Armance/Chapitre premier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Calmann Lévy (p. 7-18).


ARMANCE
ou
QUELQUES SCÈNES D’UN SALON DE PARIS
EN 1827


I


It is old and plain
…………………………It is silly sooth
And dallies with the innocence of love.

Twelfth Night, act. II.


À peine âgé de vingt ans, Octave venait de sortir de l’école polytechnique. Son père, le marquis de Malivert, souhaita retenir son fils unique à Paris. Une fois qu’Octave se fut assuré que tel était le désir constant d’un père qu’il respectait et de sa mère qu’il aimait avec une sorte de passion, il renonça au projet d’entrer dans l’artillerie. Il aurait voulu passer quelques années dans un régiment, et ensuite donner sa démission jusqu’à la première guerre, qu’il lui était assez égal de faire comme lieutenant ou avec le grade de colonel. C’est un exemple des singularités qui le rendaient odieux aux hommes vulgaires.

Beaucoup d’esprit, une taille élevée, des manières nobles, de grands yeux noirs les plus beaux du monde auraient marqué la place d’Octave parmi les jeunes gens les plus distingués de la société, si quelque chose de sombre, empreint dans ces yeux si doux, n’eût porté à le plaindre plus qu’à l’envier. Il eût fait sensation s’il eût désiré parler ; mais Octave ne désirait rien, rien ne semblait lui causer ni peine ni plaisir. Fort souvent malade durant sa première jeunesse, depuis qu’il avait recouvré des forces et de la santé, on l’avait toujours vu se soumettre sans balancer à ce qui lui semblait prescrit par le devoir ; mais on eût dit que si le devoir n’avait pas élevé la voix, il n’y eût pas eu chez lui de motif pour agir. Peut-être quelque principe singulier, profondément empreint dans ce jeune cœur, et qui se trouvait en contradiction avec les événements de la vie réelle, tels qu’il les voyait se développer autour de lui, le portait-il à se peindre sous des images trop sombres et sa vie à venir, et ses rapports avec les hommes. Quelle que fût la cause de sa profonde mélancolie, Octave semblait misanthrope avant l’âge. Le commandeur de Soubirane, son oncle, dit un jour devant lui qu’il était effrayé de ce caractère. — Pourquoi me montrerais-je autre que je ne suis ? répondit froidement Octave. Votre neveu sera toujours sur la ligne de la raison. — Mais jamais en deçà ni au delà, reprit le commandeur avec sa vivacité provençale ; d’où je conclus que si tu n’es pas le Messie attendu par les Hébreux, tu es Lucifer en personne, revenant exprès dans ce monde pour me mettre martel en tête. Que diable es-tu ? Je ne puis te comprendre ; tu es le devoir incarné. — Que je serais heureux de n’y jamais manquer ! dit Octave ; que je voudrais pouvoir rendre mon âme pure au Créateur comme je l’ai reçue ! — Miracle ! s’écria le commandeur : voilà, depuis un an, le premier désir que je vois exprimer par cette âme si pure qu’elle en est glacée ! Et fort content de sa phrase, le commandeur quitta le salon en courant.

Octave regarda sa mère avec tendresse ; elle savait si cette âme était glacée. On pouvait dire de madame de Malivert qu’elle était restée jeune quoiqu’elle approchât de cinquante ans. Ce n’est pas seulement parce qu’elle était encore belle ; mais avec l’esprit le plus singulier et le plus piquant, elle avait conservé une sympathie vive et obligeante pour les intérêts de ses amis, et même pour les malheurs et les joies des jeunes gens. Elle entrait naturellement dans leurs raisons d’espérer ou de craindre ; et bientôt elle semblait espérer ou craindre elle-même. Ce caractère perd de sa grâce depuis que l’opinion semble l’imposer comme une convenance aux femmes d’un certain âge qui ne sont pas dévotes ; mais jamais l’affectation n’approcha de madame de Malivert.

Ses gens remarquaient depuis un certain temps qu’elle sortait en fiacre ; et souvent, en rentrant, elle n’était pas seule. Saint-Jean, un vieux valet de chambre curieux, qui avait suivi ses maîtres dans l’émigration, voulut savoir quel était un homme que plusieurs fois madame de Malivert avait amené chez elle. Le premier jour, Saint-Jean perdit l’inconnu dans une foule ; à la seconde tentative, la curiosité de cet homme eut plus de succès : il vit le personnage qu’il suivait entrer à l’hôpital de la Charité, et apprit du portier que cet inconnu était le célèbre docteur Duquerrel. Les gens de madame de Malivert découvrirent que leur maîtresse amenait successivement chez elle les médecins les plus célèbres de Paris, et presque toujours elle trouvait l’occasion de leur faire voir son fils.

