Après la pluie, le beau temps/9

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IX

GEORGES ENTRE AU COLLÈGE


La veille du départ de Georges pour le collège, M. Dormère et les enfants venaient de déjeuner ; il était une heure et ils se promenaient devant le château, quand ils virent arriver Mlle Primerose.


Mademoiselle Primerose.

Bonjour, mon cousin ; bonjour, mes enfants ; je viens faire mes adieux au futur collégien… Ah ! on est un peu triste aujourd’hui ; personne ne parle. C’est très bien. Il faut toujours un peu pleurer quand on se quitte. Je n’aime pas les gens qui rient toujours. Qui est-ce qui mène Georges ? Est-ce vous, mon cousin ?


M. Dormère.

Certainement, ma cousine ; je ne me séparerai de mon fils que le plus tard possible.


Mademoiselle Primerose.

À la bonne heure. Vous étiez si gai l’autre jour, que je venais vous offrir de vous éviter l’ennui du voyage en accompagnant Georges moi-même.


M. Dormère.

Merci, ma cousine ; je ne céderai à personne cette triste satisfaction.


Mademoiselle Primerose.

Et toi, Geneviève, y vas-tu ?


Geneviève.

Si mon oncle veut bien le permettre, ma cousine ; cela me fera grand plaisir de connaître la maison où va demeurer Georges.


Mademoiselle Primerose.

Emmenez-vous Geneviève, mon cousin ?


M. Dormère.

Je ne demande pas mieux ; il y a à peine deux heures de chemin de fer ; le voyage ne la fatiguera pas. Nous reviendrons ici le soir même pour dîner.


Mademoiselle Primerose.

Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que je vois ? Un homme tout noir ! Un nègre, Dieu me pardonne ! Il vient ici ! Prenez garde ; il approche. »

En effet Rame s’approchait. Il ôta son chapeau et, à la grande surprise de Mlle Primerose, il prit la main de Geneviève.


Rame.

Moi venir voir si petite Maîtresse besoin de Rame ?


Geneviève.

Pas à présent, mon bon Rame ; va chez Pélagie, je t’appellerai.


Mademoiselle Primerose.

Qu’est-ce que c’est que cela, grands dieux ! Où avez-vous pêché cet homme noir, mon cousin ? et comment ose-t-il prendre la main de Geneviève ?


M. Dormère.

C’est un fidèle serviteur de mon frère et de ma belle-sœur ; il est arrivé depuis trois jours ; il paraît fort attaché à ma nièce, qu’il a soignée et portée dans ses bras pendant sa petite enfance, et je lui ai permis de rester près d’elle. Il est attaché à son service particulier.


Mademoiselle Primerose.

Eh bien, en voilà du nouveau ! Quel chevalier d’honneur ! Comment l’appelez-vous ?


Georges.

Il s’appelle Ramor.


Mademoiselle Primerose.

Ra ? rat mort ! Drôle de nom. Je voudrais bien l’entendre parler ; ça parle si drôlement ces nègres.


Geneviève.

Voulez-vous le voir, ma cousine ? Il est allé chez ma bonne. Il est bon ! Il m’aime tant ! Papa et maman l’aimaient beaucoup ; il était toujours avec moi.


Mademoiselle Primerose.

Oui, certainement, ma petite Geneviève ; je veux faire connaissance avec lui.


Geneviève.

Montons alors chez ma bonne ; vous le verrez bien à votre aise. »

Mlle Primerose, enchantée, suivit Geneviève chez Pélagie.


Mademoiselle Primerose.

Bonjour, ma bonne Pélagie ; je viens vous voir et dire bonjour à ce monsieur nègre. Bonjour, monsieur Ra-ra-mort.


Rame.

Bonjour, madame. Moi pas moussu ; moi Rame ; pauvre nègre, pas moussu.


Mademoiselle Primerose.

