Argonautiques/Livre V

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Traduction par divers traducteurs sous la direction de Charles Nisard.
Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètesFirmin Didot (p. 543-557).
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LIVRE V.[modifier]

(5, 1) Le jour suivant fut un jour de deuil pour les Argonautes. Idmon d’Argos, qui sentait approcher sa dernière heure, tomba malade et mourut. Jason alors reconnaît trop bien la vérité des prédictions de Phinée ; il craint après ce malheur d’en avoir d’autres à déplorer. Il rend à Idmon les devoirs funèbres ; il lui consacre un manteau brodé avec un art merveilleux, qu’il tenait du roi des Dolions. Lycus donne la terre où doivent reposer ses cendres, et Mopsus détache, en pleurant, ses armes appendues au mât du vaisseau. Les uns coupent le bois (5, 10) dans la forêt, et le déposent sur l’autel ; d’autres entourent de bandelettes et de branches de peuplier la tête de l’augure et mettent le corps sur un lit de parade. Ce jour leur dit à tous qu’ils auront aussi leur jour.

Au milieu de ces larmes et de cette lugubre cérémonie, celui qui avait la conduite et le commandement du vaisseau, Tiphys, est atteint d’un mal si violent, que tous, frappés de terreur, poussent au ciel ces cris lamentables : « Ô toi dont l’arc est si redoutable, Apollon, tourne enfin sur nous un regard de pitié ; sauve ses jours ; rends-nous cette tête si chère, s’il est vrai que tu prennes quelque souci d’une entreprise dont le succès, plus incertain que jamais, (5, 20) dépend maintenant du salut d’un seul. »

Mais leurs prières sont le jouet des vents, et les Destins sont inflexibles. Tels, pleurant leur père menacé d’une fin prématurée, de jeunes enfants éperdus supplient les dieux de conserver à leur faiblesse un appui qui leur est nécessaire encore : tels les compagnons de Tiphys, à son heure suprême, demandent que sa vie soit sauvée plutôt que la leur, cependant que le froid de la mort l’envahit, et que l’âme d’Idmon, récemment échappée, voltige devant ses yeux. Ils veulent en vain, à force de cris, retarder sa mort et arrêter son dernier soupir ; ils cèdent enfin, livrant au bûcher ses membres roidis, (5, 30) et au feu l’inutile tribut de leurs larmes et de leurs présents. Bientôt les offrandes ont grossi l’appareil funéraire.

Quand la fatigue eut suspendu leurs embrassements et que la flamme pétilla, il leur sembla voir le vaisseau même brûler et s’engloutir au milieu des eaux avec ses passagers. Désespéré, à l’aspect de ces deux bûchers qui dévoraient les restes de ses deux compagnons, Jason s’écrie en gémissant : « Quelle est donc cette animosité, ce châtiment imprévu des dieux ? Sont-ce nos travaux qui les ont provoqués ? Quoi ! deux morts à la fois sur cette terre amie ! (5, 40) Sommes-nous déjà trop nombreux ? Ou le sort me ravit mes compagnons, ou moi-même, entraîné par les implacables Furies, je les abandonne. Tiphys, où es-tu ? où es-tu, Idmon, révélateur de l’avenir ? Et celui qui fut égal à toutes les épreuves que lui imposa sa marâtre, où est-il ? Sans toi, Tiphys, pourrons-nous continuer notre route ? Ne te verrai-je plus observer du haut de la poupe le groupe des Pléiades et les Ourses, nos guides au sein des nuits ? À qui lègues-tu ta nef chérie, ta connaissance des astres ? Qui calmera les insomnies de mon père Éson ? Est-ce là le prix de tant de veilles, (5, 50) et de ces alarmes trop vives que tu ressentais en approchant de la Colchide ? Désormais qu’ils s’éloignent de nous et le Phase et Colchos ! Cependant, si les ombres ne sont pas insensibles, que la tienne, prévoyant les tempêtes, soit le conseil de ton successeur au gouvernail. » Ainsi parlait Jason. Le feu des bûchers s’éteint, et les ossements seuls apparaissent. « Que du moins, dit-il encore, sur cette terre étrangère vos mânes aient la consolation de n’être point séparés ; que le même tombeau renferme vos corps, la même urne vos cendres, et que vous trouviez dans la mort les liens qui vous unissaient dans la vie ! » (5, 60) Aussitôt on mêle ensemble ces restes si chers et si regrettés ; on élève au-dessus un tertre de gazon frais, et Jason les recommande à la piété de Lycus.

Les Argonautes consternés ne savaient qui choisir pour diriger le vaisseau. Ancée et l’adroit Nauplius le demandent à la fois : mais la nef prophétique désigne elle-même Erginus, dont les rivaux, vaincus, retournent à leurs rames. Comme un taureau à qui échut l’empire s’avance et passe avec orgueil au milieu du troupeau, unique objet de sa gloire et de ses amours ; ainsi, fier de sa charge, le nouveau pilote s’avance et prend son essor ; car déjà la nuit claire laisse voir distinctement (5, 70) la grande Ourse. La proue fend les ondes, et l’ancre suspendue à la poupe a quitté la grève hospitalière.

