Armance/Chapitre XXIX

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Calmann Lévy (p. 184-196).


XXIX


Ses maux les plus cruels sont ceux qu’il se fait lui-même.
Balzac.


Armance eût pu être trompée par ces avances polies, mais elle ne s’arrêta pas à penser au commandeur ; elle avait d’autres sujets d’inquiétude.

Depuis que rien ne s’opposait plus à son mariage, Octave avait des accès d’humeur noire qu’il pouvait à peine dissimuler ; il prenait le prétexte de maux de tête violents et allait se promener seul dans les bois d’Écouen et de Senlis. Il faisait quelquefois sept ou huit lieues de suite au galop. Ces symptômes parurent funestes à Armance ; elle remarqua qu’en de certains moments il la regardait avec des yeux où le soupçon se peignait plus que l’amour.

Il est vrai que ces accès d’humeur sombre se terminaient souvent par des transports d’amour et par un abandon passionné qu’elle ne lui avait jamais vu du temps de leur bonheur. C’est ainsi qu’elle commençait à appeler en écrivant à Méry de Tersan le temps qui s’était écoulé entre la blessure d’Octave et la fatale imprudence qu’elle avait faite en se cachant dans le cabinet près de la chambre du commandeur.

Depuis la déclaration de son mariage, Armance avait eu la consolation de pouvoir ouvrir son cœur à son amie intime. Méry, élevée dans une famille fort désunie et toujours agitée par des intrigues nouvelles, était fort capable de lui donner des conseils sensés.

Pendant une de ces longues promenades qu’elle faisait avec Octave dans le jardin du château et sous les fenêtres de madame de Malivert, Armance lui dit un jour : Votre tristesse a quelque chose de si extraordinaire, que moi, qui vous aime uniquement au monde, j’ai eu besoin de prendre conseil d’une amie, avant d’oser vous parler comme je vais le faire. Vous étiez plus heureux avant cette nuit cruelle où je fus si imprudente, et je n’ai pas besoin de vous dire que tout mon bonheur a disparu bien plus rapidement que le vôtre. J’ai une proposition à vous faire : revenons à un état parfaitement heureux et à cette douce intimité qui a fait le charme de ma vie, depuis que j’ai su que vous m’aimiez, jusqu’à cette fatale idée de mariage. Je prendrai sur moi toute la bizarrerie du changement. Je dirai au monde que j’ai fait vœu de ne jamais me marier. On blâmera cette idée, elle nuira à l’opinion que quelques amis veulent bien avoir de moi ; que m’importe ? l’opinion après tout n’est importante pour une fille riche qu’autant qu’elle songe à se marier ; or, certainement jamais je ne me marierai. Pour toute réponse, Octave lui prit la main, et d’abondantes larmes s’échappèrent de ses yeux. Ô mon cher ange, lui dit-il, combien vous valez mieux que moi ! La vue de ces larmes chez un homme peu sujet à une telle faiblesse, et ce mot si simple déconcertèrent toute la résolution d’Armance.

Enfin elle lui dit avec effort : Répondez-moi, mon ami. Acceptez une proposition qui va me rendre le bonheur. Nous n’en passerons pas moins notre vie ensemble. Elle vit un domestique s’avancer. Le déjeuner va sonner, ajouta-t-elle avec trouble, monsieur votre père arrivera de Paris, ensuite je ne pourrai plus vous parler, et si je ne vous parle pas, je serai malheureuse et agitée encore toute cette journée, car je douterai un peu de vous. — Vous ! douter de moi ! dit Octave avec un regard qui pour un instant dissipa toutes les craintes d’Armance.

Après quelques minutes de promenade silencieuse : Non, Octave, reprit Armance, je ne doute pas de vous ; si je doutais de votre amour, j’espère que Dieu me ferait la grâce de mourir ; mais enfin vous êtes moins heureux depuis que votre mariage est décidé. — Je vous parlerai comme à moi-même, dit Octave avec impétuosité. Il y a des moments où je suis beaucoup plus heureux, car enfin j’ai la certitude que rien au monde ne pourra me séparer de vous ; je pourrai vous voir et vous parler à toute heure, mais, ajouta-t-il… et il tomba dans un de ces moments de silence sombre qui faisaient le désespoir d’Armance.

