porté par nature à la bonté, lors même qu’il convient de sévir, laisse voir avec quelle répugnance il prête son bras à la rigueur préservatrice des lois ; qui n’a dans l’âme rien d’hostile, rien de farouche ; qui exerce doucement une autorité salutaire, qui veut la faire aimer, trop heureux si de sa prospérité tous avaient leur part ; qui est affable dans ses discours, et d’un abord facile ; dont le visage, et c’est ce qui gagne surtout les peuples, respire l’amabilité ; qui, favorable aux vœux légitimes, repousse sans aigreur ceux qui ne le sont pas, celui-là est chéri, défendu, vénéré de tous ses sujets. Les entretiens secrets parlent de lui de la même manière que les harangues. On désire sous lui d’être père ; et la stérilité, compagne forcée des maux publics, disparaît : on croit bien mériter de ses enfants en les faisant naître dans un si beau siècle. Un tel prince est gardé par ses bienfaits ; il n’a nul besoin de satellites : pour lui les armes sont une décoration30.

XIV. Quel est donc le devoir d’un prince ? Celui d’un bon père, qui tantôt reprend ses enfants avec douceur, tantôt les menace, et parfois même frappe pour mieux avertir. Un homme sensé ne déshérite pas son fils au premier mécontentement. À moins que des torts graves et répétés n’aient vaincu sa patience, à moins qu’il n’appréhende des fautes plus grandes que celles qu’il punit, sa main se refuse toujours à signer le fatal arrêt. Il fait d’abord mille tentatives pour rappeler ce caractère indécis des sentiers mauvais où il glisse ; c’est quand tout espoir est perdu, qu’il essaye des moyens extrêmes ; car on n’a recours aux grands châtiments que si tout remède est épuisé.

Cette tâche du père est aussi celle du prince que nous appelons père de la patrie sans qu’une vaine flatterie nous y porte, car ses autres surnoms sont purement honorifiques. Ceux de grand, d’heureux, d’auguste, et tous les titres possibles dont nous surchargeons une fastueuse majesté, sont pour elle un banal tribut ; mais nommer le prince père, de la patrie31, c’est lui dire que le pouvoir qui lui fut remis est tout paternel, qu’il doit être le plus tempéré de tous, plein de sollicitude pour ses enfants, et placer leurs intérêts avant les siens. Père, il ne se décidera que bien tard à retrancher l’un de ses membres : l’a-t -il retranché, il voudrait pouvoir le remettre en place ; il gémira de la séparation ; il aura beaucoup et longtemps hésité. Qui condamne précipitamment est près de condamner avec plaisir, et l’extrême rigueur touche à l’injustice. De nos jours Erixon, chevalier romain, pour avoir fait périr son fils sous le fouet, fut dans le forum percé de coups de poinçons32 par le peuple. À peine l’autorité d’Auguste put-elle l’arracher aux mains indignées des fils et des pères.

XV. T. Arius, qui, ayant surpris son fils en flagrant délit de parricide, l’avait exilé après avoir instruit son procès, fut admiré de tout le monde pour s’être borné à l’exil et à un exil bien doux, car il relégua le coupable à Marseille et lui fit une pension annuelle égale à celle qu’il recevait avant son crime. Grâce à cette généreuse conduite, dans une ville où jamais défenseur ne manqua même aux plus grands forfaits, nul ne mit en doute la justice d’une sentence portée par ce père qui avait pu condamner son fils, mais qui ne pouvait le haïr. Ce même exemple va vous donner à comparer un bon prince avec un bon père.

Prêt à juger son fils, T. Arius avait prié Auguste de faire partie du tribunal domestique[8]. Auguste donc vint chez un simple citoyen, prit place et s’assit au conseil d’une famille étrangère. Il ne dit pas : « Qu’il vienne dans mon palais ; » c’eût été déférer l’enquête à l’empereur et non au père. Après l’audition de la cause et la discussion de tous les moyens de défense du jeune homme et des charges qu’on lui opposait, le prince demanda que chacun votât par écrit, de peur que l’opinion de tous ne fût celle qu’eût émise l’empereur. Puis, avant l’ouverture des votes, il jura que la succession d’Arius, homme opulent, ne serait point acceptée par lui33.

On me dira : « Il y avait de la faiblesse d’âme dans cette crainte de paraître vouloir s’ouvrir des chances par la condamnation du fils ; » mon avis est tout autre. Tout citoyen comme nous eût eu nécessairement dans une bonne conscience de quoi braver les interprétations malignes : un prince doit beaucoup faire pour l’opinion. Auguste jura qu’il n’accepterait point la succession. Ainsi Arius perdit le même joui deux héritiers ; mais l’empereur avait racheté la liberté de son vote, et après avoir prouvé que sa sévérité était désintéressée, ce qu’un prince doit toujours avoir à cœur, il opina ainsi : « Que le fils soit exilé où le père voudra. » Il ne vota ni pour le supplice du sac et des serpents[9], ni pour la prison ; il songea non sur qui il prononçait, mais dans quel conseil il siégeait. Un père, dit-il, devait se contenter de la peine la plus douce, infligée à un fils adolescent encore, qu’on avait poussé à un crime pour lequel il avait fait voir une timidité voisine de l’innocence : il suffisait de l’éloigner de Rome et des regards paternels.

XVI. Ô prince bien digne d’être appelé au conseil des pères, et digne d’être nommé cohéritier même de fils innocents ! Voilà la clémence qui sied au souverain, celle qui, quelque part qu’elle se montre, y fait prévaloir la douceur en toutes choses. Nul ne doit être assez abject pour que sa mort ne soit pas sentie par le prince : quel qu’il soit, il est membre de l’État. Cherchons pour exemple au pouvoir suprême des autorités moindres, et il en est de plus d’un genre : le prince commande à ses sujets, le père à ses enfants, le précepteur à ses disciples, le tribun ou le centurion à ses soldats. Ne jugerait-on point détestable père celui qui sans cesse, pour les plus légères causes, accablerait de coups ses enfants ? Quel maître d’arts libéraux est le plus digne de sa profession, ou de celui qui frappe en bourreau ses élèves si leur mémoire est en défaut, si leur coup d’œil n’est pas assez prompt pour lire sans hésiter, ou de celui qui aime mieux les corriger par de simples avis et les reprendre en les piquant d’honneur ? Un tribun, un centurion implacable fera des déserteurs, et pour ceux-ci il y a pardon. Car enfin est-il juste de commander avec plus de rigueur et de dureté à l’homme qu’au stupide animal ? Et encore, l’écuyer habile n’effarouche pas par des coups redoublés le cheval qu’il veut dompter ; il le rendrait ombrageux et rétif, s’il ne lui faisait sentir pour l’apaiser une main caressante. Ainsi le chasseur qui dresse de jeunes chiens à suivre la piste, ou qui les emploie, déjà exercés, à lancer ou à poursuivre le gibier, ne les menace pas trop souvent, ce serait les décourager et éteindre leur noble instinct dans le sentiment dégénéré de la peur ; mais il ne les laisse pas non plus errer et vaguer à leur fantaisie. Ainsi encore les conducteurs de bêtes de somme, de ces races indolentes nées pour, l’insulte et les mauvais traitements, les poussent souvent par trop de cruauté à secouer le joug.

