Armance/Chapitre III

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Calmann Lévy (p. 26-31).


III


As the most forward bud
Is eaten by the canker ere it blow,
Even so by love the young and tender wit
Is turn’d to folly………
……… So eating love
Inhabits in the finest wits of all.

Two Gentlemen of Verona, act. I.


Ce n’était pas toujours de nuit et seul qu’Octave était saisi par ces accès de désespoir. Une violence extrême, une méchanceté extraordinaire marquaient alors toutes ses actions, et sans doute, s’il n’eût été qu’un pauvre étudiant en droit, sans parents ni protection, on l’eût enfermé comme fou. Mais aussi dans cette position sociale, il n’eût pas eu l’occasion d’acquérir cette élégance de manières qui, venant polir un caractère aussi singulier, faisait de lui un être à part, même dans la société de la cour. Octave devait un peu cette extrême distinction à l’expression de ses traits ; elle avait de la force et de la douceur et non point de la force et de la dureté, comme il arrive parmi le vulgaire des hommes qui doivent un regard à leur beauté. Il possédait naturellement l’art difficile de communiquer sa pensée, quelle qu’elle fût, sans jamais offenser ou du moins sans jamais infliger d’offense inutile, et grâce à cette mesure parfaite dans les relations ordinaires de la vie, l’idée de folie était éloignée.

Il n’y avait pas un an qu’un jeune laquais, effrayé de la figure d’Octave, ayant eu l’air de s’opposer à son passage, un soir qu’il sortait en courant du salon de sa mère, Octave, furieux, s’était écrié : « Qui es-tu pour t’opposer à moi ! si tu es fort, fais preuve de force. » Et en disant ces mots, il l’avait saisi à bras-le-corps et jeté par la fenêtre. Ce laquais tomba dans le jardin sur un vase de laurier-rose et se fit peu de mal. Pendant deux mois Octave se constitua le domestique du blessé ; il avait fini par lui donner trop d’argent, et chaque jour il passait plusieurs heures à faire son éducation. Toute la famille désirant le silence de cet homme, il reçut des présents, et se vit l’objet de complaisances excessives qui en firent un mauvais sujet que l’on fut obligé de renvoyer dans son pays avec une pension. On peut comprendre maintenant les chagrins de madame de Malivert.

Ce qui l’avait surtout effrayée lors de ce funeste événement, c’est que le repentir d’Octave, quoique extrême, n’avait éclaté que le lendemain. La nuit en rentrant, comme on lui rappelait par hasard le danger que cet homme avait couru : « Il est jeune, avait-il dit, pourquoi ne s’est-il pas défendu ? Quand il a voulu m’empêcher de sortir, ne lui ai-je pas dit de se défendre ? » Madame de Malivert croyait avoir observé que ces accès de fureur saisissaient son fils précisément dans les instants où il paraissait avoir le plus oublié cette rêverie sombre qu’elle lisait toujours dans ses traits. C’était, par exemple, au milieu d’une charade en action, et lorsqu’il jouait gaiement depuis une heure avec quelques jeunes gens et cinq ou six jeunes personnes de sa connaissance intime, qu’il s’était enfui du salon en jetant le domestique par la fenêtre.

Quelques mois avant la soirée des deux millions, Octave s’était échappé d’une façon à peu près aussi brusque d’un bal que donnait madame de Bonnivet. Il venait de danser avec une grâce remarquable quelques contredanses et des valses. Sa mère était ravie de ses succès, et il ne pouvait les ignorer ; plusieurs femmes, à qui leur beauté avait valu dans le monde une grande célébrité, lui adressaient la parole de l’air le plus flatteur. Ses cheveux du plus beau blond qui retombaient en grosses boucles sur le front qu’il avait superbe, avaient surtout frappé la célèbre madame de Claix. Et à propos des modes suivies par les jeunes gens à Naples, d’où elle arrivait, elle lui faisait un compliment fort vif, lorsque tout à coup les traits d’Octave se couvrirent de rougeur, et il quitta le salon d’un pas dont il cherchait en vain à dissimuler la rapidité. Sa mère, alarmée, le suivit et ne le trouva plus. Elle l’attendit inutilement toute la nuit, il ne reparut que le lendemain et dans un état singulier ; il avait reçu trois coups de sabre, à la vérité peu dangereux. Les médecins pensaient que cette monomanie était tout à fait morale, c’était leur mot, et devait provenir non point d’une cause physique, mais de l’influence de quelque idée singulière. Aucun signe n’annonçait les migraines de M. le vicomte Octave, comme disaient les gens. Ces accès avaient été bien plus rapprochés durant la première année de son séjour à l’école polytechnique, et avant qu’il eût songé à se faire prêtre. Ses camarades avec lesquels il avait des querelles fréquentes, le croyaient alors complètement fou, et souvent cette idée lui évita des coups d’épée.