Comme c’est bien ce qu’il dit là ! Vous aimez beaucoup maîtresse ?


Rame.

Oh oui ! Moi aimer, moi servir petite Maîtresse, toujours, toujours !


Mademoiselle Primerose.

Qui aimez-vous encore, excellent serviteur ?


Rame.

Moi aimer qui aime petite Maîtresse ; moi pas aimer, moi haïr qui fait mal à petite Maîtresse.


Mademoiselle Primerose.

Dieu ! quels yeux il fait ! C’est effrayant. Et dites-moi, mon cher monsieur Rame, aimez-vous Georges ?


Rame, froidement.

Moi connais pas.


Mademoiselle Primerose.

Comment ! vous ne le connaissez pas ! le cousin de Geneviève ?


Rame, de même.

Moi connais pas.


Mademoiselle Primerose.

Et M. Dormère ? Vous le connaissez bien ! L’aimez-vous ?


Rame.

Moi connais pas.


Mademoiselle Primerose.

Ah ! je vois ce que c’est. Vous voyez que Georges et M. Dormère n’aiment pas Geneviève ?


Rame, avec colère.

Moi a dit : Connais pas.


Mademoiselle Primerose.

Il me fait peur avec ses yeux étincelants. Connais pas. Connais pas. Je comprends ce que cela veut dire : Connais pas. — Voyons, mon excellent ami, ne vous fâchez pas : moi j’aime beaucoup petite Maîtresse ; ainsi il faut aimer moi aussi, mon bon Rame, et pas faire des yeux terribles à moi mam’selle Primerose.


Rame, riant.

Vous, mam’selle ? Vous, Rose ?


Mademoiselle Primerose.

Oui, mon cher Rame ; je suis mam’selle comme Geneviève ; et pas Rose, mais Primerose. Et j’aime beaucoup ma petite cousine Geneviève ; n’oubliez pas cela. »

Rame jeta un regard interrogateur sur Pélagie et sur Geneviève. Mlle Primerose se mit à le questionner sur une foule de choses. Geneviève finit par s’ennuyer de cette longue conversation et bâilla. Aussitôt Rame s’approcha d’elle et lui prit la main en disant :

« Petite Maîtresse ennuyée. Rame plus parler.


Mademoiselle Primerose, à demi-voix.

Tiens ! il n’est guère poli ce fidèle serviteur. — C’est mal élevé ces nègres ! (Haut.) — Allons, je m’en vais. Viens-tu, Geneviève ?


Geneviève.

Non, ma cousine, je reste avec Rame, qui va me faire des meubles pour ma poupée avec son couteau. »

Mlle Primerose descendit seule et rejoignit M. Dormère et Georges qui enveloppait divers objets que son père venait de lui donner pour le collège.


Mademoiselle Primerose.

Vous faites vos derniers préparatifs de départ, mon cousin. Je ne veux pas vous déranger, je m’en vais ; au revoir, mon cousin ; adieu, Georges. J’ai causé avec votre Ramor… Je ne peux pas m’habituer à ce nom. C’est un drôle de corps ; il a des yeux si brillants que c’est effrayant par moments. Je viendrai causer avec lui quelquefois, car je m’ennuie souvent là-bas chez les Saint-Aimar. Cornélie n’est pas toujours de bonne humeur. M. de Saint-Aimar est sans cesse absent. — Je viendrai souvent chez vous, mon cousin, et puis j’emmènerai quelquefois Geneviève ; vous voudrez bien, n’est-ce pas ? Adieu : je m’en vais. Bon voyage. Quand vous irez voir Georges, vous me préviendrez, n’est-ce pas ? Je vous accompagnerai. Adieu, Georges ; amuse-toi bien et sois bon garçon. Ne va pas bourrer tes camarades comme tu bourres Geneviève. Une fille, cela n’a pas de défense ; mais les garçons ! Ce sont de vrais diables ; n’oublie pas cela ; ils te battraient comme plâtre. Sais-tu pourquoi on dit : battre comme plâtre ?… »


M. Dormère, impatienté.

Adieu, adieu, ma cousine ; nous sommes un peu pressés ; nous avons beaucoup à faire.