Poussé par le Notus, le vaisseau dépasse les tristes contrées baignées par l’Achéron et le Callichorus. Ce fleuve est célèbre par les fêtes nocturnes de Bacchus ; c’est dans ses eaux, dit-on, que le dieu lava ses thyrses, teints du sang des peuples de l’Orient. Eaux du Callichorus, vous vous le rappelez encore, lorsqu’après ses conquêtes il vint ici des extrémités de la mer Rouge, renouvelant ses danses longtemps interrompues, agitant ses cymbales, les cornes humides et ornées de guirlandes de pampre, (5, 80) tel enfin qu’eussent voulu le voir la Thyade de Béotie et l’infortuné Cithéron. Cependant l’active renommée publiait chez les morts les hauts faits des Argonautes, leur future arrivée, sous de meilleurs auspices, dans les régions supérieures du globe, le passage des Cyanées, et la découverte d’une nouvelle mer. Les ombres, qu’émeuvent encore et les affections de la parenté et l’amour de la gloire, brûlent d’élever jusqu’à eux leurs regards ; mais les Destins s’y opposent. Un seul, dont le corps reposait sur ce rivage, Sthénélus obtient de contempler la troupe chérie des Argonautes. (5, 90) Ceint des armes avec lesquelles Hercule l’ensevelit, et tel que le vit jadis l’intrépide Amazone, il apparaît aux héros du haut de l’éminence qui recouvre ses restes. L’onde étincelle comme aux premiers jets du soleil levant, ou comme la nue que déchire l’éclair. Mais bientôt le fantôme disparaît, et rentre en gémissant dans les ombres éternelles. Tandis que Mopsus observe avec effroi ce prodige, il découvre un tombeau sur le rivage, et, voilant sa tête, il fait des libations à l’ombre évoquée. Orphée récite des vers qui ont le pouvoir d’apaiser les mânes, (5, 100) et marie sa voix aux sons de la lyre harmonieuse dont ces lieux gardent encore le nom. Le vaisseau gagne le large ; il vogue au delà du Crobiale, et d’un fleuve, le Parthénius, que les Destins, ô Tiphys, ne t’ont pas permis de voir, que Diane chérit, dit-on, plus que nul autre fleuve, et qu’elle préfère même à l’Inopus, son onde natale.

Bientôt il a laissé derrière soi les hauteurs de Cromna, le Cytore aux buis jaunissants et les rochers d’Érythie. Sur la fin du jour, il rase le promontoire de Carambis, et Sinope, dont la mer réfléchit l’image tremblotante. (5, 110) L’opulente Sinope commande au golfe d’Assyrie. Nymphe jadis peu sensible aux amours des immortels, elle trompa les feux de Jupiter, éluda les poursuites du fleuve Halys, et se joua d’Apollon.

Sur ces bords, un heureux hasard amène aux Argonautes trois nouveaux compagnons : Autolicus, Phlogius et Déiléon, qui avaient suivi les armes d’Hercule, et qui depuis, après maintes traverses, s’étaient fixés dans ces contrées. À la vue des guerriers, à la vue de la nef thessalienne, ils accourent au rivage, et conjurent les Argonautes de les recevoir à leur bord. Jason accueille avec joie leur demande, (5, 120) et ces nouveaux bras qui vont redonner du mouvement à des rames depuis peu délaissées.

Sous leurs yeux coulent le fleuve Halys, l’Iris qui s’égare dans de longs détours, et le Thermodon. Celui-ci, dont les eaux grondent encore au milieu de la mer à laquelle il porte son tribut, est consacré à Mars, et est le plus riche des fleuves en dépouilles. C’est à lui que la jeune Amazone offre des coursiers et des haches votives, quand, suivie du Massagète et du Mède, ornements de son triomphe, elle revient des combats par les Portes Caspiennes, vraie fille de la Guerre et du dieu qui se repaît de sang. Ici les Argonautes, dociles aux conseils de Phinée, s’écartent de plus en plus de la rive.

Jason s’adresse alors à ses nouveaux compagnons. (5, 130) « Maintenant, leur dit-il, racontez-nous vos combats, ceux de mon cher Hercule, et ses victoires. » Et, morne et silencieux, il entend le récit de la guerre des Amazones, les dangers, les fatigues de cette guerre ; comment la première, lâchant les rênes, roula presque mourante dans les eaux du Thermodon ; comment une autre, jetant son bouclier et son carquois, prenait la fuite, quand Hercule l’atteignit d’une flèche ; comment enfin la Colère, la crainte d’affliger Mars leur père, enflammaient leurs vaillants escadrons ; quel formidable aspect avait leur reine, (5, 140) ses armes, son baudrier tout resplendissant d’or.

Vers la fin de la nuit, du fond des entrailles de la terre, retentissent les marteaux des vigilants Chalybes. Hôtes d’un pays qui t’est cher, ô Mars, ils fabriquent péniblement des armes, et sont les inventeurs de cette industrie si fatale au reste des humains. Car avant qu’ils arrachassent le fer du sein de la terre et qu’ils le façonnassent en épées, les Haines erraient désarmées et impuissantes, les Colères étaient stériles et la Vengeance paralysée.

Derrière eux, les Argonautes laissent ensuite le promontoire de Jupiter Génétéen, les lacs, les prairies du pays des Tibaréniens, où les femmes, après leur délivrance, prennent soin de leurs maris, et les coiffent d’une mitre, emblème de la paresse. (5, 151) Vous l’admirâtes aussi ce navire inconnu, vous, Mossyniens, vous Macrons, du haut de vos retraites escarpées ; vous, Byzères vagabonds ; vous enfin, rivages que Philyre a dotés de son nom, et où jadis galopa Saturne changé en coursier.

De là, ils découvrent les dernières côtes de l’Euxin, et le Caucase, théâtre du supplice de Prométhée, qui cache sa tête dans les frimas de l’Ourse. Par hasard Hercule arrivait le même jour, pour mettre un terme à la punition du Titan. Déjà, réunissant tous ses efforts, il ébranle les rochers, disperse leurs glaces éternelles, (5, 160) saisit les chaînes en s’affermissant sur un pied, et se dresse de toute sa hauteur pour les desceller. Le Caucase retentit de l’énorme secousse ; ses sommets tombent, entraînant après eux les sapins, qui s’abattent sur les fleuves et qui en arrêtent le cours. Un craquement pareil à celui des nuées que déchire la foudre de Jupiter, ou de la terre quand Neptune en ébranle les cavités profondes, répand la terreur sur toute l’étendue des côtes de l’Euxin, chez l’Hibère, voisin de l’Arménie, et sur les flots agités jusqu’en leurs abîmes. Les Argonautes craignent de nouveau le choc des Cyanées. (5, 169) Cependant ils entendent de plus près le bruit des chaînes, le fracas des rocs qui roulent de monts en monts, et les cris affreux du Titan, pendant qu’Hercule le détache. Mais ignorant la cause de ce bouleversement, (car qui d’entre eux eut pu croire qu’Alcide fût dans ces montagnes, et conserver l’espérance de le retrouver ?) ils poursuivent leur route, regardant avec étonnement les débris des rochers, le rivage jonché de neige, et, au-dessus de ces ruines, l’ombre immense d’un oiseau qui se débattait contre la mort, et dont le sang noir dégouttait en pluie dans les airs.