XVII. Il n’est point d’être moins facile, et qu’il faille gouverner avec plus d’art que l’homme, aucun qu’il faille plus ménager. Car quoi de moins raisonnable que ceci : on rougira de décharger sa colère sur des bêtes de somme ou des chiens, et la pire condition sera celle de l’homme soumis à l’homme ? On traite les maladies, on ne s’irrite pas contre elles : or il y a ici maladie morale, elle a besoin d’une cure indulgente ; que l’homme qui l’applique n’ait aucune aigreur contre nous. Mauvais médecin que celui qui désespère, pour n’avoir pas à guérir. Telle doit être, envers les âmes malades, la conduite du chef à qui le salut de tous est commis : ne pas dès l’abord repousser tout espoir, ne pas déclarer les symptômes mortels. Qu’il lutte contre les vices, qu’il tienne bon ; qu’il fasse honte aux uns de leur mal, qu’il amuse les autres par des lénitifs, et la cure ainsi déguisée réussira mieux et plus tôt. Le prince doit s’étudier non-seulement à guérir, mais à ne laisser que d’avouables cicatrices. Il ne tire nulle gloire d’un châtiment cruel : qui doute en effet de sa puissance ? La gloire est immense au contraire de suspendre ses coups, d’arracher de nombreuses victimes à la colère des autres et de n’en immoler aucune à la sienne.

XVIII. Il est beau de commander avec douceur aux esclaves : il faut qu’un maître considère non ce qu’il peut leur faire impunément souffrir, mais ce qu’autorisent l’équité et la bonté qui ordonnent aussi d’épargner des captifs, des malheureux achetés à prix d’argent. À combien plus juste titre ordonnent-elles de ne pas traiter des hommes libres, de sang noble, d’illustre race, comme des esclaves dont on abuse, de voir en eux des citoyens que vous précédez par le rang, et dont on vous livra non la propriété, mais la tutelle ! L’esclave trouve asile au pied de la statue impériale. Comme esclave, tout m’est permis contre lui ; comme homme, il est des choses que me défendent le droit commun de tout ce qui respire et la nature, qui l’a fait mon semblable. Qui ne portait à Védius Pollion[10] plus de haine que ses esclaves mêmes, lui qui engraissait de chair humaine ses lamproies et qui, pour la moindre faute, faisait jeter ces infortunés dans son vivier, que dis-je ? dans son réservoir de serpents ? Monstre digne de mille morts, soit qu’il se repût des lamproies qui avaient dévoré ses esclaves, soit qu’il n’eût ces animaux que pour les nourrir de la sorte ! Si les maîtres impitoyables sont montrés du doigt par toute la ville qui les réprouve et les déteste ; l’iniquité des rois et leur mauvais renom s’étendent plus au loin et les livrent à la haine des siècles. Qu’il eût mieux valu ne pas naître, que de voir sa naissance comptée parmi les calamités publiques !

XIX. Nul ne peut rien imaginer de plus glorieux que la clémence pour l’homme placé à la tête des autres, de quelque manière et à quelque titre qu’il y soit monté. Et certes, avouons-le, cette vertu est d’autant plus belle et magnifique que le pouvoir qui la pratique est plus grand ; et le pouvoir ne doit jamais nuire, s’il se conforme aux lois de la nature. C’est elle en effet qui inventa la royauté, laquelle se retrouve chez les animaux et surtout chez les abeilles, dont le roi habite la cellule la plus spacieuse, à l’endroit le plus sûr et au centre de ses États. Il est de plus exempt de travail, lui qui surveille celui des autres ; à sa mort tout l’essaim se disperse. Elles ne souffrent jamais plus d’un roi, et le combat révèle le plus digne. La forme de son corps est remarquable : il diffère de tous ses sujets tant par sa grosseur que par ses couleurs éclatantes ; mais voici surtout ce qui le distingue : les abeilles sont très irascibles, et, eu égard à leur petitesse, des plus ardentes à combattre, et elles laissent leur aiguillon dans la plaie ; le roi seul est sans aiguillon. La nature n’a pas voulu qu’il fût cruel ni qu’il exerçât une vengeance qui lui coûterait trop cher : elle lui a retiré son arme, et sa colère reste inoffensive. Grande leçon pour les puissants de la terre ! La nature, selon sa coutume, se manifeste dans de petits êtres, et de sublimes enseignements nous viennent de ses moindres ouvrages.

Rougissons de ne pas prendre exemple sur ces faibles animaux, nous dont le courroux doit se modérer d’autant plus que l’explosion en est plus funeste. Plût aux dieux que l’homme subît la même loi que l’abeille, que la vengeance se brisât avec l’arme et ne trouvât pas les moyens de porter plus d’un coup, ni d’autres bras pour servir ses fureurs ! Elle se lasserait bien vite, si elle ne s’assouvissait qu’à ses dépens et n’exhalait son venin qu’au péril de sa vie. Et même, telles que sont les choses, elle ne le pourrait impunément. Force est au tyran d’éprouver toutes les peurs34 qu’il inspire ; il faut qu’il surveille toutes les mains, et qu’au moment même où nul ne complote, il se croie menacé , et qu’aucun instant de sa vie ne soit libre de crainte. Peut-on supporter une si douloureuse existence, quand il est si facile, sans faire de mal et, partant, sans en craindre, d’exercer une autorité tutélaire à la satisfaction de tous ? Quelle erreur de croire qu’il y ait sûreté pour le prince, là où rien n’est en sûreté contre lui ! Par la sécurité35 qu’on donne on achète la sécurité. Il n’est pas besoin de bâtir de hautes forteresses, de munir de retranchements des collines escarpées, de tailler à pic les flancs des montagnes, de se hérisser de murailles et de tours : un roi sans gardes est protégé par sa clémence. Il n’est de rempart inexpugnable que l’amour des citoyens.

Quoi de plus beau pour le prince que de vivre entouré des vœux d’un peuple entier, vœux qui ne s’énoncent pas sous l’œil des délateurs ; que de voir le moindre ébranlement de sa santé exciter non l’espoir, mais l’alarme de tous ; de savoir que ses sujets n’ont rien de si précieux qu’ils ne sacrifient pour sauver ses jours et qu’ils se figurent éprouver eux-mêmes tous les biens qui peuvent lui arriver ? Il prouve par les actes d’une bonté journalière que la république36 n’est pas à lui, mais bien lui à la république. Qui oserait lui dresser quelque embûche ? Qui ne souhaiterait, s’il était possible, détourner même les coups du sort loin d’un chef sous qui la justice, la paix, la pudeur, la sécurité, l’honneur fleurissent respectés, et qui maintient l’État enrichi dans l’abondance de tous les biens ? il est contemplé comme le serait la divinité, si elle daignait se rendre visible à nos adorations et à notre culte. Car enfin, n’est-ce pas approcher des dieux que se montrer, comme est leur nature, bienfaisant, généreux, puissant pour le bonheur du monde ? Voilà le but, voilà l’exemple à se proposer : n’être jugé le plus grand que pour qu’on vous juge aussi le meilleur.

