Armand Durand ou la promesse accomplie/10

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par J. A. Genand.
Plinguet & Laplante (p. 141-153).

X


Le lendemain matin, Paul Durand se mit en route pour la maison paternelle, mais il s’arrêta en passant à la porte de madame Martel pour dire adieu à son frère. Le long du chemin il repassait dans son esprit les réflexions inspirées par tout ce qui avait eu lieu la veille.

Lorsqu’il fut arrivé à la maison, on l’assiégea de questions pour savoir comment il avait trouvé Armand, ce que celui-ci avait l’air et ce qu’il faisait. Hélas ! perversité de la nature humaine ! il se donna beaucoup de peine, quoique sans trop s’éloigner des limites de la vérité, pour représenter son frère et ce qui le concernait sous le jour le plus défavorable.

— Je l’ai trouvé à fumer et à jaser avec une couple de beaux messieurs ses amis, lesquels, d’après leur conversation, m’ont paru le visiter souvent. Il était habillé à la dernière mode, paraissait extrêmement gai, et pas du tout comme quelqu’un qui a beaucoup étudié ou qui s’est fatigué l’esprit à déchiffrer des problèmes professionnels.

La pensée que de mauvais compagnons pourraient entraîner son fils inexpérimenté dans les tentations et les dangers de la vie, rendit le père sérieux ; mais madame Ratelle était très-satisfaite qu’il prît rang parmi les gentilshommes, qu’il s’habillât et parût en conséquence, car après tout il en deviendrait un. On ne pouvait prévoir quelle haute position sociale il devait occuper un jour. Ainsi parlait-elle.

— Bah ! dit Paul en ricanant, peut-être pour passer sa vie à fréquenter le Palais-de-Justice, se reposant sur papa pour payer les gants de kid qui couvrent ses belles mains blanches.

— Paul, mon fils, ne sois pas trop pressé de trouver à redire sur ton frère aîné, dit Durand, il ne m’a encore donné aucune cause de défiance et d’inquiétude.

— Non, au contraire, interrompit madame Ratelle en regardant son neveu avec indignation : il a remporté au collège les plus grands honneurs ; il a été publiquement louangé par ses professeurs pour son application, ses succès et sa bonne conduite. Se pourrait-il, Paul Durand, que tu serais jaloux de ton frère aîné ?

— O miséricorde ! s’écria Paul, je me rends, je me rétracte, je demande excuse, je veux tout ce que vous voudrez, tante Françoise, mais donnez-nous la paix. Je vous en prie, mon père, prêtez-moi une pipe et du tabac !

Madame Ratelle ne répliqua pas à cette sarabande ; mais il était aisé de s’apercevoir, par la manière brusque et nerveuse dont ses broches à tricoter se frappaient les unes contre les autres, que ses esprits n’étaient pas encore calmés.

Pendant que ceci avait lieu à Alonville, Délima Laurin passait tranquillement son temps à faire son possible pour plaire à notre héros. Celui-ci commençait enfin à découvrir et à apprécier un peu sa beauté et ses grâces, après que son attention y eût été attirée par les louanges et l’étonnement de tous ses amis qui l’avaient vue. Elle était envers ces derniers toujours réservée, même froide, et à ceux de ses admirateurs qui lui adressaient des propos flatteurs ou de galants compliments, elle ne répondait jamais par un sourire ou un mot d’encouragement ; mais il y avait toujours pour Armand un regard timide ou une douce inflexion de voix qui trahissaient en elle tout l’intérêt qu’elle lui portait. Petit à petit, il s’établit entr’eux une intime amitié, résultat de leur résidence sous le même toit.

L’hiver avec ses longues veillées était arrivé, et quelques fois Armand les passait dans le petit salon de famille, soit à lire à haute voix, soit à jouer une partie de dames avec Délima qui était très-forte à ce jeu. S’il avait eu un peu plus d’expérience de la vie ou s’il avait été d’un caractère soupçonneux, il n’aurait pu faire autrement que de s’apercevoir de la remarquable adresse que madame Martel mettait à contribution pour faire progresser l’amitié qui paraissait s’établir entre lui et sa jeune et jolie cousine. Les soirs où les tempêtes de neige sévissaient au-dehors et qu’elle ne craignait pas d’être dérangée par les visites, elle priait instamment M. Armand d’abandonner un moment sa chambre solitaire pour venir rejoindre leur cercle dont Délima, occupée de sa couture, formait toujours partie ; puis, d’un air de compassion, elle priait celle-ci de mettre de côté son éternel ouvrage, et que peut-être M. Armand serait assez bon pour jouer une partie de dames avec elle. Très-fréquemment aussi madame Martel, sous prétexte qu’elle avait à voir aux affaires de la maison, s’absentait pendant les veillées ; mais si cette femme intrigante les avait guettés de quelque cachette, elle aurait été grandement édifiée de voir la tenue irréprochable des jeunes gens pendant ses fréquentes absences.