L’onde se colorait des feux plus rapprochés du soleil, et le jour, à son déclin, montrait aux héros fatigués le rivage tant désiré de la Colchide, (5, 180) et la vaste embouchure par où le Phase mêle ses eaux immenses à celles de la mer. Tous à la fois ont reconnu les lieux ; certains indices, les nations qu’ils ont successivement dépassées, tout les leur signale. Ils gouvernent vers le fleuve. En même temps Pallas, éblouissante de lumière, et Junon, arrêtent leurs chevaux ailés.

Jason voguait déjà dans les eaux du fleuve, quand il vit sur ses rives verdoyantes un massif de peupliers qui entouraient une éminence. Au centre s’élevait le tombeau de Phrixus. Près de lui, une statue en marbre de Paros figurait Hellé, sa malheureuse sœur, partagée entre la crainte de sa marâtre (5, 190) et celle de la mer, et n’osant poser ses mains sur le Bélier. Jason alors donne l’ordre d’arrêter et d’amarrer le vaisseau, comme s’il fût entré dans le port de Pagase, dans le fleuve de sa patrie ; puis, prenant une coupe de vin, il fait des libations suivant le rit consacré, évoque l’ombre de Phrixus, et prononce ces paroles : « Par nos communs aïeux, ô Phrixus, par nos communs dangers, sois, je t’en conjure, mon guide et mon appui dans ces lieux. Vois que de mers parcourues, que de tempêtes essuyées ! Sois-nous donc propice, et souviens-toi de ta patrie. Toi aussi, dont ce cénotaphe attend en vain la dépouille, (5, 200) déesse de la mer, entends nos vœux ; sois la compagne d’un guerrier issu du même sang que toi. Quand traverserai-je de nouveau tes flots ? Quand la toison d’or reverra-t-elle Sestos et ton fatal détroit ? Et vous, forêts, vous, campagnes de la Colchide dont je suis l’hôte aujourd’hui, et où la précieuse toison brille suspendue à son arbre sacré, soyez-nous accessibles. Pour toi, fils du dieu qui féconde la nature, toi qui prends ta source sous l’astre glacé de Calisto, si tu permets, ô Phase, que mon vaisseau, ouvrage de Pallas, mouille dans tes eaux paisibles, tu ne manqueras dans ma patrie ni d’autels, ni d’offrandes. J’y consacrerai ton image épanchant ses ondes, aussi vénérable, aussi grande que celle de l’Énipée, (5, 210) ou que l’Inachus couché dans sa grotte d’or. »

Il dit, et le vaisseau, par un heureux présage, vire de bord, la proue tournée du côté de l’embouchure du fleuve. « Oui, s’écrie Jason, tu nous le promets ; tu nous y invites même ; nous retournerons dans notre patrie. » Et il ordonne à ses compagnons de prendre leurs armes. On tire du vaisseau la liqueur de Bacchus qui fortifie les cœurs contre l’adversité, les présents de Cérès, et l’on s’assied sur la pelouse le long du rivage.

Maintenant, ô Muse, fais entendre de nouveaux accents ; sois l’écho des exploits de Jason comme tu en fus le témoin : car ici mon génie (5, 220) et ma voix sont insuffisants. Dis-nous donc les amours furieuses, l’infâme trahison d’une jeune fille, le vaisseau que fit trembler sa criminelle présence, les monstres sortis tout à coup du sein de la terre, et leurs combats impies. Mais d’abord racontons la perfidie de l’astucieux fils du Soleil, si digne d’être trompé, si digne d’être abandonné, et reprenons les faits de plus haut.

Devenu vieux, Phrixus avait fini sa pénible carrière dans la ville du Soleil, en Scythie. Comme on lui rendait les derniers devoirs, une flamme brilla tout à coup dans le ciel, et le Bélier apparut sous la forme de cette constellation qui soulève les flots. Sa toison, de l’or le plus pur, (5, 230) insigne monument de la valeur de Phrixus, avait été suspendue par lui à un chêne du bois sacré de Mars. Une nuit, l’ombre gigantesque du héros vint épouvanter son beau-père Éétès par ces révélations distinctement formulées : « Toi qui voulus que je fixasse dans ton empire ma course errante et fugitive, qui m’offris ta fille et me recherchas pour gendre, plus de bonheur pour toi, plus de puissance, si, par quelque artifice, la toison d’or est enlevée de son arbre sacré. (5, 239) Si de plus un amant, quel qu’il soit, te demande la main de Médée, aujourd’hui prêtresse d’Hécate et conduisant ses chastes chœurs, accorde-la, et que l’hymen éloigne promptement la jeune fille du royaume paternel. »

Il dit, et semble en même temps présenter à Éétès la fatale Toison. Les lambris du palais resplendissent de la brillante et trompeuse clarté.

La frayeur arrache de son lit le fils du Soleil ; il s’adresse à son père, dont le char montait déjà sur l’horizon, et s’écrie : « Protecteur de mes destinées, ô mon père, toi dont les regards embrassent le monde, tourne-les maintenant vers la terre et la mer ; et si quelqu’un des miens, si une main étrangère trame contre moi d’obscurs complots, (5, 250) hâte-toi de m’en instruire. Toi aussi, gardien de ce dépôt sacré qui rayonne du haut d’un chêne, Mars, sois vigilant ; que la forêt ne cesse de retentir du bruit de tes armes et des trompettes, et que, la nuit, ta voix en remplisse les espaces. » Il achevait à peine, qu’un dragon envoyé par Mars descend des rochers du Caucase, enlace de ses replis la forêt tout entière et fixe au loin ses regards du côté de la Grèce. Alors, pour conjurer les menaçantes prédictions de Phrixus, Éétès fiança au roi d’Albanie sa fille Médée, qui n’était pas nubile encore.

