Après-midi d’été

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Après-midi d’été
Traduction de Henry Vernot, La Revue blanche, 1902
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Kœnigsberg était étendu sous la véranda rouge et fumait des ’cigarettes des princesses ». Il venait un parfum de roses et de gazon.

— Tout est fatigué, sentait-il, dans cette belle maison de campagne. La jeune maîtresse de maison est comme épuisée. Seuls, les cheveux dorés disent : « Nous avons charmé, nous avons animé... ! » Le maître de la maison est endurant et las. On dirait un ouvrier traînant de la houille à mille pieds sous terre. Jusqu’au jardin qui est fatigué, ne s’est pas terminé, les roses y fleurissent près du persil, puis viennent des plantes rares rangées dans leurs pots, puis de sombres massifs de spirées, puis des champs, puis des plates-bandes rose-clair de fleurs inconnues, puis un banc d’où l’on a vue sur la colline. La femme de chambre pâle se glisse en rôdant et balance, durant des heures, la petite dans son hamac. La merveilleuse bonne d’enfants caresse l’énorme chien de garde qui mord tout le monde. Je crois qu’il voudrait la posséder et souffre de ce qu’elle ne soit pas une chienne. Un monde las, où personne n’a usé jusqu’au bout de ses forces vitales...

Kœnigsberg s’endort dans le parfum de roses et de gazon. La femme de chambre et la bonne d’enfants sont assises dans la cuisine, au sous-sol.

— Ce monsieur Kœnigsberg est un drôle d’homme, dit la femme de chambre. On dirait d’un acteur. Voudrais-tu être couchée près de lui sous la véranda ?

La merveilleuse bonne d’enfants répond :

— Ta gueule !

La femme de chambre :

— Dort-il ?

— Il doit fumer. Il m’a dit : « Le chien est amoureux de vous, Tonietta. » Puis il a parlé de Maïa, une guenon qui lui a baisé la main au Thiergarten. « Cet animal a eu un geste plein de tendresse, disait-il ; ces nobles êtres meurent la plupart du temps de la poitrine. »

— Quel effet peut-il bien produire sur Madame ?! demande la femme de chambre.

— Oh ! qu’est-ce que cela fait ?! dit la bonne d’enfants. Mais, sur Monsieur ?!

Deux heures après Kœnigsberg s’éveilla.

Il sentait :

— J’ai aspiré des prairies.

Il y avait une visite dans la tente blanche du jardin.

Une noble dame avec un chapeau de paille français. orné de dahlias lilas, et sa fille âgée de quinze ans.

Kœnigsberg accompagna la jeune fille dans le jardin, lui en montrant les beautés.

— On dirait deux jardins, dit-elle ; l’un qui appartiendrait à un jardinier artiste et l’autre à un jardinier commerçant. Et puis, cela ne ressemble à aucun jardin, c’est ouvert...

— C’est comme le monde, dit-il.

Ils atteignirent la prairie et le massif de spirées aux allées étroites, semées de cailloux. Sa robe bruissait. Puis ils arrivèrent au banc d’où l’on avait vue sur la colline. Ils étaient enfermés de toutes parts.

Elle rougit, son noble sang se précipita à la surface de son corps pur et doux...

— Un drôle de jardin, dit-elle ; il est comme inculte ; on dirait un roman.

Mille vies se précipitèrent en lui. Il vit cette âme douce, tendre et fermée et ploya pour ainsi dire le genou devant elle. Plus tard, sa maman dit :

— Un drôle d’homme, ce monsieur Kœnigsberg. On dirait d’un acteur. Se moque-t-il des gens ?!

La jeune fille sentait :

— Il a ployé le genou devant moi... ! C’est un drôle de jardin... ! Monsieur Kœnigsberg, embrasse mes paupières fermées... !

Au soir, la bonne d’enfants alla voir le chien de garde qui s’étira et la laissa caresser son poil doux.

— Il m’aime vraiment, pensait-elle.

Elle sourit sur elle-même. « M. Kœnigsberg aime Maïa » pensait-elle.

Les fleurs rose-clair inconnues embaumaient. Au-dessus du champ s’étendait la blanche haleine de la terre.

La jeune maîtresse de la maison était assise avec son mari sur le banc d’où l’on avait vue sur la colline. La dame disait :

— C’est peut-être un parti pour la petite ?!

— Tue-la tout de suite ! Quel crime a-t-elle commis ?! disait le mari.

La dame :

— Kœnigsberg... Il vous fait penser comme la femme du marin : « Il y a encore d’autres mondes... » Il aime presque cette guenon Maïa, il parle toujours d’elle ; ce doit être un noble animal, son baiser a été pour lui « la mystérieuse amitié du monde. » Il dit : « En voilà une qui vient des Philippines, qui m’embrasse la main... ! »

Le mari se replia sur lui-même, comme un ouvrier qui traîne de la houille à mille pieds sous terre.

— C’est un esprit malsain, dit-il, exagéré ; il tournera mal...

Les fleurs rose-clair inconnues embaumaient...

La dame contemplait les collines...