Durand étudia avec assez d’ardeur pendant l’hiver ; cependant il allait quelques fois en soirée, et ne se permettait pas d’autres dépenses que de temps en temps celle d’une soupe aux huîtres partagée avec quelques uns de ses amis, étudiants comme lui. Il serait fort difficile de dire le nombre de caraquettes qui disparaissaient pendant ces innocentes bombances, et ce serait une tâche ardue que d’en marquer le chiffre sur le papier, car le grand total de l’addition paraîtrait exagéré.

Par une après-dinée d’un froid vif, comme Armand, qui venait d’arriver du bureau, était à se débarrasser de son paletot, il reçut la visite d’un ancien camarade de collège, pour lequel il n’avait jamais eu une grande amitié, mais qui persistait, malgré cela, à le rechercher et à le fréquenter. Il venait l’inviter à un souper d’huîtres.

— Mon adresse, ajouta-t-il en plaisantant, est dans une petite maison de la rue Ste.

Marie, en haut d’un escalier à trois rampes, la première porte qui s’ouvre sur le grenier.

Armand attendait justement son frère ce soir-là, car Paul lui avait annoncé sa venue par une lettre reçue la veille. Mais comme il avait beaucoup neigé depuis quelque temps, il commençait à croire que la crainte des mauvais chemins lui ferait retarder son voyage. Du moins, c’était ce que pensait Robert Lespérance, lorsqu’Armand lui avait dit qu’il attendait la visite de son frère. Il avait donné cette excuse pour refuser l’invitation, parce qu’il ne se souciait pas fort de se rencontrer avec ceux qui se trouveraient là, probablement des gens un peu trop légers qui ne lui convenaient pas. Mais Lespérance le pria et le sollicita avec tant d’instance, en insinuant adroitement que c’était parce que Durand était accoutumé à fréquenter des riches et des aristocrates, qu’enfin, poussé à bout, et avec répugnance, il finit par consentir.

Il était très-tard lorsque notre héros laissa la maison, car il avait voulu attendre son frère et lui donner toutes les chances possibles. En partant il laissa des instructions précises sur la maison où on le trouverait si Paul arrivait.

La railleuse description que Lespérance avait faite de son logis approchait beaucoup de la vérité, et en entrant Armand se heurta presque la tête sur le haut de la porte. Le bruit qui frappa ses oreilles était assourdissant. Quoiqu’on ne fût encore qu’au début de la fête, la réjouissance était déjà grande parmi les convives, à en juger par leurs longs éclats de rire, leurs couplets de chansons, leurs acclamations, et de temps en temps par le bruit de grosses bottes qui exécutaient sur le plancher un pas de danse.

Lorsqu’Armand entra il y eut une suspension momentanée à ce brouhaha, et il en profita pour s’excuser sur son retard. L’hôte lui expliqua que pour empêcher ses invités de dévorer les huîtres avant l’arrivée de M. Durand, il les avait mis au défi de prendre du plaisir sans l’aide de rafraîchissements, solides ou liquides. D’après le résultat qu’il en avait obtenu, le lecteur peut concevoir quel degré aurait atteint la gaieté si elle eût été stimulée par le souper que Lespérance, avec l’aide d’un de ses amis, était actuellement à leur préparer.

