Artamène ou le Grand Cyrus/Quatrième partie/Livre second

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Auguste Courbé (Quatrième partiep. 196-385).
Scudéry - Artamène ou le Grand Cyrus, quatrième partie, 1654.djvu


Jamais l’eſperance n’a donné de plus doux moments aux malheureux qu’elle a flatez, & jamais la crainte n’a auſſi donné de plus cruelles inquietudes à ceux qu’on luy a veu tourmenter, que ces deux ſentimens contraires en donnerent, & à Cyrus, & au Roy d’Aſſirie. Mandane delivrée, ou bien Mandane captive, occupoit touſjours leur eſprit : & ſelon que cette image ſe preſentoit à eux, ils avoient de la douleur ou de la joye ; quoy qu’ils euſſent pourtant touſjours l’un & l’autre quelque déplaiſir parmy leur ſatisfaction, de penſer que ſi Mandane eſtoit en liberté, elle n’y eſtoit pas par leur aſſistance. Neantmoins comme elle devoit recevoir cét office par un Prince qui n’eſtoit point leur Rival, ce ſentiment ne diminuoit pas beaucoup leur plaiſir, dans les moments où ils en avoient : & il y avoit des inſtants, où ne doutant point du tout qu’ils ne viſſent bien-toſt leur Princeſſe ; ils ſongeoient deſja chacun en particulier, comment ils ſe pourroient vaincre l’un l’autre, au combat qu’ils devoient faire. Trois jours ſe paſſerent de cette ſorte, pendant leſquels Cyrus parla encore pluſieurs fois à Soſicle, parce qu’il avoit veu ſa Princeſſe à Epheſe : & pendant leſquels auſſi, le Roy de Phrigie entretint encore Thimettes & Acrate, avec beaucoup de ſatisfaction : par l’eſperance qu’ils luy donnoient, qu’il reverroit ſur le viſage de Cleandre une reſſemblance ſi parfaite de ſa chere Elſimene, qu’il ne pourroit douter qu’il ne fuſt ſon Fils. La Princeſſe Araminte avoit auſſi de la joye & de l’eſperance, croyant que ſi une fois le Roy ſon Frere n’avoit plus la Princeſſe Mandane en ſon pouvoir ; il ſe reſoudroit à eſtre Amy d’un Prince qui luy offroit de le remettre ſur le Throſne ; & qu’ainſi elle pourroit un jour ſe voir en un eſtat plus heureux que celuy où elle eſtoit, pourveu que Spitridate revinſt. La Reine de la Suſiane, quoy que captive & un peu malade, avoit touteſfois la conſolation d’eſtre ſervie avec le meſme reſpect que ſi elle euſt eſté à Suſe : car Araſpe executoit les ordres de Cyrus avec beaucoup de joye & d’exactitude : & meſme avec tant d’aſſiduité auprès de cette belle & ſage Reine, que Cyrus qui l’aimoit ſe pleignit obligeamment de ce qu’il ne le voyoit preſque plus. Enfin apres avoir paſſé trois jours de cette façon, comme je l’ay deſja dit, Timocreon arriva : & fut trouver Soſicle ſon Fils, pour apprendre de luy comment le Roy de Phrigie avoit receu les choſes que Thimettes, Acrate, & luy, avoient racontées à ce Prince. Ayant donc apris la verité de ce qu’il vouloit sçavoir, il fut à la Tente du Roy de Phrigie, dans la quelle Cyrus entra un moment apres que Thimettes qui avoit joint Timocreon le luy eut preſenté, de ſorte que ce Prince qui n’avoit point de ſecret pour luy, principalement en une occaſion où il avoit autant d’intereſt qu’il y en pouvoit avoir, ne le vit pas pluſtost, que luy adreſſant la parole. Seigneur, luy dit-il, voila ce meſme Timocreon qui m’a conſervé mon Fils : & qui vient vous aporter des nouvelles de la choſe que vous avez tant d’envie de sçavoir : Mais je ne sçay point encore ſi elles ſont bonnes ou mauvaiſes, parce qu’il ne fait que d’arriver. Elles ſont du moins mauvaiſes pour moy infailliblement, reprit Cyrus, & je ne ſuis pas aſſez heureux, pour aprendre aujourd’huy la liberté de la Princeſſe Mandane. Il eſt vray, Seigneur, qu’elle n’eſt pas libre, repartit Timocreon, mais il n’a pas tenu à l’illuſtre Cleandre qu’elle ne le ſoit ; puis qu’il a fait des choſes tres difficiles pour cela : & ſans un malheur que l’on ne pouvoit prévoir, la Princeſſe Mandane & la Princeſſe Palmis ſeroient ſans doute en liberté. Racontez-nous du moins, reprit l’affligé Cyrus, de quels moyens la Fortune s’eſt ſervie pour m’empeſcher d’eſtre heureux. Seigneur, répondit Timocreon, comme j’ay apris pat Thimettes que vous sçavez toutes choſes juſques à ſon départ d’Epheſe, je ne vous rediray point ce que l’on vous a deſja dit ; mais je vous aſſureray que jamais entrepriſe n’a eſté mieux conduite que celle-là. Car dés qu’Ageſistrate eut adverty Menecée du jour que la Princeſſe Palmis devoit ſortir, qui devoit eſtre ſuivie de la Princeſſe Mandane ; de deux Filles qui la ſervent ; & d’une qui eſt à la Princeſſe de Lydie : Menecée fit tenir la Barque preſte dont il s’eſtoit aſſuré : les cinquante hommes que nous avions dans la Ville, ſe tenant en embuſcade ſur toutes les advenuës par où l’on euſt pû venir à la porte du Temple, par laquelle les princeſſes devoient ſortir. Outre cela, plus de trente Amis de Menecée, ſe joignirent encore avec Cleandre, qui ſe mit à la teſte de douze ou quinze ſeulement : car on s’eſtoit ainſi partagé par petites Troupes, afin que cela ne fiſt rien ſoupçonner à ceux qui paſſoient. Il ſe plaça meſme le plus prés qu’il pût de la porte du Temple, y ayant un Chariot à ſix pas de là, pour conduire les princeſſes juſques à la Mer, qui en eſt aſſez proche, & où la Barque les attendoit. Comme il n’y avoit que des Sentinelles en ce lieu là ; parce que c’eſt une porte par où l’on ne ſort que rarement, cela ne pouvoit faire aucun obſtacle à cette entrepriſe : & ſans meſme les tuër, il eſtoit aiſé de s’aſſurer d’eux, ſans que le Corps de garde le plus proche s’en aperçeuſt. Enfin, Seigneur, toutes choſes eſtant diſposées pour executer noſtre deſſein ; la Barque, comme je l’ay deſja dit, eſtant preſte ; le Chariot eſtant venu ; & tous nos gens eſtant placez, ſur toutes les avenuës du Temple : Cleandre ne faiſoit plus qu’attendre que la porte s’ouvriſt. Et la choſe alla juſques au point, qu’en effet elle s’ouvrit : & je vy la Princeſſe Palmis qui vouloit faire paſſer devant elle une Perſonne d’une beauté admirable, que je crois eſtre la Princeſſe Mandane, & que je ne fis qu’entre-voir. Car comme ces Princeſſes alloient ſortir ; que nous avancions déja pour les recevoir ; & que le Chariot recula un pas afin qu’elles marchaſſent moins pour y entrer ; il ſortit d’une maiſon qui eſt ſeule en cét endroit-là, plus de deux cens hommes armez, à la teſte deſquels eſtoit le Prince Arteſilas. Je vous laiſſe donc à penſer, quelle ſurprise fut celle de Cleandre, qui n’avoit ſongé qu’à ſe précautionner contre les efforts que pourroient faire les gens du Roy de Pont : lors qu’il ſe vit en teſte le Prince Arteſilas, qu’il croyoit eſtre auprès de Creſus. Mais ſi la ſurprise de Cleandre fut grande, celle d’Arteſilas ne fut pas petite ; de voir Cleandre l’épée à la main, qui ſe mit dés qu’il l’aperçeut entre luy & la porte du Temple. Cependant auſſi-toſt que la Princeſſe Palmis vit Arteſilas, elle recula, & fit r’entrer la Princeſſe Mandane comme elle : la porte de ce Temple fut à l’inſtant refermée : de ſorte que Cleandre ne pouvant plus delivrer ſa Princeſſe, & Arteſilas ne la pouvant plus enlever, comme il en avoit eu le deſſein : ces deux Rivaux furent l’un contre l’autre avec une fureur auſſi grande, que la paſſion qui les faiſoit agir eſtoit violente. Ils ſe dirent quelque choſe l’un à l’autre, mais à mon advis ils ne s’entendirent gueres : cependant tous nos gens diſpersez par diverſes Troupes, ſe raſſemblant autour de Cleandre, nous nous trouvaſmes en eſtat non ſeulement de reſister à Arteſilas, mais meſme de le vaincre : & en effet Cleandre combatit avec tant de courage, qu’il tua ſon Rival de ſa propre main, & pluſieurs autres encore. De ſorte qu’apres la mort de ce Prince, ce qui reſtoit des ſiens ſe diſpersa, & diſparut en un moment : ſi bien que ſi à l’heure meſme on euſt r’ouvert la porte du Temple, nous pouvions encore delivrer les princeſſes. Mais nous euſmes beau fraper à cette porte, car à mon advis la frayeur eſtoit ſi grande parmy ces Filles, qu’elles n’oſerent ouvrir : joint qu’en meſme temps tous les gens du Roy de Pont, & tous ceux du gouverneur d’Epheſe vinrent à nous : & nous nous trouvaſmes ſi accablez par la multitude, que c’eſt un miracle de voir que nous en ſoyons échapez. Car Cleandre ne pouvant ſe reſoudre de ſe ſauver dans la Barque qui nous attendoit, vouloit touſjours eſtre auprés de la porte de ce Temple : mais enfin voyant qu’il eſtoit abſolument impoſſible de reſister à tous ceux que nous avions alors ſur les bras : & ſentant auſſi qu’il eſtoit bleſſé à la main droite, il ſe reſolut de ſe retirer en combatant comme nous fiſmes, juſques dans noſtre Barque, où nous entraſmes, malgré ceux qui nous pourſuivoient : & nous nous éloignaſmes du bord en diligence. Ils nous tirerent encore pluſieurs Traits, & nous lancerent pluſieurs Javelines : cependant quand nous fuſmes aſſez loing pour ne craindre plus leurs fléches, nous regardaſmes ſi la bleſſure de Cleandre eſtoit conſiderable : & nous viſmes qu’elle eſtoit plus incommode que dangereuſe. En ſuitte nous vouluſmes voir ſi nous avions tous nos gens : & à la reſerve de dix ou douze des Soldats que nous avions amenez à Epheſe, & de ceux qui eſtans d’Epheſe meſme ne voulurent pas s’embarquer avecque nous ; nous trouvaſmes que nous n’avions perdu perſonne. Mais en faiſant cette recherche, je trouvay parmy nous un Eſcuyer d’Arteſilas, qui dans ce tumulte avoit encore mieux aimé entrer dans noſtre Barque, que de ſe laiſſer tuer, ou de tomber vivant entre les mains du gouverneur d’Epheſe. A peine eut il veu que je le reconnoiſſois, & que je le monſtrois à Cleandre, que ſe jettant à ſes pieds ; Seigneur, luy dit-il, je vous demande pardon d’avoit eu la hardieſſe de chercher un Azile auprés de vous. Mon Amy, luy dit Cleandre, la haine que j’avois pour ton Maiſtre eſt morte avecque luy, & ne s’eſtendra pas juſques à toy. Mais, luy dit-il, apprens nous du moins par quelle rencontre prodigieuſe, nous nous ſommes trouvez aujourd’huy. Seigneur, reprit cét Eſcuyer, perſonne ne vous peut mieux dire que moy, quel eſtoit le deſſein du Prince que je ſervois : car je n’ay que trop eu de connoiſſance de ſes ſecrets, depuis la fuitte du Prince Antaleon. Et alors comme s’il euſt creu meriter beaucoup auprés de Cleandre en noirciſſant ſon Maiſtre : au lieu de répondre preciſément à ce qu’on luy demandoit, il dit encore ce qu’on ne luy demandoit pas, & nous raconta comment le Prince Arteſilas avoit eſté de la conjuration criminelle du Prince Antaleon. Ce n’eſt pas que nous ne l’euſſions deſja sçeu en allant de Sadrdis à Epheſe : mais il nous le dit plus exactement. En ſuitte, il nous apprit que ce Prince ayant sçeu l’ordre que Creſus avoit envoyé à Ageſistrate, par lequel il vouloit que la Princeſſe ſa Fille priſt l’habit des Vierges voilées, il avoit eſté ſi deſesperé, de voir que par là il auroit fait tant de crimes inutilement, qu’il s’eſtoit enfin reſolu d’en faire encore un qui luy fuſt utile ; De ſorte qu’il avoit formé le deſſein d’enlever la Princeſſe. Que pour cét effet, il avoit quitté le Roy ſur quelque pretexte : qu’il s’eſtoit déguiſé ; qu’il avoit fait entrer des Soldats dans Epheſe, déguiſez auſſi en Païſans, & les avoit enfermez dans cette maiſon d’où nous les avions veu ſortir, & dont le Maiſtre avoit autrefois eſté à luy. Il nous dit de plus, qu’Arteſilas avoit reſolu d’attendre durant quelques jours que l’on ouvriſt la Porte de ce Temple pour s’en ſaisir, & pour aller prendre la Princeſſe Palmis, & l’emmener dans un vaiſſeau, dont il eſtoit aſſeuré : avec intention, ſi cette Porte du Temple ne s’ouvroit point durant trois jours, de la forcer pendant une nuit, & d’executer ſon entrepriſe comme il avoit voulu faire, lors qu’il nous avoit rencontrez, & que nous l’en avions empeſché. Si bien que nous a priſmes par le diſcours de cét Eſcuyer, que du moins Cleandre avoit fait que la Princeſſe n’avoit point eſté enlevée par Arteſilas : & que les Dieux s’eſtoient voulu ſervir de ſa main, pour le punir d’avoir eu part à une conjuration ſi noire, comme avoit eſté celle du Prince Antaleon. Cependant la nuit eſtant venuë, nous fuſmes moüiller à une petite Ville où nous fiſmes penſer Cleandre, & trois ou quatre Soldats qui eſtoient plus bleſſez que luy, & que nous y laiſſasmes avec des gens pour en avoir ſoing. En ſuitte quittant la Mer, & prenant des chevaux qui nous attendoient à cette Ville, & que nous y avions envoyez, en cas que noſtre entrepriſe manquaſt, & que nous vouluſſions nous ſauver par terre ; nous ſommes venus icy. Nous nous ſommes pourtant arreſtez deux jours en chemin, pour envoyer sçavoir des nouvelles de la Princeſſe : & nous avons sçeu par un homme que Menecée a envoyé à la Perſonne qui l’a ſi bien ſervy en cette occaſion, que la garde eſt preſentement ſi exacte à l’entour du Temple, qu’il n’y a plus moyen d’y rien entreprendre. Joint qu’Ageſistrate meſme ne peut plus ſe reſoudre à favoriſer la ſortie de ces princeſſes, luy ſemblant que ce funeſte accident luy marque clairement, que les Dieux n’ont pas approuvé le conſentement qu’elle y avoit donné. Mais en meſme temps nous avons sçeu que la Princeſſe Palmis eſt abſolument reſoluë de ne faire point ce que le Roy ſon Pere veut qu’elle face : & que ce ſera Ageſistrate qui mandera au Roy qu’elle ne la peut recevoir. Nous avons auſſi apris que la Princeſſe Mandane & elle, ſe ſeront promis de ne ſe quitter point, que leur fortune ne ſoit plus heureuſe. Enfin, Seigneur, apres avoir sçeu cela : Menecée & moy avons amené Cleandre, qui arrivera ſans doute bien-toſt ; & que j’ay voulu devancer de quelques heures ſeulement, pour advertir le Roy de ce qui s’eſtoit paſſé.

