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Art d’enseigner aux sourds-muets/Avant-propos

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AVANT-PROPOS.




Il n’est plus nécessaire de démontrer que le seul moyen d’obtenir des succès solides et réels dans l’instruction des sourds-muets de naissance, c’est de se servir, pour éclairer et développer leur intelligence, des mêmes signes que la nature leur inspire, sans le secours d’aucun maître, pour exprimer leurs idées et leurs besoins. C’est là l’unique voie pour arriver à leur esprit et entrer en communication avec eux ; car pour ces infortunés, dont l’oreille n’a jamais été frappée par la voix maternelle, toute langue, même celle du pays où ils sont nés, est une langue étrangère ou même une langue savante.

C’est par le secours d’une première langue, de notre langue maternelle, que nous apprenons toutes les autres. De même on ne peut parvenir à enseigner aux sourds-muets une langue quelconque, que par le secours de leur première langue, du langage des gestes, qui est leur langage naturel. Par ce moyen, soumis à une méthode régulière, il n’est point de connaissances, la musique exceptée, qu’on ne puisse transmettre au sourd-muet, comme peuvent s’en convaincre les personnes qui assistent journellement aux exercices de l’Institution que je dirige. Du moment que le sourd-muet a achevé son instruction, il n’est plus étranger à aucune des connaissances qu’on peut acquérir par la lecture ; il n’est plus ni sourd ni muet pour quiconque sait lire ou écrire. Mais malheureusement l’écriture n’offre qu’un moyen de communication trop lent et trop incommode pour la conversation, et qui même ne peut guère être d’usage dans les classes inférieures de la société, où naissent le plus grand nombre de sourds-muets, et où souvent on ne sait pas lire et presque jamais écrire assez correctement pour se faire entendre de ces malheureux, qui, ne lisant que des yeux sans pouvoir s’aider de la prononciation, ne comprennent les mots qu’autant qu’ils sont écrits conformément à l’orthographe.

Le sourd-muet n’est donc totalement rendu à la société que lorsqu’on lui a appris à s’exprimer de vive voix et à lire la parole dans les mouvemens des lèvres. Ce n’est qu’alors seulement qu’on peut dire que son éducation est entièrement achevée[1].

Pénétré de cette vérité, j’ai souvent exprimé le regret que les fonds affectés à notre Institution ne permissent pas de payer deux hommes qui seraient exclusivement chargés de cette œuvre, qui ne demande ni de l’esprit ni de grands talens, mais seulement de la patience, et dont cependant le charlatanisme s’est si souvent servi pour en imposer au public. Enfin, je puis concevoir l’espérance que mon vœu ne tardera pas à se réaliser ; cette lacune sera remplie dans notre Institution, qui obtiendra, j’espère, sous ce rapport, la même supériorité dont elle jouit sous tous les autres.

Ce n’est pas que jusqu’à présent j’aie entièrement négligé de faire parler les sourds-muets. On a souvent entendu, à mes séances, des élèves lisant à haute voix ; ils ont été exercés particulièrement par les soins d’un de nos répétiteurs. Malgré l’indulgence et la satisfaction avec lesquelles le public a vu cet essai, je dois avouer que la prononciation de ces élèves laisse beaucoup à désirer ; mais j’ose me flatter que cette imperfection disparaîtra bientôt lorsque je pourrai former un maître spécialement destiné à cet objet, qui, je le répète, présente si peu de difficultés, que je connais plus d’une mère qui, sans méthode et sans art, a montré à son enfant, sourd-muet, à articuler assez distinctement le plus grand nombre des mots. Que serait-ce si elles eussent eu un guide sûr et éclairé, et des principes certains sur cet enseignement ? Je crois donc rendre un grand service à ces infortunés, en publiant de nouveau l’Art de faire parler les sourds-muets[2]. Ce petit ouvrage de mon illustre maître est aussi précieux par la précision que par la clarté avec laquelle il sait mettre à la portée des plus faibles esprits, les procédés à employer pour rendre la parole aux sourds-muets. Tout père ou mère, maître ou maîtresse qui lira avec attention ce petit traité, peut se flatter de pouvoir, en peu de temps, enseigner à parler à un sourd-muet, à moins que celui-ci n’ait un défaut de conformation dans les organes de la voix, ce qui, au reste, est une chose extrêmement rare. Les notes que nous avons jointes à cet ouvrage, en forment un traité absolument neuf, et aussi complet qu’on puisse le désirer.

Bien souvent les parens des sourds-muets me demandent des conseils pour occuper leurs enfans jusqu’à l’âge où ils peuvent être admis dans l’Institution. J’éprouvais un grand regret de n’avoir à leur donner que des indications bien vagues. Maintenant que j’ai fait dans plusieurs séances l’essai de ce que je conseille, je leur mettrai entre les mains le petit traité de M. l’abbé de l’Épée, et ils pourront d’avance délier la langue de leurs enfans, et leur apprendre même à lire à haute voix, en attendant que nous développions leur intelligence, et que nous leur fassions comprendre ce qu’ils lisent.