Frappée des singularités qu’elle observait chez Octave, elle redoutait pour lui une affection de poitrine ; mais elle pensait que si elle avait le malheur de deviner juste, nommer cette maladie cruelle, ce serait hâter ses progrès. Des médecins, gens d’esprit, dirent à madame de Malivert que son fils n’avait d’autre maladie que cette sorte de tristesse mécontente et jugeante qui caractérise les jeunes gens de son époque et de son rang ; mais ils l’avertirent qu’elle-même devait donner les plus grands soins à sa poitrine. Cette nouvelle fatale fut divulguée dans la maison par un régime auquel il fallut se soumettre ; et M. de Malivert, auquel on voulut en vain cacher le nom de la maladie, entrevit pour sa vieillesse la possibilité de l’isolement.

Fort étourdi et fort riche avant la révolution, le marquis de Malivert, qui n’avait revu la France qu’en 1814, à la suite du roi, se trouvait réduit, par les confiscations, à vingt ou trente mille livres de rente. Il se croyait à la mendicité. La seule occupation de cette tête qui n’avait jamais été bien forte, était maintenant de chercher à marier Octave. Mais encore plus fidèle à l’honneur qu’à l’idée fixe qui le tourmentait, le vieux marquis de Malivert ne manquait jamais de commencer par ces mots les ouvertures qu’il faisait dans la société : « Je puis offrir un beau nom, une généalogie certaine depuis la croisade de Louis le jeune, et je ne connais à Paris que treize familles qui puissent marcher la tête levée à cet égard ; mais du reste je me vois réduit à la misère, à l’aumône, je suis un gueux. »

Cette manière de voir chez un homme âgé n’est pas faite pour produire cette résignation douce et philosophique qui est la gaieté de la vieillesse ; et sans les incartades du vieux commandeur de Soubirane, méridional un peu fou et assez méchant, la maison où vivait Octave eût marqué, par sa tristesse, même dans le faubourg Saint-Germain. Madame de Malivert, que rien ne pouvait distraire de ses inquiétudes sur la santé de son fils, pas même ses propres dangers, prit occasion de l’état languissant où elle se trouvait pour faire sa société habituelle de deux médecins célèbres. Elle voulut gagner leur amitié. Comme ces messieurs étaient l’un le chef, et l’autre l’un des plus fervents promoteurs de deux sectes rivales, leurs discussions, quoique sur un sujet si triste pour qui n’est pas animé par l’intérêt de la science et du problème à résoudre, amusaient quelquefois madame de Malivert, qui avait conservé un esprit vif et curieux. Elle les engageait à parler, et grâce à eux, en moins, de temps à autre, quelqu’un élevait la voix dans le salon si noblement décoré, mais si sombre, de l’hôtel de Malivert.

Une tenture de velours vert, surchargée d’ornements dorés, semblait faite exprès pour absorber toute la lumière que pouvaient fournir deux immenses croisées garnies de glaces au lieu de vitres. Ces croisées donnaient sur un jardin solitaire divisé en compartiments bizarres par des bordures de buis. Une rangée de tilleuls taillés régulièrement trois fois par an, en garnissait le fond, et leurs formes immobiles semblaient une image vivante de la vie morale de cette famille. La chambre du jeune vicomte, pratiquée au-dessus du salon et sacrifiée à la beauté de cette pièce essentielle, avait à peine la hauteur d’un entresol. Cette chambre était l’horreur d’Octave, et vingt fois, devant ses parents, il en avait fait l’éloge. Il craignait que quelque exclamation involontaire ne vînt le trahir et montrer combien cette chambre et toute la maison lui étaient insupportables.