Apres que Timocreon eut achevé de parler, Cyrus tout affligé qu’il eſtoit, ne laiſſa pas de témoigner au Roy de Phrigie qu’il eſtoit bien obligé au Prince ſon Fils, de ce qu’il avoit voulu faire pour Mandane : luy demandant pardon avec beaucoup de bonté, de ce que ſon ame n’eſtoit pas auſſi ſensible à la joye qu’il alloit avoir de voir le Prince ſon Fils, qu’elle l’auroit eſté en un autre temps. Ce n’eſt pas, dit-il, que je ne m’intereſſe fort en ce qui vous regarde : mais c’eſt que tant que la Princeſſe Mandane ſera captive, je ne sçaurois eſtre capable de plaiſir. Comme il vouloit ſortir, le Roy d’Aſſirie, arriva, qui venoit pour sçavoir quelles nouvelles avoit aportées Timocreon, car il avoit sçeu qu’il eſtoit arrivé : mais à peine Cyrus le vit-il, qu’ayant impatience qu’il fuſt auſſi affligé que luy, voſtre eſperance, luy dit-il, eſt trompée auſſi bien que la mienne : & noſtre Princeſſe eſt plus captive qu’elle n’eſtoit, comme vous le pouvez sçavoir par Timocreon. Le Roy d’Aſſirie s’aprochant alors de luy, ſe fit redire tout ce qu’il avoit dit à Cyrus, qui s’en alla à ſa Tente, ſe pleindre de ſes infortunes, avec un peu plus de liberté. Il ordonna toutes-fois que l’on allaſt au devant de Cleandre l’aſſeurer de ſa part, qu’il trouveroit un Azyle inviolable aupres de luy : & il voulut meſme qu’on le luy amenaſt, afin qu’il le preſentast au Roy ſon Pere. En effet apres qu’il eut employé prés de deux heures à conſiderer l’opiniaſtreté de ſon malheur : & qu’il eut envoyé advertir la Princeſſe Araminte de ce faſcheux ſuccez ; elle qu’il sçavoit bien eſtre en peine de la choſe pour plus d’une raiſon ; on luy vint dire que Cleandre, Menecée, & Tegée eſtoient arrivez. Faiſant donc treſve avec ſa douleur pour un moment ; ou pour mieux dire, en renfermant une partie dans ſon cœur pour carreffer un Prince, de qui la reputation eſtoit ſi grande, il commanda qu’on le fiſt entrer, & s’avança pour le recevoir. Cette premiere entreveüe ſe fit de fort bonne grace de part & d’autre : & comme Cleandre eſtoit affleurement un des hommes du monde le mieux fait, & de la meilleure mine, Cyrus en fut charmé d’abord : & l’on vit ſur le viſage de ces deux Princes, au premier inſtant qu’ils ſe virent, que quoy qu’ils euſſent entendu dire l’un de l’autre, tout ce que l’on peut dire de deux perſonnes fort extraordinaires, ils ne laiſſerent pas d’eſtre ſurpris ; & : ils ſe regarderent avec tant de marques d’admiration dans les yeux, qu’il leur fut aiſé de prevoir qu’ils s’aimeroient un jour avec beaucoup de tendreſſe. Je ſuis bien malheureux (luy dit Cleandre, qui avoit encore le bras en écharpe, de la bleſſure qu’il avoit reçeuë à Epheſe) d’eſtre contraint de paroiſtre devant vous ſans vous avoir rendu le ſervice que j’avois eu deſſein de vous rendre. C’eſt pluſtost à moy à me pleindre, repliqua Cyrus, de voir que peut-eſtre mon malheur a cauſé le voſtre, en devenant contagieux pour vous. J’ay bien plus de ſujet, répondit Cleandre, d’aprehender que ma mauvaiſe fortune ne m’ait ſuivy juſques dans vôtre Armée. Je ne sçay pas, reprit Cyrus, ſi vôtre mauvaiſe fortune vous y aura ſuivy : mais je sçay bien que la Renommée vous y a devancé : & qu’il y a deſja long-temps que le Nom de l’illuſtre Cleandre m’eſt connu, & que ſa gloire m’a donné de l’amour : mais de l’amour toute pure, adjouſta-t’il, c’eſt à dire ſans envie, & ſans jalouſie. Les Amans heureux, répliqua Cleandre en ſous riant, ne ſont jamais gueres jaloux : & ceux qui poſſedent la gloire, & qui meritent de la poſſeder, comme l’illuſtre Cyrus, ſouffrent alternent que les autres en ſoient ſeulement amoureux : Mais Seigneur, adjouſta-t’il, je n’en veux preſentement point d’autre, que celle que je trouveray à vous ſervir. Vous eſtes ſi couvert de gloire, répondit Cyrus, que vous avez raiſon de n’en ſouhaiter pas davantage que vous en avez : mais pour celle que vous ſemblez deſirer, ſouffrez que je m’y oppoſe : & que puis que je vous ſuis deſja aſſez obligé, je taſche du moins de rendre au Prince Artamas, une partie de ce que je dois à l’illuſtre Cleandre. Je merite ſi peu de porter ce premier Nom, repliqua-t’il, que je n’oſeray preſques le prendre, quand meſme le Roy mon Pere me l’ordonnera : il faut donc l’aller obliger de vous le commander d’authorité abſoluë, reprit Cyrus, & en effet ce Prince ſe preparoit à mener Cleandre à la Tente du Roy ſon Pere, lors qu’il entra dans celle ou ils eſtoient. A peine y fut-il, que Cyrus le luy preſentant, recevez aveque joye, luy dit-il, un Prince digne d’eſtre voſtre Fils : & digne de plus de Couronnes, que la Fortune toute prodigue qu’elle eſt quelqueſfois, n’en sçauroit donner. Le Roy de Phrigie euſt bien voulu garder le reſpect qu’il avoit accouſtumé de rendre à Cyrus ; mais ce Prince voulant qu’il embraſſast Cleandre, & les ſentimens de la Nature eſtant plus forts que toutes les regles de la civilité, il l’embraſſa en effet avec une tendreſſe extréme, & un plaiſir inconcevable. Car dés qu’il aperçeut Cleandre, il vit une reſſemblance ſi grande de luy à ſa chere Elſimene, qu’il en changea de couleur : de ſorte que ſon cœur ne luy diſant pas moins fortement que ſes yeux & ſa raiſon que Cleandre eſtoit veritablement ſon Fils : il le receut avec toutes les marques d’affection qu’un Pere genereux pouvoit donner. Seigneur, luy dit Cleandre, me pourrez-vous bien reconnoiſtre, apres ce que j’ay eu le malheur de faire contre vous ? Ouy, luy repliqua le Roy de Phrigie en ſous-riant ; & il m’eſt meſme advantageux de vous advoüer pour mon Fils : puis que ſi cela n’eſtoit pas, il faudroit que je vous reconnuſſe pour mon Vainqueur. Si vous m’avez pardonné ce crime, reſpondit-il, ne m’en faites plus ſouvenir : C’eſt un crime ſi glorieux, interrompit Cyrus, que je doute ſi le Roy vôtre Pere voudroit que vous ne l’euſſiez pas commis : joint, qu’à ce qu’il m’a dit luy-meſme, ſi vous luy devez la vie, vous la luy avez conſervée durant cette guerre. Touteſfois ſi vous voulez deſadvoüer Cleandre de ce qu’il a fait contre le Roy de Phrigie, je l’obligeray à ne ſe ſouvenir que de ce que fera le Prince Artamas pour luy à l’advenir. Je vous en conjure Seigneur, repliqua-t’il ; & je vous commande, interrompit le Roy de Phrigie (ſi toutefois il m’eſt permis de vous commander en la preſence d’un Prince à qui j’obeïray touſjours) que vous regardiez preferablement à vos intereſts, ceux de l’illuſtre Cyrus. Ce commandement eſt ſi injuſte, reprit l’invincible Prince de perſe, que je ne veux pas donner loiſir au Prince Artamas d’y répondre : & je veux luy declarer devant vous, que je ne deſire de luy, que ce que je luy veux rendre le premier ; c’eſt à dire beaucoup d’amitié : afin que dans mes malheurs, j’aye du moins la conſolation d’avoir aquis un illuſtre Amy, le meſme jour que les Dieux vous ont redonné un illuſtre Fils. Le Roy de Phrigie & le Prince Artamas, que nous ne nommerons plus Cleandre, répondirent à Cyrus avec toute la civilité poſſible : & apres que cette converſation eut encore duré quelque temps, le Roy de Phrigie impatient d’entretenir le Prince ſon Fils en particulier, ſe retira, & fut en effet ſuivy par luy. Il le mena touteſfois en paſſant chez le Roy d’Aſſirie, & chez le Roy d’Hircanie, qui le receurent fort civilement : le premier n’oſant pas témoigner le mécontentement ſecret qu’il avoit toûjours contre le Roy de Phrigie. Cependant tout ce qu’il y avoit de Princes & de gens de qualité dans l’Armée furent viſiter le Prince Artamas ; qui ſe fût ſans doute eſtimé tres heureux, ſi l’amour qu’il avoit pour la Princeſſe Palmis, ne l’euſt cruellement tourmente.

Cyrus ne voyant donc plus d’eſpoir de delivrer Mandane que par la force, tint conſeil de guerre le jour ſuivant : où le Prince Artamas tint ſa place avec beaucoup d’honneur : parlant de toutes les choſes que l’on y propoſa, avec autant d’eſprit & de jugement, que ſi une plus longue experience euſt fortifié ſa raiſon : & il parut bien enfin, que ceux qui aprennent à vaincre de bonne heure, sçavent les choſes parfaitement, quand les autres les ignorent encore : & qu’il n’eſt pas impoſſible qu’un jeune Conquerant ſoit plus habile, qu’un vieux Capitaine qui n’aura pas tant veû que luy, quoy qu’il ait vécu davantage. La reſolution de ce conſeil fut, que comme la ſaison eſtoit fort avancée, & que Creſus n’avoit encore rien entrepris ; Il faloit luy envoyer demander la Princeſſe Mandane, auparavant que de luy declarer la guerre. Le Prince Artamas inſista le plus à faire prendre cette reſolution : ne pouvant oublier les obligations qu’il avoit à Creſus, malgré tous les mauvais traitemens qu’il en avoit reçeus depuis. De ſorte qu’il n’oublia rien pour perſuader à Cyrus de tenter toutes les voyes de la douceur, auparavant que d’avoir recours à la force. Cyrus eut pourtant bien de la peine à s’y reſoudre : alleguant pour raiſon, qu’il s’eſtoit ſi mal trouvé d’avoir envoyé en Armenie, qu’il avoit ſujet de s’en repentir. Mais on luy dit que la choſe n’eſtoit pas égale : puis que le Roy de Lydie ne pouvoit pas nier que la Princeſſe Mandane ne fuſt dans ſes Eſtats : & qu’ainſi il faudroit qu’il répondiſt preciſément. De plus, on luy repreſenta qu’il n’eſtoit pas poſſible d’aſſieger Epheſe en la ſaison ou l’on eſtoit, quand meſme il auroit eu une Armée navale qu’il n’avoit pas ; de ſorte qu’il ſembloit plus raiſonnable d’en uſer ainſi : parce que ſi Creſus vouloit proteger le raviſſeur de Mandane, il y auroit un ſujet de guerre plus apparent aux yeux des Peuples. Cyrus euſt bien voulu du moins que Feraulas euſt eſté revenu, auparavant que d’envoyer vers Creſus : mais craignant qu’il ne tardaſt trop longtemps, il reſolut qu’Hidaſpe partiroit dans deux ou trois jours pour y aller. Que cependant toute l’Armée ne laiſſeroit pas touſjours d’avancer, & de traverſer une partie de la Phrigie ; pour entrer apres en Lydie par cét endroit, ſi la réponſe de Creſus n’eſtoit pas favorable. Durant ce temps là, il sçeut qu’Abradate eſtoit allé ſe jetter dans Sardis, & le fit sçavoir à la Reine ſa Femme, qui témoigna en eſtre fâchée : il ne laiſſa pourtant pas de l’aller viſiter, & de luy dire fort obligeamment, qu’il eſtoit marry que le Roy de la Suſiane n’euſt pas pluſtost voulu la delivrer en devenant ſon Amy, qu’en eſſayant peut eſtre inutilement de le faire, en ſe declarant ſon ennemy : que neantmoins il l’aſſuroit qu’elle ſeroit touſjours traittée avec un égal reſpect. Cette grande Reine le remercia avec une civilité digue de la generoſité qu’il avoit pour elle : & ſe louant extrémement d’Araſpe, elle donna ſujet à Cyrus de luy témoigner au ſortir de ſa chambre qu’il eſtoit ſatisfait de luy, puis que Panthée en eſtoit ſatisfaite. De là il paſſa chez la Princeſſe Araminte, qui le conjura de faire en ſorte qu’elle peuſt parler au Roy ſon Frere : ſi bien qu’il fut reſolu qu’elle avanceroit vers les Frontieres de Lydie : & que la Reine de la Suſiane qui ſe portoit mieux, ſeroit auſſi de ce voyage : ces deux Princeſſes ayant lié une fort grande amitié enſemble : joint que peut-eſtre cette Reine, à ce qu’ils creurent, pourroit elle ſervir à quelque choſe, puis que le Roy ſon Mary eſtoit dans le Party ennemy. Cette reſolution eſtant priſe, & approuvée par le Roy d’Aſſirie qui s’y trouva, Cyrus s’en retourna au Camp : où il ne fut pas ſi toſt, que Feraulas y arriva, auſſi bien que celuy que le Roy d’Aſſirie avoit envoyé à Epheſe. Mais ils raporterent tous deux, qu’il leur avoit eſté impoſſible d’imaginer les voyes de faire tenir une Lettre à la Princeſſe Mandane. Ils voulurent alors raconter tout ce qui s’y eſtoit paſſé, comme y eſtans arrivez le lendemain : mais aprenant qu’on sçavoit tout ce qu’ils vouloient dire, ils ſe contenterent d’aprendre à ceux qui les écoutoient, de quelle façon on gardoit preſentement & le Temple, & la Ville. Ils dirent donc, que non ſeulement tout ce qu’il y avoit de gens de guerre eſtoient touſjours ſous les armes ; mais qu’une partie des Bourgeois y eſtoient auſſi. Que l’on avoit envoyé de nouveau à Creſus pour recevoir ſes ordres : que le Roy de Pont ſe portoit mieux : qu’il couroit dans Epheſe une Prediction de la Sibile Heleſpontique, qui y faiſoit un grand bruit, & que perſonne ne pouvoit pourtant entendre ; parce qu’elle ſe pouvoit expliquer de deux façons. Que comme cette Femme eſtoit une perſonne admirable en ſes propheties, & qui ne s’y trompoit jamais ; toute la Ville d’Epheſe ne sçavoit ſi elle devoit ſe réjoüir ou s’affliger : à cauſe que cette Prediction luy promettoit un grand bonheur, ou la menaçoit d’une grande infortune. Feraulas & cét autre homme dirent qu’ils, avoient fait l’un & l’autre tout ce qu’ils avoient pû, pour avoir cette Prediction ; mais qu’eſtant Eſtrangers on n’avoit pas voulu la leur donner, voyant qu’ils la demandoient avec empreſſement. En fin leur voyage n’ayant ſervy qu’à augmenter l’inquietude de leurs Maiſtres, ils en eſtoient ſi fâchez, qu’ils n’oſoient preſques les regarder. Cyrus n’en traita pourtant pas moins bien Feraulas : mais pour le Roy d’Aſſirie, comme il eſtoit plus violent, il ne pouvoit croire qu’il n’y euſt de la faute de celuy qu’il avoit envoyé ; de n’avoir pû trouver les voyes de luy aporter des nouvelles plus aſſurées de la Princeſſe Mandane. Cyrus voyant donc que le retour de Feraulas ne luy avoit rien apris de bon, eſtoit preſt à faire partir Hidaſpe, lors qu’il sçeut qu’enfin Creſus au retour de tous ces ambaſſadeurs qu’il avoit envoyé conſulter tous ces Oracles, s’eſtoit declaré, & avoit fait le premier acte d’hoſtilité contre Ciaxare. Cette nouvelle fit rompre le voyage d’Hidaſpe, & haſter la marche de l’Armée, qui dés le lendemain commença de décamper. La Princeſſe Araminte qui craignoit que les premieres occaſions de cette guerre ne fuſſent funeſtes au Roy ſon Frere, obligea la Reine de la Suſiane à partir : afin de pouvoir eſtre ſur la Frontiere pour parler au Roy de Pont ; auparavant qu’il fuſt venu aux mains avec Cyrus. De ſorte qu’Araſpe en ayant eu le commandement de ce Prince, les mena avec eſcorte par un chemin deſtourné, à une Ville de Phrigie tirant vers la Lydie ; & juſtement en un lieu que l’Armée de Cyrus devoit couvrir, & où par conſequent elles ſeroient en ſeureté. Cyrus dépeſcha à Ciaxare, pour j’advertir de la choſe : & reçeut des nouvelles de Thraſibule, qui l’aſſuroient ſeulement en general, qu’il eſperoit eſtre heureux, & en guerre, & en amour. En ſuite dequoy marchant avec autant de diligence qu’une Armée de plus de cent mille hommes peut marcher, il avança à grandes journées vers ſes Ennemis. Bien eſt il vray que comme la ſaison eſtoit deſja tres fâcheuſe, ſa marche fut auſſi fort longue : & lors qu’il arriva ſur la Frontiere, il n’eſtoit plus temps de faire des Sieges, ny de donner des Batailles. Joint que Creſus qui n’avoit voulu qu’avoir la gloire d’avoir attaqué le premier, ſe poſta ſi avantageuſement apres cela, qu’il ne fut pas poſſible de l’attaquer d’abord, ny de l’empeſcher de mettre en fuite ſes Troupes en leurs Quartiers d’Hiver. Si bien que tout ce que l’on pouvoit faire, eſtoit ſeulement de faire des courſes dans le Païs ennemy, & d’aller à la petite guerre : ce qui affligeoit ſi ſensiblement Cyrus, qu’il avoit beſoin de toute ſa conſtance, pour ſupporter une douleur ſi exceſſive. Il ne pouvoit aſſez s’eſtonner du procedé de Creſus, qui avoit commencé la guerre, quand on ne la pouvoit faire : & il croyoit enfin qu’un ſi grand Prince n’avoit eſté forcé de ſuivre une Politique Militaire ſi oppoſée à la raiſon, que par ſon mauvais deſtin qui le vouloit perdre. Il y avoit des jours où il eſtoit tenté de ſe déguiſer, & d’aller luy meſme à Epheſe, voir s’il eſtoit auſſi difficile de rien entreprendre pour delivrer ſa Princeſſe comme on le luy diſoit : tantoſt il vouloit malgré la ſaison, aller forcer les Lydiens dans leurs quartiers retranchez les uns apres les autres : mais lors qu’il venoit à penſer que quand cela ſeroit fait, il n’auroit pas delivré Mandane, que le Roy de Pont pourroit encore enlever d’Epheſe ; il ſe retenoit, & écoutoit la raiſon, & ſe reſolvoit d’attendre que l’on pûſt faire la guerre avec apparence d’un bon ſuccés. Cependant ennvié de l’incertitude de ſa fortune, quoy qu’il n’euſt jamais eu d’envie de s’informer de l’advenir : tout d’un coup entendant parler de la Sibille Heleſpontique avec tant d’eloges ; il ſe determina d’y envoyer : & y envoya en effet Ortalque, avec ordre de luy demander quand il devoit eſperer quelque repos : & de luy en raporter la réponſe écrite de ſa main.

