Armand Durand ou la promesse accomplie/18

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Traduction par J. A. Genand.
Plinguet & Laplante (p. 289-301).

XVIII


Le voyage à Québec se fit sans autre incident.

Il était tard le soir, lorsqu’ils y arrivèrent. Lespérance, qui connaissait parfaitement la vieille cité de Champlain, les conduisit dans une auberge à bon marché de la basse-ville où ils eurent le loisir de rester en attendant qu’ils trouvassent une maison de pension.

Après que Délima, épuisée par la fatigue de la route, se fût retirée pour la nuit, Lespérance aborda Armand.

— Maintenant, lui dit-il gaiement, viens avec nous ; viens, nous allons demander des pipes et des verres, et nous allons passer une bonne nuit… Allons, mon bon, ne secoues pas la tête d’une façon aussi négative. Penses au temps agréable que nous avons eu hier à l’auberge de La feuille d’érable, et tu n’en as pas été la miette plus mal le lendemain matin !

— C’est la première nuit que j’aie passée de cette manière, et je suis fermement convaincu, Lespérance, que ce sera la dernière. Il est tout-à-fait inutile d’insister, car aucune persuasion, aucune raillerie, ne me feront changer de détermination.

Malgré cela, le tentateur persistait encore : il ne voulait pas mener Armand dans aucun excès, il désirait simplement passer ensemble une agréable et joyeuse veillée. Mais entre Durand et celui qui cherchait à achever sa perte s’élevait, comme un bouclier et une sauvegarde, la noble et calme figure de Gertrude.

Le lendemain notre héros trouva, à un prix assez modique, une maison de pension qui avait l’air assez confortable, et il s’y installa sans délai avec sa femme. Il chercha ensuite M. Duchesne, et sur la présentation d’une lettre qui lui avait été remise par Belfond, il fut reçu avec beaucoup de politesse et installé de suite dans le bureau qui ne différait de celui qu’il avait occupé à Montréal qu’en ce que celui-ci était plus sombre et plus malpropre.

Il va sans dire que Délima se fâcha et grommela. Elle trouva que les côtes étaient trop escarpées et trop glissantes, les rues étroites et sales, les magasins petits et mesquins dans leur extérieur, quoiqu’on sût parfaitement bien y extorquer l’argent des gens. Comme la santé de Délima était délicate, le jeune mari écouta ces plaintes, bien qu’elles fussent puériles, avec plus d’égard et de sympathie qu’il ne lui en avait montrés dans ces derniers temps. Il s’empressa de consulter un médecin d’expérience qui, ayant trouvé l’état de sa santé très-précaire, prescrivit une diète généreuse, du bon vin et une promenade en voiture tous les jours lorsque la malade serait incapable de marcher.

Soit par l’effet de l’entière séparation d’avec madame Martel, — ce parfait brandon de discorde, — ou par l’effet des espérances d’une maternité qui approchait, il s’opéra un grand changement dans l’humeur de Délima : son caractère subit une douce influence. Il y eut bien encore de puériles chagrins et des plaintes pour que le Docteur Meunier en perdit quelques fois patience ; mais le vieil esprit d’arrogance et d’agression disparut. Sa dépendance d’Armand était maintenant portée jusque dans ses plus petits détails. Ainsi, lorsqu’approchait l’heure de son retour du bureau, elle s’asseyait près de la fenêtre pour le voir arriver, s’il était en retard, ce qui arrivait quelques fois lorsqu’il avait des commissions, elle lui faisait des reproches de sa négligence et de son indifférence, prétendant qu’il ne venait tard que parce qu’il trouvait ennuyeux le temps qu’il passait avec elle.

Pour quelqu’un qui aurait eu des dispositions moins généreuses et moins douces qu’Armand Durand, tout aurait été pénible et intolérable, mais il trouva une excuse à ces tracas dans la santé maladive de sa femme dans sa condition solitaire et isolée. Ils n’avaient pas d’amis et de connaissances à Québec, et ils n’en firent pas. Armand connaissait quelques avocats et des étudiants dont il avait rencontrés quelques-uns à Montréal, mais l’intimité n’alla pas plus loin qu’au salut ou peut-être à une poignée de main lorsqu’il les rencontrait dans la rue. Heureusement pour Délima que son hôtesse était une douce et excellente personne ; mais les soins de son ménage, joints à l’occupation de ses pensionnaires et de trois petits enfants, ne lui laissaient que peu de loisir pour tenir la conversation avec sa nouvelle pensionnaire.