L’appartement dans lequel Armand se trouvait différait beaucoup du sien si propre et si bien tenu : il était petit et bas, le plafond et les boiseries ternis par le temps et la fumée. Il ne portait aucune trace d’ornements ; seulement on remarquait quelques images aux peintures grossières de danseuses aux joues rouges, aux jupes courtes et amples, à côté du portrait d’un boxeur en renom et de celui d’un fameux bouffon français. Dans un coin il y avait un grand coffre peinturé, contenant la garde-robe du maître de céans et servant en même temps de bibliothèque, car on y voyait une pile de livres tout poudreux et à l’air vénérable ; dans un autre coin on apercevait un manche de ligne ni une paire de fleurets rouillés, un miroir brisé pendu à la cloison et si petit que Lespérance disait souvent qu’il ne pouvait y voir ses traits qu’en détail, c’est-à-dire les uns après les autres. Une paire de raquettes placées en angle droit servait de persiennes à une fenêtre, tandis qu’une traine sauvage bouchait en partie l’autre. La chambre était presqu’entièrement occupée par une table grossière mais nette, probablement empruntée pour la circonstance aux gens de l’étage inférieur. Des bouteilles remplies avec quelque chose de plus fort que la bière de Montréal, flanquaient chaque bout de la table : quelques essuie-mains de grosse toile, un huîlier boiteux et deux seaux vides sur le plancher pour recevoir les écailles d’huîtres, complétaient l’ameublement. Il ne faut pas oublier de mentionner la grande bizarrerie déployée dans les vases pour boire : quelques verres communs, deux pots de faïence blancs et trois tasses à thé, offraient, sinon de l’élégance, du moins de la variété.

Tout-à-coup l’amphitryon, prenant une contenance grave :

— À présent, messieurs, dit-il, une question importante : lavées ou non lavées ?

— Comme de raison, non lavées ! s’écrièrent plusieurs voix. Laissez-les venir sur la table avec leur limon naturel.

— Tant mieux, car mon aimable hôtesse, auprès de qui Gorgone et Méduse auraient été agréables et charmants, m’a informé tout-à-l’heure que j’aurais à les laver moi-même.

Hé ! l’ami Pierre, toi qui as toujours la bouche ouverte ou pour chanter ou pour crier, et qui vas probablement en avaler le plus grand nombre, viens m’aider à les apporter !

Qui fut dit fut fait. Nos deux jeunes gens parurent bientôt, venant de quelque coin caché du dehors, probablement du grenier, portant un immense plateau bien plein de succulentes caraquettes.

— Maintenant, amis, à l’attaque ! cria Lespérance. Je n’ai que deux armes légitimes pour faire cette guerre, (et il brandissait au-dessus de sa tête deux couteaux à huîtres) une que je réserve pour moi comme seigneur du château, et l’autre pour monsieur Durand comme le dernier arrivé à ce joyeux cercle d’élite. Il y a plusieurs couteaux de table, un tire-bouchon et un couteau de poche ; ainsi, messieurs, choisissez à moins que quelques-uns d’entre vous soient venus tout armés.

Par expérience probablement et en prévision de pareille casualité, deux des invités sortirent de leurs poches des couteaux à huîtres, tandis que d’autres avaient de forts et bons couteaux de poches presqu’aussi utiles pour la circonstance, et l’on commença l’assaut.

Au bout de quelque temps la porte s’ouvrit et livra passage à un échantillon peu favorable du beau sexe lequel portait à la main un grand pot plein d’eau bouillante.

— Ah ! mille remerciements, la mère ! s’écria de bon cœur Lespérance. À présent, quiconque désire du punch peut en avoir ; mais, ma chère madame Hurteau, voyez donc si vous ne pourriez pas nous prêter une couple de verres au lieu de ces tasses ? car quel que fort et chaud que nous fassions ce breuvage, nous ne pourrons pas, quand bien même nous devrions en mourir, nous empêcher de croire que tout le temps nous buvons du thé. Comme conséquence, nous en buvons quelques fois trop.

— Cela vous arrive quand même ! dit-elle en souriant aigrement. Vous et vos amis, lors de la dernière fête que vous avez faite ici, m’avez brisé deux verres que vous ne m’avez pas encore remboursés, quoique j’aie l’intention de vous les faire payer lorsque nous réglerons le dernier mois de pension.

— Oui, ma chère dame, je vous payerai, quand même je devrais pour cela prélever des fonds par une souscription publique, répliqua-t-il avec une imperturbable bonne humeur.

— Si madame veut bien attendre un instant, nous allons faire passer le chapeau séance tenante, ajouta gravement un petit gaillard à la mine éveillée qui, sans autre outil qu’un couteau de table rouillé, avait déjà accumulé devant lui une pile respectable d’écailles.

— Alors, de cette manière tu n’y dépenseras rien, George Leroi, répondit-elle avec mépris. C’est toujours la plus mauvaise roue d’une charrette qui crie le plus fort.

