Armance/Chapitre IV

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Calmann Lévy (p. 32-37).


IV


Half a dupe, half duping, the first deceived perhaps by her deceit and fair words, as all those philosophers. Philosophers they say ? mark this, Diego, the devil can cite scripture for his purpose. O, what agoodly outside falsehood hath !
Massinger.


La sotte apparition du commandeur faillit replonger Octave dans sa misanthropie de la veille. Son dégoût pour les hommes était au comble, quand son domestique lui remit un gros volume enveloppé avec beaucoup de soin dans du papier vélin d’Angleterre. L’empreinte du cachet était supérieurement gravée, mais l’objet peu attrayant ; sur un champ de sable on voyait deux os en sautoir. Octave, qui avait un goût parfait, admira la vérité du dessin de ces deux tibias et la perfection de la gravure. C’est de l’école de Pikler, se dit-il ; ce sera quelque folie de ma cousine la dévote madame de C***. Il fut détrompé en voyant un magnifique exemplaire de la Bible, relié par Thouvenin. Les dévotes ne donnent pas la Bible, dit Octave en ouvrant la lettre d’envoi ; mais il chercha en vain la signature, il n’y en avait pas, et il jeta la lettre sous la cheminée. Un moment après, son domestique, le vieux Saint-Jacques, entra avec un petit air malin. Qui a remis ce paquet, dit Octave ? — C’est un mystère, on veut se cacher de M. le vicomte ; mais c’est tout simplement le vieux Perrin qui l’a déposé chez le portier, et s’est sauvé comme un voleur. — Et qu’est-ce que le vieux Perrin ? — C’est un homme de madame la marquise de Bonnivet, qu’elle a renvoyé en apparence, et qui est passé aux commissions secrètes. — Est-ce qu’on soupçonne madame de Bonnivet de quelque galanterie ? — Ah ! mon Dieu, non, monsieur. Les commissions secrètes sont pour la nouvelle religion. C’est une Bible, peut-être, que madame la marquise envoie à monsieur en grand secret. Monsieur a pu reconnaître l’écriture de madame Rouvier, la femme de chambre de madame la marquise. Octave regarda sous la cheminée et se fit donner la lettre qui avait volé au delà de la flamme et n’était point brûlée. Il vit avec surprise que l’on savait fort bien qu’il lisait Helvétius, Bentham, Bayle et autres mauvais livres. On lui en faisait un reproche. La vertu la plus pure ne saurait en garantir, se dit-il à lui-même ; dès qu’on est sectaire, l’on descend à employer l’intrigue et l’on a des espions. C’est apparemment depuis la loi d’indemnité que je suis devenu digne que l’on s’occupe de mon salut et de l’influence que je puis avoir un jour.

Pendant le reste de la journée, la conversation du marquis de Malivert, du commandeur et de deux ou trois amis véritables que l’on envoya chercher pour dîner, fut une allusion presque continuelle et d’assez mauvais goût au mariage d’Octave et à sa nouvelle position. Encore ému de la crise morale qu’il avait eue à soutenir pendant la nuit, il fut moins glacial que de coutume. Sa mère le trouvait plus pâle, et il s’imposa le devoir, sinon d’être gai, du moins de ne paraître s’occuper que d’idées conduisant à des images agréables ; il y mit tant d’esprit, qu’il parvint à faire illusion aux personnes qui l’entouraient. Rien ne put l’arrêter, pas même les plaisanteries du commandeur sur l’effet prodigieux que deux millions produisaient sur l’esprit d’un philosophe. Octave profita de son étourderie prétendue pour dire que, fût-il prince, il ne se marierait pas avant vingt-six ans, c’était l’âge où son père s’était marié. — Il est évident que ce garçon-là nourrit la secrète ambition de se faire évêque ou cardinal, dit le commandeur aussitôt qu’Octave fut sorti ; sa naissance et sa doctrine le porteront au chapeau. Ce propos, qui fit sourire madame de Malivert, donna de vives inquiétudes au marquis. — Vous avez beau dire, répondit-il au sourire de sa femme, mon fils ne voit avec quelque intimité que des ecclésiastiques ou de jeunes savants de même acabit, et, chose qui ne s’est jamais rencontrée dans ma famille, il montre un dégoût marqué pour les jeunes militaires. — Il y a quelque chose d’étrange dans ce jeune homme, reprit M. de Soubirane. Cette réflexion fit soupirer à son tour madame de Malivert.

Octave, excédé de l’ennui que lui avait donné l’obligation de parler, était sorti de bonne heure pour aller au Gymnase : il ne pouvait souffrir l’esprit des jolies pièces de M. Scribe. Mais, se disait-il, rien n’a pourtant un succès plus véritable, et mépriser sans connaître, est un ridicule trop commun dans ma société pour que j’aie du mérite à l’éviter. Ce fut en vain qu’il se mit en expérience pendant deux des plus jolies esquisses du théâtre de Madame. Les mots les plus agréables et les plus fins lui semblaient entachés de grossièreté, et la clef que l’on rend dans le second acte du Mariage de raison le chassa du spectacle. Il entra chez un restaurateur, et, fidèle au mystère qui marquait toutes ses actions, il demanda des bougies et un potage ; le potage venu, il s’enferma à clef, lut avec intérêt deux journaux qu’il venait d’acheter, les brûla sous la cheminée avec le plus grand soin, paya et sortit. Il vint s’habiller, et se trouva ce soir-là une sorte d’empressement à paraître chez madame de Bonnivet. Qui pourrait m’assurer, pensait-il, que cette méchante duchesse d’Ancre n’a pas calomnié mademoiselle de Zohiloff ? Mon oncle croit bien que j’ai la tête tournée de ces deux millions. Cette idée, qui était venue à Octave à propos d’un mot indifférent qu’il avait trouvé dans ses journaux, le rendait heureux. Il songeait à Armance, mais comme à son seul ami, ou plutôt comme au seul être qui fût pour lui presque un ami.