Il regrettait vivement sa petite cellule de l’école polytechnique. Le séjour de cette école lui avait été cher, parce qu’il lui offrait l’image de la retraite et de la tranquillité d’un monastère. Pendant longtemps Octave avait pensé à se retirer du monde et à consacrer sa vie à Dieu. Cette idée avait alarmé ses parents et surtout le marquis, qui voyait dans ce dessein le complément de toutes ses craintes relativement à l’abandon qu’il redoutait pour ses vieux jours. Mais en cherchant à mieux connaître les vérités de la religion, Octave avait été conduit à l’étude des écrivains qui depuis deux siècles ont essayé d’expliquer comment l’homme pense et comment il veut, et ses idées étaient bien changées ; celles de son père ne l’étaient point. Le marquis voyait avec une sorte d’horreur un jeune gentilhomme se passionner pour les livres ; il craignait toujours quelque rechute, et c’était un de ses grands motifs pour désirer le prompt mariage d’Octave.

On jouissait des derniers beaux jours de l’automne, qui, à Paris, est le printemps ; madame de Malivert dit à son fils : Vous devriez monter à cheval. Octave ne vit dans cette proposition qu’un surcroît de dépense, et comme les plaintes continuelles de son père lui faisaient croire la fortune de sa famille bien plus réduite qu’elle ne l’était en effet, il refusa longtemps : à quoi bon, chère maman ? répondait-il toujours ; je monte fort bien à cheval, mais je n’y trouve aucun plaisir. Madame de Malivert fit amener dans l’écurie un superbe cheval anglais dont la jeunesse et la grâce firent un étrange contraste avec les deux anciens chevaux normands qui, depuis douze ans, s’acquittaient du service de la maison. Octave fut embarrassé de ce cadeau ; pendant deux jours il en remercia sa mère ; mais le troisième, se trouvant seul avec elle, comme on vint à parler du cheval anglais : Je t’aime trop pour te remercier encore, dit-il en prenant la main de madame de Malivert et la pressant contre ses lèvres ; faut-il qu’une fois en sa vie ton fils n’ait pas été sincère avec la personne qu’il aime le mieux au monde ? Ce cheval vaut 4,000 fr., tu n’es pas assez riche pour que cette dépense ne te gêne pas.

Madame de Malivert ouvrit le tiroir d’un secrétaire : Voilà mon testament, dit-elle ; je te donnais mes diamants, mais sous une condition expresse, c’est que tant que durerait le produit de leur vente, tu aurais un cheval que tu monterais quelquefois par mon ordre. J’ai fait vendre en secret deux de ces diamants pour avoir le bonheur de te voir un joli cheval de mon vivant. L’un des plus grands sacrifices que m’ait imposé ton père, c’est l’obligation de ne pas me défaire de ces ornements qui me conviennent si peu. Il a je ne sais quelle espérance politique peu fondée selon moi, et il se croirait deux fois plus pauvre et plus déchu le jour où sa femme n’aurait plus de diamants.

Une profonde tristesse parut sur le front d’Octave, et il replaça dans le tiroir du secrétaire ce papier dont le nom rappelait un événement si cruel et peut-être si prochain. Il reprit la main de sa mère et la garda entre les siennes, ce qu’il se permettait rarement. Les projets de ton père, continua madame de Malivert, tiennent à cette loi d’indemnité dont on nous parle depuis trois ans. — Je désire de tout mon cœur qu’elle soit rejetée, dit Octave. — Et pourquoi, reprit sa mère ravie de le voir s’animer pour quelque chose et lui donner cette preuve d’estime et d’amitié, pourquoi voudrais-tu la voir rejeter ? — D’abord, parce que, n’étant pas complète, elle me semble peu juste ; en second lieu, parce qu’elle me mariera. J’ai par malheur un caractère singulier, je ne me suis pas créé ainsi ; tout ce que j’ai pu faire, c’est de me connaître. Excepté dans les moments où je jouis du bonheur d’être seul avec toi, mon unique plaisir consiste à vivre isolé, et sans personne au monde qui ait le droit de m’adresser la parole. — Cher Octave, ce goût singulier est l’effet de ta passion désordonnée pour les sciences ; tes études me font trembler ; tu finiras comme le Faust de Goethe. Voudrais-tu me jurer, comme tu le fis dimanche, que tu ne lis pas uniquement de bien mauvais livres ? — Je lis les ouvrages que tu m’as désignés, chère maman, en même temps que ceux qu’on appelle de mauvais livres. — Ah ! ton caractère a quelque chose de mystérieux et de sombre qui me fait frémir ; Dieu sait les conséquences que tu tires de tant de lectures ! — Chère maman, je ne puis me refuser à croire vrai ce qui me semble tel. Un être tout-puissant et bon pourrait-il me punir d’ajouter foi au rapport des organes que lui-même il m’a donnés ? — Ah ! j’ai toujours peur d’irriter cet être terrible, dit madame de Malivert les larmes aux yeux ; il peut t’enlever à mon amour. Il est des jours où la lecture de Bourdaloue me glace de terreur. Je vois dans la Bible que cet être tout-puissant est impitoyable dans ses vengeances, et tu l’offenses sans doute quand tu lis les philosophes du dix-huitième siècle. Je te l’avoue, avant-hier, je suis sortie de Saint-Thomas d’Aquin dans un état voisin du désespoir. Quand la colère du Tout-Puissant contre les livres impies ne serait que la dixième partie de ce qu’annonce M. l’abbé Fay***, je pourrais encore trembler de te perdre. Il est un journal abominable que M. l’abbé Fay*** n’a pas même osé nommer dans son sermon et que tu lis tous les jours, j’en suis sûre. — Oui, maman, je le lis, mais je suis fidèle à la promesse que je t’ai faite, je lis immédiatement après le journal dont la doctrine est la plus opposée à la sienne.