(5, 260) Cependant le dieu, qui n’épargne jamais les avertissements, épouvantait la ville d’Éétès par des présages, par des menaces, par des accidents surnaturels, et par des signes précurseurs de quelque catastrophe. Un prêtre ordonne de se défaire de la funeste toison, et de la renvoyer en Grèce. Mais le fils du Soleil, se rappelant les avis de Phrixus, s’oppose à ce dessein. Persès, son frère maternel, et le premier après lui par le rang, lui prodigue les reproches, aux applaudissements de la multitude, ravie d’avoir trouvé un chef. Le roi, emporté par la fureur, s’élance de son trône, (5, 270) chasse les grands de sa présence, et fond, l’épée à la main, sur Persès, que son audace et l’inconstance du peuple encourageaient dans ses prétentions à l’empire. Persès fuit, portant les traces de la cruauté de son frère, et va soulever tous les peuples habitants des contrées de l’Ourse. Déjà, suivi d’une foule considérable de rois, il investissait la ville, contre laquelle il avait tenté d’inutiles assauts. Deux jours avaient été donnés de part et d’autre pour brûler les morts, quand, durant la trêve, le héros prédit aux rives de la Colchide y aborda.

La nuit, qui prend pitié des hommes et de leurs maux, (5, 280) avait rendu le repos et le silence à la terre fatiguée. Alors Junon et la fille du grand Jupiter tiennent conseil, et se communiquent leurs mutuelles inquiétudes. « Vous voyez, dit Pallas, à quels ennemis nos bras ont affaire, quelles luttes se préparent dans la Colchide, en quel état est ce pays. Deux rivaux sont en présence ; ici Persès, là Éétès, mais avec des forces inégales : quel parti prendrons-nous ? » « Ne craignez pas, répondit Junon, que je vous refuse les combats que vous demandez. La sueur va bientôt couler sur votre égide, et inonder mes coursiers. J’ai résolu (5, 290) d’appuyer Éétès. Je sais qu’il a le cœur perfide, et qu’il payera d’ingratitude les Argonautes ; mais alors j’emploierai contre lui d’autres moyens, d’autres ruses. » « Soit, reprit Pallas ; car aussi bien je dois unir ma puissance à la vôtre, pour pouvoir un jour ramener Jason dans la Grèce, et placer enfin dans le Ciel son vaisseau, jouet de tant de traverses et l’œuvre de mes propres mains. »

Tandis que les dieux préparaient ainsi le triomphe des Argonautes, jamais nuit ne les attrista, ne les effraya davantage. Ce n’est rien pour eux d’avoir trouvé (5, 300) le Phase, rien d’avoir franchi les Symplégades ; le doute les tourmente et les assiège, jusqu’à ce qu’ils soient introduits dans la ville, auprès d’Éétès. Jason surtout est en proie aux plus vives alarmes ; il roule à la fois dans son esprit mille projets divers. Tel Jupiter, tonnant au haut des cieux, agite les Pléiades, lance la grêle à la chute sonore, couvre les campagnes d’un linceul de neige ; ou bien, ouvrant les portes sanglantes de la Guerre, prédit aux nations corrompues les révolutions que le Destin leur prépare ; (5, 310) tel Jason, livré au choc tumultueux de ses pensées indécises, pousse de fréquents soupirs, impatient de revoir le jour, et de connaître enfin le danger qui l’attend.

Regardant alors ses compagnons, qui restaient silencieux et les yeux baissés : « Ce que vous avez conçu, leur dit-il, avec une audace sans pareille, ce qui eût fait frémir l’antiquité, nous l’avons accompli ; nous sommes au terme de notre immense navigation. La mer et ses mille détours ne nous ont point égarés, et la Renommée ne nous a pas vainement annoncé qu'Éétès, fils du Soleil, régnait dans les contrées de l’Ourse. Aussi, dès que le jour viendra éclairer ces rivages, je partirai (5, 320) vers la ville ; j’irai sonder les dispositions du tyran. Notre demande n’est pas de celles qu’on ne puisse obtenir, et je pense qu’il l’accordera. Si cependant il la rejetait avec orgueil, n’en soyez que plus résolus. Il faut, par quelque moyen que ce soit, remporter la toison dans notre patrie. Dans les circonstances extrêmes, toute fausse honte est superflue et doit être bannie. »

Il dit, et se fait suivre à la ville par neuf guerriers tirés au sort. Ils se mettent en route au lever du soleil, et traversent les campagnes de Circé, pour aller trouver Éétès.

(5, 330) Médée, que d’affreux songes avaient troublée pendant son sommeil, s’étant levée dès l’aube, allait invoquer les premiers rayons de Phébus, et effacer dans les eaux du fleuve le souvenir de ses horribles visions de la nuit. Vierge innocente encore, étrangère à toute inquiétude, elle commençait à goûter dans sa couche le calme d’un paisible sommeil, lorsqu’il lui sembla sortir tout effrayée du bois sacré d’Hécate. Comme elle allait se jeter aux bras de son père, s’éleva tout à coup entre elle et lui une mer immense ; et la vierge éperdue se vit emportée sur l’abîme, malgré les efforts de son frère pour la suivre. Elle voyait aussi des enfants debout (5, 340) devant elle, frissonnant de l’horreur de la mort ; elle les égorgeait, trempait ses mains dans leur sang, et pleurait ensuite son forfait.

Épouvantée de ces présages, elle marchait donc vers les rives du Phase, environnée de jeunes Colchidiennes de son âge. Telle Proserpine, accompagnée de Pallas, de Diane et des Nymphes, qui lui cédaient toutes en beauté, en stature, menait les chœurs de ses danses sur les coteaux fleuris de l’Hymette ou dans les vallons d’Enna, avant que le séjour de l’enfer eut terni sa fraîcheur et pâli son visage ; telle était Médée, portant à chaque main une torche enflammée, le front ceint de bandelettes, (5, 350) et le cœur encore sans haine contre l’auteur de ses jours.