XX. Un prince punit pour l’un de ces deux motifs : ou il se venge, ou il venge autrui. Discutons d’abord le motif qui le touche personnellement ; car la modération est plus difficile, quand la vengeance est réclamée par le ressentiment et non pour l’exemple. Est-il besoin qu’ici j’avertisse de ne pas croire aisément, d’approfondir les choses, de présumer plutôt l’innocence, de montrer qu’aux yeux du juge l’affaire le touche, comme elle touche le prévenu. Ceci n’est que justice ; la clémence n’a rien à y voir. Mais nous exhorterons le prince, lorsque l’offense est manifeste, à rester maître de lui-même, à faire grâce de la peine s’il le peut sans risque, sinon à la réduire ; à se montrer enfin plus exorable dans sa cause que dans celle des autres. Comme en effet la générosité consiste non à se faire libéral du bien d’autrui, mais à donner ce qu’on s’ôte à soi-même ; ainsi, j’appelle clément non pas l’homme qui fait bon marché des griefs d’autrui ; mais celui qui, poussé par les siens propres, ne bondit pas sous l’aiguillon ; qui a compris qu’il est d’une grande âme de souffrir les injures au faîte de la puissance, et que rien n’est plus digne de gloire qu’un prince qu’on offense et qui ne punit pas.

XXI. La vengeance d’ordinaire a ces deux effets : ou elle console de l’injure reçue ou elle rassure pour l’avenir. La condition du prince est trop haute pour avoir besoin qu’on le console ainsi, et sa puissance trop incontestée pour qu’il veuille la faire mieux reconnaître en perdant quelques malheureux. Je parle ici d’offenses ou d’attaques parties de rangs inférieurs ; car ceux qui furent pour un temps ses égaux, s’il les voit tombés au-dessous de lui, que faut-il de plus à sa gloire37 ?

Un esclave, un serpent, une flèche peuvent tuer un roi ; mais pour faire grâce il faut être plus grand que celui qu’on sauve. Le prince doit donc user généreusement du magnifique pouvoir qu’il tient des dieux, d’ôter ou de donner la vie ; il le doit surtout envers ceux qu’il sait avoir tenu le même rang que lui. Leur sort est-il en ses mains, sa vengeance est complète, rien n’y manque : la peine est réelle, suffisante38. Car c’est avoir perdu la vie que de la devoir ; et quiconque, jeté du haut des grandeurs aux pieds de son adversaire, a dû attendre la sentence d’un autre sur sa tête et sa couronne, n’existe désormais que pour la gloire de son sauveur, qui gagne bien plus à respecter ses jours qu’à l’effacer du nombre des vivants. C’est le perpétuel trophée de la vertu du triomphateur : traîné devant son char il n’eût fait que passer. Que si l’on peut sans risque lui laisser aussi son royaume, le rasseoir sur ce trône d’où il était tombé, combien ne s’en accroît pas le renom de celui qui de la défaite d’un ennemi n’a voulu que la gloire ! Voilà triompher de sa victoire même et montrer qu’on n’a rien trouvé chez les vaincus qui fût digne du vainqueur39. À l’égard de sujets, d’inconnus, d’hommes sans nom, la modération est d’autant plus juste, qu’il y a moins de mérite à les avoir terrassés. Tantôt faites-vous une joie du pardon ; tantôt dédaignez de frapper ; éloignez-vous de faibles reptiles : ils souillent la main qui les écrase. Quant à ces hommes qui, amnistiés ou punis, feront l’entretien de tous, c’est le cas d’user d’une clémence solennelle.

XXII. Passons aux délits entre citoyens : la loi, en les punissant, poursuit un triple but que le prince aussi doit avoir en vue ; elle veut ou amender ceux qu’elle atteint, ou rendre les autres meilleurs par l’exemple du châtiment, ou que, les méchants disparus, la sécurité se rétablisse. Des peines modérées amenderont plus facilement les coupables : car celui-là s’observe et se conduit mieux qui n’est pas tout à fait mort à l’honneur. L’honneur perdu ne se ménage plus ; et c’est une autre impunité que de n’avoir plus de place pour le châtiment. Quant aux mœurs publiques, on les corrige mieux en étant sobre de punitions ; car le grand nombre des délinquants crée l’habitude du délit[11] ; on trouve moins lourde une flétrissure dont tant d’autres partagent le poids ; et la sévérité perd, par sa fréquence même, ce qu’elle a de plus efficace, l’influence de l’exemple. Un prince fonde les bonnes mœurs dans la société et en extirpe les vices, lorsqu’il sait les souffrir non en approbateur, mais en homme à qui les châtiments répugnent et dont le cœur saigne à les appliquer. On a honte de faillir quand c’est la clémence qui gouverne. La peine parait bien plus grave, venant d’un juge connu pour sa douceur.

XXIII. D’ailleurs vous verrez se commettre plus souvent les crimes qui sont plus souvent punis. Votre père, en cinq ans, a fait coudre dans le sac fatal plus de parricides qu’on n’en a vu punir dans tous les siècles précédents. Les enfants se portaient bien moins fréquemment au dernier des forfaits, lorsqu’aucune loi ne l’avait prévu ; et ce fut par une haute prudence que d’éminents législateurs, consommés dans la science du cœur humain, aimèrent mieux passer ce crime sous silence, comme un phénomène incroyable et au-dessus de l’humaine audace, que de laisser voir en le proscrivant qu’il n’était pas impossible. Ainsi les parricides ont commencé avec la loi, et la peine a donné l’idée du crime. C’en est fait de la piété filiale, depuis que nous avons vu plus de sacs que de croix. Dans un état où l’on punit rarement, il s’établit un concert de moralité, et l’on s’y affectionne comme à un trésor commun. Qu’un peuple se croie moral, il le sera : il s’indigne bien plus contre ceux qui s’écartent de la règle générale, s’il les voit en petit nombre. Il est dangereux, croyez-moi, d’apprendre au peuple qu’il y a plus de méchants qu’il ne pense.

XXIV. On fit jadis, dans le sénat, la proposition de distinguer par le vêtement les esclaves des hommes libres ; mais l’on sentit bien vite quel péril nous menacerait du jour où nos esclaves commenceraient à nous compter. Sachez que même chose est à craindre, si l’on ne fait grâce à personne : on verra bientôt combien l’emporte la masse des citoyens dépravés. La multitude des supplices fait aussi peu d’honneur au prince qu’au médecin celle des funérailles. Une autorité moins rude est mieux obéie. L’esprit humain est de sa nature indocile ; il se cabre contre les obstacles et la contrainte ; il suit plus volontiers qu’il ne se laisse conduire. Et comme un fier et généreux coursier se prête mieux à un frein plus léger, ainsi la moralité publique marche d’un mouvement spontané à la suite de la clémence ; on apprécie cette vertu du prince et l’on veut se la conserver. Cette voie est donc la plus efficace. La cruauté est un vice qui n’est pas de l’homme, qui n’est pas digne de cette âme dont le fond est la douceur même. C’est une rage d’animal féroce que de se complaire au sang et aux plaies ; c’est répudier le nom d’homme et se transformer en monstre des bois.