La crainte de la cloche du déjeuner qui allait les séparer pour toute la journée peut-être, lui donna pour la seconde fois le courage d’interrompre la rêverie d’Octave : Mais quoi, cher ami ? lui dit-elle, dites-moi tout ; ce mais affreux va me rendre cent fois plus malheureuse que tout ce que vous pourriez ajouter.

Eh bien ! dit Octave en s’arrêtant, se tournant vers elle et la regardant fixement, non plus comme un amant, mais de façon à voir ce qu’elle allait penser, vous saurez tout ; la mort me serait moins pénible que le récit que je dois vous faire, mais aussi je vous aime bien plus que la vie. Ai-je besoin de vous jurer non plus comme votre amant (et dans ce moment ses regards n’étaient plus en effet ceux d’un amant), mais en honnête homme et comme je le jurerais à monsieur votre père si la bonté du ciel nous l’eût conservé, ai-je besoin de vous jurer que je vous aime uniquement au monde, comme jamais je n’ai aimé, comme jamais je n’aimerai ? Être séparé de vous serait la mot pour moi et cent fois pis que la mort ; mais j’ai un secret affreux que jamais je n’ai confié à personne, ce secret va vous expliquer mes fatales bizarreries.

En disant ces mots mal articulés, les traits d’Octave se contractèrent, il y avait de l’égarement dans ses yeux ; on eût dit qu’il ne voyait plus Armance ; des mouvements convulsifs agitaient ses lèvres. Armance, plus malheureuse que lui, s’appuya sur une caisse d’oranger ; elle tressaillit en reconnaissant cet oranger fatal auprès duquel elle s’était évanouie lorsque Octave lui parla durement après la nuit passée dans la forêt. Octave était arrêté droit devant elle comme frappé d’horreur et n’osant continuer. Ses yeux effrayés regardaient fixement devant lui comme s’il eût eu la vision d’un monstre.

Cher ami, lui dit Armance, j’étais plus malheureuse quand vous me parlâtes avec cruauté auprès de ce même oranger il y a plusieurs mois ; alors je doutais de votre amour. Que dis-je, reprit-elle avec passion ? ce jour fatal j’eus la certitude que vous ne m’aimiez pas. Ah ! mon ami, que je suis plus heureuse aujourd’hui !

L’accent de vérité avec lequel Armance prononça ces derniers mots, sembla diminuer la douleur aigre et méchante à laquelle Octave était en proie. Armance, oubliant sa retenue ordinaire, lui serrait la main avec passion et le pressait de parler ; la figure d’Armance se trouva un moment si près de celle d’Octave qu’il sentit la chaleur de sa respiration. Cette sensation l’attendrit ; parler lui devint facile.

Oui, chère amie, lui dit-il en la regardant enfin, je t’adore, tu ne doutes pas de mon amour ; mais quel est l’homme qui t’adore ? c’est un monstre.

À ces mots, l’attendrissement d’Octave sembla l’abandonner ; tout à coup il devint comme furieux, se dégagea des bras d’Armance qui essaya en vain de le retenir, et prit la fuite. Armance resta sans mouvement. Au même instant la cloche du déjeuner sonna. Plus morte que vive, elle n’eut besoin que de paraître devant madame de Malivert pour obtenir la permission de ne pas rester à table. Le domestique d’Octave vint dire bientôt après qu’une affaire venait d’obliger son maître à partir au galop pour Paris.