Retenu dans son lit par les blessures légères dont nous venons de parler, il avait dit à sa mère, simplement comme il disait tout : J’étais furieux, j’ai cherché querelle à des soldats qui me regardaient en riant, je me suis battu et n’ai trouvé que ce que je mérite, après quoi il avait parlé d’autre chose. Avec Armance de Zohiloff, sa cousine, il était entré dans de plus grands détails. « J’ai des moments de malheur et de fureur qui ne sont pas de la folie, lui disait-il un soir, mais qui me feront passer pour fou dans le monde comme à l’école polytechnique. C’est un malheur comme un autre ; mais ce qui est au-dessus de mon courage, c’est la crainte de me trouver tout à coup avec un sujet de remords éternel, ainsi qu’il faillit m’arriver lors de l’accident de ce pauvre Pierre. — Vous l’avez noblement réparé, vous lui donniez non pas seulement votre pension, mais votre temps, et s’il se fût trouvé les moindres principes d’honnêteté, vous auriez fait sa fortune. Que pouviez-vous de plus ? — Rien sans doute, une fois l’accident arrivé, ou je serais un monstre de ne l’avoir pas fait. Mais ce n’est pas tout, ces accès de malheur qui sont de la folie à tous les yeux, semblent faire de moi un être à part. Je vois les plus pauvres, les plus bornés, les plus malheureux, en apparence, des jeunes gens de mon âge, avoir un ou deux amis d’enfance qui partagent leurs joies et leurs chagrins. Le soir, je les vois s’aller promener ensemble, et ils se disent tout ce qui les intéresse ; moi seul, je me trouve isolé sur la terre. Je n’ai et je n’aurai jamais personne à qui je puisse librement confier ce que je pense. Que serait-ce de mes sentiments si j’en avais qui me serrent le cœur ! Suis-je donc destiné à vivre toujours sans amis, et ayant à peine des connaissances ! Suis-je donc un méchant ? ajouta-t-il en soupirant. — Non sans doute, mais vous fournissez des prétextes aux personnes qui ne vous aiment pas, lui dit Armance du ton sévère de l’amitié, et cherchant à cacher la pitié trop réelle que lui inspiraient ses chagrins. Par exemple, vous qui êtes d’une politesse parfaite avec tout le monde, pourquoi n’avoir pas paru avant-hier au bal de madame de Claix ? — Parce que ce sont ses sots compliments au bal d’il y a six mois, qui m’ont valu la honte d’avoir tort avec de jeunes paysans portant un sabre. — À la bonne heure, reprit mademoiselle de Zohiloff ; mais remarquez que vous trouvez toujours des raisons pour vous dispenser de voir la société. Il ne faudrait pas ensuite vous plaindre de l’isolement où vous vivez. — Ah ! c’est d’amis que j’ai besoin, et non pas de voir la société. Est-ce dans les salons que je rencontrerai un ami ? — Oui, puisque vous n’avez pas su le trouver à l’école polytechnique. — Vous avez raison répondit Octave après un long silence ; je vois comme vous en ce moment, et demain, lorsqu’il sera question d’agir, j’agirai d’une manière opposée à ce qui me semble raisonnable aujourd’hui, et tout cela par orgueil ! Ah ! si le ciel m’avait fait le fils d’un fabricant de draps, j’aurais travaillé au comptoir dès l’âge de seize ans ; au lieu que toutes mes occupations n’ont été que de luxe ; j’aurais moins d’orgueil et plus de bonheur… Ah ! que je me déplais à moi-même !… »

Ces plaintes, quoique égoïstes en apparence, intéressaient Armance ; les yeux d’Octave exprimaient tant de possibilité d’aimer et quelquefois ils étaient si tendres !

Elle, sans se le bien expliquer, sentait qu’Octave était la victime de cette sorte de sensibilité déraisonnable qui fait les hommes malheureux et dignes d’être aimés. Une imagination passionnée le portait à s’exagérer les bonheurs dont il ne pouvait jouir. S’il eût reçu du ciel un cœur sec, froid, raisonnable ; avec tous les autres avantages qu’il réunissait d’ailleurs, il eût pu être fort heureux. Il ne lui manquait qu’une âme commune.

C’était seulement en présence de sa cousine qu’Octave osait quelquefois penser tout haut. On voit pourquoi il avait été si péniblement affecté en trouvant que les sentiments de cette aimable cousine changeaient avec la fortune.

Le lendemain du jour où Octave avait souhaité la mort, dès sept heures du matin il fut réveillé en sursaut par son oncle le commandeur qui entra dans sa chambre en affectant de faire un tapage effroyable. Cet homme n’était jamais hors de l’affectation. La colère que ce bruit donna à Octave ne dura pas trois secondes ; l’idée du devoir lui apparut, et il reçut M. de Soubirane du ton plaisant et léger qui pouvait le mieux lui convenir.

Cette âme vulgaire qui, avant ou après la naissance, ne voyait au monde que l’argent, expliqua longuement au noble Octave qu’il ne fallait pas être tout à fait fou de bonheur, quand de vingt-cinq mille livres de rente on passait à l’espoir d’en avoir cent. Ce discours philosophique et presque chrétien se termina par le conseil de jouer à la bourse dès qu’on aurait touché un vingtième sur les deux millions. Le marquis ne manquerait pas de mettre à la disposition d’Octave une partie de cette augmentation de fortune ; mais il fallait n’opérer à la Bourse que d’après les avis du commandeur ; il connaissait madame la comtesse de ***, et l’on pourrait jouer sur la rente à coup sûr. Ce mot à coup sûr fit faire un haut-le-corps à Octave. Oui, mon ami, dit le commandeur, qui prit ce mouvement pour un signe de doute, à coup sûr. J’ai un peu négligé la comtesse depuis son procédé ridicule chez M. le prince de S… ; mais enfin nous sommes un peu parents, et je te quitte pour aller chercher notre ami commun, le duc de *** qui nous rapatriera.