XXV. Réponds en effet, Alexandre, livrer Lysimaque à la fureur d’un lion40, est-ce autre chose que le déchirer de tes propres dents ? Ce lion c’est toi, cette férocité c’est la tienne. Oh ! que tu voudrais être toi-même armé d’ongles et de mâchoires assez larges pour dévorer un homme tout entier ! Je n’exige pas de toi que cette main, si infailliblement mortelle à tes amis, soit secourable pour aucun, ni que cette âme cruelle, insatiable fléau des nations, s’assouvisse sans meurtre et sans carnage[12] ; je t’appellerai clément si, pour mettre à mort un ami, tu prends ton bourreau chez les hommes. Voilà surtout ce qui rend la cruauté exécrable, c’est qu’elle passe d’abord les bornes légales, puis celles de l’humanité. Elle recherche des supplices nouveaux, elle s’ingénie, elle imagine des instruments pour varier et prolonger la douleur, elle se délecte à voir souffrir des hommes. Cette horrible maladie de l’âme est arrivée au plus haut degré de la démence, quand la barbarie devient pour elle un plaisir et le meurtre un passe-temps. Derrière un pareil homme viennent les bouleversements, les haines, les poisons, les glaives ; tout le menace d’autant de périls qu’il y a de gens menacés par lui : ici des embûches isolées, ailleurs une révolte générale l’assiège. Car si un particulier qu’on immole n’émeut guère, ne soulève pas des cités ; contre un fléau qui sévit au loin et qui s’attaque à tous, les traits partent de toutes parts. Tel reptile venimeux se dérobe par sa petitesse, et on ne se réunit pas pour le détruire ; mais un serpent démesuré, qui a pris des proportions phénoménales, qui empoisonne les sources où il s’abreuve, qui brûle de son haleine et qui broie tout sur son passage, on l’attaque avec des balistes[13]. Un faible mal peut nous abuser et nous échapper ; s’il est extrême, on court à l’encontre. Ainsi un seul malade ne trouble même pas une maison ; mais quand des morts multipliées ont signalé l’épidémie, le cri d’alarme est universel : on fuit, et la violence s’attaque aux dieux même. Que le feu éclate dans une seule demeure, la famille et les voisins viennent y jeter de l’eau ; mais si l’incendie est vaste, s’il a déjà dévoré plusieurs édifices, on démolit, pour l’étouffer, une partie de la ville.

XXVI. Pour se venger des cruautés d’un maître, il a suffi du bras d’un esclave bravant l’inévitable supplice de la croix ; mais les tyrans, des nations, des races opprimées par eux ou seulement menacées de l’être, se sont levées pour les exterminer. Leurs satellites même ont parfois tourné leurs armes contre eux et pratiqué sur leurs personnes les leçons de perfidie, de sacrilège, de férocité qu’ils avaient reçues d’eux41. Que peut-on espérer jamais de gens qu’on a soi-même formés au crime ? L’iniquité n’est pas longtemps soumise et ne se borne pas au mal qu’on lui prescrit. Mais supposons la cruauté impunie, quel règne que le sien ! Quel spectacle offre-t-il ? celui d’une ville prise d’assaut, et l’effroyable aspect de la terreur générale. Tout n’est que désespoir, alarme, confusion : on redoute jusqu’au plaisir. Point de sécurité même à table, où l’ivresse aussi doit veiller soigneusement sur sa langue ; même aux spectacles, où l’on cherche des prétextes pour vous accuser et vous perdre. Qu’importent ces coûteux appareils qu’ont payés les trésors des rois et que les plus fameux artistes concourent à embellir ? Des jeux dans une geôle peuvent-ils plaire ?

L’affreuse jouissance, bons dieux ! que d’égorger, de torturer, de s’applaudir au bruit des chaînes, d’abattre des têtes de citoyens, de marquer son passage par des flots de sang, de voir à son aspect tout trembler, tout fuir ! Qu’y aurait-il de pis à vivre sous l’empire des lions et des ours, à la merci des serpents et des animaux les plus destructeurs ? Encore ces êtres privés de raison, prévenus selon nous et coupables de férocité, respectent-ils ceux de leur espèce ; et chez les brutes du moins la ressemblance est une sauvegarde42. Le tytan, dans sa rage, méconnaît même les liens du sang ; étrangers ou parents, tout lui est égal, pourvu qu’il s’exerce, par le meurtre des individus, à faucher des nations entières. Embraser des villes, faire passer la charrue sur d’antiques cités, c’est, pour lui, donner preuve de puissance ; n’immoler qu’une ou deux victimes n’est pas assez royal ; et si d’un même temps il ne fait tendre la gorge à toute une troupe de malheureux, il s’imagine que son droit de sévir est amoindri. Ah ! plutôt quel bonheur n’est-ce point de sauver une foule d’hommes, de les rappeler comme du sein de la mort à la vie, et de mériter par sa clémence la couronne civique ! Quel plus digne, quel plus beau laurier pour un front souverain que cette couronne : Pour avoir sauvé des citoyens ! Que sont auprès ces faisceaux d’armes ravis aux vaincus, ces chars teints du sang des barbares, ces dépouilles, fruits de la conquête ? C’est un pouvoir divin que celui qui sauve des multitudes d’hommes et des peuples ; mais tuer en masse et sans distinction, un incendie, un mur qui s’écroule ont ce pouvoir-là.


LIVRE II.

I. Ce qui m’a engagé, Néron César, à écrire sur la clémence, c’est surtout une parole que je n’ai pu vous entendre proférer, ni redire moi-même à d’autres sans admiration ; parole généreuse, magnanime, pleine d’humanité, qui non calculée, ni émise pour les oreilles de la foule, éclata tout à coup, et mit au grand jour la lutte d’un bon cœur avec les devoirs de votre rang. Près de sévir contre deux brigands, le préfet de vos cohortes, le vertueux Burrhus que vous, son prince, savez apprécier, vous pressait d’écrire le nom des coupables et pour quel motif vous vouliez punir : cette sanction, longtemps ajournée, il insistait pour l’obtenir enfin. Forçant sa répugnance et la vôtre, il vous présentait le papier, il vous le mettait en main, et vous vous écriâtes : Je voudrais ne pas savoir écrire43 ! Ô réponse digne d’être entendue de toutes les nations qui couvrent le sol de l’Empire, et de celles qui jouissent sur nos confins d’une précaire indépendance, et de celles qui de fait ou d’intention nous sont hostiles ! Qu’elle serait digne d’être transmise à l’assemblée générale des peuples pour servir de formule au serment de leurs chefs et de leurs rois! Comme elle rappelle l’innocence primitive du monde et mériterait de faire revivre ces anciens jours ! Oui, c’est maintenant qu’il serait à propos de s’entendre pour revenir au juste et à l’honnête en bannissant la convoitise du bien d’autrui, source de toutes les corruptions du cœur : il serait temps qu’on vît la piété, l’intégrité, la foi, la modération renaître, et qu’après les excès de sa trop longue domination, le génie du mal fît à la fin place au règne du bonheur et de la vertu.