Dès qu’elle voit de loin, à l’embouchure du fleuve, les Argonautes en remonter le cours et s’avancer lentement, elle s’arrête, et dit à sa nourrice avec une tristesse mêlée de crainte : « Quelle est cette troupe, ô ma mère ? Elle vient à moi sans doute ; je ne connais ni ces armes, ni ces habits. De grâce, voyez où fuir et chercher quelque asile. » La vieille Hénioché, gardienne de la pudeur de la jeune fille, et naguère protectrice de son enfance, l’entend, et la rassure par ces paroles : (5, 360) « Il ne s’agit pas ici de craintes, de menaces, ni de violences ; les manteaux que je vois reflètent l’éclat de la pourpre étrangère, mais je vois aussi des bandelettes, et l’olivier symbole de la paix. Ce sont des Grecs ; tout en eux rappelle le Grec Phrixus. »

Elle dit. Junon cependant revêt d’un nouveau lustre et de tout l’incarnat de la jeunesse la mâle figure de Jason, dès longtemps altérée par les soucis et par les fatigues. Il dépasse de toute la tête Mopsus, Talaüs et les deux Tyndarides au front étoilé. Tel, aux approches de l’automne, embrasant l’atmosphère (5, 370) et incendiant les nuits, le Sirius, à la crinière dorée et rayonnante, fait pâlir l’astre d’Arcas et celui de Jupiter même, bien que les campagnes, que les fleuves dont les eaux sont brûlantes jusqu’à leurs sources, voudraient qu’il modérât son ardeur. Médée, non encore revenue de son étonnement et de son effroi, ne laisse pas de ralentir sa marche, et d’admirer le noble extérieur du héros ; tandis que Jason, sans voir la troupe obscure des femmes qui la suivent, n’a de regards que pour Médée. Bientôt il reconnaît en elle une maîtresse, une reine.

« Si vous êtes, dit-il, l’une de ces déesses qui font l’ornement de l’Olympe, (5, 380) cet air, ces flambeaux me font croire que je vois Diane elle-même, qui s’est débarrassée de son carquois pour prendre quelque repos, et que guident les Nymphes du Caucase vers leur fleuve paternel. Si vous êtes habitante de la terre et fille de ce pays, heureux votre père, plus heureux celui qui obtiendra votre main, et qui unira pour longtemps sa destinée à la vôtre ! Cependant, ô reine, protégez-nous. Nous sommes des étrangers, les plus nobles enfants de la Grèce, venus sur ces côtes à la recherche de votre pays : menez-nous, je vous prie, à votre roi, quel qu’il soit ; ou bien indiquez-nous les lieux, les moments les plus favorables pour conférer avec lui. (5, 390) Sans doute qu’un dieu, pour me tirer d’inquiétude et de peine, vous a conduite vers moi, et c’est en vos mains que je remets notre espoir et nos destinées. »

Il dit, reste immobile et attend. Médée, surmontant peu à peu sa timidité et sa crainte, lui répond : « Celui que vous demandez est Éétès, mon père ; la ville est près d’ici : mais de ces deux chemins, pourrez-vous distinguer le meilleur ? Prenez donc celui que va vous indiquer cette femme ; des camps, un ennemi parricide interceptent l’autre. »

À ces mots, elle reprend sa marche vers le fleuve, et là elle offre à la Nuit, mère des funestes songes, un inutile sacrifice.

(5, 400) Jason, guidé par l’esclave, hâte le pas. Junon l’enveloppait d’un nuage, pour qu’il fût invisible et que personne n’allât prévenir Éétès de son arrivée. Il traversait inaperçu la ville et le peuple, quand son guide l’arrête et lui dit : « Voici le temple du Soleil. Le roi va bientôt se rendre dans le sanctuaire de ce dieu dont il est le fils : c’est là qu’accessible à tous, il écoute les prières des grands et des peuples ; la présence de son père l’avertit d’être juste. »

Les Argonautes entrent aussitôt, et, dès le seuil du temple, se croient transportés dans le palais même du Soleil, devant sa face radieuse, tant ils sont inondés de lumière. (5, 411) Ils y voient le robuste Atlas, dont la statue est baignée par l’Océan, qui vient se briser à ses genoux. Sur ses vastes épaules le Soleil fait voler son char, et ramène le jour dans les plaines de l’Olympe ; tandis que derrière lui Phébé, sa sœur, s’avance sur un char plus modeste, suivie des Pléiades aux cheveux trempés de pluie. Étonné des merveilleuses beautés de ce temple, Jason arrête aussi ses regards sur les portes, où il voit représentés l’origine des Colchidiens, Sésostris portant pour la première fois (5, 420) la guerre chez les Gètes, son effroi après la déroute des siens, le retour des uns à Thèbes sur les bords du Nil, l’établissement des autres dans les campagnes du Phase, où, prenant le nom de Colchidiens, ils regrettent le séjour d’Arsinoé, le doux climat, les plaisirs de Pharos, ses moissons fécondes, quoique sans pluie, et leurs fines robes de lin échangées contre les braies du Sarmate. Là aussi, le Phase, amoureux de la belle Éa, poursuit dans les montagnes la Nymphe effrayée, qui, alarmée pour sa pudeur, jette son carquois, mais bientôt, lasse de courir, est enlacée dans les replis caressants du fleuve. (5, 430) Ailleurs, les sœurs de Phaéton, métamorphosées en peupliers, pleurent la mort de leur frère, qui roule, masse enflammée, dans les flots épouvantés de l’Éridan ; et cependant Téthys rassemble avec peine les débris du char, et les coursiers, qui appréhendent la colère de leur maître.