Le jour de l’an était arrivé : l’astre du jour brillait dans toute sa splendeur, et quoique le froid fût vif, le ciel était sans nuages et les chemins superbes. Les rues étaient remplies de chevaux de toutes couleurs et de voitures de toutes descriptions, chargées principalement de messieurs, car en ce jour de fête toute spéciale la partie féminine de la population reste à la maison pour recevoir les visites.

Vêtue d’une robe unie à couleur sombre, — car le goût des toilettes et des parures paraissait l’avoir laissée — Délima, qui avait l’air très-tranquille et pensive, était assise dans un fauteuil qu’elle avait traîné près de la fenêtre pour voir les scènes du dehors.

Elle entendit dans les escaliers un pas pressé et léger, et Armand entra.

— Voyez, madame Durand, dit-il gaiement, je vous ai apporté vos étrennes.

Et en disant cela il ouvrit et lui passa une petite boite en carton dans laquelle, entourée de ouate, se trouvait une petite mais bien belle épinglette.

Elle la prit et tandis qu’un léger sourire animait sa figure et qu’elle faisait un effort de son ancienne coquetterie, elle l’attacha à sa robe.

— Elle te va très bien, chère, mais l’année prochaine il nous faudra avoir quelque chose de plus coûteux.

Ces paroles touchèrent apparemment quelque fibre douloureuse ou peut-être quelque pressentiment funeste dans la poitrine de la jeune femme, car elle éclata en sanglots et lui dit :

— Armand, Armand, mon cœur me dit que je ne verrai plus un autre jour de l’an !

Peiné de ce découragement, Durand fit son possible pour la cajoler et la faire rire ; il lui prit la main et lui dit doucement :

— Dis-moi, chère femme, est ce qu’il y aurait quelque chose que tu désirerais que je fisse pour toi ?

— Je n’ai qu’un seul désir au monde, mais comme je sais que tu ne me l’accorderas jamais, je n’ai que faire d’en parler.

Une vague idée de la chose traversa l’esprit de notre héros et le fit frissonner ; mais il regarda la jeune et pâle figure en pleurs qui était tournée vers lui d’un air suppliant, et il dit courageusement :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je voudrais avoir la cousine Martel pour prendre soin de moi pendant ma maladie.

L’esprit d’Armand saisit de suite toutes les tracasseries, les tempêtes domestiques, l’intense affliction comprises dans cette simple phrase, et il garda le silence.

Délima continua :

— Tu sais que la vieille demoiselle Duprez qui occupait la petite chambre voisine est partie pour aller passer l’hiver avec ses amis aux Trois-Rivières, de sorte que nous pourrions avoir cette chambre pour la cousine Martel. Si elle était demandée, elle viendrait très-volontiers, et ce me serait une grande consolation de l’avoir avec moi, plutôt que d’être toute la journée seule à m’ennuyer. Oh ! je t’en prie, mon cher Armand, accorde-moi cela !

Il n’était pas dans la nature de Durand de refuser.

— Eh ! bien, dit-il, je présume que je ne dois pas répondre par un non à une demande faite le jour de l’an : ainsi tu lui écriras lorsque tu le voudras, et dis-lui que nous paierons toutes ses dépenses.

— Comme tu es bon, Armand ! je pense bien qu’elle ne voudrait pas sans cela. La première fois que je suis venue de Saint-Laurent, il m’a fallu lui payer de mon ouvrage les jolies toilettes qu’elle m’avait achetées. Et maintenant, laisse-moi admirer encore ma jolie épinglette : il y a longtemps que je ne me suis vue aussi gaie.

Quelles que fussent les secrètes pensées d’Armand, il les garda pour lui, et le jour de l’an se termina plus plaisamment pour le jeune ménage qu’il n’avait commencé.

Madame Martel accepta avec un empressement facile à comprendre l’invitation, et dans un espace de temps qui parut singulièrement court à Armand, elle arriva avec armes et bagages.

Logée et pensionnée aux frais d’Armand, elle se sentit obligée de se comporter d’une manière au moins tolérable, mais son éternelle présence dans la petite chambre qu’ils occupaient était déjà un cruel supplice. Comme de raison, la malade consumait maintenant, et assez mystérieusement, une double quantité de vin et de douceurs, sans pour cela gagner plus d’embonpoint ; mais Armand ne se plaignit pas de ces surcroîts de dépenses tant qu’il put les faire en s’efforçant de pratiquer la plus sévère économie sur les choses qui concernaient ses goûts particuliers et ses plaisirs personnels, et aussi en travaillant le matin et le soir à l’écriture que M. Duchesne, conformément à la promesse qu’il avait faite à Belfond, lui procurait abondamment.