II. Cet avenir, César, est en grande partie le nôtre : j’en accepte et proclame avec joie l’augure. La douceur de votre âme va se répandre et pénétrer insensiblement dans tout le corps de votre empire ; tout se va former sur votre modèle44. C’est à la tête que se rattache toute la santé de l’homme : c’est d’elle qu’il reçoit la vigueur et l’énergie, par elle qu’il languit et s’affaisse ; elle est l’esprit de vie comme le principe de mort. Et citoyens et alliés, tous se rendront dignes de la bonté du prince ; on verra par tout le globe les vertus reparaître ; on abjurera l’esprit de violence.

Pardonnez si je m’arrête quelque peu à parler de vous. Ce n’est pas pour charmer votre oreille, telle n’est point ma coutume, et j’aimerais mieux vous choquer par la vérité que vous plaire par la flatterie45. Quel est donc mon but ? Outre que je veux vous rendre le plus familiers qu’il se peut les actes et les paroles qui vous honorent, afin que ce qui est aujourd’hui l’élan d’une heureuse nature devienne un principe46 réfléchi ; je songe en moi-même à cette foule de mots expressifs, mais horribles, passés en maximes sociales qui se répètent et circulent partout, comme celle-ci : Qu’on me haïsse, pourvu qu’on me craigne ! ce qui ressemble à ce vers grec : Que la terre à ma mort s’abîme dans les flammes47, et à mille traits de même espèce. Or je ne sais comment dans les âmes atroces, exécrables, la matière prêtait davantage pour rendre leur pensée avec vigueur et véhémence. Je ne connais pas une parole de douceur et de bonté dont l’énergie me frappe. Pour conclure donc : donnez rarement, avec répugnance et après une longue hésitation, cette signature qu’il faut parfois nécessairement tracer, et qui vous faisait prendre l’écriture en haine ; oui, selon votre usage, hésitez longtemps, ajournez, plus d’une fois.

III. Et pour ne pas prendre le change à ce mot séduisant de clémence qui pourrait nous jeter dans un autre excès, examinons en quoi elle consiste, quelles sont et sa nature et ses limites. La clémence est la modération d’une âme qui a le pouvoir de se venger ; ou bien, c’est l’indulgence du supérieur dans la punition de l’inférieur. Il est plus sûr de donner plusieurs définitions, de peur qu’une seule ne soit incomplète et, pour ainsi dire, n’échoue par un vice de formule : on peut donc encore appeler clémence une disposition de l’âme à la douceur dans l’application des peines. Une autre définition, qui trouvera des contradicteurs, quoiqu’elle approche le plus du vrai, serait celle-ci : la clémence est cette modération qui remet quelque chose de la peine due et méritée ; on va se récrier et dire qu’aucune vertu ne fait rien de moins que ce qu’elle doit. Et cependant tous reconnaissent la clémence dans cette retenue de l’âme qui reste en deçà de ce que la justice pouvait infliger. L’ignorance croit que la sévérité est le contraire de la clémence ; mais jamais vertu ne fut le contraire d’une autre vertu.

IV. Quel est donc l’opposé de la clémence ? La cruauté, qui n’est autre chose qu’un excès de rigueur dans la mesure des châtiments. Mais il est des hommes qui, sans avoir à châtier, sont néanmoins cruels : ceux, par exemple, qui tuent des inconnus, des passants, non en vue d’un profit, mais pour le plaisir de tuer. Et non contents d’assassiner, ils torturent, comme Sinis, comme Procuste, comme les pirates qui accablent de coups leurs captifs et les jettent vivants dans les flammes. Voilà aussi de la cruauté : mais n’étant pas une suite de la vengeance, car il n’y a pas eu offense, ni du courroux qu’excite un méfait, puisqu’aucun crime ne l’a provoquée, elle est en dehors de notre définition, laquelle ne comprend que l’excessive rigueur dans les punitions. Nous pourrions dire : c’est être plus que cruel, c’est être féroce que de se faire une joie de torturer ; nous pourrions dire : c’est de la démence ; car il en est de plus d’un genre, et la plus caractérisée est celle qui va jusqu’à massacrer et déchirer des hommes. J’appellerai donc cruels ceux-là seulement qui punissent, non sans motif, mais sans mesure. Tel était Phalaris qui, dit-on, sévissait non pas contre des innocents, mais au delà des bornes de l’humanité et de la raison. Nous pourrions prévenir toute chicane en définissant la cruauté un penchant de l’âme vers le parti le plus rigoureux. La cruauté et la clémence sont choses qui se repoussent ; mais la sévérité s’allie certes bien avec la première. Et c’est ici le lieu de se demander ce que c’est que la compassion. Généralement elle est louée comme une vertu ; et l’on appelle bon l’homme compatissant. Mais cet état de l’âme est pure faiblesse. La cruauté et la compassion sont sur les limites, l’une de la sévérité, l’autre de la clémence : il faut se garder ou de tomber dans la cruauté en croyant se montrer sévère, ou dans la compassion qu’on aurait prise pour de la clémence. En ce dernier cas le mécompte offre moins de péril ; mais l’erreur est égale dès qu’on sort de la vraie mesure.

V. De même donc que la religion honore les dieux, et que la superstition les outrage[14] ; de même tout homme de bien se montrera clément et doux, mais il évitera la compassion48. Car c’est le vice d’une âme pusillanime que de défaillir à l’aspect du mal d’autrui ; et les moins nobles caractères y sont le plus sujets. Ce sont des vieilles et des femmelettes que les larmes des plus grands scélérats émeuvent, et qui briseraient, si elles pouvaient, les portes de leur prison. La compassion considère non la cause, mais le sort de celui qui souffre ; la clémence concorde avec la raison. Je sais que la secte stoïcienne est mal famée auprès des ignorants, comme trop dure, comme incapable de donner aux princes et aux rois aucun bon conseil. On lui reproche de dire que son sage ne s’apitoie jamais, ne pardonne jamais : doctrine qui, ainsi présentée, est odieuse. Car elle semble ravir tout espoir aux faiblesses humaines, et appeler au châtiment les moindres peccadilles. S’il en est ainsi[15], que penser d’une école qui ordonnerait d’oublier qu’on est homme et qui fermerait le seul port assuré contre la Fortune, le recours de l’homme à son semblable ? Mais non : il n’est point de secte plus bienveillante, plus douce, plus amie du genre humain, plus vouée aux intérêts de tous ; car elle a pour loi d’être utile et secourable, et de songer non pas seulement à soi-même, mais à la société comme aux individus.