Sur ces portes le ciseau prophétique de Vulcain avait aussi sculpté la toison d’or, la future expédition des Argonautes, et leur navire construit par Argus sur le rivage de Pagase. Une déesse en essaye les rames, les agrès, et, montée sur le pont, invite de la main les guerriers à s’y réunir. L’Autan se lève ; seule alors sur toute l’immensité des flots, la nef vogue, (5, 440) et les chants d’Orphée charment les monstres marins. Plus loin, les Colchidiens éperdus accourent sur les bords du Phase, d’où un père appelle en vain sa fille qui l’abandonne.

Vis-à-vis est une ville baignée par les deux mers. Les jeux et les chants l’animent ; les torches de l’hymen l’éclairent pendant la nuit. Fier de devenir le gendre d’un roi, un époux quitte sa première épouse ; mais les Furies vengeresses l’observent d’en haut. L’épouse délaissée et mourante, après avoir longtemps dévoré sa douleur, apprête pour sa rivale une robe et une couronne de perles, (5, 450) fatals présents dont l’amante infortunée se pare au pied des autels, qui la pénètrent de leurs feux empoisonnés, et qui embrasent le palais. Tels étaient les chefs-d’œuvre de Vulcain. Les Colchidiens les admiraient sans les comprendre encore, ne sachant pas quelle fut la pensée de Vulcain, ni quelle était cette femme couverte de sang, qui traversait les airs sur des dragons ailés ; ils la haïssaient cependant, et en détournaient les yeux.

Les Argonautes n’étaient pas moins surpris, ni moins ignorants. Mais déjà le fils du Soleil entrait dans le temple. Près de lui est le jeune Absyrte, digne de son aïeul, et dont l’innocence méritait un meilleur sort. (5, 460) Viennent ensuite Stirus, roi d’Albanie, futur gendre d’Éétès, mais dont la guerre a jusqu’ici retardé l’hymen ; Phrontis, Argus, descendants d’ÉoIus, leur frère Mélas, et Cytisore qui brandit une lance légère, tous quatre nés de Phrixus ; enfin des grands de la Colchide choisis pour cette circonstance solennelle, et des rois que la guerre a rassemblés.

Alors Jason fait un signe à ses compagnons, et apparaît, sortant du nuage qui le cachait. Sa figure brille comme une étoile, et cet éclat nouveau éblouit encore les Colchidiens. On entoure ces étrangers ; on leur demande qui ils sont, ce qu’ils veulent, quel sujet les amène ; on les presse de questions. Jason profitant du premier instant de silence, (5, 470) alors que tout murmure a cessé, s’approche du roi étonné, et lui dit : « Fils du Soleil, vous que les dieux ont jugé digne de voir le premier vaisseau chercher votre empire à travers tant de mers, peut-être qu’un héros, né parmi nous, Phrixus vous a entretenu quelquefois de la Thessalie et des Pélasges. Eh bien ! vous voyez en nous des Pélasges qui ont affronté tous les périls de cette immense traversée. Issu du même sang que Phrixus, comme lui je descends d'ÉoIus et de Créthée, et tous deux nous comptons parmi nos ancêtres, Jupiter, Neptune, et Tyro, fille de Salmonée. (5, 480) Ce n’est pas le ressentiment, ce n’est pas l’épée d’un père levée sur ma tête au pied des autels, qui m’ont fait fuir ma patrie ; votre gloire même, quoique répandue dans toute la Thessalie, ne m’eût point attiré sur ces rivages : qui voudrait en effet braver volontairement les horreurs de cette mer et le fracas des Cyanées ? Mais Pélias, roi du plus grand des empires qu’éclaire le Soleil, de tant de cités fécondes en héros, de tant de fleuves aux ondes majestueuses et intarissables, Pélias assujettit mon destin à sa volonté et m’impose des travaux pareils à ceux du grand Hercule, comme moi exilé d’Argos par son roi Eurysthée, le fils de Sthénélus. Cependant nous cédons tous deux à cette contrainte rigoureuse : (5, 490) et puis-je, moi, si loin de valoir Hercule, ne pas obéir ? Pélias veut qu’à tout prix je lui rapporte la toison d’or, et je souhaite que ma soumission à ses ordres, que la certitude de vous trouver plus humain et plus généreux qu’il ne l’espère et ne le désire, me soient des titres à votre bienveillance. Si j’avais voulu conquérir la toison les armes à la main, le Pinde et l’Ossa m’eussent fourni des vaisseaux, et plus nombreux eussent été mes compagnons que ceux qui suivirent jadis Persée et l’intrépide Bacchus. Ce qui m’amène ici, c’est ma confiance en vous, la force et la justice de ma cause, (5, 500) la mémoire de Phrixus dont je partage toute la reconnaissance, et les liens du sang qui m’attachent à vos petits-fils. Cependant les rois de Phrygie et les féroces Bébryces ont éprouvé la valeur de mon bras : suivant qu’on fut pour moi ou généreux ou perfide, j’ai rendu à chacun ce que j’en ai reçu, et montré que nous ne sommes pas seulement les fils des dieux, mais que ce vaisseau même est l’ouvrage de Minerve. Arrivés enfin aux bords si longtemps désirés de la Colchide, nous vous voyons aussi grand que vous peignit la Renommée. Toutefois ne soyez point curieux de la gloire des Argonautes. (5, 509) Je ne vous demande pas (la vérité a-t-elle besoin de descendre à la prière ?) un bien qui soit à autrui, auquel nous n’ayons pas quelque droit. Croyez que vous le rendrez à Phrixus, et que Phrixus le rapportera dans sa patrie. Recevez vous-même en échange ces présents qui ont bravé pour vous la fureur des mers, cette chlamyde teinte de pourpre de Laconie, ces freins, cette épée enrichie de pierres précieuses. L’épée fut l’arme de mon père, la chlamyde est l’œuvre de ma mère, et jadis un cavalier lapithe a possédé ces freins. Unissons donc nos mains, nos patries ; que mon tyran farouche sache qui règne sous le ciel glacé du Caucase, et combien votre clémence en adoucit l’âpreté. »

(5, 520) Éétès, le visage menaçant, frémissait en entendant ce discours ; sa fureur longtemps contenue s’attise et gronde au fond de son cœur, pareille à la mer calme d’abord, et qui s’émeut jusqu’en ses abîmes dès que l’Aquilon en soulève les flots. Il s’irrite tantôt que cet homme ait tant d’audace, tantôt que ses États soient livrés aux Grecs ; déjà même il regrette d’avoir accueilli trop facilement Phrixus, et dissipé l’effroi qu’inspirait la Scythie. Puis, secouant la tête, il rit de ce jeune présomptueux qui vient follement réclamer la toison au monstre qui la protège. L’ancien oracle aussi lui cause du trouble. (5, 530) Pourquoi ce fatal concours de la guerre de Persès et de l’arrivée des Argonautes ? Les Destins vont-ils s’accomplir, et la toison est-elle aussi redemandée par les Parques cruelles ?