J’ai fait précéder ce traité de l’Éloge de l’abbé de l’Épée, par M. Bébian, censeur des études de l’Institution royale des sourds-muets. Ce discours, qui a été couronné l’année dernière par la Société royale académique des sciences de Paris, sous la présidence de Monseigneur le duc d’Angoulême, a été déjà traduit dans plusieurs langues étrangères[3]. C’est un juste hommage rendu à la mémoire du père des sourds-muets, à qui, je ne cesserai de le répéter, nous devrons toujours rapporter comme à leur source, tous les succès que nous obtiendrons en glanant à sa suite.

Personne ne pouvait mieux que M. Bébian apprécier le caractère et la méthode de M. l’abbé de l’Épée. Personne ne se montre plus digne, par ses talens et son zèle, de marcher dans la route que nous a tracée ce bienfaiteur de l’humanité. On a vu avec plaisir le prix proposé pour l’éloge de ce grand homme, remporté dans l’Institution même dont il est le fondateur. Quant à moi, j’ai éprouvé une bien douce satisfaction de voir mon illustre maître si dignement loué par le plus distingué de mes disciples.

Je saisis cette occasion de donner un témoignage public de ma satisfaction à M. Bébian[4]. Secondé du zèle de ce professeur, qui a saisi mieux que personne l’esprit de ma méthode, j’ai opéré dans l’Institution d’utiles améliorations qui m’en font espérer de plus utiles encore. L’étude approfondie qu’il a faite du langage des gestes, le met à portée de faire sentir à nos élèves tout ce que les ouvrages de nos poëtes et de nos orateurs offrent de plus sublime et de plus délicat.


J’ai vu, par une lettre imprimée avec le discours de M. Bazot, que l’un des répétiteurs s’attribue la gloire d’avoir formé les meilleurs de mes élèves. Plusieurs de ceux-ci, et particulièrement le jeune Berthier, vinrent me prier de réclamer contre cette assertion. « Notre silence, m’écrivait-il, semblerait être un aveu qui nous rendrait coupables d’ingratitude envers nos autres maîtres, à chacun desquels nous devons tout au moins autant… »

Le même répétiteur se vante de faire sentir aux élèves la force, et presque l’harmonie des vers de Racine. La vérité est que cet auteur n’a pu jamais être expliqué dans sa classe.

  1. P. de Ponce, religieux bénédictin du monastère d’Ona, au royaume de Valence, mort en 1484, est le premier, à ce qu’il paraît, qui ait entrepris de faire parler les sourds-muets. Il avait laissé les principes de sa méthode dans un manuscrit qu’on voyait encore dans son couvent, avant l’invasion de l’Espagne. Dom J. P. Bonnet publia, en 1620, un ouvrage où il rend compte des moyens qu’il a mis en usage dans l’éducation du frère du connétable de Castille, devenu sourd à l’âge de 4 ans, et qui apprit assez bien l’espagnol pour converser facilement dans cette langue. Wallis, Degby, Gregory en Angleterre ; E. Ramirez, de Cortone ; P. de Castro, de Mantoue ; Conrad Amman, médecin suisse qui exerçait en Hollande ; Vanhelmont, en Allemagne, entrèrent avec succès dans la même carrière.
    Dom A. Péreires vint s’établir à Paris vers l’an 1735 ; et profitant de l’ignorance où l’on était à ce sujet, il se donna pour l’inventeur de cet art. L’Académie des sciences lui confirma ce titre. Peu de temps après, M. Esnaud, également établi à Paris, obtint le même honneur. Mais enfin la vérité parut ; l’ouvrage de Bonnet et particulièrement celui d’Amman, furent connus en France, et dévoilèrent les principes de cet art, dont on avait cherché à faire un mystère, et qu’on sut apprécier enfin à sa juste valeur.
  2. C’est la seconde partie de la Véritable manière d’instruire les sourds-muets de naissance.
  3. Aucun des discours envoyés au concours n’ayant été jugé digne du second prix, il a été accordé une mention honorable au discours de M. Bazot, littérateur estimable.
  4. Personne n’avait encore appliqué les procédés de cette méthode à l’enseignement du latin. M. Bébian vient de tenter un essai qui a été couronné du plus brillant succès. Au bout de cinquante leçons, il a mis un jeune sourd-muet, qui n’avait encore aucune notion de cette langue, en état de traduire, d’une manière satisfaisante, le De viris et les deux premiers livres des Fables de Phèdre, comme ont pu s’en convaincre plusieurs personnes qui ont assisté à nos leçons particulières, et qui ont vu cet élève traduire à livre ouvert un de ces deux auteurs, et le dicter à trois de ses camarades, qui ne savent pas un mot de latin. Mais comme ses signes exprimaient non pas les mots, mais les idées, les élèves, en traduisant ces signes en français, donnaient une version exacte, mais en termes différens.