La compassion est une impression maladive à l’aspect des misères d’autrui, ou un chagrin qu’on éprouve à l’idée qu’elles ne sont pas méritées. Or la maladie morale n’atteint point le sage : son âme est toute sereine, et aucun nuage ne peut l’obscurcir. Rien ne sied mieux[16] à l’homme que les sentiments élevés : or il ne peut les avoir tels, celui que la crainte abat, dont le cœur est en deuil et se serre de tristesse. C’est ce qui n’arrivera pas au sage, même dans ses propres infortunes : il repousse tous les traits du sort dont le courroux se brise à ses pieds ; son visage est toujours le même, calme, impassible, ce qui ne pourrait être si le chagrin avait accès en lui. Ajoutez qu’au sage appartiennent la prévoyance et la promptitude du conseil : or jamais rien de pur et de net ne sort d’une source troublée. Le chagrin ôte à l’homme sa clairvoyance, le génie des expédients, la faculté de fuir le péril, d’apprécier ce qui est juste. Le sage n’a donc point cette compassion, qui n’est qu’une malheureuse passivité de l’âme ; mais tout ce que font d’ordinaire les compatissants49, il le fera de lui-même, et dans un autre esprit.

VI. Il consolera ceux qui pleurent, sans pleurer avec eux ; il tendra la main au naufragé, donnera l’hospitalité au proscrit et l’aumône au nécessiteux, non cette aumône humiliante que la plupart de ceux qui veulent passer pour compatissants jettent avec dédain à ceux qu’ils assistent et qu’ils craindraient même de toucher ; il donnera ce que l’homme doit à l’homme sur le patrimoine commun. Il rendra le fils aux larmes de la mère, il fera détacher ses fers, il le retirera de l’arène, il donnera même la sépulture au criminel ; mais dans tous ses actes il sera calme d’esprit et de visage. Ainsi le sage ne s’apitoiera pas ; il secourra, il obligera, lui né pour aider ses semblables et travailler au bien public dont il offre à chacun sa part. Il y a même certains méchants, en partie condamnables, mais qu’on peut amender, sur lesquels sa bonté s’étendra. C’est surtout aux grandes misères courageusement subies qu’il sera heureux de porter secours. Chaque fois qu’il le pourra, il corrigera les torts de la Fortune : où emploierait-on mieux les richesses, le pouvoir, qu’à relever ce que le sort a jeté par terre ? Son visage ni son âme ne trahiront nulle défaillance en voyant la jambe desséchée d’un mendiant, ses haillons[17], sa maigreur, sa vieillesse courbée sur un bâton. Mais il obligera tous ceux qui en seront dignes ; et, à l’exemple des dieux, sa prédilection sera pour le malheur. La commisération est voisine de la misère ; elle a quelque chose d’elle et participe de sa nature. Il n’est, sachez-le bien, que des yeux malades qui, en voyant d’autres yeux50 couler, larmoient à leur tour ; tout comme certes ce n’est pas gaieté, mais faiblesse de nerfs, que de rire toujours lorsque rient les autres, et de bâiller par contre-coup à chacun de leurs bâillements. La commisération est l’infirmité d’une âme trop sensible à l’aspect de la misère : l’exiger du sage serait presque vouloir qu’il se lamentât et s’en vînt gémir aux funérailles du premier venu51.

VII. Mais pourquoi ne pardonne-t-il pas ? Je vais le dire. Établissons d’abord ce que c’est que le pardon, pour qu’on sache que le sage ne doit pas l’accorder. Le pardon est la remise d’une peine méritée. Pourquoi le sage ne doit-il pas faire cette remise ? On en trouve les raisons longuement déduites ohez ceux qui ont traité cette matière. Je serai plus bref, le débat n’étant pas soulevé par moi ; je dirai : On pardonne à celui qu’on devait punir : or le sage ne fait jamais ce qu’il ne doit pas et n’omet jamais ce qu’il doit faire ; il ne remet donc pas la peine qu’il doit infliger ; mais ce que vous demandez au pardon, le sage prend une voie plus honorable pour l’accorder : il épargne, il conseille, il rend meilleur. Il agit comme s’il pardonnait, et il ne pardonne pas ; parce que pardonner, c’est avouer qu’on omet quelque chose de ce qu’on eût dû faire. Il admonestera l’un de paroles seulement, sans lui appliquer d’autre peine, eu égard à son âge susceptible encore d’amendement ; cet autre, victime manifeste de préventions outrées, il le déclarera quitte, comme dupe d’une erreur ou ayant failli dans l’ivresse. Il renverra des prisonniers de guerre sains et saufs, quelquefois même avec éloge, si c’est pour de nobles motifs, pour la foi jurée, pour les traités, pour la liberté qu’ils ont pris les armes. Ce sont là des actes non de pardon, mais de clémence. La clémence a son libre arbitre : elle ne juge pas d’après un texte, mais selon l’équité la plus large : elle a droit d’absoudre et de régler le litige au taux qu’il lui plaît. Non qu’elle fasse rien en cela de moins que ne veut la justice, mais c’est qu’elle voit dans ses arrêts la justice même. Pardonner, c’est ne pas punir ce qu’on juge punissable, c’est remettre une peine exigible. Faire acte de clémence , c’est en principe proclamer que l’homme qu’on acquitte n’était passible de rien de plus. C’est donc un acte plus complet que le pardon, et plus honorable. En tout ceci, selon moi, on dispute sur les mots : sur les choses même on est d’accord. Le sage fera remise de beaucoup ; il sauvera bien des âmes malades, mais qui ne seront pas incurables. Il imitera l’habile agriculteur, qui ne soigne pas seulement les arbres droits et de belle venue, mais qui adapte à ceux dont une cause quelconque faussait la croissance des appuis qui les redressent ; il ébranche le pourtour de celui-ci que des rameaux trop touffus empêcheraient de s’élancer ; il fume le pied de celui-là qui dépérissait par défaut du sol ; il donne de l’air à cet autre qu’étouffait l’ombre de ses voisins. Ainsi le véritable sage discernera les caractères et comment chacun doit être traité, comment les penchants dépravés se rectifient…



NOTES
SUR LA CLÉMENCE.

LIVRE I.
1.

Entre tous les mortels de Dieu la prévoyance
M’a du haut ciel choisi, donné sa lieutenance…
. . . . . . . . . . . . . . . . .  Je détruis, je conserve ;
Tout pays, toute gent, je la rends libre ou serve ;
J’esclave les plus grands ; mon plaisir, pour tous droits,
Donne aux gueux la couronne et le bissac aux rois.

(Daubigné, Misères du temps.)

2.

Le sang le plus abject vous était précieux.

(Racine, Britann., act. IV, sc. III.)

3.

                            Néron suffit pour se conduire…
Pour bien faire, Néron n’a qu’à se ressembler.
Heureux si ses vertus, l’une à l’autre enchaînées,
Ramènent tous les ans ses premières années ! (Ibid. I,sc. II.)