Le déjeuner fut silencieux et froid ; le seul être heureux était le commandeur. Frappé de cette absence simultanée des deux jeunes gens, il surprit des larmes d’inquiétude dans les yeux de sa sœur ; il eut un moment de joie. Il lui sembla que l’affaire du mariage n’allait plus aussi bien ; on en rompt de plus avancés, se dit-il à lui-même, et l’excès de sa préoccupation l’empêchait d’être aimable pour mesdames d’Aumale et de Bonnivet. L’arrivée du marquis qui venait de Paris malgré un ressentiment de goutte, et qui montra beaucoup d’humeur lorsqu’il ne vit pas Octave qu’il avait prévenu de son voyage, augmenta la joie du commandeur. Le moment est favorable, se dit-il, pour faire entendre le langage de la raison. À peine le déjeuner fini, mesdames d’Aumale et de Bonnivet remontèrent chez elles ; madame de Malivert passa dans la chambre d’Armance, et le commandeur fut animé, c’est-à-dire heureux, pendant cinq quarts d’heure qu’il employa à tâcher d’ébranler la résolution de son beau-frère relativement au mariage d’Octave.

Il y avait un grand fond de probité dans tout ce que répondait le vieux marquis. L’indemnité appartient à votre sœur, disait-il ; moi, je suis un gueux. C’est cette indemnité qui nous met à même de songer à un établissement pour Octave ; votre sœur désire plus que lui, je crois, ce mariage avec Armance, qui d’ailleurs ne manque pas de fortune ; en tout cela, je ne puis, en honnête homme, que donner des avis ; je ne saurais ici faire parler mon autorité ; j’aurais l’air de vouloir priver ma femme de la douceur de passer sa vie avec son amie intime.

Madame de Malivert avait trouvé Armance fort agitée, mais peu communicative. Pressée par l’amitié, Armance parla assez vaguement d’une petite querelle comme il s’en élève quelquefois entre les gens qui s’aiment le mieux. Je suis sûre qu’Octave a tort, dit madame de Malivert en se levant, autrement tu me dirais tout ; et elle laissa Armance seule. C’était lui rendre un grand service. Il devint bientôt évident pour elle qu’Octave avait commis quelque grand crime dont peut-être encore il s’exagérait les funestes conséquences, et en honnête homme il ne voulait pas permettre qu’elle liât son sort à celui d’un assassin peut-être, sans lui faire connaître toute la vérité.

Oserons-nous dire que cette façon d’expliquer la bizarrerie d’Octave rendit à sa cousine une sorte de tranquillité ? Elle descendit au jardin, espérant un peu le rencontrer. Elle se sentait en ce moment entièrement guérie de la jalousie profonde que lui avait inspirée madame d’Aumale ; elle ne s’avouait pas, il est vrai, cette source de l’état d’attendrissement et de bonheur où elle se trouvait. Elle se sentait transportée par la pitié la plus tendre et la plus généreuse. S’il faut quitter la France, se disait-elle, et nous exiler au loin, fût-ce même en Amérique, eh bien, nous partirons, se disait-elle avec joie, et le plus tôt sera le mieux. Et son imagination s’égara dans des suppositions de solitude complète et d’île déserte, trop romanesques et surtout trop usées par les romans pour être rapportées. Ni ce jour-là, ni le suivant, Octave ne parut ; seulement le soir du second jour, Armance reçut une lettre datée de Paris. Jamais elle n’avait été plus heureuse. La passion la plus vive et la plus abandonnée respirait dans cette lettre. Ah ! s’il eût été ici dans le moment où il a écrit, se dit-elle, il m’eût tout avoué. Octave lui faisait entendre qu’il était retenu à Paris par la honte de lui dire son secret. « Ce n’est pas dans tous les moments, ajoutait-il, que j’aurai le courage de dire cette parole fatale, même à vous, car elle peut diminuer les sentiments que vous daignez m’accorder et qui sont tout pour moi. Ne me pressez pas à ce sujet, chère amie. » Armance se hâta de lui répondre par un domestique qui attendait. Votre plus grand crime, lui disait-elle, est de vous tenir loin de nous, et sa surprise fut égale à sa joie, quand, une demi-heure après avoir écrit, elle vit paraître Octave qui était venu attendre sa réponse à Labarre près d’Andilly.

