Une dernière lettre

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Une dernière lettre
Traduction de Henry Vernot, La Revue blanche, 1902
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Mon ami,

La confiance, la confiance ! Qui me la donnera ?! L’homme ?! Le verbe ?! Le regard ?! L’action ?! Mon désir ou mon regret ?! Ce qui est en toi, ou ce qui est en moi ?! Si elle n’est pas, comment fais-tu qu’elle soit ?!

Vos lettres, votre amour, mon ami, tout cela est presque trop beau pour être vrai, réel,

Tout brille comme dans une gloire céleste. Je sens que ton adoration humaine est la fille pâle d’une rose inspiration artistique qu’elle n’a fait que suivre. Cela vint des hauteurs, je le sens, oui, des hauteurs ! De tes hauteurs, Albert, non des miennes !

Mais l’inspiration artistique se propose d’autres buts, des buts plus élevés que l’Homme et sa faiblesse ; même, elle hait l’Homme lorsqu’il l’entrave et la trouble. Elle ne l’aime que lorsqu’il lui fait précipiter sa course. Et ainsi l’homme éprouve une douleur que la bienveillante nature avait, par avance et pour l’avertir, enfoncée dans son âme : c’est la méfiance. C’est de cette façon qu’elle naît à la vie, c’est de cela qu’elle vit, monsieur !

Croyez-moi, Albertus, le monde dont vous dites que je suis le soleil, le monde dans lequel vous avez, en rêvant, tissé votre toile, vous est plus cher que la Créature grâce à qui s’éveilla ce beau monde, votre beau monde. Malheur à l’infortunée qui comprit différemment sa « mission de soleil » et qui, dans une audace puérilement héroïque, se crut capable d’en remplir une autre.

Pour l’artiste, la femme doit, des lointains crépusculaires, répandre sa douce et mystérieuse clarté. Laure de Pétrarque, Lénore du Tasse, Diotima, Vittoria Colonna, vous étiez loin et, par suite, éternellement proches.

Ce qui, dans la vie réelle, est réalisation devient dans la vie artistique la mort !

Plus tu te tiens éloignée de lui, et plus tu remplis son âme, plus tu es près de lui. Et si tu t’approches, tu recules dans le lointain.

Sois connue le chant de l’alouette, qui appelle le printemps sur la campagne...

Quand tout fleurit, il peut se taire, mourir...

Nous pouvons prendre part à son flot de sève printanier... Lui seul engendre le fruit mûr de l’été !

Mais nous, nous voulons vivre, vivre, vivre et, après les bourrasques du printemps, avoir notre paix estivale !

Puis, à nouveau, nous ne le voulons plus. Une mort si belle est peut-être une vie. Et il est peut-être plus humain de voir sa vie artistique naître de la mort de notre âme que de gagner la vie au prix de sa mort d’artiste.

Et pourtant... Nous voulons vivre, vivre, car la vie est en nous. Ah ! Homme-Artiste, vampire, cherche ta victime parmi ceux-là qui n’ont plus rien à gagner, plus rien à perdre !

Et pourtant, que sommes-nous pour ceux-là ?! Je frissonne... Nous ne pouvons plus ni monter, ni retourner en arrière. Pitié ! Mais comment nous retrouver ?! Comment avoir confiance ? Vous voulez un rêve... et nous voulons une vie. Quand vous vous éveillez, vous n’avez fait que rêver. Un nouveau rêve commence une nouvelle vie !

Quand nous nous éveillons, nous avons vécu ! Alors, la mort arrive... Mais nous, nous voulons vivre, vivre, vivre- puisque la vie est en nous et rêve de l’éveil ! Et notre vie est une année. Un seul printemps, suivi d’un été, puis vient le fruit, engendré dans la joie de vivre, grandi dans la peine de vivre, et puis l’hiver.

C’est ainsi que nous sommes pauvres. Mais vous, vous êtes riches ! Les printemps se suivent ; à l’été mûr succède un automne défunt ; ne vous troublez point, pourtant, car un autre apparaît sur l’heure, qui apporte la vie. Et toujours en vous peuvent, à tour de rôle, régner l’hiver et le printemps. Et ainsi va votre vie... Mais nous ne pouvons vous accompagner et il nous faut mourir...

Nous avons besoin de nous reposer, de nous recueillir...

Où mène mon chemin ?! Qui m’indiquera ma voie ?! Qui me montrera mon étoile ?! Qui, ma patrie ?!

Celui qui ne fait que rêver la vie ne peut pas me donner la vie... Et celui qui vit la vie, celui-là me prend mon rêve !

C’est seulement en nous que le rêve et la vie ne font qu’un.

Mais le désaccord qui est en vous détruit l’Unité « Nous ». Où vais-je m’égarer ?! Albertus... ! Oh ! Albertus !

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Sois comme le chant de l’alouette qui appelle le printemps dans la campagne...

Quand tout fleurit, il peut se taire, mourir.

Mais nous, nous voulons vivre, vivre !!