— Cher Octave, c’est la violence de tes passions qui m’alarme, et surtout le chemin qu’elles font en secret dans ton cœur. Si je te voyais quelques-uns des goûts de ton âge pour faire diversion à tes idées singulières, je serais moins effrayée. Mais tu lis des livres impies, et bientôt tu en viendras à douter même de l’existence de Dieu. Pourquoi réfléchir sur ces sujets terribles ? Te souvient-il de ta passion pour la chimie ? Pendant dix-huit mois, tu n’as voulu voir personne, tu as indisposé par ton absence nos parents les plus proches ; tu manquais aux devoirs les plus indispensables. — Mon goût pour la chimie, reprit Octave, n’était pas une passion, c’était un devoir que je m’étais imposé ; et Dieu sait, ajouta-t-il en soupirant, s’il n’eût pas été mieux d’être fidèle à ce dessein et de faire de moi un savant retiré du monde !

Ce soir-là Octave resta chez sa mère jusqu’à une heure. Vainement l’avait-elle pressé d’aller dans le monde, ou du moins au spectacle. — « Je reste où je suis le plus heureux, » disait Octave. — Il y a des moments où je te crois, et c’est quand je suis avec toi, répondait son heureuse mère ; mais si pendant deux jours je ne t’ai vu que devant le monde, la raison reprend le dessus. Il est impossible qu’une telle solitude convienne à un homme de ton âge. J’ai là pour 74,000 francs de diamants inutiles, et ils le seront longtemps, puisque tu ne veux pas te marier encore ; dans le fait, tu es bien jeune, vingt ans et cinq jours ! et madame de Malivert se leva de sa chaise longue pour embrasser son fils. J’ai bien envie de faire vendre ces diamants inutiles, je placerai le prix, et le revenu de cette somme je l’emploierai à augmenter ma dépense ; je prendrais un jour, et, sous prétexte de ma mauvaise santé, je ne recevrais absolument que des gens contre lesquels tu n’aurais pas d’objection. — Hélas ! chère maman, la vue de tous les hommes m’attriste également ; je n’aime que toi au monde…

Lorsque son fils l’eut quittée, malgré l’heure avancée, madame de Malivert, troublée par de sinistres pressentiments, ne put trouver le sommeil. Elle essayait en vain d’oublier combien Octave lui était cher, et de le juger comme elle eût fait d’un étranger. Toujours, au lieu de suivre un raisonnement, son âme s’égarait dans des suppositions romanesques sur l’avenir de son fils ; le mot du commandeur lui revenait. Certainement, disait-elle, je sens en lui quelque chose de surhumain ; il vit comme un être à part, séparé des autres hommes. Revenant ensuite à des idées plus raisonnables, madame de Malivert ne pouvait concevoir que son fils eût les passions les plus vives ou du moins les plus exaltées, et cependant une telle absence de goût pour tout ce qu’il y a de réel dans la vie. On eût dit que ses passions avaient leur source ailleurs et ne s’appuyaient sur rien de ce qui existe ici-bas. Il n’y avait pas jusqu’à la physionomie si noble d’Octave qui n’alarmât sa mère ; ses yeux si beaux et si tendres lui donnaient de la terreur. Ils semblaient, quelquefois regarder au ciel et réfléchir le bonheur qu’ils y voyaient. Un instant après, on y lisait les tourments de l’enfer.