Les jours qui suivirent furent parfaitement heureux. Les illusions de la passion qui animait Armance étaient si singulières, que bientôt elle se trouva habituée à aimer un assassin. Il lui semblait que tel devait être au moins le crime dont Octave hésitait à s’avouer coupable. Son cousin parlait trop bien pour exagérer ses idées, et il avait dit ces propres mots : Je suis un monstre.

Dans la première lettre d’amour qu’elle lui eût écrite de sa vie, elle lui avait promis de ne pas lui faire de questions ; ce serment fut sacré pour elle. La lettre qu’Octave lui avait répondue était un trésor pour elle. Elle l’avait relue vingt fois, elle prit l’habitude d’écrire tous les soirs à l’homme qui allait être son époux ; et comme elle aurait eu quelque honte de prononcer son nom devant sa femme de chambre, elle cacha sa première lettre dans la caisse de cet oranger qu’Octave devait bien connaître.

Elle le lui dit d’un mot un matin comme on se mettait à table pour déjeuner. Il disparut sous prétexte d’un ordre à donner, et Armance eut le plaisir inexprimable, lorsqu’il rentra un quart d’heure après, de trouver dans ses yeux l’expression du bonheur le plus vif et de la plus douce reconnaissance.

Quelques jours après, Armance osa lui écrire : « Je vous crois coupable de quelque grand crime ; l’affaire de toute notre vie sera de le réparer, s’il est réparable ; mais, chose singulière, je vous suis peut-être plus tendrement dévouée encore qu’avant cette confidence.

» Je sens ce qu’a dû vous coûter cet aveu, c’est le premier grand sacrifice que vous m’ayez jamais fait, et, vous le dirai-je, ce n’est que depuis cet instant que je suis guérie d’un vilain sentiment que moi aussi je n’osais presque vous avouer. Je me figure ce qu’il y a de pis. Ainsi il me semble que vous n’avez pas à me faire un aveu plus détaillé avant une certaine cérémonie. Vous ne m’aurez point trompée, je vous le déclare. Dieu pardonne au repentir, et je suis sûre que vous vous exagérez votre faute ; fût-elle aussi grave qu’elle puisse l’être, moi qui ai vu vos anxiétés, je vous pardonne. Vous me ferez une entière confidence d’ici à un an, peut-être alors je vous inspirerai moins de crainte… Je ne puis pas cependant vous promettre de vous aimer davantage. »

Plusieurs lettres écrites de ce ton d’angélique bonté avaient presque déterminé Octave à confier par écrit à son amie le secret qu’il lui devait ; mais la honte, l’embarras d’écrire une telle lettre le retenaient encore.

Il alla à Paris consulter M. Dolier, ce parent qui lui avait servi de témoin. Il savait que M. Dolier avait beaucoup d’honneur, un sens fort droit et point assez d’esprit pour composer avec le devoir ou se faire des illusions. Octave lui demanda s’il devait absolument confier à mademoiselle de Zohiloff un secret fatal, qu’il n’eût pas hésité à avouer avant son mariage au père ou au tuteur d’Armance. Il alla jusqu’à montrer à M. Dolier la partie de la lettre d’Armance citée plus haut.

Vous ne pouvez vous dispenser de parler, lui répondit ce brave officier, ceci est de devoir étroit. Vous ne pouvez vous prévaloir de la générosité de mademoiselle de Zohiloff. Il serait indigne de vous de tromper qui que ce soit, et il serait encore plus au-dessous du noble Octave de tromper une pauvre orpheline qui n’a peut-être que lui pour ami parmi tous les hommes de la famille.

Octave s’était dit toutes ces choses mille fois, mais elles prirent une force toute nouvelle en passant par la bouche d’un homme honnête et ferme.

Octave crut entendre la voix du destin.

Il prit congé de M. Dolier en se jurant d’écrire la lettre fatale dans le premier café qu’il rencontrerait à sa main droite en sortant de chez son parent ; il tint parole. Il écrivit une lettre de dix lignes et y mit l’adresse de mademoiselle de Zohiloff au château de *** près Andilly.

