Après la pluie, le beau temps/10

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X

GENEVIÈVE SANS GEORGES


Le lendemain, quand Geneviève alla voir son oncle, sa première question fut pour Georges.


Geneviève.

Bonjour, mon oncle. Comment avez-vous laissé le pauvre Georges ? A-t-il beaucoup pleuré ?


M. Dormère.

Pas du tout pleuré. Georges a plus de courage que tu ne le penses ; il a été très bien.


Geneviève.

Mais il était bien triste, ce pauvre garçon ?


M. Dormère.

Non, pas trop ; il sait prendre sur lui.


Geneviève.

A-t-il vu ses camarades ?


M. Dormère.

Certainement ; ils ont été fort aimables pour lui.


Geneviève.

J’en suis bien contente. Je craignais qu’ils ne fussent froids.


M. Dormère.

Pourquoi cela ? Tout le monde n’est pas si difficile que toi. Ils l’ont trouvé très bien.


Geneviève.

Mais, mon oncle, je trouve Georges très bien, moi aussi.


M. Dormère.

Excepté quand tu t’en plains.


Geneviève.

Moi, mon oncle, je ne me suis jamais plainte de Georges.


M. Dormère.

Ne fais donc pas l’innocente. Ce n’est pas à moi que tu t’en plaignais, mais à ta bonne, qui allait le raconter à tout le monde ; de sorte que Georges passait pour un méchant qui te rendait malheureuse.


Geneviève.

Je vous assure, mon oncle, que vous vous trompez et que j’aime beaucoup Georges.


M. Dormère.

C’est bon, n’en parlons plus. Qu’as-tu fait hier pour t’amuser ?


Geneviève.

Mon oncle, j’étais triste du départ de Georges ; je pensais à vous, et je n’étais pas en train de m’amuser.


M. Dormère.

À moi ? Pourquoi pensais-tu à moi ?


Geneviève.

Parce que je savais, mon oncle, que vous aviez du chagrin du départ de Georges, et j’en étais attristée pour vous.


M. Dormère.

Ma chère amie, au lieu de t’affliger pour moi après le départ de mon fils, tu aurais mieux fait de ne pas rendre cette séparation nécessaire.


Geneviève, étonnée.

Comment aurais-je pu l’empêcher, mon oncle ?


M. Dormère.

En n’ayant pas sans cesse des discussions avec Georges ; en ne le poussant pas à mille petites sottises qu’il n’aurait pas faites sans toi, en ne te plaignant pas de lui à ta bonne, à tes amis. Tu as rendu la vie insupportable à Georges, et j’ai dû dans son intérêt me séparer de mon fils unique.


Geneviève, pleurant.

Oh ! mon oncle, je vous assure que je n’ai rien fait de ce que vous supposez. J’ai au contraire évité de me plaindre de Georges, et d’en mal parler ; et si ma bonne et mes amis voyaient qu’il ne me traitait pas toujours très bien, ce n’est pas ma faute, je vous assure.


M. Dormère.

Tant mieux pour toi si tu as fait comme tu dis. Je t’engage à sécher tes larmes ; je déteste de voir pleurer. Va avec ta bonne, tu me retrouveras à déjeuner. »

Geneviève quitta son oncle ; elle pleura quelque temps dans le vestibule, assise sur la dernière marche de l’escalier. Quand elle retira le mouchoir qu’elle tenait sur ses yeux, elle vit Rame debout devant elle, qui la regardait si tristement que ses pleurs redoublèrent ; elle se jeta dans ses bras sans parler.


Rame.

Pauvre petite Maîtresse ! Pauvre petite Mam’selle ! Rame malheureux ; lui pas pouvoir empêcher petite Maîtresse avoir du chagrin. Moi savoir quoi c’est ; moi vouloir beaucoup punir méchant Moussu, mais moi pas oser. Moussu chasser Rame, et moi alors, plus voir petite Maîtresse ! Pauvre moi, pauvres nous ! »

Rame se mit à pleurer avec Geneviève. Tout à coup il entendit s’ouvrir la porte du cabinet de travail de M. Dormère. S’il trouvait le nègre s’affligeant avec Geneviève, il serait certainement en colère et il accuserait sa nièce d’avoir raconté ses chagrins à son fidèle serviteur. Il n’y avait pas un moment à perdre ; il saisit Geneviève dans ses bras, monta l’escalier en deux bonds et fut hors de vue avant que M. Dormère eût eu le temps d’arriver dans le vestibule.

Rame déposa sa petite maîtresse dans la chambre de Pélagie, sortit avec précipitation, descendit quatre à quatre l’escalier de service, qui donnait dans la cuisine, et se mit à essuyer vivement de la vaisselle.