En ce meſme temps, la Princeſſe Araminte le ſomma de luy tenir ſa parole : & luy meſme ſouhaittant extrémement ce qu’elle deſiroit, il dépeſcha Aduſius vers le Roy de Pont, qui eſtoit touſjours à Epheſe : pour le ſupplier de vouloir obtenir de Creſus, la liberté de parler à la Princeſſe Araminte, qui vouloit l’entretenir de quelque choſe qui luy importoit beaucoup. Ce Prince reçeut Aduſius fort civilement : & le faiſant attendre, il envoya à Sardis demander à Creſus la permiſſion de parler à la Princeſſe ſa Sœur, ce que le Roy de Lydie luy accorda. Ils convinrent donc enſemble le Roy de Pont & Aduſius, que cette entre-veuë ſe feroit à un Temple qui eſt à une petite journée d’Epheſe ; ayant ſeulement chacun cinq cens Chenaux pour Eſcorte. Aduſius avoit eu ordre de s’informer de la ſanté de la Princeſſe Mandane : & par les intelligences de Menecée, il sçeut qu’elle ſe portoit bien : mais il ne put jamais luy parler, ny luy faire rien dire. Eſtant donc revenu au Camp, & le jour ayant eſté pris, où l’entre veuë du Roy de Pont, & de la Princeſſe ſa Sœur ſe devoit faire : le meſme Aduſius qui l’avoit negociée ; eſcorta cette Princeſſe : Araſpe s’en eſtant excuſé, & Araminte n’ayant pas voulu que le Prince Phraarte l’accompagnaſt comme il le vouloit. Auparavant qu’elle partiſt, Cyrus & le Roy d’Aſſirie la viſiterent : & luy dirent tout ce que l’intereſt qu’ils avoient en cette negociation importante devoit leur inſpirer. Comme Cyrus y avoit eſté le premier, il avoit eu loiſir de dire à la Princeſſe Araminte, qu’il luy engageoit ſon honneur, qu’elle pouvoit aſſurer le Roy de Pont, qu’il ſe ſouvenoit encore de toutes les obligations qu’il luy avoit : & qu’il luy promettoit de luy redonner une Couronne, s’il vouloit rendre Mandane. De plus, ce Prince par certaines paroles adroites, fit ſi bien comprendre à cette Princeſſe qu’elle l’engageroit encore plus fortement à eſtre le protecteur de Spitridate, ſi elle agiſſoit bien en cette occaſion ; que comme elle l’entendit d’abord, elle interrompit Cyrus : & l’arreſtant par ce diſcours, Seigneur, luy dit-elle, ne confondez point s’il vous plaiſt mon intereſt avec le voſtre : & laiſſez moy du moins la gloire de n’avoir regardé que celuy de l’illuſtre Cyrus, & celuy du Roy mon Frere en cette rencontre. Ce Prince alloit luy répondre, lors que le Roy d’Aſſirie entra dans la Chambre d’Araminte : & joignant ſes prieres à celles de ſon Rival, il la conjura par d’autres raiſons de faire la meſme choſe. Ces deux Princes la furent conduire juſques à deux cens ſtades du Camp, apres qu’elle eut eſté dire adieu à la Reine de la Suſiane ; qui ne la vit pas partir ſans douleur, quoy que cette abſence ne deuſt pas eſtre longue. Le Roy de Pont qui eſtoit adverty du jour de cette entreveuë, partit auſſi d’Epheſe, & ſe rendit à ce Temple, ſuivant ce qui avoit eſté arreſté entre luy & Aduſius : & il y arriva meſme deux heures devant la Princeſſe ſa Sœur. Comme ils ne s’eſtoient point veus depuis la perte de ſes Eſtats, cette entre-veue de part & d’autre, renouvella dans leur eſprit, le ſouvenir de toutes leurs infortunes. Lors que la Princeſſe Araminte arriva, on la fit entrer dans une grande Sale voûtée, où l’on faiſoit les feſtins des Sacrifices extraordinaires : & qui par la beauté de ſa ſtructure, & par la magnificence de ſes meubles, eſtoit bien digne de ſervir à l’entre-veuë de deux perſonnes ſi illuſtres. Le Roy de Pont fut au devant de la Princeſſe ſa Sœur, juſques à un grand & ſuperbe Veſtibule par où les Sacrificateurs qui l’avoient reçeuë la firent paſſer, pour aller à la Sale où ils ſe devoient entretenir. Apres que ce Prince l’eut ſalüée avec beaucoup de témoignages de tendreſſe, & qu’il l’eut fait aſſoir, tout le monde s’eſtant retiré : eſt-il poſſible Seigneur, luy dit-elle, qu’apres tant de diſgraces, la Fortune ait pû conſentir que j’euſſe la conſolation de vous revoir ? L’eſtat où vous me revoyez, luy répondit-il, eſt ſi malheureux, que je doute ſi cette veuë ne vous affligera pas plûtoſt qu’elle ne vous conſolera : & ſi ce que vous prenez pour une indulgence de la Fortune, n’eſt point un artifice dont elle ſe ſert, pour nous rendre encore plus miſerables. En effet, ma chere Sœur, à quoy nous peut ſervir cette entre-veuë, ſinon à faire que vous ſentiez encore plus mes malheurs, quand je vous les auray apris, comme je ſentiray tous les voſtres, quand vous me les aurez contez ? Il vous eſt aiſé de juger par ce que je dis, pourſuivit-il, que je ne ſuis plus ce meſme Prince qui ne pouvoit excuſer en vous cette innocente affection que vous avez euë, & que je croy que vous avez encore pour le Prince Spitridate : ſa vertu & ma propre paſſion, m’ont apris à ne condamner pas l’amour ſi ſeverement. En effet, luy dit-il encore, vous voyez bien que j’avois grand tort de blâmer en autruy, ce qui fait en moy des choſes ſi extraordinaires : car enfin depuis que je ne vous ay veuë, j’ay perdu des batailles ; j’ay perdu la liberté ; j’ay perdu des Couronnes : & malgré tout cela, devant que de me pleindre de ma fortune, je me pleins de mon amour. Seigneur, luy dit-elle, c’eſt par là auſſi que vous eſtes veritablement à pleindre : puis qu’il eſt vray que ſi vous pouviez vaincre en vous cette paſſion, vous pourriez encore eſtre heureux. Ha ma Sœur, s’écria-t’il, je ne sçaurois point aimer, ſi je pouvois imaginer ſeulement qu’il puiſſe y avoir d’autre bon-heur au monde, que celuy d’eſtre aimé de la Princeſſe Mandane. Mais cependant, adjouſta-t’il, dites-moy je vous prie par quel ſentiment vous avez deſiré de me voir : eſt-ce ſeulement par bonté & par tendreſſe ? eſt-ce pour me pleindre ou pour vous pleindre vous-meſme ? eſt-ce pour l’intereſt de Spitridate, pour celuy de Cyrus, pour le voſtre, ou pour le mien ? Enfin dites-moy je vous prie voſtre veritable deſſein ; afin que je sçache preciſément de quelle façon je vous dois parler. Seigneur, luy dit-elle, quoy que toutes les choſes que vous venez de me dire pûſſent avoir part au deſſein que j’ay fait de vous voir, il eſt pourtant certain qu’à parler ſincerement, voſtre ſeul intereſt eſt ce qui m’y a le plus puiſſamment portée. Car apres tout, Seigneur, j’ay creu que je devois vous dire, qu’il ne tiens qu’à vous d’eſtre heureux : & de faire une action la plus heroïque, que perſonne ait jamais faite. J’aime ſans doute fort la gloire, reprit ce Prince, & pourveu qu’il ne faille point quitter la Princeſſe Mandane, je feray certainement tout ce que vous me propoſerez pour en acquerir. Seigneur, luy dit la Princeſſe Araminte, Mandane ne vous aime pas, & ne vous aimera jamais : Il eſt vray, répondit— il, mais du moins tant qu’elle fera en mon pouvoir, ſon affection ne rendra pas mes Rivaux heureux. Et quoy. Seigneur, interrompit elle, ne ſongez-vous point qu’en faiſant l’infortune de vos Rivaux, vous faites encore celle de la perſonne que vous aimez, & que vous augmentez la voſtre ? Car enfin, je me ſuis chargée de vous dire, que ſi vous pouvez vous reſoudre d’avoir l’équité de rendre à Cyrus, à qui vous devez la liberté, une Princeſſe de qui il poſſede l’affection toute entiere : il vous redonnera une Couronne, où ſelon les apparences, vous n’aurez jamais gueres de part ſans luy : puis qu’il n’eſt pas ordinaire de trouver des Protecteurs qui conqueſtent des Royaumes, pour les rendre à ceux qu’ils ont protegez. Ma Sœur, luy dit ce Prince en ſoûpirant, je croy aiſément que Cyrus feroit ce qu’il dit, car je connois ſa generoſité mieux que vous, & ; devant vous : Mais quoy que j’eſtime malgré-moy cét illuſtre Rival autant & plus que je ne l’ay jamais eſtimé : que je ſois au deſespoir de luy devoir la vie & la liberté comme je fais : que je ſente encore malgré mon amour, les obligations que vous luy avez, de vous avoir ſi bien traitée, depuis que vous eſtes en ſa puiſſance : apres tout, Cyrus n’eſt plus pour le Roy de Pont ce qu’eſtoit Artamene. Mais Seigneur, interrompit cette Princeſſe, cét Artamene que vous aimiez avec tant de tendreſſe, non ſeulement eſtoit dans le party de vos Ennemis, mais il vous arrachoit ta victoire d’entre les mains, & s’oppoſoit meſme à voſtre amour en vous ſurmontant : cependant quoy qu’il vous diſputast la gloire, & qu’il vous fiſt perdre des batailles, vous l’aimiez juſques à l’envoyer advertir des conjurations que l’on faiſoit contre ſa vie, & juſques à commander que l’on ne tiraſt point contre luy quand on le connoiſtroit. Depuis cela, Seigneur, il vous a redonné la liberté ; il vous a rendu ce qu’il avoit conqueſté dans vos Eſtats, il vous a fait donner des Troupes pour vous oppoſer à ceux qui s’eſtoient ſous levez contre vous ; & il vous offre un Royaume preſentement, pourveû que vous luy rendiez la Princeſſe Mandane, dont vous ne ſerez jamais aimé, Tout ce que vous dites là ma Sœur, repliqua-t’il, paroiſt ſans doute raiſonnable : & il j’avois plus d’ambition que d’amour, ou pour mieux dire encore ſi mon amour n’eſtoit pas plus ſorte que ma raiſon : il eſt certain que je devrois & par generoſité, & par politique, & par ambition, écouter la propoſition que vous me faites. Mais en l’eſtat où eſt : mon ame, il ne m’eſt pas poſſible d’y ſonger ſeulement : & je m’eſtonne comment la Princeſſe Araminte peut s’imaginer, que l’on puiſſe quitter ſi facilement ce que l’on aime : elle, dis-je, qui a eu l’équité d’aimer un Prince de qui le Pere eſtoit devenu ennemy declaré de ſa maiſon. Seigneur, reprit elle en rougiſſant, Spitridate aimoit Araminte, & Mandane n’aime pas le Roy de Pont. Si j’aimois cette Princeſſe parce qu’elle m’aimeroit, repliqua-t’il, je devrois changer pour elle dés qu’elle ne m’aimeroit plus : mais l’aimant parce qu’elle eſt la plus aimable perſonne de la Terre, je l’aimeray eternellement, quand meſme elle ne m’aimera jamais. Si j’euſſe sçeu, adjouſta-t’il, lors que la Fortune fit que j’eus le bonheur de ſauver la vie à cette Princeſſe, en la retirant des abiſmes de la Mer (s’il faut ainſi dire) qu’Artamene eſtoit Cyrus, & que Cyrus eſtoit mon Rival, peut-eſtre qu’en l’eſtat qu’eſtoit mon eſprit, je me ſerois reſolu à la luy rendre. J’eſtois encore ſi prés du Throſne d’où, l’on m’avoit renverſé, que je ne croyois pas qu’un Roy peuſt vivre ſans Couronne : mais aujourd’huy que les charmes de la Princeſſe Mandane ont achevé d’enchanter mon cœur, & que je me ſuis deſacoustumé de la Royauté, l’amour a preſque eſtoussé l’ambition dans mon ame : Et ſi je pouvois paſſer ma vie dans quelque Iſle deſerte avec cette incomparable perſonne, ſans avoir ny Maiſtre ny Sujets, je m’eſtimerois tres heureux. Ne venez donc point accroiſtre mes malheurs, en réveillant une paſſion qu’une autre plus ſorte qu’elle a ſurmontée : & qui ne l’eſt touteſfois pas de telle ſorte, qu’elle ne puſt encore augmenter mon ſuplice, par de ſemblables propoſitions. Mais enfin Seigneur, que pouvez vous eſperer ? reprit la Princeſſe de Pont ; ſi je pouvois eſperer quelque choſe, reſpondit-il, je ne ſerois pas ſi malheureux que je le ſuis : & je vous declare que je n’eſpere rien, & que j’attens tous les jours infortunes ſur infortunes. Cependant vous pouvez aſſurer Cyrus, pour répondre autant que je le puis à ſa generoſité : que lors que j’apris que j’eſtois ſon Rival, je n’eus guere moins de douleur, que j’en avois eu d’avoir perdu deux Couronnes. Mais comme il y auroit de l’injuſtice à deſirer les choſes impoſſibles, obligez le à ne m’accuſer point d’ingratitude, ſi je ne luy rends pas la Princeſſe Mandane. Je l’ay aimée devant qu’il la connuſt : & je l’aimeray juſques à la mort. Si j’avois quelque choſe en mon pouvoir,. Adjouſta ce Prince en ſoûpirant, que je puſſe luy offrir pour voſtre rançon, je le ferois avecque joye : mais ma chere Sœur, la Fortune m’ayant tout oſté, & n’ayant plus que Mandane en ma puiſſance, vous me pardonnerez donnerez s’il vous plaiſt, ſi je ne rachette pas voſtre liberté par ſa perte : joint que vous eſtes entre les mains d’un Vainqueur ſi genereux, que je ne dois pas craindre qu’il ſe vange ſur vous de l’injuſtice que je luy fais. Vous n’avez, apres tout, pour excuſer ce que je fais aujourd’huy, luy dit-il encore, qu’à conſiderer ce que l’amour fait faire à Spitridate, car pour voſtre ſeul intereſt, il quitte ſon Pere ; il renonce à des Couronnes ; il erre inconnu par le monde ; & il fait plus encore pour vous, que je ne fais pour Mandane. C’eſt pourquoy, ma chere Sœur, pleignez-moy ; & n’entreprenez plus de me perſuader, ce que je ne sçaurois faire. Mais, Seigneur, luy dit-elle, je ne haïſſois pas Spitridate, comme Mandane vous haït : de plus, ſi je voyois qu’il y euſt aparence que vous puſſiez conſerver cette Princeſſe, je vous pleindrois ſeulement pour les malheurs qu’elle vous cauſeroit, & je ne m’oppoſerois plus à voſtre deſſein : mais de la façon dont je voy les choſes, je ſuis perſuadée que toute la puiſſance de Creſus ſuccombera, & que vous ſuccomberez avec elle. Car enfin remettez-vous un peu dans la memoire, toutes les prodigieuſes choſes qu’a fait Artamene & qu’a fait Cyrus : le nombre de ſes Victoires & de ſes conqueſtes eſt ſi grand, que l’on ne s’en peut ſouvenir ſans eſtonnement. Croyez-vous donc que les Dieux ne l’ayent élevé ſi haut, que pour le précipiter ? La Fortune l’aura-t’elle ſuivy ſi conſtamment contre ſa couſtume, pour apres l’abandonner ? luy qui devient tous les jours plus puiſſant, & qui ſemble tenir entre ſes mains le deſtin de toute l’Aſie. Ainſi prévoyant preſques de certitude, que vous perdrez un jour la Princeſſe Mandane, ne vaudroit-il pas mieux la rendre genereuſement, & gagner un Royaume en la perdant, que de vous perdre vous meſme, en penſant la conſerver ? Ouy ſi je le pouvois, repliqua-t’il, mais ne le pouvant pas, il n’y faut abſolument plus ſonger : c’eſt pourquoy, ma Sœur, n’en parlons plus s’il vous plaiſt : car ſi quelqu’un m’avoit pû perſuader de rendre Mandane ç’auroit eſté Mandane elle meſme : & puis que j’ay reſisté à ſes larmes & à ſes prieres, je reſisteray aiſément à la propoſition que vous me faites : & il me ſera bien plus facile de refuſer une Couronne, qu’il ne me l’a eſté de refuſer la liberté à une perſonne que j’adore. Cette admirable Princeſſe, pourſuivit-il, m’a meſme offert quelque choſe de plus précieux encore qu’une Couronne ; puis qu’elle m’a dit plus de cent fois, que ſi je luy donnois la liberté, elle me donneroit ſon amitié toute entiere. Jugez apres cela, ſi je puis écouter ce que vous me dites de la part de Cyrus : Mais ma. Sœur, adjouſta-t’il, faites moy la grace de ne donner pas à mon Rival la joye de luy aprendre ſi préciſement la conſtance de la Princeſſe Mandane. Je vous j’ay dit ſans en avoir le deſſein : mais ayez s’il vous plaiſt la bonté de ne luy en parler point : il en eſt ſans doute perſuadé, pour n’avoir pas beſoin que je luy confirme moy-meſme une verité ſi advantageuſe : & ne faites pas ſervir mes propres paroles à la felicité d’un Prince que je devrois haïr encore plus que je ne le hay. Car il eſt vray que j’eſtime de telle ſorte celuy-là, qu’il y a des inſtants où je veux mal à la Fortune de m’avoir forcé d’eſtre ſon ennemy. Comme je luy dois la vie, vous pouvez l’aſſurer de ma part, que s’il n’y avoit à diſputer entre nous qu’une Couronne, je la luy cederois ; & meſme la gloire, qui eſt quelque choſe de plus precieux : mais que pour Mandane, cela ne ſe peut abſolument. Au reſte, luy dit-il, le party de Creſus n’eſt pas ſi foible que vous penſez : celuy du Roy d’Aſſirie, interrompit Araminte, eſtoit bien puiſſant : & il n’a pas laiſſé d’eſtre détruit. Celuy de Creſus eſt plus fort, reprit-il, car il eſt plus uny : & comme il s’agit d’empeſcher Cyrus d’eſtre Maiſtre de toute l’Aſie, nos Soldats combattant pour la Patrie & pour la liberté, ne ſeront gueres moins animez que moy, qui combatray pour Mandane. La Princeſſe Araminte voyant qu’elle ne pouvoit rien gagner ſur l’eſprit du Roy ſon Frere ; ne pût s’empeſcher de répandre quelques larmes, & de joindre les prieres aux raiſons : mais les unes & les autres furent inutiles ; & elle fut contrainte de ſe ſeparer de ce Prince, ſans en avoir pû rien obtenir. Elle voyoit bien qu’en effet il avoit quel que confuſion, d’eſtre injuſte & ingrat envers Cyrus, à qui il devoit tant de choſes, & pour qui il avoit tant d’eſtime : l’amour touteſfois eſtoit plus ſorte que la raiſon dans ſon ame, qui n’eſtoit plus ſensible qu’à cette ſeule paſſion. Les Sacrificateurs de ce Temple preſenterent une magnifique colation à la Princeſſe Araminte, car cette entre-veuë s’eſtoit faite apres diſner : mais elle la vit & la loüa ſans vouloir manger, tant elle eſtoit affligée : & elle repartit de là, pour aller coucher à un Chaſteau qui n’en eſtoit qu’à cinquante ſtades. La ſeparation du Roy de Pont & d’elle fut fort tendre : car cette Princeſſe s’imaginant qu’elle ne reverroit peut-eſtre jamais le Roy ſon frere, ou que ſi elle le revoyoit, elle le verroit peut-eſtre vaincu & priſonnier, ne pût retenir ſes larmes. Heſionide qui entroit dans tous ſes ſentimens, pleuroit auſſi bien qu’elle : & le Roy de Pont luy meſme en fut ſi attendry, qu’il détourna ſes regards, auſſi-toſt qu’il l’eut remiſe dans ſon Chariot. Et ſe tournant vers Aduſius, dites à voſtre illuſtre Maiſtre, luy dit-il, qu’il n’a pas tenu à la Princeſſe Araminte que je ne l’aye ſatisfait, & je puis meſme dire, adjouſta t’il, qu’il n’a pas tenu à ma propre raiſon : puis qu’elle m’a aſſez fait voir que je le devois. Ainſi, genereux Aduſius, c’eſt ſeulement la Princeſſe Mandane qu’il faut accuſer de mon, crime : aſſeurez le cependant, que je tâcheray de la diſputer contre luy avec tant de courage, que ſi je ſuis vaincu, je le ſeray du moins ſans honte ; afin que ma mort ou ma deffaite ne ſoit pas indigne de ma Princeſſe & de mon vainqueur. Aduſius luy ayant aſſeuré qu’il luy obeïroit, le Chariot marcha : & le Roy de Pont montant à cheval un moment apres, la Princeſſe reprit le chemin du Camp, & le Roy ſon frere celuy d’Epheſe : ayant l’un & l’autre l’eſprit remply de penſées fort differentes, mais toutes tres melancoliques.