4. Manière détournée d’engager Néron à ne point persécuter des hommes illustres dont le crime était d’être trop peu courtisans. « Nec minus periculum ex magna fama quam ex mala. (Tac., Agric.)

Thraséas au Sénat, Corbulon dans l’armée
Sont encore innocents, malgré leur renommée.

(Racine, Britann. act. I, sc. II.)

5. « Ne faites pas largesse de notre sang ; et, pour épargner quelques scélérats, n’allez pas perdre tous les gens de bien. » (Sall., Catil., voir Saint Augustin, Ép. LIV.) « C’est une grande cruauté envers les hommes que la pitié des méchants. » (Rouss. Émil., IV.)

6.

L’amour est fils de la clémence,
La clémence est fille des dieux ;
Sans elle toute leur puissance
Ne seroit qu’un titre odieux.

(La Fontaine, pour M. Fouquet.)
7.

Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage ;
Je vois voler partout les cœurs à mon passage.

(Racine, Britann.,act. IV, sc. iii.)

8. Voir, pour tout ce morceau, Bossuet, Éducat. du Dauph. «Le prince, en tant que prince, n’est point un homme particulier… »

9. Image reproduite par Florus, liv. IV.

Le dernier des soldats tient la mort dans ses mains ;
Mais le ciel n’accorda qu’au maître des humains
Le privilège auguste et si digne d’envie
D’enchaîner la mort même et de donner la vie.

(D’Arlincourt, Caroléide.)

11. Corpora magnanimo satis est prostrasse leoni. (Ov., Trist. I, v.)

12. Voir Cic., pro Ligar; Grég. de Naz., de Amore pauperum. Pline l’Ancien, II, 7.

Du titre de clément rendez-le ambitieux :
C’est par là, que les rois sont semblables aux dieux.

(La Fontaine, pour M. Fouquet.)

Images des dieux sur la terre,
Est-ce par des coups de tonnerre
Que leur grandeur doit éclater ?

(J.B. Rouss., Od., et son Ép. ii, liv. 1.)

Nocere posse et nolle, laus amplissima est. (P. Syrus.)

Quand on peut lancer le tonnerre,
Qu’il est beau de le retenir ! (Mlle de Scudéry.)

Du magnanime Henri qu’il contemple la vie :
Dûs qu’il put se venger il en perdit l’envie.

(La Fontaine, aux Nymphes de Vaux.)

Le roi n’éclata point : les cris sont indécents
 A la majesté souveraine, (Id., Le Roi, le Milan, etc)

16. Voir Sall., Catil., disc. de César et Massillon, Petit car., i.

Ma gloire inexorable à toute heure me suit.

(Racine, Bérén.)

18. Quum feriant unum, non unum fulmina terrent. (Ovide, Pont., III, iii, Sénèq., lettre lxxiv.)

19. Qui pardonne aisément invite à l'offenser. (Corneille.)

20. Voir de la Colère, III, xvi.

Ma cruauté se lasse et ne peut s’arrêter ;
Je veux me faire craindre et ne fais qu’irriter ;
Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile :
Une tête coupée en fait renaître mille ;
Et le sang répandu de mille conjurés
Rend mes jours plus maudits et non plus assurés.

(Corneille, Cinna, IV, sc. iii.)

Britannicus mourant excitera le zèle
De ses amis tout prêts à prendre sa querelle.
Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs
Qui, même après leur mort, auront des successeurs.
Vous allumez un feu qui ne pourra s’éteindre.

(Racine, Britann., IV, sc. iii.)

21. Montaigne a traduit tout ce chapitre. Pour les nombreux emprunts qu’y a faits Corneille, voir Cinna, act. IV, sc. iii et iv ; act. V, sc. i et iii, et les commentaires de Voltaire sur Corneille, et son Dict. philos. à l’article Auguste.

22. Ici Corneille a exagéré Sénèque, en faisant dire par Auguste à Cinna : « Mais tu ferais pitié… si je t’abandonnais à ton propre mérite. » De là l’apostrophe du maréchal Lâfeuillade à l’acteur chargé du rôle d’Auguste : Tu me gâtes le Soyons amis !

23. Dion et Tacite disent pourtant qu’il fit périr plusieurs complices de Julie, sous prétexte que leurs relations avec elle n’étaient qu’un moyen d’arriver à l’empire.

     Enfin Néron naissant
A toutes les vertus d’Auguste veillissant.

(Racine, Britann. I, sc. i.)

25. Auguste immola aux mânes de César trois cents prisonniers faits dans Pérouse, dit Suétone ; quatre cents selon Dion Cassius. Il prévenait leurs supplications par ce seul mot : Il faut mourir.

26. Voir de la Colère, I, xvi.

27. Ibid., II, xii; I, xiii. Quest. natur., I, xii. Sénèque le rhéteur, IV, Controv. xxix. Acerrimi sunt morsus irritatæ necessitatis. (Quint. Curt., V.)

 L’arc, pressé d’une main peu sage,
 Se redresse et frappe au visage
 Le maître qui l’a trop courbé.
Le désespoir qui croit s’élève à la menace;
La haine a son courage et la peur son audace.

(Lebrun, Voyage en Grèce.)
Il vous faudra, seigneur, courir de crime en crime,

Soutenir vos fureurs par d’autres cruautés,
Et laver dans le sang vos bras ensanglantés.

(Racine, Britann., IV, sc. iii.)

Voir J. J . Rousseau, Lettres de la Montagne, ix.

29. Et quid Cæsar non suum videat? (Plin., Paneg. xxi.)

30. « La bonté et la justice gardent le roi, et son trône est affermi par la clémence. » (Prov., XX, xxviii.) Devise de Marc Aurèle : Regni clementia custos. Par l’amour de son peuple il se croyait gardé. (Volt., Œdip.) Voir Esprit des lois, VI, xxi. Les Rois, Od. de Lebrun.

31. Voir sur ce titre, Suét., August., lviii. « Il faut vouloir être le père et non le maître… » etc. (Fénelon, lettre à Louis XIV.)

32. Graphiis, autrement dits stylis, d’où stylets, poinçons de fer dont on se servait pour écrire. César, en se défendant contre ses meurtriers, perça de son graphium le bras de Cassius.

33. Les legs en faveur des empereurs étaient fort nombreux. Auguste reçut par cette voie plus de huit cents millions de notre monnaie, bien qu’il fût, dit Suétone, chap. LXVI, peu avide d’héritages. En cas de proscription, on sauvait ainsi le reste de ses biens.

34. Voir de la Colère, II, ii. Qui terret plus ipse timet. (Claudien.)

Auteur des maux de tous, à tous il est en butte.
(Corneille, Pompée, I, sc. i.)

Craint de tout l’univers il vous faudra tout craindre,
Toujours punir, toujours trembler dans vos projets,
Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.

(Racine, Britann., IV, sc. iii.)
Comme il les craint toujours, ils le craignent sans cesse,
(Id., Bajazet.)

OCTAVIE. Maître du monde, que te manque-t-il encore ?

NÉRON. La paix.