Mademoiselle Primerose.

C’est ce que je vois ; je voudrais seulement expliquer à Georges…


M. Dormère.

Je lui expliquerai, ma cousine, Adieu. »

Mlle Primerose comprit enfin qu’elle était importune et s’en alla.

« Il n’est guère poli, se dit-elle ; je parie qu’il ne saura rien expliquer à Georges ; c’est pourtant intéressant ce que j’avais à lui dire ; c’est ainsi qu’on fait l’éducation des enfants ; on leur apprend un tas de choses tout en causant. Mais celui-ci ne saura jamais rien avec ce père maussade. C’est un vrai ours que ce cousin. Au reste, qu’ils s’arrangent comme ils voudront ; je ne m’en mêle plus. »

Le lendemain, M. Dormère et Georges s’apprêtaient pour aller gagner le chemin de fer. Geneviève mettait son chapeau dans sa chambre.


Georges.

Papa, je suis fâché que vous emmeniez Geneviève : elle va vous gêner pour vos courses à Paris.


M. Dormère.

C’est bien ce que je pense, mais elle a demandé à nous accompagner ; je croyais que cela te ferait plaisir.


Georges.

Moi ! pas du tout, papa ; au contraire, elle me gêne. Et puis le nègre voudra la suivre bien certainement. Nous allons avoir encore une scène ; vous verrez cela.


M. Dormère.

Je ne veux pas te contrarier, mon pauvre garçon ; je veux lui dire que j’ai des affaires à Paris. — Va l’appeler ; je le lui annoncerai tout doucement. »

Georges partit en courant :

« Geneviève, Geneviève, lui cria-t-il ; tu n’as pas besoin de mettre ton beau chapeau. Papa ne t’emmène pas.


Geneviève, étonnée.

Pourquoi cela ?


Georges.

Parce que tu le gênerais ; il a des affaires à Paris, et puis il aime mieux être seul avec moi.


Geneviève, tristement.

Mais mon oncle m’avait dit hier…


Georges.

Hier n’est pas aujourd’hui ; il a changé d’idée. Je vais te dire adieu, car nous partons.


Geneviève, embrassant Georges à plusieurs reprises.

Adieu, Georges, adieu. Je suis fâchée de te quitter si brusquement. Tiens, Georges, prends ce petit souvenir de moi ; il te sera utile là-bas. Je voulais te le donner au collège. »

Geneviève tira de sa poche un joli portefeuille en cuir de Russie, qu’elle lui mit dans la main. Georges, touché de cette aimable attention, embrassa affectueusement Geneviève et s’en alla, un peu repentant de cette dernière méchanceté qu’il venait de lui faire.


M. Dormère.

Eh bien, Geneviève ne descend pas pour nous dire adieu ?


Georges.

Non, papa ; elle m’a dit adieu en haut, et elle m’a donné un joli portefeuille. »

Ils montèrent en voiture. Georges voulut voir le dedans de son portefeuille. Il l’ouvrit et vit avec autant de plaisir que de surprise qu’il contenait un petit couteau, des ciseaux, un porte-plume, un porte-crayon, une petite lime, une pince, plusieurs compartiments pour mettre des papiers, et puis un compartiment plein de timbres-poste, un autre avec une petite pelote d’épingles, enfin une petite glace et un petit peigne en écaille.


Georges.

Oh ! que c’est joli, papa ! Voyez donc comme Geneviève est bonne ! Comme tout cela va me servir au collège !


M. Dormère.

Oui, très joli et très utile. C’est fort aimable à Geneviève ; je regrette que nous ne l’ayons pas emmenée. Cette pauvre enfant, elle croit peut-être que c’est un caprice de ma part ?