— Votre citation est ancienne et usée ! Essayez encore et montrez nous quelque chose de votre crû.

La brave madame Hurteau, dédaignant de répondre plus longtemps, se retira en frappant la porte avec tant de violence que les danseuses des gravures et les huîtres dans leurs écailles en tremblèrent.

Nous ne nous appesantirons pas plus sur cette scène. Pendant quelque temps il y eut vraiment d’excellents chants, des chansons comiques, des duos avec un chorus complet et efficace ; mais à force de faire circuler les verres félés et les pots, il vint un temps où les chanteurs n’observèrent plus aucune règle de mesures et d’accords, et où la confusion des voix fut si curieuse que le résultat devint très-affligeant pour des oreilles quelque peu exercées. La gaieté devenait à chaque instant plus turbulente et plus tumultueuse. Lorsque les huîtres furent mangées, on poussa les écailles dans un coin ; une couple d’invités s’élancèrent au milieu de la place et se mirent à exécuter une gigue en sifflant leur propre accompagnement ; un autre se hissa sur la table et chanta d’une voix de Stentor un sentimental et pathétique vaudeville : et pendant tout ce temps-là le bourdonnement des voix, le son des verres et les éclats de rire mettaient le comble au tapage. Au milieu de ce vacarme, madame Hurteau ouvrit brusquement la porte, et s’écria d’un air bourru :

— Vous le trouverez ici, mon jeune homme.

Et Paul Durand fut introduit dans la chambre.

En entrant il pouvait à peine voir ou être vu à travers les épais nuages de fumée de tabac qui remplissaient l’appartement, mais il sentit sa main empoignée par Armand. Le chanteur descendit de son orchestre improvisé, et les danseurs, hors d’haleine, s’arrêtèrent.

On exprima à Paul de sincères regrets sur la disparition complète des huîtres, mais on lui offrit du contenu des bouteilles noires que Lespérance appelait « des gouttes de consolation », et on lui procura une pipe bien bourrée.

Armand, s’apercevant que le vacarme allait recommencer, demanda la permission de se retirer avec son frère, parcequ’ils avaient beaucoup à se dire. On lui accorda sa demande, et après de bruyants « bonsoirs et adieux », les deux frères descendirent les escaliers et prirent la route de la maison Martel. Il faisait un brillant clair de lune, et la neige criait agréablement sous leurs pieds.

— Tu m’as l’air d’être entré dans une bande de bons vivants ! dit sèchement Paul.

— C’est la première veillée que je passe avec eux et je ne crois pas que je sois pressé d’en essayer une autre, car je ne puis supporter une gaieté aussi bruyante. J’en ai déjà mal à la tête !

— Pouah ! ce n’est pas étonnant ! dit Paul en toussant, un antre aussi misérable et aussi malpropre ! Je serais curieux de savoir ce que dirait la tante Françoise, avec ses penchants aristocratiques, si elle avait pu jeter un coup-d’œil sur ce qui se passe là ce soir ? Il y a de la différence entre ces gens et les jeunes et spirituels petits-maîtres avec lesquels je t’ai trouvé dernièrement.

— Je dois avouer que ceux-ci sont plus de mon goût ; mais comment ça va t-il chez nous ?

— Papa n’est pas bien, il est retenu au lit par le rhumatisme et il se chagrine un peu. La tante Françoise s’occupe à le soigner, et moi je conduis les travaux de la terre. C’est une chance que je ne sois pas attaché, à l’heure qu’il est, à un bureau de la ville, car les affaires n’iraient pas chez nous aussi bien qu’elles vont.

Armand était bien de cette opinion.

Ils arrivèrent bientôt aux Trois-Rois et s’établirent près du poêle bien miné du meilleur salon de l’hôtel. Armand prit la lettre que Paul lui remit et se mit à la parcourir. Elle était plus courte que de coutume, et elle lui disait d’un ton de tristesse inusitée qu’on avait l’espoir qu’Armand faisait tous ses efforts pour bien profiter du temps et de l’argent qu’il coûtait ; elle faisait aussi mention des éminents services que Paul rendait à la maison, et remerciait la Providence de ce qu’il y fût.

Armand attribua aux souffrances physiques de son père ce qu’il y avait d’extraordinaire et d’inaccoutumé dans l’épître qu’il lui avait écrite : et lui et son frère s’entretinrent plus sérieusement et avec plus de calme que de coutume des affaires de famille.