On éprouve une sorte de pudeur à interroger un être dont le bonheur paraît aussi fragile, et sa mère le regardait bien plus qu’elle n’osait lui parler. Dans les moments plus calmes, les yeux d’Octave semblaient songer à un bonheur absent ; on eût dit une âme tendre séparée par un long espace d’un objet uniquement chéri. Octave répondait avec sincérité aux questions que lui adressait sa mère, et cependant elle ne pouvait deviner le mystère de cette rêverie profonde et souvent agitée. Dès l’âge de quinze ans, Octave était ainsi, et madame de Malivert n’avait jamais pensé sérieusement à la possibilité de quelque passion secrète. Octave n’était-il pas maître de lui et de sa fortune ?

Elle observait constamment que la vie réelle, loin d’être une source d’émotions pour son fils, n’avait d’autre effet que de l’impatienter, comme si elle fût venue le distraire et l’arracher d’une façon importune à sa chère rêverie. Au malheur près de cette manière de vivre qui semblait étrangère à tout ce qui l’environnait, madame de Malivert ne pouvait s’empêcher de reconnaître chez Octave une âme droite et forte, toute de génie et d’honneur. Mais cette âme savait fort bien quels étaient ses droits à l’indépendance et à la liberté, et ses nobles qualités s’alliaient étrangement avec une profondeur de dissimulation incroyable à cet âge. Cette cruelle réalité vint détruire, en un instant, tous les rêves de bonheur qui avaient porté le calme dans l’imagination de madame de Malivert.

Rien n’était plus importun à son fils, et l’on peut dire plus odieux, car il ne savait pas aimer ou haïr à demi, que la société de son oncle le commandeur, et cependant tout le monde croyait à la maison qu’il aimait par-dessus tout faire la partie d’échecs de M. de Soubirane, ou aller avec lui flâner sur le boulevard. Ce mot était du commandeur, qui, malgré ses soixante ans, avait autant de prétentions pour le moins qu’en 1789 ; seulement la fatuité du raisonnement et de la profondeur avait remplacé les affectations de la jeunesse qui ont du moins pour excuse les grâces et la gaieté. Cet exemple d’une dissimulation aussi facile effrayait madame de Malivert. J’ai questionné mon fils sur le plaisir qu’il trouve à vivre avec son oncle, et il m’a répondu par la vérité ; mais, se disait-elle, qui sait si quelque étrange dessein ne se cache pas au fond de cette âme singulière ? Et si jamais je ne l’interroge à ce sujet, jamais de lui-même il n’aura l’idée de m’en parler. Je suis une simple femme, se disait madame de Malivert, éclairée uniquement sur quelques petits devoirs à ma portée. Comment oserais-je me croire faite pour donner des conseils à un être aussi fort et aussi singulier ? Je n’ai point pour le consulter d’ami doué d’une raison assez supérieure ; d’ailleurs, puis-je trahir la confiance d’Octave ; ne lui ai-je pas promis un secret absolu ?

Après que ces tristes pensées l’eurent agitée jusqu’au jour, madame de Malivert conclut, comme de coutume, qu’elle devait employer toute l’influence qu’elle avait sur son fils pour l’engager à aller beaucoup chez madame la marquise de Bonnivet. C’était son amie intime et sa cousine, femme de la plus haute considération, et dont le salon réunissait souvent ce qu’il y a de plus distingué dans la bonne compagnie. Mon métier à moi, se disait Mine de Malivert, c’est de faire la cour aux gens de mérite que je vois chez madame de Bonnivet, afin de savoir ce qu’ils pensent d’Octave. On allait chercher dans ce salon le plaisir d’être de la société de madame de Bonnivet, et l’appui de son mari, courtisan habile chargé d’ans et d’honneurs, et presque aussi bien venu de son maître que cet aimable amiral de Bonnivet, son aïeul, qui fit faire tant de sottises à François Ier et s’en punit si noblement[1].



  1. À la bataille de Pavie, sur le soir, voyant que tout était perdu, l’amiral s’écria : Il ne sera pas dit que je survis à un tel désastre ; et s’élançant, la visière levée, au milieu des ennemis, il eut la consolation d’en tuer plusieurs avant que de tomber percé de coups (24 février 1525).