Cependant, son souci le plus pressant, c’est la guerre, c’est le combat qui s’apprête. Il dissimule donc sa rage, et répond avec une feinte douceur : « Je voudrais que vous ne fussiez point arrivés dans ces murs au moment où un ennemi redoutable les assiège, où mon propre frère (tant est vive chez tous les hommes la passion de régner !) prépare ma ruine et me presse de ses nombreux bataillons. Commencez donc par défendre vos alliés, vos parents ; (5, 540) cette guerre vous offre l’occasion de vous rendre illustres, saisissez-la. Le fer d’ailleurs est un appât pour la bravoure ; soyez vainqueurs avec moi, et la toison ne sera pas la seule récompense qui payera vos services. » Jason ne soupçonne pas la ruse : « Puisqu’il faut, dit-il, oubliant les traverses d’une si rude navigation, ajouter ce nouveau péril à nos périls passés, ce jour d’épreuves à ceux que nous avons traversés, j’accepte cette guerre comme une nouvelle loi de mon destin : mais qu’il expie, cet ennemi, par une sanglante défaite, le retard dont il est la cause ! » Et il envoie Castor porter à ses compagnons la réponse d’Éétès.

Ceux-ci attendaient toujours, livrés aux plus vives inquiétudes. (5,550) À la vue de Castor, ils sentirent redoubler leurs alarmes. Tous alors de s’écrier : « Fils de Jupiter, parle, parle ; devons-nous espérer de revoir la patrie ? » « Eétès, répond Castor, n’est pas si farouche que le fait la Renommée, et ne nous refuse pas la toison ; mais, serré de près par un ennemi impie, il réclame notre secours. Jason vous ordonne donc de prendre vos armes et d’accourir. Le vaisseau est en sûreté dans ce golfe éloigné, et le fleuve est défendu par la ville. »

Ils s’élancent aussitôt d’un bond qui ferait reculer les guerriers du Riphée, (5, 560) ceux de l’Ibérie, tout l’Orient et ses nombreux archers. Ils se rangent en bataille, visitent leurs armes, éprouvent leurs bras ; et, sans songer davantage à repasser les flots, à revoir leur patrie, ils volent où la gloire les appelle. Le vent agite leurs panaches ; le chemin est marqué par l’éclat de leurs armures. Ainsi le ciel resplendit de lumière, quand la Nuit, sortant de l’Océan, monte, escortée du chœur des astres radieux.

Le fils du Soleil, qui dévore son dépit en silence, s’étonne de son hospitalité si facile, et ne sait s’il n’aimerait pas mieux voir (5, 570) l’ennemi dans ses murs que de tels alliés. Cependant il montre à table un visage gai, et offre souvent la coupe à Jason. Celui-ci lui fait connaître d’abord les fils de Jupiter, ceux d’Éacus, les illustres enfants de Calydon ; il lui raconte aussi la fatale disparition d’Hercule, la mort de quelques-uns d’entre eux, et tout ce qu’il a souffert et sur terre et sur mer. Il interroge à son tour Éétès sur les causes d’une guerre si furieuse et sur les rois ses amis. « Quel est, dit-il, là-bas, ce guerrier que ceint un baudrier relevé de sculptures, (5, 580) et près duquel est un écuyer, l’arc bandé, comme s’il allait combattre et renverser les tables ? » « C’est Carméius, répond Éétès ; il a pour habitude de ne jamais quitter ses armes, de n’oublier jamais son carquois. Admirez aussi Latagus et Choaspe, fils d’un fleuve, lequel boit à longs traits le sang d’un coursier, sans que l’animal en soit ou plus lent ou moins impétueux. » « Et cet autre, reprend Jason, dont le manteau est rehaussé de broderies, et dont la chevelure bouclée exhale une suave odeur ? » (5, 590) « C’est, continue le roi, l’opulent Aron : toute son armée, cavaliers et fantassins, se fait gloire de porter, comme lui, les cheveux bouclés et parfumés de safran. Mais ne l’en méprisez pas, et n’allez pas le juger sur cette coiffure efféminée. Cet autre qu’enveloppe une dépouille de tigre, est Campésus. Mais voyez Odrussa, penché avec amour sur sa coupe bien remplie, sa poitrine hérissée de longs poils, et sa barbe immense qui trempe dans le vin. » Jason s’étonnait des railleries d’Iaxarte, de la violence de son langage, de ses menaces, de son irrévérence envers les dieux, de son peu de souci de la guerre présente. (5, 600) Éétès lui dit : « Ce langage n’est pas l’effet d’un vain orgueil, et les actions d’Iaxarte répondent à ses discours. Ennemi du repos, il fatigue de ses armes et le jour et la nuit ; et dès que les vents qui soufflent des monts Riphées ont glacé les fleuves, le Gète tremble avec sa famille, le Mède l’attend, sentinelle vigilante, et l’Ibère le guette au passage de ses défilés. Mais si je vous citais les peuples qui marchent sous les enseignes de chacun d’eux, le jour, avant la fin de mon récit, aurait dispersé les ombres humides. Demain, vous verrez de vos yeux leurs armées, et le bizarre mélange de leurs costumes. Les uns avec la fronde lancent une grêle de pierres, (5, 610) les autres de légers javelots ; d’autres portent des carquois bariolés de peintures. Représentez-vous de telles troupes sur le champ de bataille, et parmi elles, guidant ses escadrons et frémissant d’ardeur, Euryalé, la hache à la main, le bouclier au bras, frappant des coups terribles, et broyant les cadavres sous les roues de son char. Je l’aime, et mes filles ne sont pas plus chères à mon cœur. » Il dit, et fait des libations au Soleil couchant. Chacun suit son exemple, et prie les dieux qu’il révère de lui donner la victoire.