Après le départ de sa nièce, M. Dormère avait regretté les reproches qu’il lui avait adressés ; il se souvint plus nettement des paroles de Pélagie et de

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Il monta l’escalier en deux bonds.

l’impression défavorable à Georges qu’elles avaient produite sur son esprit. Il réfléchit à la fausseté des accusations qu’il avait prononcées contre sa nièce, à l’isolement de la pauvre Geneviève qui n’avait pour la défendre et pour l’aimer que sa bonne et le pauvre nègre. Il résolut de réparer son erreur par quelques bonnes paroles et il quitta son cabinet pour monter chez Geneviève. Au bas de l’escalier il aperçut un mouchoir ; il le ramassa ; c’était celui de Geneviève : il était trempé des larmes de la pauvre enfant.

M. Dormère.

Pauvre petite ! comme je la traite ! J’avais pourtant promis à mon frère et à ma belle-sœur de l’aimer comme ma fille, de la garder, de la rendre heureuse. Ô mon frère, ma sœur, pardonnez-moi ! Je tiendrai ma parole à l’avenir. »

M. Dormère monta et entra chez Pélagie. Geneviève était assise près d’elle ; sa bonne l’embrassait ; Geneviève pleurait encore.


M. Dormère.

Chère petite, voici ton mouchoir que je te rapporte. Je l’ai trouvé au bas de l’escalier et tout mouillé de tes larmes. Ma pauvre enfant, je suis bien fâché de t’avoir affligée à ce point ; je retire toutes mes accusations, je crois tout ce que tu m’as dit et je rends justice à ton aimable caractère et à ton bon cœur. Je ferai mon possible pour te rendre heureuse. »

Geneviève, d’abord effrayée par la vue de son oncle, demeura interdite en l’entendant ; jamais il ne lui avait adressé des paroles aussi aimables et aussi affectueuses. M. Dormère s’aperçut de sa surprise et se reprocha plus vivement encore sa froide indifférence. Il s’approcha d’elle et l’embrassa avec tendresse. Geneviève fondit en larmes, jeta ses bras au cou de son oncle et lui rendit ses baisers en disant d’une voix entrecoupée par ses larmes :

« Merci, mon oncle ; merci mille fois de votre bonté.

— Ne pleure plus, ma fille, ne pleure plus ; tout est fini, n’est-ce pas ? Tu resteras une bonne fille comme tu as toujours été et tu trouveras en moi un meilleur oncle que je ne l’ai été jusqu’ici. »

M. Dormère l’embrassa une dernière fois et retourna dans son cabinet de travail.

Quand il fut parti, Geneviève essuya ses yeux ; sa bonne les lui fit bassiner dans de l’eau fraîche, et acheva de la consoler en lui proposant d’aller passer l’après-midi avec ses amis de Saint-Aimar.

Geneviève demanda à sa bonne d’aller chercher Rame pour le rassurer ; Pélagie voulut descendre, mais elle rencontra Rame qui montait tout doucement pour savoir des nouvelles de sa petite maîtresse.


Pélagie.

Voici tout justement Rame qui montait, Geneviève ; raconte-lui toi-même ce que t’a dit ton oncle.


Geneviève.

Viens vite, Rame, mon cher Rame. Mon oncle a été très bon ; il est très fâché de m’avoir fait pleurer ; il m’a presque demandé pardon et il m’a promis qu’il m’aimerait beaucoup.


Rame.

Moi pas croire oncle : lui méchant ; lui jamais aimer petite Maîtresse ; moi jamais aimer lui.


Geneviève.

Oh ! Rame, ne dis pas cela ; je t’assure qu’il a été très bon ; demande à ma bonne. Ne sois plus fâché, Rame ; je t’en prie, tâche de l’aimer, tu me feras tant plaisir !


Rame.

Moi peux pas ; oncle trop mauvais ; toujours mauvais.


Geneviève.

Tu veux donc me faire de la peine, mon bon Rame, toi qui m’aimes tant ?


Rame.

Oui, moi aime petite Maîtresse ; mais moi dis : Oncle pas aimer petite Mam’selle : oncle jaloux. Tous aimer petite Maîtresse ; tous pas aimer garçon Georges ; oncle pas pardonner, jamais. »

Geneviève se mit à rire, embrassa Rame, le cajola, le supplia si bien, qu’il consentit à promettre d’aimer M. Dormère ; mais l’air dont il fit la promesse fit sourire Pélagie, qui se disait que Rame avait trouvé le motif de l’antipathie de M. Dormère et que Geneviève en serait victime tant qu’elle resterait chez lui.


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