Cyrus & le Roy d’Aſſirie durant l’abſence d’Araminte, n’eſtoient pas ſans inquietude : ce n’eſt pas qu’ils euſſent fortement eſperé que cette entre-veuë deuſt produire la liberté de Mandane : puis que quand le Roy de Pont l euſt voulu, Creſus n’y auroit peut-eſtre pas conſenty. Mais comme c’eſt l’ordinaire de l’amour, de donner de la crainte & de l’eſperance à tous ceux qui en ſont poſſedez ; ils craignirent & ils eſpererent ſuccessivement : & le jour qu’ils sçavoient que la Princeſſe Araminte devoit revenir, ils furent au devant d’elle, ſuivis de grand nombre de perſonnes de qualité, & de Phraarte entre les autres. Ces deux illuſtres Rivaux marchant ſeuls éloignez de quelques pas de tout le reſte ; apres avoir eſté quelque temps ſans parler, ſe mirent enfin, emportez par leur paſſion, à s’entretenir preſques malgré qu’ils en euſſent. Croyez vous, dit le Roy d’Aſſirie à Cyrus, que noſtre Rival ait ſeulement écouté la Princeſſe Araminte ? Comme je sçay qu’il eſt doux & civil, reprit Cyrus, je ſuis aſſuré qu’il luy aura donné audience : mais comme je ſuis aſſuré qu’il eſt amoureux, interrompit le Roy d’Aſſirie, je ſuis certain qu’il aura refuſé la propoſition que vous luy avez fait faire : du moins sçay je bien que quand on m’offriroit de me rendre Babilone & tous mes Eſtats, qui ſont plus conſiderables que ceux du Roy de Pont : & que je ſerois aſſuré d’eſtre encore vaincu par vous au combat que nous devons faire, ſi nous delivrons noſtre Princeſſe : j’aimerois encore mieux mourir en diſputant Mandane, que de remonter au Throſne en vous la cedant. Ce ſentiment là eſt ſi digne de vous, & de la Princeſſe que nous aimons, repliqua Cyrus, & marque ſi parfaitement une affection violente ; qu’il faut bien conclurre apres cela, que ceux qui diſent que pour eſtre aimé il ne faut qu’aimer, ſe trompent : puis que ſi cela eſtoit, la Princeſſe Mandane devroit avoir le cœur bien partagé eſtant ſi fortement aimée du Roy d’Aſſirie, du Roy de Pont, & du malheureux Cyrus. Car Seigneur, adjouſta-t’il en regardant ſon Rival, ſi vous eſtes capable de refuſer une Couronne, pluſtost que de ceder Mandane : je le ſuis d’en perdre cent ſi je les poſſedois ; & de porter meſme autant de chaines que j’aurois quitté de Sceptres, plûtoſt que de changer de ſentimens pour elle. Comme ils s’entretenoient de cette ſorte, ils aperceurent de la cavalerie, & peu de temps apres le Chariot de la Princeſſe Araminte : ſi bien que doublant le pas, & s’avançant devant tous les autres, ils furent à ſa rencontre : & le Chariot s’arreſtant ; ils deſcendirent de cheval, & s’aprocherent d’elle avec un battement de cœur effrange. Mais à peine eut-elle levé ſon voile, qu’ils virent dans ſes yeux que ſa negotiation n’avoit pas reüſſi, & connurent par les premieres paroles qu’elle leur dit, qu’ils avoient eu plus de raiſon de craindre que d’eſperer. Ils la remercierent touteſfois tres civilement l’un & l’autre : principalement Cyrus, qui ne voulant pas luy donner l’incommodité de tarder davantage en ce lieu là, luy dit qu’ils sçauroient chez elle avec plus de loiſir toute l’obligation qu’ils luy avoient. Elle euſt bien voulu leur faire prendre place dans ſon Chariot : mais ayant pluſieurs Femmes avec elle, la choſe ne ſe pût pas : & ces Princes apres eſtre remontez à cheval, lors que le Chariot eut commencé de marcher, furent en effet juſques chez elle où la Reine de la Suſiane vint auſſi-toſt, conduite par Araſpe, qui ne l’abandonnoit preſques point. Comme ils y furent, cette ſage Princeſſe leur dit effectivement ce qu’elle ne leur pouvoit cacher ; qui eſtoit que le Roy ſon Frere ne pouvoit ſe reſoudre à tendre la Princeſſe Mandane : mais elle le fit avec tant de prudence, & choiſit ſi bien tous les termes avec leſquels elle leur aprit une choſe ſi fâcheuſe ; qu’elle diminua. pluſtost leur reſſentiment contre le Roy de Pont qu’elle ne l’augmenta. Aduſius avoit auſſi apris a Cyrus lors qu’il eſtoit : deſcendu de cheval ce que ce Prince l’avoit chargé de luy dire : ſi bien que ſans s’emporter contre luy, pat le reſpect qu’il vouloit rendre à la Princeſſe Araminte ; je ſuis au deſespoir, luy dit-il, qu’il faille que je ſois contraint d’eſtre ennemy d’un ſi grand Prince : je vous promets touteſfois, Madame, adjouſta-t’il encore, ſi le ſort des Armes m’eſt favorable, de ne me ſervir jamais contre luy du droit des Conquerans & des Vainqueurs, que pour le ſeul intereſt delà Princeſſe Mandane : je vous declare de plus aujourd’huy, qu’il ne portera jamais d’autres fers, que ceux que cette belle Perſonne luy a donnez : & que la meſme main qui luy a offert une Couronne, ne luy donnera point de chaiſnes. Le Roy d’Aſſirie plus impatient de ſon naturel, eut bien de la peine à ſe retenir : & quelque reſpect qu’il euſt pour Araminte, il ne pût s’empeſcher de laiſſer aller quelques paroles piquantes, qui tenoient beaucoup de la colere & des menaces. Apres cela Cyrus ſe retirant, ce Prince fit la meſme choſe : & le ſeul Phraarte demeura lors que tout le monde fut party, pour faire ſa viſite à part. Cependant depuis le retour de cette Princeſſe, Cyrus agit d’une autre ſorte : & quoy que l’hiver ne fuſt pas encore finy, il commença tout de bon de donner beaucoup de peine à ſes ennemis. Il ne ſe paſſoit point de jour qu’il n’envoyaſt des parties à la guerre : & peu qu’il n’y allaſt luy meſme. Il recevoit advis ſur advis de par tout, & il employoit tout ſon temps à s’informer de ce que faiſoit Mandane ; quelles eſtoient les forces de Creſus ; quels pouvoient eſtre ſes deſſeins : par ou il les pourroit traverſer ; & par quels moyens il pourroit delivrer ſa Princeſſe. Il donnoit ordre à toutes les Machines neceſſaires pour un grand Siege, ne sçachant pas s’il n’en faudroit point faire un : il dépeſcha vers Thraſibule, afin que par ſes intelligences il pûſt avoir des Vaiſſeaux de guerre, en cas qu’il faluſt aſſieger Epheſe. Mais comme le commencement du Printemps aprochoit, il sçeut une nouvelle qui le réjoüit fort ; qui fut que Creſus ayant apris par la renommée, qu’Artamas qu’il ne connoiſſoit que ſous le nom de Cleandre eſtoit dans l’Armée de Cyrus ; qu’il eſtoit effectivement Fils du Roy de Phrigie, & qu’il avoit eſté reconnu de luy, avoit deſſein de rapeller dans peu de temps la Princeſſe ſa Fille à Sardis, comme l’y croyant plus ſeurement, & d’y faire auſſi conduire la Princeſſe Mandane. Cette nouvelle donna beaucoup de joye à Cyrus, tant parce que Mandane ne ſeroit plus en un lieu maritime, que parce qu’il eſpera la pouvoir delivrer, pendant le chemin qu’elle auroit à faire. Comme le Prince Artamas connoiſſoit admirablement ce païs là, il luy dit que ſelon les aparences, il sçavoit une voye infaillible de dreſſer une embuſcade dans un Bois par où il faloit de neceſſité paſſer, pour aller d’Epheſe à Sardis, que leurs Ennemis ne pourroient éviter, & qui leur donneroit lieu de delivrer leurs princeſſes. De ſorte que ne s’agiſſant plus que d’eſtre bien adverty du temps qu’elles partiroient d’Epheſe, & du nombre des Troupes qu’on leur donneroit pour leur Eſcorte : Feraulas y fut renvoyé avec des Lettres de Menecée aux Amis qu’il y avoit. Timocreon envoya auſſi à Sardis, & Tegée y envoya comme luy, afin qu’eſtant advertis de divers endroits, ils ne peuſſent eſtre trompez. Cette nouvelle eſperance remit dans les yeux de Cyrus je ne sçay quelle legere impreſſion de joye. qui fit qu’il n’avoit jamais paru plus aimable qu’il je paroiſſoit alors. Sa converſation eſtant moins melancolique, charmoit une partie des ennuis de la Reine de la Suſiane, & de ceux de la Princeſſe Araminte, qui n’eſtoient pas mediocres : car pour la derniere, l’eſtat où eſtoit le Roy de Pont, l’éloignement de Spitridate, & l’amour du Prince Phraarte luy donnoient de fâcheuſes heures. Panthée avoit auſſi ſes chagrins & ſes douleurs : mais la civilité de Cyrus, ſon adreſſe, & ſon eſprit les ſuspendoient quelqueſfois : cherchant avec une bonté extréme à rendre leur captivité la moins rude qu’il luy eſtoit poſſible. Durant que les choſes eſtoient en cét eſtat, c’eſt à dire durant que toute l’Aſie eſtoit en armes, & ne faiſoit plus qu’attendre que le Soleil euſt ſeché le Champ de Bataille, S’il eſt permis de parler ainſi, & donné un nouveau vert aux Palmes qui devoient couronner les Vainqueurs : Cyrus eſtant dans une impatience qui n’avoit pourtant rien de chagrin, parce qu’il eſperoit delivrer bien-toſt Mandane, & aquerir une nouvelle gloire, vit arriver Artabane, que Ciaxare luy envoyoit : qui luy aprit que toute la Medie eſtoit paiſible, que ce Prince eſtoit en ſanté, & qu’il luy renvoyoit Aglatidas, avec des nouvelles Troupes. Au nom d’Aglatidas, Cyrus embraſſa encore Artabane, & le conjura inſtamment de luy dire s’il eſtoit heureux. Seigneur, luy dit-il, j’ay ordre de luy de vous aprendre la fuite de ſon hiſtoire, qui n’eſt pas moins ſurprenante, que ce que vous en sçavez deſja eſt extraordinaire. C’aura donc eſté Megabiſe, repliqua Cyrus, qui aura troublé ſon bonheur : c’eſt en vain Seigneur, reprit-il, que vous voulez deviner ſes avantures : car elles ſont ſi bizarres, que cela n’eſt pas poſſible. Cependant comme Artabane paroiſſoit extremement las, Cyrus ne voulut pas le retenir plus longtemps : & l’envoyant repoſer, il remit la choſe au lendemain. En effet, il ménagea ſi bien ſon temps, qu’apres avoir donné tous, les ordres neceſſaires, il trouva celuy d’écouter Artabane. Comme il fut ſeul avec Cyrus, il rapella en la memoire de ce Prince, la fourbe d’Arbate ; la jalouſie d’Aglatidas, apres avoir veû Megabiſe & Ameſtris dans un jardin en converſation particuliere ; ſon deſespoir & ſon exil ; la feinte qu’il fit à ſon retour d’aimer Anatiſe ; la douleur qu’eut Ameſtris de cette feinte paſſion qu’elle croyoit veritable ; comment elle sçeut qu’Aglatidas eſtoit jaloux, ſans sçavoir de qui il l’eſtoit ; la bizarre reſolution qu’elle prit, de ſe juſtifier dans ſon eſprit, en épouſant Otane, dont elle sçavoit de certitude qu’il n’eſtoit pas jaloux, & qu’il ne le pouvoit pas eſtre ; ſon mariage ; ſon deſespoir, & celuy de ſon Amant, lors qu’ils sçeurent leur innocence reciproque ; & enfin leur derniere ſeparation. Apres avoir donc repaſſé ſuccintement toutes ces choſes, Cyrus ſe tournant vers Artabane, je m’en ſouviens aſſez, luy dit-il, & les malheurs de mes Amis ne s’effacent pas ſi aiſément de ma memoire : contentez donc la curioſité que j’ay, de sçavoir tout ce qui regarde Aglatidas, & n’en oubliez rien je vous en conjure. Artabane obeïſſant à l’ordre qu’il recevoit, apres avoir un peu ſongé à ce qu’il avoit à dire, commença ſon recit par ces paroles.