Il était bien loin de songer à aimer, il avait ce sentiment en horreur. Ce jour-là, son âme fortifiée par la vertu et le malheur, et qui n’était que vertu et force, éprouvait simplement la crainte d’avoir condamné trop légèrement un ami.

Octave ne regarda pas une seule fois Armance ; mais de toute la soirée ses yeux ne laissèrent échapper aucun de ses mouvements. Il débuta à son entrée dans le salon par faire une cour marquée à la duchesse d’Ancre ; il lui parlait avec une attention si profonde que cette dame eut le plaisir de le croire converti aux égards dus à son rang. Depuis qu’il a l’espoir d’être riche, ce philosophe est des nôtres, dit-elle tout bas à madame de la Ronze.

Octave voulait s’assurer du degré de perversité de cette femme ; la trouver bien méchante, c’était en quelque sorte voir mademoiselle de Zohiloff innocente. Il observa que le seul sentiment de la haine portait quelque vie dans le cœur desséché de madame d’Ancre ; mais en revanche, ce n’étaient que les choses généreuses et nobles qui lui inspiraient de l’éloignement. On eût dit qu’elle éprouvait le besoin de s’en venger. L’ignoble et le bas dans les sentiments, mais l’ignoble revêtu de l’expression la plus élégante, avait seul le privilège de faire briller les petits yeux de la duchesse.

Octave songeait à se débarrasser de l’intérêt avec lequel on l’écoutait quand il entendit madame de Bonnivet désirer son jeu d’échecs. C’était un petit chef-d’œuvre de sculpture chinoise que M. l’abbé Dubois avait rapporté de Canton. Octave saisit cette occasion de s’éloigner de madame d’Ancre, et pria sa cousine de lui confier la clef du serre-papier où la crainte de la maladresse des gens faisait déposer ce magnifique jeu d’échecs. Armance n’était plus dans le salon ; elle l’avait quitté peu d’instants auparavant avec Méry de Tersan, son amie intime ; si Octave n’eût pas réclamé la clef du serre-papier, on se fût aperçu désagréablement de l’absence de mademoiselle de Zohiloff, et à son retour elle aurait peut-être eu à essuyer quelque petit regard fort mesuré, mais fort dur. Armance était pauvre, elle n’avait que dix-huit ans, et madame de Bonnivet avait trente ans passés ; elle était fort belle encore, mais Armance aussi était belle.

Les deux amies s’étaient arrêtées devant la cheminée d’un grand boudoir voisin du salon. Armance avait voulu montrer à Méry un portrait de lord Byron dont M. Philips, le peintre anglais, venait d’envoyer une épreuve à sa tante. Octave entendit très-distinctement ces mots comme il passait dans le dégagement près du boudoir : « Que veux-tu ? Il est comme tous les autres ! Une âme que je croyais si belle être bouleversée par l’espoir de deux millions ! » L’accent qui accompagnait ces mots si flatteurs, que je croyais si belle, frappa Octave comme un coup de foudre ; il resta immobile. Quand il continua à marcher, ses pas étaient si légers que l’oreille la plus fine n’aurait pu les entendre. Comme il repassait près du boudoir avec le jeu d’échecs à la main, il s’arrêta un instant ; bientôt il rougit de son indiscrétion et rentra au salon. Les paroles qu’il venait de surprendre n’étaient pas décisives dans un monde où l’envie sait revêtir toutes les formes ; mais l’accent de candeur et d’honnêteté qui les avait accompagnées retentissait dans son cœur. Ce n’était pas là le ton de l’envie.

Après avoir remis le jeu chinois à la marquise, Octave se sentit le besoin de réfléchir ; il alla se placer dans un coin du salon derrière une table de wisk, et là son imagination lui répéta vingt fois le son des paroles qu’il venait d’entendre. Cette profonde et délicieuse rêverie l’occupait depuis longtemps, lorsque la voix d’Armance frappa son oreille. Il ne songeait pas encore aux moyens à employer pour regagner l’estime de sa cousine ; il jouissait avec délices du bonheur de l’avoir perdue. Comme il se rapprochait du groupe de madame de Bonnivet, et revenait du coin éloigné occupé par les tranquilles joueurs de wisk, Armance remarqua l’expression de ses regards ; ils s’arrêtaient sur elle avec cette sorte d’attendrissement et de fatigue qui, après les grandes joies, rend les yeux comme incapables de mouvements trop rapides.

Octave ne devait pas trouver un second bonheur ce jour-là ; il ne put adresser le moindre mot à Armance. Rien n’est plus difficile que de me justifier, se disait-il en ayant l’air d’écouter les exhortations de la duchesse d’Ancre qui, sortant la dernière du salon avec lui, insista pour le ramener. Il faisait un froid sec et un clair de lune magnifique ; Octave demanda son cheval et alla faire quelques milles sur le boulevard neuf. En rentrant vers les trois heures du matin, sans savoir pourquoi et sans le remarquer, il vint passer devant l’hôtel de Bonnivet.