Mais voici qu’arrivant du fond de la Gétie, Mars traverse, (5, 620) au milieu d’un nuage immense de poussière, les plaines de la Scythie ; il voit avec stupéfaction les Argonautes entrés dans la ville d’Éétès, celui-ci déjà circonvenu par eux et leur promettant la toison. Il monte aussitôt vers le palais étoilé de son père ; et, le cœur plein d’amertume, il dit à Jupiter : « Roi du monde, quelle sera la fin de nos discordes ? bientôt les Dieux s’entre-battront pour les seuls intérêts des mortels. Et cela vous plaît ainsi, puisque vous ne chassez pas du ciel cette furieuse Pallas, et n’opposez pas la justice éternelle à l’audace d’une femme. Je ne me plains pas qu’elle ait amené sur un vaisseau construit par elle (5, 630) l’homme qui se flatte de me ravir la Toison sacrée, ni qu’elle le protège ouvertement ; mais au moins qu’elle continue, si elle en a la puissance, ses attaques ouvertes, sans employer, comme elle le fait aujourd’hui, la ruse pour dépouiller mes autels du dépôt de Phrixus. La Colchide n’a besoin ni de secours, ni d’alliance : nous combattrons à la fois Persès et les Argonautes. Que dis-je ? Pourquoi, Pallas, mettre aux prises tant de peuples divers ? Qu’avons-nous affaire de ton Ésonide ? Allons plutôt, allons dans ma forêt ; et là, le fer à la main, disputons-nous son précieux dépôt. Ou bien vas-y seule, en secret et pendant la nuit ; (5, 640) tu verras quel dieu l’habite, et si tu l’y braveras impunément. Mon temple est-il moins respectable, parce qu’il est caché au fond d’un bois solitaire, que mes autels n’y sont qu’un grossier gazon, et qu’on ne me rend les honneurs divins que sous l’ombre des arbres ? Chacun aime et défend ce qui lui appartient. Pour vous, grand Jupiter, la terre se couvre de temples ; Junon et Pallas ont aussi les leurs. Si je voulais détruire à mon tour ces superbes édifices que Mycènes et la ville de Cécrops leur ont consacrés, votre épouse, votre fille viendraient bientôt se plaindre et vous implorer. Qu’elles craignent donc pour elles-mêmes, et respectent mes droits. » (5, 650) Pallas ne put s’empêcher de rompre le silence ; et se moquant des menaces et des clameurs de Mars : « Les Bistoniens, dit-elle, les Lapithes pourraient s’épouvanter de ta féroce jactance ; mais Pallas ! Non, je ne serais pas digne de porter l’égide, on ne m’appellerait plus désormais fille de Jupiter, si je ne rabattais ton orgueilleux langage. Bientôt je te ferai haïr le bruit des clairons et des armes, et la première bataille sera le tombeau de ta fière renommée. L’insensé ! dans sa rage n’a-t-il pas aussi attaqué sa mère ? Mais elle l’a mérité, ayant donné le jour à un monstre tel que toi. Après tout, sommes-nous donc si coupables, si criminelles (5, 660) pour secourir un héros qui, docile aux ordres d’un tyran barbare, affronte des mers jusqu’à lui inconnues, et pour encourager de quelque espoir sa merveilleuse audace ? Mais, au lieu de prier Éétès, de s’allier avec lui, ne devions-nous pas d’abord engager aveuglément le combat ? Oui, ainsi font les Thraces ; ainsi cet insensé, quand il veut obtenir quelque chose. Pour moi, que ne puis-je prévenir tout désaccord, toute guerre entre les deux alliés ! Donnez-nous donc la toison, vous qui êtes l’arbitre de toutes choses, et soudain nous reprenons le chemin des mers. Que si Mars s’y refuse encore, et s’oppose seul à l’exécution de nos projets, (5, 670) me faudra-t-il à travers tant de mers rapporter cet affront, et avouer ainsi mon impuissance ? » Elle dit : Mars, les yeux enflammés, commençait à répondre, quand Jupiter l’interrompt et l’arrête par ces mots : « Insensé, pourquoi cette colère ? Quand le mal est fait et que déjà vous vous en repentez, vous venez réclamer ma justice ! Combattez donc, achevez ce que vous avez commencé, puisqu’aussi bien vous en payerez la peine. Vous cependant, mon épouse et ma fille, écoutez mes avis. Contentez-vous de repousser Persès, et qu’un vain espoir ne porte pas (5, 680) les Argonautes à mettre fin à la guerre. Tel est l’arrêt du Destin : l’ennemi lèvera son camp et ajournera la guerre, effrayé de l’arrivée des Pélasges et de la valeur de leur chef. Mais à peine auront-ils regagné la Thessalie, que Persès reviendra s’emparer du sceptre et du royaume d’Éétès. Or, quand il aura vieilli dans un long exil, celui-ci, secondé par sa fille (tâche trop glorieuse, après les crimes qu’elle aura commis) et par un petit-fils issu du sang d’un Grec, sera rétabli sur son trône. Voilà le terme assigné aux divisions, aux haines des deux frères. (5, 690) Allez maintenant, et que chacun de vous choisisse à son gré ses adversaires. »

Il dit, fait, dresser les tables, et rétablit la concorde parmi les dieux. Cependant la Nuit déploie dans l’Olympe son manteau d’étoiles ; le chœur des Muses et le dieu qui joue de la lyre s’avancent pour chanter les combats de Phlégra, et Ganymède verse à la ronde le céleste nectar. Les dieux, chacun dans son palais, vont goûter le sommeil.