OCTAVIE. Tu l’auras, si tu ne la ravis à personne.
(Alfieri, Octav., trag.)

36. « Il ne faut pas que tous soient à un seul, mais un seul doit être à tqus pour faire leur bonheur. Il ne doit être que l’homme des lois et l’homme de Dieu. » (Fénelon, Lettre à Louis XIV.)

37. Cette recommandation et les suivantes révèlent, ce semble, les appréhensions de Sénèque sur le sort réservé à Britannicus.


     Ignoscere pulchrum
Jam misero, pœnæque genus vidisse precantem. (Claudien.)

Changez par vos bontés un destin si funeste :
Le plaisir de bien faire est un plaisir céleste ;
Et celui d'excuser lorsque l’on peut punir,
De rendre des États qu’on pourrait retenir,
Et libéralement remettre une couronne,

C’est de ces grands efforts dont l’univers s’étonne ;
Et la félicité d’un spectacle si doux
Ne peut jamais venir que des dieux et de vous.

(Tristan., Chrispe, trag., II, sc. vi.)

40. Voir de la Colère, III, xvii, et Quest. nat., III, xxv. Alexandre était irrité de la pitié qu’avait témoignée Lysimaque pour Callisthène condamné à une mort cruelle. Pline et Justin, qui citent l’acte cruel d’Alexandre, sont contredits par Q. Curce.

Sæpe in magistrum scelera redierunt sua.
(Sénèque, Thyest., act. II, sc. i.)

     Auctorem scelus
Repetit, suoque premitur exempto nocens.

(Id., Hercul. fur. III, sc. ii.)

    Parcit
Cognatis maculis similis fera… etc. (Juvén., XV, clix.)

L’ours a-t-il dans les bois la guerre avec les ours ?…
(Boileau, Sat. viii.)
LIVRE II.

Un jour, il m’en souvient, le sénat équitable
Vous pressait de souscrire à la mort d’un coupable;
Vous résistiez, seigneur, à leur sévérité ;
Votre cœur s’accusait de trop de cruauté,
Et plaignant les malheurs attachés à l’empire :
« Je voudrais, disiez-vous, ne savoir pas écrire. »

(Britannicus, IV, sc. iii.)
Rex velit honesta, nemo noneadem volet.
(Sénéc., Thyest., II, sc. i.)
Régis ad exemplum totus componitur orbis. (Ciaudien.)

Les exemples des rois nous font ce que nous sommes
Tout oherohe à s’élever quand ils sont généreux.
Sont-ils faibles ? Tout rampe et languit avec eux.

(Saint-Didier, Clovis, ch. VIII.)}

Voir Pline, Panég. xlv. Lettres persanes, xcix. Esprit des lois, XII, c. xxxvii.

45. Accusé d'avoir conspiré avec Pison, Sénèque répondit entre autres choses: « Qu’il n’avait pas l’esprit enclin à la flatterie ; que Néron le savait mieux que personne et avait plus souvent trouvé en lui un homme libre qu’un esclave. » (Tacite. Ann., XV, lxi.)

Toujours dans mes conseils courageux et sincère,
Je crains de vous flatter et non de vous déplaire. (Corneille-)

Et quod nunc ratio est, impetus ante fuit. (Ovid.)

La vertu, qui n’est pas d’un facile exercice,
C’est la persévérance après le sacrifice ;
C’est, quand le premier feu s’est lentement éteint,
La résolution qui survit à l’instinct.

(Ponsard, l’Honn. et l’Arg.)

47. Voir de la Colère, I, xiii. Vers attribué à Euripide et que Tibère avait souvent à la bouche. Comme on citait ce vers devant Néron, il ajouta : « Et même de mon vivant) » (Suét., Nér., xxxviii.)

48. Ce paradoxe des stoïciens, qui découlait de leur fière doctrine de l’impassibilité, est l’un de ceux qui répugnent le plus à notre raison, car ôter la pitié du cœur des hommes, a dit Phocion, c’est ôter les autels du milieu de la cité. Heureusement que les stoïciens dérogeaient à leur système dans la pratique, et même, comme on va le voir plus bas, recommandaient vivement les actes qu’inspire la pitié.

49. « Je crois qu’il faut tout faire pour le soulagement d’une personne affligée, jusqu’à lui témoigner même beaucoup de compassion… mais il faut se contenter d’en témoigner et se garder soigneusement d’en avoir. C’est une passion qui n’est bonne à rien au dedans d’une âme bien faite, qui ne sert qu’à affaiblir le cœur, et qu’on doit laisser au peuple, qui, n’exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses. » (Portrait de la Rochefoucauld par lui-même.)

50. Dum spectant oculi læsos læduntur et ipsi. (Ovid., Amor., II.)

51. Ce tableau du stoïcisme qui secourt la misère sans se livrer à la pitié rappelle ce passage de Chateaubriand : « Équitable et moral, le protestantisme est exact dans ses devoirs, mais sa bonté tient plus de la raison que de la tendresse ; il vêtit celui qui est nu, il ne le réchauffe pas. dans son sein ; il ouvre des asiles à la misère, il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects ; il soulage l’infortune, il n’y compatit pas.» (Analyse. de l’hist. Franç. 1er.)


  1. Interim fortuna pro culpa est. Allusion à Britannicus. On a dit en France : Il y a des situations qui conspirent.
  2. Virgile, Géorgiq., IV, 212.
  3. Voy. de la Colère, I, xvi
  4. Allusion à la mort de Homulus.
  5. Voy Constance du sage, xviii ; et surtout des Bienfaits, VI, XXXIV.
  6. L’édition Lemaire porte : Sed mox ille Sulla : Consequamur quomodo… (Puis Sylla ajouta : Décidons comment…) Je lis avec un Mss. de Fickert : Sed mox de Sulla consequamur…
  7. (a) Omnibus rébus leçon vulgaire. Je lis reis obnoxior avec J. Lipse. Un manusc. reis noxior. Un autre : reis obnoxior.
  8. Tribunal auquel étaient soumis les fils de famille et aussi la femme devenue fils de famille par la confarréation.
  9. On cousait les parricides dans un sac de cuir avec un serpent, un singe, un coq et un chien, et on les jetait dans la rivière.
  10. Voy. de la Colère, III, XL,. Pline, Hist. IX, XXIX.
  11. Voy. des Bienfaits, III, XVI.
  12. Deux manusc. portent vocetur, bien préférable à la leçon vulgaire vocatur
  13. Allusion au fameux serpent de Régulus.
  14. Voy. lettre cxxiii.
  15. Passage altéré. Quidni hæc scientia ou quid in in hac.… leçon des Mss. Je propose quidnam hæc…
  16. Nihilque quam magnus, leçon Lemaire. Je préfère le Mss : nihilque æque hominem, quam…
  17. Texte corrompu. Un Mss. obcrusati cujus aredum aut panno jam maciem d’où on a fait : ob æruscantis civis aridam ac pannosam maciem… Je propose, en changeant bien moins : ob crus alicujus aridum aut pannosam m…'