SUITTE DE L’HISTOIRE D’AGLATIDAS ET D’AMESTRIS.

Pour vous bien faire entendre tout ce qui eſt arrivé à Aglatidas depuis ſon retour en Medie, il faut, Seigneur, que je vous aprenne auſſi tout ce qui eſt advenu à Ameſtris depuis ſon mariage avec Otane : & depuis cette cruelle ſeparation d’Aglatidas & d’elle, qui ſe fit en la preſence de Menaſte ; où l’amour & la vertu parurent également : & regnerent toutes deux à la fois dans le cœur d’Ameſtris. Mais pour vous faire mieux voir ſes ſouffrances, il eſt à propos que je vous dépeigne un peu plus particulierement la perſonne, l’humeur, & l’eſprit d’Otane : car comme je sçay que ce fut Aglatidas qui vous en parla à Sinope, & que je n’ignore pas qu’il eſt le plus ſage & le plus retenu de tous les hommes, il ne ſe ſera pas ſans doute arreſté à vous exagerer ſes deffauts. Il faut donc s’imaginer Otane d’une aſſez grande taille, mais peu agreable : d’une phiſionomie ſombre, fiere, & fine ; d’une action contrainte & déplaiſante ; d’une humeur inégale & ſoupçonneuſe ; d’une converſation peſante & incommode ; & parmy tout cela, il faut pourtant concevoir qu’on ne peut gueres avoir plus d’eſprit ny plus de cœur que luy. De ſorte que ſi l’on euſt pû trouver l’art de ſeparer les bonnes & les mauvaiſes qualitez d’Otane, il y auroit eu en ſa perſonne dequoy faire un aſſez honneſte homme, & un Monſtre tout enſemble. Cependant comme ce qu’il avoit d’eſprit eſtoit un eſprit inquiet, il euſt mieux valu & pour luy, & pour Ameſtris, qu’il euſt eſté fort ſtupide, comme vous l’allez sçavoir. Car enfin ſi cela euſt eſté ainſi, il ne ſe ſeroit pas tourmenté comme il a fait, & n’auroit pas tant perſecuté Ameſtris. Vous vous ſouvenez bien, Seigneur, avec quelle précipitation il ſe trouva heureux, par le bizarre deſſein de cette belle Perſonne : ce bon-heur fut pourtant ſi grand pour luy, que ſans ſonger d’abord à autre choſe, ſinon qu’il alloit poſſeder ce qu’il aimoit, il abandonna ſon cœur à la joye : & de telle ſorte, que je penſe qu’il ne remarqua pas la melancolie qu’avoit Ameſtris le jour de ſes nopces, & que ce ne fut que quelque temps apres, qu’il eſſaya de ſe ſouvenir ſi elle avoit eſté gaye on chagrine. En effet, ſon bon-heur paroiſſoit eſtre alors le plus grand du monde : car il épouſoit de ſon conſentement la plus belle & la plus riche perſonne d’Ecbatane : qui toute belle & toute riche qu’elle eſtoit, le choiſissoit preferablement à tout ce qu’il y avoit d’honneſtes gens à la Cour. Outre cela, les deux plus redoutables de ſes Rivaux eſtoient éloignez, c’eſt à dire Aglatidas & Megabiſe : de ſorte qu’à regarder ſa felicité de ce coſté là, on n’en pouvoit pas imaginer une plus grande. Auſſi la ſentit il durant quelques jours avec un tel excès, qu’il ne parloit d’autre choſe : & pendant qu’Ameſtris pleuroit en ſecret avec ſa chere Menaſte, Otane publioit ſa joye à tout le monde. Cette ſage perſonne avoit meſme la prudence de cacher l’a melancolie à ſon Mary : mais comme elle ne pouvoit pas ſe reſoudre d’eſtre en une perpetuelle contrainte, elle fuyoit les compagnies autant qu’elle pouvoit, & ne ſe contraignoit que pour Otane ſeulement. Elle preferoit donc la ſolitude à la converſation : Ainſi Otane ſe voyoit en aparence bien eſloigné de devoir jamais eſtre jaloux. Mais enfin apres que les premiers tranſports de ſa joye furent paſſez, & que ſon humeur ordinaire luy fut revenuë : venant un jour à penſer dans ſes reſveries melancoliques & ſombres, par quelle raiſon Ameſtris l’avoit ſi long temps & ſi rigoureuſement mal-traitté, pour changer apres tout d’un coup pour luy, & pour le rendre heureux : il prit la reſolution de luy demander la cauſe d’un changement ſi ſubit. Et en effet, il la preſſa fort de luy bien démeſler par quelles raiſons elle l’avoit haï, & par quelles raiſons elle l’avoit aimé : car, luy diſoit-il, je ne ſuis pas changé depuis le temps que vous me connoiſſez, & il faut que ce ſoit voſtre cœur qui le ſoit. Cette queſtion où Ameſtris ne s’attendoit pas, la ſurprit ſi fort qu’elle en rougit, & n’y reſpondit pas trop bien : elle luy dit touteſfois, que tant que ſon Pere avoit veſcu, elle n’avoit pas diſposé d’elle meſme : & que depuis ſa mort, elle avoit voulu eſprouver ſon affection. Mais elle luy dit cela avec tant d’eſmotion ſur le viſage, que celuy d’Otane en changea de couleur a ſon tour : & la laiſſant ſans la preſſer plus long temps, il fut ſe promener ſeul, à ce qu’il a dit depuis à un de mes Amis qui eſtoit des ſiens, & qui m’a revelé tous ſes ſecrets.

Mais Dieux, que de bizarres penſées l’entretinrent durant cette promenade, & qu’il ſe punit rigoureuſement luy meſme de ſon propre caprice : Il rapella alors dans ſon eſprit toutes les rigueurs qu’Ameſtris avoit euës pour luy : il ſe ſouvint de toutes les marques de meſpris qu’elle luy avoit données : de la difference qu’elle faiſoit de luy à Aglatidas & à Megabiſe : & il n’oublia rien de tout ce que cette belle Perſonne avoit fait à ſon deſavantage, ou à l’avantage de ſes Rivaux. Cependant (diſoit il apres s’eſtre bien ſouvenu de toutes ces choſes) je ſuis poſſesseur d’Ameſtris : & tous ces Rivaux autrefois plus heureux que moy en apparence, ſont malheureux en effet. Que veux je donc ? diſoit il, & que peut il manquer à mon bonheur ? Il ſe promenoit alors avec un peu plus de tranquilité : & croyant avoir bien eſtably ſon repos : il vouloit détacher ſon eſprit de toutes ces choſes : & il penſoit eſtre en eſtat de prendre plaiſir à la diverſité des Fleurs dont le parterre du jardin où il ſe promenoit eſtoit peint en cette ſaison. Il quitta donc une ſombre Allée qu’il avoit choiſie d’abord, & fut en un lieu plus deſcouvert : mais malgré l’Eſmail du Parterre, à peine eut il changé de place, que le comparant luy meſme à tous les Rivaux qu’il avoit eus, il ne pouvoit trouver la raiſon pourquoy Ameſtris l’avoit choiſi : & bien que ce ſoit la couſtume que tout le monde ſe flatte, & ne ſe face pas juſtice, quand il s’agit de juger de ſoy meſme : Otane en cette occaſion ſe la rendit avec autant de ſeverité, que qui que ce ſoit la luy euſt pû rendre. Il conclut donc en luy meſme, qu’Ameſtris ne l’avoit pas deû choiſir : n’eſtant preoccupée d’aucune affection pour luy, comme il sçavoit bien qu’elle ne l’avoit pas eſté. Car, diſoit-il, le jour qui preceda mon bon-heur, elle avoit eu une fierté inſuportable pour moy : je ne l’avois jamais trouvée ny plus cruelle, ny meſme plus incivile : & le lendemain elle ſe refond à m’épouſer, & elle m’épouſe en effet, ſans que je puiſſe concevoir par quelle raiſon ce bon-heur m’eſt arrivé. Mais qu’importe, reprenoit-il un moment apres, par quelle voye les biens nous arrivent, pourveû que nous les poſſedions ? Ameſtris eſt à moy, & tous mes Rivaux ne jouïſſent ſeulement pas de ſa veuë puis qu’ils ſont abſens : & il n’y a pas meſme aparence qu’ils ayent aucune part à ſon cœur, puis qu’elle ne les a pas choiſis, comme elle le pouvoit faire, & qu’elle leur a prefere un homme qu’ils n’aimoient pas. Mais apres tout, diſoit il, Ameſtris ne m’aimoit point, deux jours auparavant que je l’épouſasse : je n’ay employé ny charmes ny enchantemens pour changer ſon cœur : je ne demandois meſme preſques plus cette grace au Ciel, tant je trouvois peu d’aparence de l’obtenir : cependant tout d’un coup je ſuis heureux, et…… Il s’arreſta alors un moment ſans achever : puis ſe repentant de ce qu’il avoit dit, & de ce qu’il avoit penſé dire ; mais sçay-je bien que je ſuis heureux ? reprit il, & ne ſeroit il point vray que je n’aurois fait que changer d’infortune ? Enfin Otane (à ce qu’il dit depuis à un de mes Amis nommé Artemon, dont je vous ay deſja parlé) apres avoir bien examiné la choſe, & s’eſtre bien tourmenté, ne pût jamais déterminer en luy meſme s’il eſtoit heureux ou malheureux : & il s’en retourna chez luy aſſez reſveur, & aſſez melancolique. Il eut pourtant deſſein de taſcher de vaincre dans ſon eſprit, ce qui vouloit troubler ſa bonne fortune : & en effet il fut quelques jours, durant leſquels il eſſayoit de ſe perſuader qu’il devoit eſtre content.