En sortant du café, il chercha des yeux une boîte aux lettres, le hasard voulut qu’il n’en vît pas. Bientôt un reste de ce sentiment pénible qui le portait à retarder un tel aveu le plus possible, vint lui persuader qu’une lettre de cette importance ne devait pas être confiée à la poste, qu’il était mieux de la placer lui-même dans la caisse d’oranger du jardin d’Andilly. Octave n’eut pas l’esprit de reconnaître dans l’idée de ce retard une dernière illusion d’une passion à peine vaincue.

L’essentiel, dans sa position, était de ne pas céder d’un pas à la répugnance que les conseils sévères de M. Dolier venaient de l’aider à surmonter. Il monta à cheval pour porter sa lettre à Andilly.

Depuis la matinée où le commandeur avait eu le soupçon de quelque mésintelligence entre les amants, la légèreté naturelle de son caractère avait fait place à un désir de nuire assez constant.

Il avait pris pour confident le chevalier de Bonnivet. Tout le temps que le commandeur employait naguère à rêver à des spéculations de Bourse et à écrire des chiffres dans un carnet, il le consacrait maintenant à chercher les moyens de rompre le mariage de son neveu.

Ses projets d’abord n’étaient pas fort raisonnables ; le chevalier de Bonnivet régularisa ses moyens d’attaque. Il lui suggéra de faire suivre Armance, et au moyen de quelques louis, le commandeur fit des espions de tous les domestiques de la maison. On lui dit qu’Octave et Armance s’écrivaient et cachaient leurs lettres dans l’intérieur de la caisse d’un oranger portant tel numéro.

Une telle imprudence parut incroyable au chevalier de Bonnivet ; il laissa le commandeur y rêver. Voyant au bout de huit jours que M. de Soubirane ne trouvait rien au delà de l’idée commune de lire les phrases d’amour de deux amants, il le fit souvenir adroitement que parmi vingt goûts différents il avait eu, pendant six mois, celui des lettres autographes ; le commandeur employait alors un calqueur fort habile. Cette idée parut dans cette tête, mais ne produisit rien. Elle y était cependant à côté d’une haine très-vive.

Le chevalier hésitait beaucoup à se hasarder avec un tel homme. La stérilité de son associé le décourageait. D’ailleurs, au premier revers il pouvait tout avouer. Heureusement le chevalier se souvint d’un roman vulgaire où le personnage méchant fait imiter l’écriture des amants et fabrique de fausses lettres. Le commandeur ne lisait guère, mais il avait adoré les belles reliures. Le chevalier se résolut à tenter un dernier essai ; s’il ne réussissait pas, il abandonnait le commandeur à toute l’aridité de ses moyens. Un ouvrier de Thouvenin magnifiquement payé travailla nuit et jour et revêtit d’une reliure superbe le roman où l’on employait l’artifice de fabriquer des lettres. Le chevalier prit ce livre magnifique, l’apporta à Andilly et tacha avec du café la page où la supposition des lettres était expliquée.

Je suis au désespoir, dit-il un matin au commandeur, en entrant dans sa chambre. Madame de *** qui est folle de ses livres, comme vous savez, a fait relier d’une manière admirable ce roman pitoyable. J’ai eu la sottise de le prendre chez elle, j’ai taché une page. Vous qui avez rassemblé ou inventé des secrets étonnants pour tout, ne pourriez-vous pas m’indiquer le moyen de fabriquer une page nouvelle ? Le chevalier, après avoir beaucoup parlé et employé les mots les plus voisins de l’idée qu’il voulait inspirer, laissa le volume dans la chambre du commandeur.

Il lui en parla bien dix fois avant que M. de Soubirane eût l’idée de brouiller les deux amants par de fausses lettres.