Une après-dînée qu’il avait annoncé à Délima qu’en raison d’une demi journée de congé accordée à son bureau, il reviendrait, de bonne heure, lorsqu’il rentra il fut agréablement surpris de la trouver seule.

— Où est donc madame Martel ? lui demanda-t-il.

— Je l’ai envoyée me faire une couple de commissions qui la tiendront occupée jusqu’à la fin du jour. Le fait est, Armand, que j’en suis fatiguée.

— Ah ! bah ! voilà du nouveau ! Je crains qu’après cela tu deviennes fatiguée de moi et que tu m’éloignes à mon tour.

— Oh ! non, il n’y a pas de danger que cela arrive. Depuis que j’ai vécu ici seule avec toi et que je n’ai pas eu continuellement quelqu’un à toujours parler mal de toi, à me mettre dans la tête toute espèce de malices et de méfaits, je me sens d’autres sentiments à ton égard. Armand, je sens que je n’ai pas été une bonne épouse.

— C’est une absurdité ce que tu me dis là, ma chère Délima, il ne faut pas t’occuper de cela. Nous tournerons bientôt une nouvelle et agréable page du journal de notre vie.

— Tu la tourneras seul, mon mari, et je désire franchement et de tout mon cœur que ce soit une page heureuse ! répliqua-t-elle d’un ton calme et plein de mélancolie.

— Pourquoi cela ? Si tu parles d’une manière aussi déraisonnable, je commencerai réellement à regretter l’absence de la vieille cousine Martel. Non, non, il a été décidé que tu mourrais la femme d’un juge, et si tu veux considérer que je n’ai pas encore subi mon examen pour entrer seulement dans le temple de Thémis, tu verras que tu as encore une longue carrière à fournir.

Elle secoua la tête, mais ne fit aucun effort pour empêcher son mari d’amener la conversation sur un sujet moins lugubre.

Nos deux jeunes gens parurent très-contrariés de voir madame Martel entrer dans leur chambre. Elle avait l’air tout intriguée. Après avoir raconté avec une prolixité extraordinaire les fatigues de son expédition, les chutes qu’elle avait failli faire sur les trottoirs glissants, les chevaux à l’épouvante qu’elle avait évités, les voleurs sous la figure de négociants pratiquant l’extorsion auxquels elle avait échappée, elle montra ses emplettes, vantant avec complaisance son habileté supérieure à acheter et les disputes qu’elle avait soutenues avec les marchands. Lorsqu’elle eut épuisé ce fertile sujet, elle se mit tout-à-coup dans la tête que l’appartement était froid, et, ouvrant la porte du poële avec un grand fracas, elle y mit plusieurs morceaux de bois tout en manifestant son étonnement de ce qu’Armand était assis là bien tranquillement et laissait ainsi refroidir la chambre.

— Mais, cousine Martel, il fait assez chaud et nous avons assez de feu, riposta Armand. D’ailleurs, le Dr. Meunier nous a principalement défendu de tenir la chambre trop chaude : il dit que cela affaiblit Délima.

— Qu’importent les opinions du Dr. Meunier ou celles de quelqu’autre jeune homme sans expérience ? je pense que, comme garde-malade, je devrais en savoir assez sur la manière de tenir la chambre d’une malade.

Nous devons dire ici que dès les premiers instants de l’arrivée de madame Martel, une vive hostilité s’était élevée entre cette digne matrone et le médecin de Délima, et qu’elle mettait instinctivement opposition à toutes les prescriptions et recommandations de la haute autorité. Si le Dr. Meunier entrait gaiement dans la chambre et qu’après avoir parlé de la température il suggérait une promenade à pied ou en voiture, selon le cas, la vieille maussade reprenait :

— Grand Dieu ! sortir aujourd’hui ! vrai, elle gèlerait à mort. Regardez donc dehors : les glaçons pendus au bout du nez des chevaux !

— S’ils lui font peur, elle peut s’abstenir de les regarder ! répondait-il sans plus de cérémonie.

Ou bien, d’autres fois, il lui arrivait de faire sa visite pendant l’absence d’Armand, et il trouvait la chambre aussi chaude qu’un four ; alors il demandait à madame Martel, d’un ton un peu froissé, quel objet elle avait en vue : si c’était de faire de suite rôtir la malade toute vivante ou de l’affaiblir jusqu’à la mort par cet atroce moyen de calorique ?

— L’affaiblir, Docteur ! répondait-elle avec indignation : un bon feu et une bonne nourriture n’ont encore jamais affaibli personne.