Pour Ameſtris, elle eſtoit dans des ſentimens qui n’étoient pas douteux comme ceux d’Otane : & elle sçavoit bien qu’elle eſtoit la plus malheureuſe perſone de la Terre : principalement depuis qu’elle avoit connu l’innocence d’Aglatidas. Car auparavant, quoy qu’elle euſt pour Otane une averſion extréme, neantmoins elle avoit quelque conſolation à eſperer qu’elle deſabuseroit Aglatidas de l’opinion qu’il avoit euë d’elle : & que s’il eſtoit une fois deſabusé, elle ſe vangeroit cruellement de luy. Mais en l’eſtat qu’eſtoient les choſes, sçachant que ſi elle n’euſt point eſpousé Otane, elle euſt eſté heureuſe, & qu’Aglatidas euſt eſté content, elle ſouffroit une peine qui ne ſe peut concevoir. Elle ne pouvoit pas pour ſe conſoler, en accuſer celuy qui la luy faiſoit ſouffrir : & elle ne pouvoit s’en prendre qu’à elle meſme. Cependant Aglatidas en partant, ayant envoyé une Lettre à Menaſte, pour la donner à Ameſtris, cette perſonne s’aquita de ſa commiſſion & la luy rendit : ce ne fut pourtant pas ſans peine qu’elle la fit reſoudre à la reçevoir : car comme Ameſtris eſt auſſi vertueuſe que belle, elle trouvoit que c’eſtoit faire quelque choſe contre la vertu, que de ſouffrir qu’Aglatidas luy donnaſt encore de nouvelles marques d’amour. Toutefois elle la leut, apres que Menaſte luy eut promis que ce ſeroit la derniere dont elle ſe chargeroit : & comme elle n’eſtoit pas longue, je penſe que voicy à peu prés ce qu’elle contenoit.


LE MALHEUREUX AGLATIDAS, A L’INFORTUNEE AMESTRIS.

Je ne sçaurois conſentir de m’éloigner de vous, ſans vous demander pardon de la douleur que je vous cauſe. Je voudrais bien pouvoir ſoubaitter pour voſtre repos, que vous m’oubliaſſiez, abſolument : mais je vous advouë ma foibleſſe ; je ne sçaurois eſtre aſſez genereux pour cela : & je deſire au contraire, que je ne fois pas innocent des maux que vous ſouffrirez : & que le ſouvenir de ma conſtante paſſion, ſoit le plus rigoureux tourment de voſtre vie. Pour la mienne, je vous promets quelle ſera ſi malheureuſe, qu’à moins que d’eſtre la plus inhumaine perſonne du monde, vous aurez la bonté de me faire sçavoir que vous me pleignez, afin que je ne meure pas deſesperé.

AGLATIDAS.


Apres qu’Ameſtris eut leû cette Lettre les larmes aux yeux ; quoy qu’elle l’euſt voulu refuſer, nea ntmoins elle la garda, & ne la rendit pas à Menaſte. En ſuitte venant à repaſſer enſemble la bizarrerie de toutes ſes advantures ; mais enfin, luy dit Menaſte, les choſes paſſées n’ayant point de retour, il faut faire effort ſur vous meſme, afin de vous conſoler. Ha Menaſte, s’écria Ameſtris, que ce conſeil eſt difficile à pratiquer, & qu’il eſt malaiſé de trouver de la conſolation, lors que l’on eſt contraint de voir à tous les momens ce que l’on hait, & de ne voir jamais ce que l’on aime. Tout à bon, luy diſoit elle, depuis le moment qu’Aglatidas a eſté juſtifié dans mon eſprit, l’averſion que j’avois touſjours euë pour Otane s’eſt ſi fort augmentée, que je ne sçaurois dire ſi je ſouffre plus de ne voir point Aglatidas, que de voir eternellement Otane. Car encore quand je ne voy point Otane, je n’ay que la moitié de mes malheurs, parce que bien ſouvent je penſe à Aglatidas, ſans me ſouvenir d’Otane : mais pour Otane, j’advouë ma chere Menaſte avec confuſion, que je ne le sçaurois voir, ſans penſer à Aglatidas, & ſans le regarder en meſme temps, comme le deſtructeur de ma felicité & de la ſienne. Je fais tout ce que je puis pour n’en uſer pas ainſi ; mais je ne sçaurois m’en empeſcher : Otane ne fait pas une action, ny ne dit pas une parole qui ne me déplaiſe : & qui ne me fane ſouvenir qu’Aglatidas m’en a dit autrefois cent mille fort agreables. Cependant ne pouvant eſtre Maiſtresse des ſecrets mouvemens de mon cœur, je taſche touteſfois de l’eſtre de ceux de mon viſage en ſa preſence : & sçachant enfin qu’il eſt mon Mary ; que les Dieux, la vertu, & la bien ſeance veulent que je luy obeïſſe, & que j’aye de la complaiſance pour luy, je le fais : mais c’eſt avec une repugnance ſi horrible, & en me faiſant une violence ſi grande, que je m’eſtonne que je n’en pers la vie ou la raiſon. Mais, luy dit Menaſte, le moyen de trouver quelque repos, ſeroit de taſcher de vous divertir & de voir le monde, comme vous faiſiez autrefois : car enfin pendant qu’il y aura grande compagnie chez vous ; que vous vous promenerez ; & que vous ferez en converſation avec des gens qui ne vous parleront que de choſes divertiſſantes, vous ne verrez point Otane, & vous ſongerez meſme moins à Aglatidas puiſqu’apres tout, le tumulte du monde occupe du moins l’eſprit, s’il ne le divertit pas. La diverſité des gens que l’on voit ; les nouvelles ; les promenades, la muſique & la converſation, font qu’inſensiblement on ſe deſacoustume de s’entretenir ſoy meſme : & que peu a peu on vient à prendre plaiſir à entretenir les autres. Ceux qui font ce que vous dites, repliqua Ameſtris, n’ont aſſurément que de mediocres douleurs : car pour ceux qui ſouffrent ce que je ſens, sçachez Menaſte que toutes les choſes que vous me propoſez comme un remede, l’ont un redoublement d’affliction. En effet, le moyen que je puſſe prendre ſoing de me parer comme j’avois accouſtumé, moy qui ne veux plaire à qui que ce ſoit, & à qui tout le monde déplaiſt ? Le moyen que je puſſe ſouffrir d’eſtre eternellement en converſation de gens qui m’importuneroient, & qui m’affligeroient encore davantage, au lieu de me conſoler ? Vous sçavez bien que tous ceux que je pourrois voir, ſont ou Amis ou Ennemis d’Aglatidas : ainſi ce que vous penſez qui me le feroit oublier, m’en renouvelleroit encore le ſouvenir. Si j’allois au Bal, je ne penſe pas que dans l’humeur où je ſuis, je puſſe ſeulement dancer en cadence, bien loing de m’y divertir : la Muſique meſme, ne feroit qu’entretenir la melancolie dans mon cœur, au lieu de l’enchaſſer : & pour les nouvelles, comme vous le sçavez, elles ne divertiſſent fort, que certaines gens qui s’intereſſent en toutes les affaires qui ne ſont pas les leurs : & par conſequent elles ne me divertiroient pas : moy, dis je, qui ne ſonge qu’à ce qui me touche, & qui ne me ſoucie gueres du reſte. Concluons donc, Menaſte, que la promenade ſolitaire eſt le ſeul divertiſſement que je puis prendre : car pour celle que vous entendez, qui fait que l’on ne va ſur les bords de l’Oronte que pour voir, & pour eſtre veuë, elle n’eſt pas preſentement à mon uſage. Je n’y verrois ſans doute rien qui me pleuſt : je ne ſuis pas en eſtat de plaire, & je n’en ay pas le deſſein : & peut-eſtre meſme, adjouſta t’elle encore, que pour augmenter mes malheurs (ſi toutefois cela eſt poſſible) Otane deviendroit il jaloux, ſi je vivois comme vous me le conſeillez. Mais comment pretendez vous donc vivre ? luy demanda Menaſte ; je pretens, luy repliqua t’elle vivre comme une perſonne qui veut bien toſt mourir. Cette reſolution eſt : trop funeſte & trop violente, reprit Menaſte, mais du moins ne me banniſſez pas comme les autres : Vous m’eſtes trop chere, luy dit Ameſtris, pour en avoir la penſée : touteſfois comme vous ne pourriez me voir ſouvent qu’en vous baniſſant de tout le reſte du monde, je dois meſme me priver de la ſeule conſolation que je puis recevoir, qui eſt celle de voſtre entretien. Menaſte luy fit alors de nouvelles proteſtations d’amitié : & elles ſe ſeparerent de cette ſorte.

Cependant Ameſtris ne manqua pas de faire ce qu’elle avoit dit : & quoy que ce ſoit la couſtume que les nouvelles mariées ſoient plus magnifiques, & fartent plus de deſpence qu’en aucun autre temps de leur vie ; elle au contraire, ne pouvant ceſſer d’eſtre propre, ceſſa dû moins d’eſtre magnifique, & ne parut plus jamais qu’avec une negligence qui faiſoit aſſez voir qu’elle n’avoit pas deſſein de plaire, quoy qu’elle pluſt touſjours infiniment. Elle feignit meſme d’eſtre un peu malade, pour s’empeſcher d’aller à tous les lieux de divertiſſement où elle avoit accouſtumé de ſe trouver : elle ne faiſoit plus que les viſites d’une obligation abſoluë, & faiſant touſjours dire chez elle qu’on ne la voyoit pas, ou qu’elle n’y droit point, inſensiblement on vit la perſonne de toute la Cour la plus viſitée devenir la plus ſolitaire. Elle alloit meſme ſi matin au Temple, que non ſeulement : toutes les Dames, mais tous les Galans d’Ecbatane dormoient encore quand elle en revenoit : de ſorte que jamais Mary n’a deu eſtre plus en repos qu’Otane : & de la façon dont vivoit Ameſtris, elle euſt ſans doute guery le plus jaloux Amant du monde. Cependant, Seigneur, toutes ces choſes qui domine je viens de vous le dire auroient deu chaſſer la jalouſie du cœur d’Otane, ſi elle y euſt eſté, l’y firent naiſtre : mais avec tant de violence, que jamais on n’a entendu parler d’une pareille avanture. D’abord touteſfois il fut preſques bien aiſe de ce qui le tourmenta tant apres : & il trouvoit enfin, qu’avoir une belle Femme que perſonne ne voyoit que luy, n’eſtoit pas un petit advantage. Mais comme la retraite d’Ameſtris faiſoit grand bruit dans le monde, on ne parloit d’autre choſe : & comme on n’avoit pas sçeu qu’elle & Aglatidas s’eſtoient veus, & s’eſtoient bien enſemble, on n’en comprenoit point du tout la veritable cauſe : & on croyoit qu’Ameſtris vivoit ainſi, parce qu’Otane eſtoit jaloux, & qu’il le luy avoit ordonné. Si bien que l’on faiſoit cent imprecations contre luy, d’eſtre cauſe qu’une ſi belle Perſonne menaſt une ſi malheureuſe vie : & comme il n’eſt rien ſi propre à faire inventer cent mille contes extravagants, qu’un Mary jaloux, on ſe mit à dire cent choſes bizarres d’Otane : & en moins de huit jours, on faiſoit de longues hiſtoires de ſes jalouſies, que mille circonſtances rendoient croyables. De ſorte qu’Artemon, dont je vous ay deſja parlé, qui eſtoit ſon Amy & un peu ſon Parent, ſe reſolut enfin de l’advertir de ce que l’on diſoit de luy, croyant par là rendre office, & à Otane, & à Ameſtris auſſi. Il fut donc le trouver un jour ; ce ne fut toutefois pas ſans repugnance : car outre qu’il sçavoit bien qu’Otane avoit l’eſprit bizarre, la choſe d’elle-meſme eſtoit aſſez difficile à dire. Neantmoins il s’y reſolut. Apres avoir donc parlé quelque temps de choſes indifferentes, il luy demanda des nouvelles d’Ameſtris : & comme il luy eut répondu qu’elle ſe portoit bien ; il luy dit que toutes ſes Amies ſe pleignoient d’elle, de ce qu’on ne la voyoit plus ou pour vous parler plus ſincerement, luy dit-il, elles ſe pleignent de vous : car elles s’imaginent qu’elle ne les abandone que par vos ordres. Et lors il luy dit en effet une partie des choſes que l’on diſoit de luy ; en adouciſſant neantmoins les endroits les plus deſavantageux & les plus rudes. Otane ſurpris du diſcours d’Artemon, luy proteſta comme il eſtoit vray, qu’il n’avoit point témoigné à Ameſtris ſouhaiter qu’elle ſe retiraſt des compagnies, & que ſa retraite eſtoit volontaire. Non non, luy dit Artemon, vous ne me perſuaderez pas : & eſtant autant voſtre Amy que je le ſuis, vous me devriez confeſſer voſtre foibleſſe ingenûment. Je diray apres ce qu’il vous plaira à tout le monde : mais de vouloir me faire croire qu’Ameſtris qui a paſſé toute ſa vie dans la converſation de tous les honneſtes gens, & dans tous les plaiſirs, change tout d’un coup le lendemain de ſes Nopces, ſans que vous le veüilliez, ou du moins ſans qu’elle ait connu qu’elle vous plairoit, ſi elle vivoit de cette ſorte, c’eſt ce que je ne sçaurois faire. Je vous proteſte, luy dit Otane, que je n’ay aucune part au changement d’Ameſtris ; & je vous proteſte, repliqua Artemon, que je ne vous croiray pas. Cependant, luy dit-il, pour vous parler ſincerement, croyez Otane, qu’Ameſtris eſt trop jeune, pour vouloir exiger d’elle une choſe où elle eſt ſi peu accouſtumée : & j’ay oüy dire à diverſes perſonnes, qu’un Mary jaloux ſans ſujet, ſe met quelquefois en termes de l’eſtre un jour avecques raiſon. Je sçay bien, adjouſta-t’il, que la vertu d’Ameſtris eſt ſi grande, que vous n’eſtes pas expoſé à ce malheur : mais apres tout, il n’y a pas grand plaiſir d’eſtre l’entretien de tout le monde : & plus une Femme eſt vertueuſe, plus le Mary paroiſt bizarre, & plus on en fait de contes quand il eſt jaloux. C’eſt pourquoy ſi vous m’en croyez, vous ne le ferez plus : ou ſi vous ne pouvez vous en empeſcher, du moins vous le cacherez. Un Amant, adjouſta-t’il, peut eſtre jaloux ſans deſhonneur : & il ne ſeroit preſques pas dans la bien-ſeance d’eſtre long-temps amoureux, ſans avoir un peu de jalouſie : mais pour un Mary, il ne sçauroit témoigner d’en avoir, ſans s’expoſer à ſe faire mocquer de luy. Je sçay bien qu’il y a quelque injuſtice d’excuſer l’un & condamner l’autre : mais puiſque c’eſt le ſentiment univerſel, vous ne le ferez pas changer : c’eſt pourquoy changez-vous vous meſme ſi vous pouvez. Otane voyant qu’il ne pouvoit perſuader Artemon, & ayant l’eſprit irrité d’aprendre que l’on faiſoit des contes de luy, le mena malgré qu’il en euſt à la Chambre d’Ameſtris : afin de luy demander devant luy s’il n’eſtoit pas vray que jamais il ne luy avoit dit qu’il ſouhaittoit qu’elle viſt moins de monde qu’à l’ordinaire. Touteſfois Artemon croyant qu’enfin Ameſtris luy sçauroit gré de contribuer quelque choſe à luy faire changer de vie, y fut, ſans s’en faire preſſer davantage. Auſſi-toſt qu’ils furent entrez, voyant qu’elle eſtoit ſeule dans ſon Cabinet où ils la trouverent : n’eſt-il pas vray Madame, luy dit Otane, que je ne vous ay point priée de ne faire plus de viſites ; de n’aller plus à la promenade ny au Bal ; de ne vous parer plus ; de ne recevoir plus compagnie chez vous ; & d’aller au Temple à la pointe du jour, comme on le dit dans Ecbatane ? Seigneur, répondit Ameſtris en rougiſſant, je ne penſe pas qu’il y ait perſonne qui ait aſſez mauvaiſe opinion de vous & de moy, pour dire une ſemblable choſe ; voila pourtant Artemon, repliqua-t’il, qui vous dira que parce que vous eſtes plus ſolitaire que vous n’eſtiez autrefois, on dit que je ſuis jaloux. J’aime encore mieux, répondit Ameſtris, que l’on die que vous avez de la jalouſie, & que j’ay de l’obeïſſance : que ſi on diſoit que j’allaſſe au Bal & à la promenade contre vos ordres. Mais puis qu’il faut que je vous juſtifie, sçachez Artemon, dit-elle en ſe tournant vers luy, que le changement que l’on voit en mon humeur, n’eſt pas proprement un changement ; puis que ç’a touſjours eſté mon inclination, que j’ay contrainte tant qu’Artambare & Hermaniſte ont veſcu : parce qu’ils n’avoient pas meſme indulgence pour moy qu’Otane qui me laiſſant Maiſtresse de ma volonté, m’a miſe en eſtat de ne me contraindre plus. Il faut advoüer, reprit Artemon en ſous-riant, que vous vous déguiſiez admirablement, ſi vous forciez voſtre inclination, lors que le monde vous voyoit : quoy qu’il en ſoit (dit-il encore, croyant qu’il obligeoit fort Ameſtris, pour qui il avoit beaucoup d’eſtime) puis que vous vous eſtes bien contrainte autrefois pour obeïr à un Pere qui vouloir que vous fuſſiez viſible ; vous le ferez encore ſans doute pour ſauver l’honneur d’un Mary, que l’on accuſe d’une fort grande injuſtice. Je ne penſe pas, dit Ameſtris fort embarraſſée, qu’Otane ſe laiſſe perſuader une choſe ſi mal fondée que celle là : car puis que je n’ay veu perſonne depuis que je ſuis mariée, de qui pourroit-il eſtre jaloux ? auſſi c’eſt par cette raiſon que j’eſpere que malgré tout ce que vous luy direz, il me laſſera dans la liberté de préferer le repos de mon Cabinet, au tumulte de la Cour, dont je ſuis laſſe. Du moins (dit Artemon, qui croyoit touſjours qu’Ameſtris ne parloit ainſi que pour plaire à Otane, dites moy donc ce que vous voulez que je die que vous faites, à ceux qui me le demanderont : Vous leur direz, repliqua-t’elle, que je lis quelqueſfois ; que je fais des Ouvrages d’or & d’argent, que je crayonne ; que je reſve : & que pour aimer encore plus la ſolitude, & me ſouviens de toutes les folies que j’ay ſouvent entendu dire à des gens qui ſe croyoient fort ſages, & qui ne l’eſtoient pas trop Cependant qu’Ameſtris parloit, Otane ſe promenoit ſans rien dire : & remarquant en effet qu’elle avoit quelque colere de ce qu’Artemon luy diſoit : Madame, luy dit-il, je penſe que vous ne devez pas me refuſer de me juſtifier dans l’eſprit du monde : c’eſt pourquoy revoyez-le, je vous en conjure : car j’aurois quelque peine à ſouffrir que l’on m’accuſast plus long temps de vous tenir captive. Seigneur, luy dit-elle, ſi vous faites conſister voſtre felicité en l’opinion d’autruy, je la tiens mal aſſurée : & je ne sçay ſi ces meſmes gens qui vous font injuſtice ne me la feroient point à moy ſi je les revoyois ; & ſi apres vous avoir fait paſſer pour jaloux, ils ne me feroient point auſſi paſſer pour eſtre un peu trop galante : c’eſt pourquoy il vaut mieux ne m’expoſer pas à ce malheur.