Il en fut si fier que d’abord il s’exagéra son importance ; il en parla dans ce sens au chevalier qui eut horreur d’un moyen si immoral, et le soir partit pour Paris. Deux jours après le commandeur en lui parlant revint sur cette idée. Une supposition de lettre est atroce, s’écria le chevalier. Aimez-vous votre neveu avec une affection assez vive pour que la fin puisse justifier le moyen ?

Mais le lecteur est peut-être aussi las que nous de ces tristes détails ; détails où l’on voit les produits gangrenés de la nouvelle génération lutter avec la légèreté de l’ancienne.

Le commandeur prenant toujours en pitié la candeur du chevalier lui prouva que, dans une cause à peu près désespérée, le moyen le plus sûr d’être battu était de ne rien tenter.

M. de Soubirane prit sans affectation sur la cheminée de sa sœur plusieurs échantillons de l’écriture d’Armance, et obtint facilement de son calqueur des copies qu’il était difficile de distinguer des originaux. Il bâtissait déjà pour la rupture du mariage d’Octave les suppositions les plus décisives sur les intrigues de l’hiver, les distractions du bal, les propositions avantageuses qu’il pourrait faire faire à la famille. Le chevalier de Bonnivet admirait ce caractère. Que cet homme-là n’est-il ministre, se disait-il, les plus hautes dignités seraient à moi. Mais avec cette exécrable charte, les discussions publiques, la liberté de la presse, jamais un tel être ne serait ministre, de quelque haute naissance qu’il pût se vanter. Enfin après quinze jours de patience, le commandeur eut l’idée de composer une lettre d’Armance à Méry de Tersan, son amie intime. Le chevalier fut pour la seconde fois sur le point de tout abandonner. M. de Soubirane avait employé deux jours à faire un modèle de lettre pétillant d’esprit et surchargé d’idées fines, réminiscence de celles qu’il écrivait en 1789.

Notre siècle est plus sérieux que cela, lui dit le chevalier, soyez plutôt pédant, grave, ennuyeux… Votre lettre est charmante ; le chevalier de Laclos ne l’eût pas désavouée, mais elle ne trompera personne aujourd’hui. — Toujours aujourd’hui, aujourd’hui ! reprit le commandeur, votre Laclos n’était qu’un fat. Je ne sais pourquoi vous autres jeunes gens vous en faites un modèle. Ses personnages écrivent comme des perruquiers, etc., etc.

Le chevalier fut enchanté de la haine du commandeur pour M. de Laclos ; il défendit ferme l’auteur des Liaisons dangereuses, fut battu complètement, et enfin obtint un modèle de lettre point assez emphatique et allemand, mais enfin à peu près raisonnable. Le modèle de lettre arrêté après une discussion si orageuse, fut présenté par le commandeur à son calqueur d’autographes qui, croyant qu’il ne s’agissait que de propos galants, n’opposa que la difficulté nécessaire pour se faire bien payer, et imita à s’y tromper l’écriture de mademoiselle de Zohiloff. Armance était supposée écrire à son amie Méry de Tersan une longue lettre sur son prochain mariage avec Octave.

En arrivant à Andilly avec la lettre écrite d’après les conseils de M. Dolier, l’idée dominante d’Octave pendant toute la route avait été d’obtenir d’Armance qu’elle ne lirait sa lettre que le soir après qu’ils se seraient séparés. Octave comptait partir le lendemain de grand matin ; il était bien sûr qu’Armance lui répondrait. Il espérait ainsi diminuer un peu l’embarras d’une première entrevue après un tel aveu. Octave ne s’y était déterminé que parce qu’il trouvait de l’héroïsme dans la façon de penser d’Armance. Depuis bien longtemps il n’avait pas surpris un quart d’heure de la vie d’Armance qui ne fût dominé par le bonheur ou par le chagrin produits par le sentiment qui les unissait. Octave ne doutait pas qu’elle n’eût pour lui une passion violente. En arrivant à Andilly il sauta de son cheval, courut au jardin et en cachant sa lettre sous quelques feuilles dans le coin de la caisse d’oranger, il en trouva une d’Armance.