— S’il vous plait, madame, je ne veux pas avoir dans cette chambre de malade aucun des caprices de vieille femme : ils ont tué plus d’infortunés que la maladie ne l’a jamais fait.

— Tu veux la tuer à ta manière ! murmurait-elle à voix basse.

— En l’absence du Dr. Meunier elle défiait encore plus systématiquement ses ordres. Les promenades en plein air étaient toujours remises à un temps plus favorable ; le poële était comblé de bois et, plus que cela, elle jetait de côté les toniques et les potions du médecin, sous le prétexte qu’une tasse de bouillon ou un verre de vin chaud ferait plus de bien que ses dégoûtantes médecines.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que madame Martel qui n’avait aucune confiance dans les préparations du médecin, en avait beaucoup dans ses propres tisanes et elle en fournissait avec abondance à la malade. Cependant, ceci n’était connu que d’elle, car elle savait parfaitement bien qu’Armand, quoique paisible sous d’autres rapports, n’aurait jamais toléré une révolte aussi audacieuse contre la Faculté.

Quoique ne connaissant probablement pas seulement la moitié des exploits de madame Martel, le Dr. Meunier avait ouvertement et dans les termes les plus explicites exprimé son opinion sur son compte, terminant une fois ses remarques à notre héros en lui disant :

— Si elle était garde-malade à gages, M. Durand, je la prendrais certainement par les épaules et je la jetterais dehors.

À la suite de ce conseil, Armand voulut savoir l’opinion de sa femme sur la possibilité d’induire leur cousine à abréger sa visite pour le présent, sauf à en faire une plus longue plus tard ; mais la simple mention de ce projet jeta Délima dans un accès de pleurs, pendant lequel elle déclara avec vivacité qu’elle était certaine que si madame Martel la laissait maintenant elle ne la reverrait plus jamais.

Le sujet fut donc abandonné et les choses restèrent dans le même état jusqu’à ce que l’événement attendu avec tant d’anxiété fût arrivé.

Les tristes pressentiments que la pauvre Délima avait depuis les quelques dernières semaines n’étaient que trop fondés, et le soir du jour qui le vit père, Armand était, pâle et frappé de terreur comme quelqu’un qui est sous l’empire d’un songe terrible, près des restes inanimés de sa femme et de son enfant. Quelques mots d’adieu à son mari, à son enfant, un tendre baiser sur son front encore mouillé par les eaux du baptême et sur lequel commençaient à perler les sueurs de la mort, et l’âme de la jeune femme s’était envolée vers l’éternité, presqu’aussitôt suivie par celle ou petit innocent.

Rarement des cierges avaient répandu leur pâle lumière sur d’aussi beaux restes de la triste humanité que sur ceux de cette jeune mère et de son enfant. La mort avait accentué les faibles traits de celui-ci sans toutefois les contracter, en sorte que ce petit visage délicat avait une ressemblance surprenante avec la douce figure classique auprès de laquelle il reposait.

Dans le cours de la longue nuit que le nouveau veuf passa auprès de ce lit paisible et silencieux, — il avait refusé d’une manière brève et presque sévère toutes les offres qu’on lui avait faites de lui servir de compagnon dans ces dernières et tristes veillées, — il s’assujétit à un stricte et âpre examen intérieur. Il sentit qu’il n’avait jamais aimé celle qu’il avait juré solennellement à l’autel d’aimer, mais il lui était resté fidèle et il l’avait chérie en maladie comme en santé ; il avait peut-être supporté plus patiemment ses défauts et ses faiblesses que si elle eût occupé les plus profonds repli de son cœur. Ah ! sa conscience était plus calme, à présent qu’il avait souffert et tout supporté avec patience au lieu de se venger, même lorsqu’il aurait eu des raisons de le faire. Il pouvait donc envisager tristement cette belle figure, sans lire des reproches sur ses traits de marbre et sans se torturer par de vains regrets de ne pouvoir expier un passé qui n’était plus à sa portée.

Du moment qu’Armand perdit sa femme, il s’opéra un remarquable changement chez madame Martel. Les manières demi familières, demi agressives qui avaient caractérisé cette femme depuis qu’il était entré dans sa famille, avaient entièrement disparu pour faire place à la politesse qu’elle lui témoignait lorsqu’il s’était mis en pension chez elle.

Lorsqu’elle eût vu déposer la pauvre Délima dans le paisible cimetière Saint-Louis, elle fit, avec émotion, ses adieux au jeune veuf, sentant bien en elle-même que de ce jour toutes relations entr’eux étaient rompues.

Elle ne se trompait pas.