Quelqu’un eſtant alors venu demander Otane, il ne put répondre au diſcours d’Ameſtris : & Artemon ſortant avecques luy, elle demeura ſeule & fort ſurprise de cette avanture. Menaſte arriva un moment apres : & la trouvant encore avec quelque agitation ſur le viſage ; qu’avez-vous luy dit-elle, depuis hier que je vous quittay ? j’ay une ſi grande colere, reprit Ameſtris, que j’auray quelque peine à vous en dire la cauſe ſans m’emporter. Car enfin Menaſte excepté vous, je n’avois plus qu’une ſeule conſolation en ma vie, qui eſtoit la ſolitude, dont je penſois jouir paiſiblement juſques à la mort, & cependant on veut que je m’en prive : & alors elle luy raconta tout ce qui luy venoit d’arriver. Mais Menaſte, luy dit elle encore, eſt il vray que le monde dit qu’Otane eſt jaloux ? Il eſt certain, luy repliqua-t’elle, que c’eſt un bruit épandu par toute la Ville : & plus certain encore que je n’ay pas aporté ſoing à en deſabuser ceux qui m’en ont parlé, parce que j’ay eu peur que ſi on croyoit que vous vécuſſiez comme vous faites de voſtre propre mouvement ; on n’en cherchaſt la cauſe ; & qu’enfin on ne la trouvaſt. Et pourquoy, dit Ameſtris, ne m’avez vous point advertie de toutes ces choſes ? c’eſt, répondit Menaſte, que je vous ay touſjours veuë ſi triſte, que j’ay fait beaucoup de ſcrupule de vous aller encore dire une nouvelle ſi peu agreable. Cependant, luy dit-elle, puis que vous sçavez ce que l’on dit, je ſouhaite que cela ſerve à vous redonner à vos Amies : non non, luy répondit Ameſtris, ne vous y trompez pas, je ne sçaurois faire ce que vous dites : & quand je n’aurois autre raiſon de fuir le monde, que celle d’avoir un Mary comme Otane, je ne le verrois aſſurément gueres. Mais Menaſte, j’ay bien d’autres ſujets de ne l’aimer pas : & quoy qu’on face, on ne m’obligera point à m’y remettre. Pour moy, dit Menaſte, je ne croy pas qu’Otane vous en preſſe ſi fort que vous penſez : & il a parlé comme il a fait, parce qu’Artemon eſtoit preſent. Cependant, luy dit-elle, il faut que je vous die pour vous divertir, qu’Anatiſe ayant sçeu voſtre mariage avec Otane à la campagne où elle eſtoit, en eut une joye inconcevable : & ne douta point que le ſien ne ſe deuſt bien-toſt faire avec Aglatidas, quand elle ſeroit revenuë à Ecbatane. Mais ayant apris en fuite qu’il a diſparu : & qu’il a donné ordre à les affaires, comme un homme qui ne ſonge pas à revenir : elle en a une douleur auſſi exceſſive, que ſa joye avoit eſté grande. Et comme vous sçavez que les Coquettes ne ſont jamais gueres aimées, ny de celles qui le ſont comme elles, ny des autres qui ne le ſont pas : tout le monde dit cent choſes deſavantageuses d’Anatiſe : qui en effet cache ſi peu la paſſion qu’elle a euë pour Aglatidas, & la colere qu’elle a preſentement contre luy, que je ne penſe pas que cette perſonne face jamais de grandes conqueſtes : quoy que depuis ſon retour elle tâche pourtant de reparer la perte qu’elle croit avoir faire par quelque autre victoire. Ameſtris écouta Menaſte avec quelque plaiſir, parce que la colere d’Anatiſe luy eſtoit encore une preuve aſſurée de la fidelité d’Aglatidas. Car bien qu’elle euſt reſolu de ne le voir jamais, elle avoit pourtant fait deſſein de l’aimer en ſecret dans le fond de ſon cœur tout le reſte de ſa vie. Cependant apres que ceux qui avoient demandé Otane furent partis, & qu’Artemon s’en fut auſſi allé, il demeura ſeul à entretenir ſes penſées : & rapellant dans ſon eſprit toutes les choſes qui l’avoient deſja tourmenté, il ſe retrouva l’ame plus en inquietude qu’auparavant : & ce qui d’abord luy avoit donné quelque repos, fut ce qui l’embarraſſa le plus. En effet, diſoit il en luy meſme à ce qu’il a raconté depuis, d’où peut venu ce changement d’humeur d’Ameſtris ; & par quelle raiſon a t’elle ceſſé tout d’un coup de me haïr ; & par quelle raiſon a t’elle commencé de n’aimer plus le monde ? quelle bizarre avanture eſt celle là, & par quelles voyes puis-je en sçavoir la veritable cauſe ? Enfin apres avoir bien raiſonné ſans pouvoir trouver de repos, il ſe mit pourtant dans la fantaiſie, principalement parce qu’il avoit remarqué qu’Ameſtris y avoit de l’averſion, de vouloir qu’elle viſt plus le monde qu’elle ne le voyoit depuis ſon mariage. Il y avoit neantmoins des inſtants où il craignoit de ſe repentir de ce qu’il Vouloit qu’elle fiſt : mais touteſfois ce qu’Artemon luy avoit aſſuré que l’on diſoit de luy eſtant le plus fort, il dit le ſoir à Ameſtris, qu’il la conjuroit de ne ſe negliger plus tant, & de faire quelques viſites. Mais comme elle y reſista, quoy que ce fuſt avec beaucoup de reſpect, ſon eſprit s’aigrit eſtrangement : & il luy parla avec autant de rudeſſe pour l’obliger à ſe parer, à aller à la promenade & au Bal, qu’un Mary jaloux & fâcheux euſt pû faire, pour empeſcher ſa Femme d’aller où Otane vouloit que la ſienne allaſt. De ſorte que ceſſant de luy reſister, elle luy dit qu’elle feroit ce qu’elle pourroit pour luy obeïr : & en effet dés le lendemain elle ſe coiſſa avec un peu plus de ſoing qu’à l’ordinaire, & elle fut au Temple à l’heure que les autres Dames y vont : mais ce fut avec une ſi grande melancolie dans les yeux, qu’elle n’inſpira point de joye à ceux de ſes Amis qui la virent, & par malheur deux ou trois perſonnes l’ayant veuë ſi triſte, & ayant apres rencontré Otane, luy dirent qu’ils ne demandoient plus pourquoy on avoit eſté ſi long temps ſans voir Ameſtris : puis qu’il paroiſſoit aſſez à ſon viſage qu’elle avoit eſté malade. Si bien qu’Otane qui sçavoit qu’elle ne l’avoit point eſté, concluoit qu’elle avoit quelque choſe dans l’eſprit qu’elle luy cachoit, & qu’il ne pouvoit découvrir. Ameſtris vécut donc durant trois ou quatre jours un peu moins ſolitaire : mais ce fut avec tant de contrainte, qu’elle ne la pût ſouffrir davantage. Car ſi elle voyoit des Amis d’Aglatidas, ſon ame eſtoit à la gehenne : ſi c’eſtoient des gens indifferents, ils luy donnoient quelque attaque de la pretenduë jalouſie d’Otane qui ne luy plaiſoit pas : ou s’ils eſtoient plus diſcrets, ils l’entretenoient du moins de choſes ſi oppoſées à ſon humeur preſente, qu’ils l’ennuyoient infiniment. Si on loüoit quelque honneſte homme, l’image d’Aglatidas luy aparoiſſoit : ſi on blaſmoit quelqu’un, le ſouvenir d’Otane luy faiſoit baiſſer les yeux de confuſion : & il n’eſtoit point de converſation ou elle ne trouvaſt quelque choſe de fâcheux. Il luy ſembloit meſme que tous ceux qui la regardoient, la blâmoient d’avoir épouſé Otane : ſi bien que ayant vécu trois ou quatre jours de cette ſorte, & ne pouvant ſe reſoudre de continuer davantage, elle feignit de ſe trouver mal, afin de ne ſortir plus, & de ne recevoir plus de viſites. Mais comme elle ne pouvoit pas tromper Otane ſi aiſément que le reſte du monde qui ne la voyoit pas, ſes inquietudes redoublerent encore ; & ſans sçavoir ce qu’il avoit, il ſouffroit pourtant tous les ſuplices d’un jaloux, & plus meſme qu’un jaloux ordinaire ne peut ſouffrir. Car du moins ceux qui ont de la jalouſie, sçavent ſur quoy ils la fondent : au lieu qu’il ne pouvoit meſme ſeulement imaginer par quelle raiſon il eſtoit ſi tourmenté. Il ſe reſolut pourtant à la fin de tâcher de s’en éclaircir, & ne pouvant meſme renfermer toute ſon inquietude dans ſon cœur, il découvrit toutes ſes plus ſecrettes penſées à Artemon : qui apres avoir bien obſervé ſes tranſports, & bien écouté ſes pleintes & ſes raiſons, ſe trouvoit bien, empeſché à determiner quel eſtoit le mal de ſon Parent. Car, luy diſoit-il, on ne peut pas dire que vous ſoyez jaloux, puis que voſtre inquietude n’a point de cauſe qui puiſſe la faire nommer ainſi. Ameſtris ne voit & ne veut voir perſonne, Ameſtris eſtant libre vous a choiſi & vous a épouſé, que voulez vous davantage ? je veux, luy dit-il, sçavoir preciſément pourquoy tout d’un coup elle a bien voulu m’épouſer : & pourquoy tout d’un coup elle n’a plus voulu voir le monde. J’advoüe, luy dit Artemon, que cette derniere choſe m’embarraſſe un peu, puis que vous m’aſſurez ſerieusement n’y avoir point de part : mais apres tout, c’eſt à nous qui la perdons à nous en pleindre, & non pas à vous ; puis que ſa retraite fait que vous la pouvez voir plus ſouvent : & l’entretenir avec plus de liberté. Point du tout, reprit Otane, car elle eſt auſſi adroite a me perſuader qu’il faut que je vive comme j’avois accouſtumé, qu’elle l’eſt à me faire aprouver ſon changement. Je sçay bien, diſoit-il, qu’autreſfois elle n’a pas haï Aglatidas : neantmoins ils ont elle ſi mal enſemble depuis ; que je ne sçaurois faire grand fondement là deſſus. Mais, luy diſoit Artemon, dequoy vous tourmentez vous, puiſque voſtre Femme ne voit non plus Aglatidas qu’un autre, & que meſme elle ne le peut plus voir puis qu’il eſt abſent ? C’eſt peut-eſtre (reprit-il tout d’un coup, apres avoir un peu reſvé) parce qu’il eſt abſent qu’elle vit ainſi. Et pourquoy, luy repliqua Artemon, vous auroit elle épouſé, ſi elle euſt encore aimé Aglatidas ? C’eſt ce que je ne sçay pas, luy dit-il, & c’eſt ce que je voudrois bien sçavoir. Aglatidas, repliqua Artemon, eſt un fort honneſte homme : mais il eſt ſi inconſtant, que je ne penſe pas qu’il ait plus aucune part dans l’eſprit d’Ameſtris : & il ne faut qu’entendre toutes les pleintes qu’Anatiſe qui eſt revenue des champs fait de luy, pour eſtre inſtruit de ſon inconſtance. Quoy, interrompit Otane, Aglatidas & Anatiſe ne ſont plus bien enſemble ? au contraire, répondit-il, ils y ſont fort mal. Ha Artemon, adjoûta Otane, ce que vous me dites là m’embarraſſe encore bien davantage : je ne voy pas que vous en avez ſujet, luy repliqua-t’il, car enfin qu’imaginez vous en cela, ou vous puiſſiez avoir intereſt ? Aglatidas, quand vous avez épouſé Ameſtris, aimoit Anatiſe, à ce que tout le monde croyoit : depuis ce temps là il rompt avec elle & s’en va ; que vous importe, & que vous peuvent importer toutes ces choſes ? je ne vous puis pas bien démeſler tout ce que je penſe ; répondit-il, mais je voudrois pourtant bien qu’Aglatidas fuſt encore amoureux d’Anatiſe. Elle le voir droit bien auſſi, reprit Artemon en riant, car il eſtoit bien aiſe d’avoir un prétexte de le pouvoir faire, ſans qu’Otane s’en puſt offencer : & en effet l’embarras où il luy voyoit l’eſprit, luy en donnoit une ſi ſorte envie, qu’il ne pouvoit s’en empeſcher. De ſorte que voulant du moins railler avecques luy en façon qu’il ne s’en fâchaſt pas ; Enfin, luy dit-il, Otane determinez vous un peu : eſtes vous jaloux ou bizarre ? je ne sçay pas bien ce que je ſuis, reprit-il, mais je sçay touſjours que je ſuis fort inquiet : & que je ſens à peu prés tout ce que la jalouſie peut faire ſentir. C’eſt pourtant la premiere fois, répondit Artemon, qu’une Femme a donné de la jalouſie à ſon Mary en ſe negligeant ; en ne ſortant point ; en ne voyant perſonne, & en cachant ſa beauté avec autant de ſoing que les autres monſtrent la leur. C’eſt par ou je ſuis le plus à pleindre, repartit Otane, car je ne voy point de remede à mes maux. Si Ameſtris alloit au Bal, & que je ne le trouvaſſe pas bon, je n’aurois qu’à l’empeſcher d’y aller : mais de la façon qu’eſt la choſe, je ne sçay pas trop bien quel remede y chercher. Si vous m’en croyez, luy dit Artemon, vous n’y en chercherez point : eſtant certain que les petits maux augmentent quelqueſfois par les remedes. Celuy que je ſens, reprit-il, n’eſt pas de ceux que l’on peut apeller petits : je ne voy pourtant pas, repliqua Artemon, par où vous le pouvez nommer grand. Peut on avoir un plus grand mal, reprit Otane, que de voir que ce qui devroit faire ma felicité fait mon infortune ? Mais pourquoy n’eſtes vous pas heureux ? interrompit Artemon, Ameſtris n’eſt elle pas une des plus belles Femmes du monde ? n’eſt elle pas encore une des plus riches perſonnes de ſa condition ? n’a t’elle pas autant d’eſprit que de richeſſes & de beauté, & plus encore de vertu que de beauté, d’eſprit, & de richeſſes tout enſemble ? N’eſt elle pas douce & complaiſante pour vous, que vous faut il davantage ? je voudrois voir, repliqua t’il, juſques dans le fond de ſon cœur : & ſi elle n’y a rien que ce qu’elle vous dit, répondit Artemon, que voulez vous qu’elle vous die ? le veux du moins (repartit il à demy en colere) qu’elle me die un menſonge vray ſemblable, pluſtost que de ne me dire rien. Artemon voyant qu’Otane ſe fâchoit, ne voulut pas l’irriter davantage, de crainte de s’oſter les moyens de pouvoir ſervir Ameſtris : car encore qu’il fuſt ſon Parent, il n’eſtoit pourtant ſon Amy que par conſideration & par generoſité : & : entre Ameſtris & luy, il n’auroit pas balencé à prendre party : sçachant bien que celuy de la raiſon, ne pouvoit jamais eſtre celuy d’Otane. Cependant jugeant qu’il eſtoit à propos d’avoir quelque complaiſance pour luy, il luy demanda s’il vouloit qu’il parlaſt à Ameſtris ; mais l’Eloge qu’il venoit de luy en faire, fit qu’il ne voulut pas luy en donner la commiſſion : car Otane eſtoit d’humeur à ne pouvoir ouïr ſans chagrin les loüanges de ſa Femme : & je penſe touteſfois qu’il n’auroit pu ſouffrir que l’on euſt parlé à ſon deſavantage. Artemon ne pouvant donc rien gagner ſur ſon eſprit, ſe retira, & le laiſſa entretenir ſon humeur ſombre & chagrine : mais à peine fut-il party, qu’Otane changeant d’avis, ſuivant la coutume des gens inquiets & jaloux, luy écrivit un Billet, pour le prier de voir Ameſtris le lendemain : afin de tâcher de découvrir tes veritables ſentimens. Ce Billet ſe contrediſoit touteſfois en deux ou trois endroits, & il eſtoit aiſé de remarquer que celuy qui l’avoit écrit n’avoit pas l’eſprit en repos. Artemon ne manqua pas de faire ce qu’Otane devroit de luy : qui cependant avoit donné ordre que l’on le laiſſast entrer, quoy qu’Ameſtris euſt dit qu’elle ſe trouvoit mal, & qu’elle ne vouloit voir perſonne. Comme il fut donc aupres d’elle, il luy demanda pardon d’interrompre ſa ſolitude : & voulant effectivement la ſervir de bonne grace, il ne luy fit point un ſecret de la converſation qu’il avoit euë avec Otane. Au contraire, il luy dit le véritable eſtat où eſtoit l’eſprit de ſon Mary, afin qu’elle cherchaſt les voyes de le guerir de ſon chagrin, de peur que ſon inquiétude ne retombaſt ſur elle. Puis qu’Otane veut bien, luy dit-il, que vous luy diſiez un menſonge vray ſemblable, pluſtost que de ne luy rien dire, inventez en un je vous prie, qui le mette en repos & qui vous y laiſſe : s’il eſt vray qu’il y ait quelque verité dans voſtre cœur que vous ne veüilliez pas qu’il sçache. Je vous ſuis bien obligée, repliqua Ameſtris, de la ſincerité que vous avez pour moy : neantmoins genereux Artemon, je n’ay rien à dire que ce que j’ay dit : mon humeur a changé pour toutes choſes, ſans que j’en puiſſe dire la raiſon : mais puis qu’en changeant de ſentimens, j’ay changé advantageuſement pour Otane, dequoy ſe pleint-il ? Ne cherchons point de raiſon à ſes pleintes, reprit Artemon, car nous n’y en trouverions point : ce n’eſt pas Madame, luy dit-il, que je ne ſois contraint d’avoüer, que voſtre retraite eſt ſurprenante : & qu’il n’eſt pas abſolument eſtrange qu’Otane ſoit eſtonné de ce qui eſtonne toute la Cour, & toute une grande Ville. Cependant n’eſtant pas auſſi curieux que luy, & ayant pour vous un reſpect extréme ; je veux croire que tout ce que vous faites eſt bien fait : & je ne veux point penetrer dans le ſecret de voſtre cœur. Mais au nom des Dieux, Madame, ſi vous le pouvez, dites quelque choſe à Otane qui le ſatisface, & s’il eſt poſſible, n’affectez point tant la ſolitude. Je ne puis faire que la moitié de ce que vous me demandez, luy dit-elle, qui eſt de voir un peu plus de monde que je n’en voy : car pour dire des menſonges à Otane, je ne le sçaurois faire : & je les inventerois ſi mal, qu’il ne les pourroit jamais croire. Mais Artemon, luy dit-elle encore, croyez qu’en ſuivant voſtre conſeil, je m’expoſe à bien des malheurs : eſtant à croire que puis qu’Otane eſt jaloux ſans sçavoir de qui, & dans un temps où mon Cabinet eſt ma priſon, & où je ne voy perſonne ; il ſera bien difficile, ſi je voy compagnie, qu’il ne le ſoit d’une autre maniere. Touteſfois apres tout, puis qu’il a plu aux Dieux qu’il fuſt mon Mary, je dois ſuivre ſes volontez, & contraindre toutes les miennes. Vous pouvez donc l’aſſurer, luy dit-elle, que je verray qui il luy plaira, pourveû qu’il me promette que dés qu’il ſe repentira repentira d’avoir ſouhaité que je revoye le monde, il me fera la grace de me le dire : car je ne doute pas que cela n’arrive bien-toſt. Artemon apres avoir aſſuré Ameſtris qu’il la ſerviroit en toutes choſes, fut porter cette nouvelle à Otane qui eut quelque ſatisfaction de la deference qu’elle avoit pour luy : il ne fut touteſfois pas entierement content, parce que cela ne luy aprenoit point ny pourquoy elle l’avoit épouſé ſi bruſquement ; ny pourquoy elle avoit tout d’un coup aimé la ſolitude. Mais enfin trouvant beaucoup d’obeïſſance dans le cœur d’Ameſtris, il ne pouvoit pas avec toute ſa bizarrerie, trouver un pretexte raiſonnable de s’en pleindre.