Georges.

Non, papa ; je lui ai dit que vous étiez bien fâché, mais que vous aviez des affaires importantes à régler ; elle a bien compris qu’elle vous gênerait.


M. Dormère.

Pauvre enfant ! Heureusement qu’elle a son Rame et Pélagie qui l’aiment bien et qui vont la consoler. »

Trois heures après, M. Dormère et Georges arrivèrent rue de Vaugirard, au collège des Pères Jésuites. Georges se trouva un peu intimidé au premier moment, mais l’accueil que lui firent les bons Pères le rassura promptement et il demanda lui-même à faire connaissance avec ses futurs camarades. Ils étaient en pleine récréation ; M. Dormère et Georges furent un peu ahuris par les cris qui partaient de tous côtés, mais, quand ils surent que c’étaient des cris de joie, Georges demanda à en prendre sa part. Le père qui l’accompagnait le présenta à ses camarades, parmi lesquels il aperçut Jacques et Rodolphe ; Georges fut immédiatement entraîné et mis au courant du jeu qui excitait les rires et les cris de tous les enfants. Quand la cloche annonça la fin de la récréation, chacun courut prendre son rang pour entrer à l’étude.

« Allons, Georges, dit le Père qui causait avec M. Dormère, venez dire adieu à monsieur votre père, et ne pleurez pas trop, si vous pouvez.


Georges.

Je n’ai pas envie de pleurer, Père.


Le Père.

Ah ! ah ! Vous avez déjà pris le langage de nos enfants ! Père, au lieu de : Mon Père ; c’est très bien : je vois que nous n’aurons pas beaucoup de peine à vous habituer au collège.


Georges.

Oh non ! Père ; je suis très content.


Le Père.

J’espère que, nous aussi, nous serons très contents, que vous travaillerez bien, que vous serez bien sage.


Georges.

Oui, oui, Père ; vous verrez, vous verrez. Où faut-il que j’aille ?


Le Père.

Quand vous, aurez dit adieu à monsieur votre père, je vous mènerai au P. de Lanoix, qui vous mettra au courant.


Georges.

Je voudrais être auprès de mon cousin Jacques.


Le père.

Ah ! Jacques est votre cousin ! Je vous en félicite, car c’est un de nos meilleurs élèves.


M. Dormère.

Je vois, mon révérend Père, que je puis m’en aller sans causer de peine à mon fils. Adieu, Georges ; adieu, mon ami. Je viendrai te voir dimanche prochain. »

M. Dormère embrassa son fils plusieurs fois.


Georges, froidement.

Adieu, papa, au revoir ; soyez tranquille, je suis très content. »

Et il se retourna vers le Père pour s’en aller. M. Dormère soupira, salua le Père.


Le Père.

Vous n’accompagnez pas votre père jusqu’à la porte, Georges ?


Georges.

C’est que je voudrais bien rejoindre mes camarades.


M. Dormère.

Va, va, mon ami. Ne vous donnez pas la peine de me reconduire, mon révérend Père ; je trouverai bien la porte tout seul. Adieu, Georges. »

M. Dormère se retira. Le Père fronça un peu le sourcil, mais ne dit rien au nouvel élève, qu’il alla remettre entre les mains du P. de Lanoix.

Quand M. Dormère remonta dans sa voiture, une larme mouilla sa paupière ; la froideur de l’adieu de son fils l’avait péniblement impressionné. « Serait-il ingrat ? se demanda-t-il. Moi qui l’aime tant et qui ai toujours été si indulgent pour lui ! Avec quelle insouciance il m’a quitté… Geneviève aurait témoigné plus de cœur. »

M. Dormère termina une ou deux affaires chez son notaire, dîna au restaurant et repartit pour Plaisance vers huit heures. Il était de retour à dix heures. Geneviève était couchée depuis longtemps. Il ne la revit que le lendemain.