Voila donc Ameſtris, quoy qu’avec une repugnance extréme, qui ſouffre de nouveau d’etre veuë : & en moins de quatre jours le bruit s’eſtant épandu qu’elle eſtoit viſible, toute la Cour & toute la Ville fut chez elle : & quoy qu’elle fuſt beaucoup plus melancolique qu’elle n’eſtoit autreſfois ; comme elle ne pouvoit pas faire qu’elle ne fuſt toujours tres belle & tres ſpirituelle ; & que de plus elle eſtoit touſjours douce & civile, il y eut une joye univerſelle dans Ecbatane, d’avoir retrouvé un threſor que l’on croyoit perdu. Il n’y avoit point d’honneſte homme qui ne luy propoſast quelque divertiſſement, & qui ne s’empreſſast à luy donner des marques d’eſtime & de complaiſance. On euſt dit que c’eſtoit une perſonne nouvellement venue : & qui par ce charme ſecret qui ſuit ordinairement la nouveauté, attiroit tout à elle : eſtant certain que toutes les autres maiſons eſtoient deſertes & ſolitaires ; en comparaiſon de la ſienne. Ceux qui avoient deſſein de luy plaire, n’arrivoient pourtant pas à leur fin : car elle ſe trouvoit ſi malheureuſe, de vivre dans une ſi grande contrainte, qu’elle ne pouvoit s’empeſcher de s’en pleindre à ſa chere Menaſte. Anatiſe comme les autres fut auſſi viſiter Ameſtris avec d’autres Dames : & comme il y a touſjours dans le monde des gens indiſcrets, & qui prennent autant de plaiſir à dire des choſes fâcheuſes, que d’autres en ont à en dire d’agreables : il y eut un homme, qui voulant embarraſſer ces deux perſonnes, commença de parler devant elles d’Aglatidas & de ſon abſence : demandant tout haut ſi quelqu’un en sçavoit la cauſe. Ameſtris & Anatiſe rougirent toutes deux ; l’une de colere, & l’autre par modeſtie : & comme la parole de celuy qui avoit parlé ſi mal à propos, s’eſtoit plûtoſt adreſſée à Ameſtris, qu’aux autres, elle répondit qu’il y avoit deſja ſi long temps qu’Aglatidas ne luy faiſoit plus de viſites quand il eſtoit party d’Ecbatane, qu’il n’y avoit pas d’apparence qu’elle pûſt eſtre bien informée de ſes deſſeins : & il y en a beaucoup davantage (dit-elle en ſe tournant malicieuſement vers Anatiſe) que cette belle Perſonne en sçache quelque choſe. Je ne sçay meſme, adjouſta-t’elle, ſi ce n’eſt point ſa cruauté que l’on doit accuſer, de la perte qu’Ecbatane a faite d’un ſi honneſte homme : eſtant à croire qu’elle aura eu tant de rigueur pour luy, qu’il ſe ſera banny luy meſme de deſespoir. Anatiſe irritée de la malicieuſe raillerie d’Ameſtris, luy répondit avec un ton de voix un peu aigre, & qui fit aſſez connoiſtre qu’elle sçavoit bien que ſa cruauté n’eſtoit pas la cauſe de l’abſence d’Aglatidas. Comme elle eſt fiere, & qu’elle n’ignoroit pas que tout le monde sçavoit qu’Aglatidas l’avoit quittée, lors qu’elle ne s’y attendoit point, elle n’en fit pas un ſecret : & regardant Ameſtris, quoy qu’il en ſoit, dit-elle, vous me devez avoir quelque obligation de vous avoir autrefois oſté le cœur d’Aglatidas : car puis qu’il eſt ſi inconſtant, vous devriez en effet, ce me ſemble, me sçavoir aujourd’huy autant de gré, que vous me vouluſtes de mal, lors qu’il eut l’injuſtice de quitter vos chaines pour prendre les miennes. Comme je ne vous hays point en ce temps là, repliqua Ameſtris, ſouffrez que je ne vous remercie pas en celuy cy : car auſſi bien puis que ce n’eſt que l’intention qui donne le prix aux bons offices, je ſuis aſſurée que je ne dois pas vous faire beaucoup de complimens pour celuy-là. J’advoüe, dit Anatiſe, que je n’avois pas deſſein de vous obliger : & advoüez auſſi, repliqua Ameſtris, que vous n’aviez pas ſujet de faire tant de vanité d’une conqueſte que vous avez ſi peu gardée. Cependant, adjouſta-t’elle, comme Aglatidas ne ſonge peut-eſtre gueres plus à vous qu’à moy, il me ſemble que c’eſt luy faire trop de grace de parler ſi longtemps de luy. Ameſtris dit cela d’une certaine maniere, qui ſurprit un peu Anatiſe : & il luy ſembla qu’elle avoit trop peu d’aigreur pour Aglatidas, veû celle qu’elle sçavoit qu’elle avoit euë autrefois : car elle ne pouvoit croire qu’Otane pûſt l’avoit conſolée de cette perte ; ſi bien qu’elle s’en retourna chez elle l’eſprit un peu inquiet. Ameſtris veſcut donc quelque temps de cette ſorte : mais enfin Otane voyant ce grand nombre de monde qui la viſitoit, & remarquant qu’il y avoit meſme pluſieurs perſonnes qui affectoient d’avoir plus de complaiſance pour luy qu’à l’accouſtumée ; il jugea par ces ſoings extraordinaires que l’on avoit de luy plaire & de le divertir, que c’eſtoit plûtoſt comme au Mary d’Ameſtris qu’on les luy rendoit, que pour l’amour de luy ſeulement : de ſorte que ſon chagrin recommença d’eſtre plus fort qu’auparavant. Il n’avoit pourtant pas deſſein de le témoigner ouvertement : mais quoy qu’il peuſt faire, on s’en aperçeut bien-toſt. Il recevoit les civilitez qu’on luy faiſoit, d’une façon ſi contraire, il les rendoit ſi froidement ; & il eſtoit ſi aſſidu chez luy contre ſa couſtume ; qu’en fort peu de jours ſa jalouſie fut connuë de tout le monde : & meſme plus connue que lors qu’Ameſtris ne voyoit perſonne : puis qu’en ce temps là on ne faiſoit que le ſoupçonner d’eſtre jaloux, & qu’en celuy-cy on ne pouvoit pas en douter : ſes regards, ſes paroles, ſes actions, & toutes ſes inquietudes, eſtant des preuves convainquantes, des plus ſecrets mouvemens de ſon cœur. Et comme les domeſtiques ſont pour l’ordinaire des eſpions qui revelent le ſecret de leurs Maiſtres à tout le monde : on sçeut par ceux d’Otane qu’il ne rentroit jamais chez luy, qu’il ne fiſt demander à ſon Portier qui eſtoit venu voir Ameſtris ; qui y eſtoit encore ; ſi quelqu’un qu’il faiſoit nommer y avoit eſté longtemps ; s’il y avoit eſté ſeul ; s’il ne venoit que d’en ſortir ? & cent autres choſes ſemblables, qui firent que l’on reparla de ſa jalouſie plus que devant.

Il commença meſme auſſi de donner de nouvelles marques de ſon chagrin à Ameſtris, qui s’en pleignit à Artemon, qui luy témoignoit touſjours beaucoup d’amitié : je priant de vouloir sçavoir ce qu’Otane avoit dans le cœur : & l’aſſurant que ſi c’eſtoit qu’il eût change d’avis, & qu’il ne trouvaſt plus bon qu’elle viſt le monde, elle luy obeïroit avec beaucoup plus de joye, qu’elle n’avoit fait en le revoyant. Artemon luy promit en effet de sçavoir ce qu’Otane avoit dans l’eſprit : mais comme il ne pouvoit conſentir de voir renfermer Ameſtris, il voulut prendre un autre chemin : & ſe ſouvenant qu’Otane, pour empeſcher qu’on ne diſt qu’il eſtoit jaloux, s’eſtoit reſolu de ſouffrir que ſa Femme viſt tout ce qu’il y avoit d’honneſtes gens à Ecbatane : il creut encore que luy aprenant de nouveau que ſa façon d’agir l’expoſoit au meſme malheur, il s’en corrigeroit peut eſtre une ſeconde fois. Mais il n’en alla pas ainſi : car dés qu’Artemon luy eut dit que ſon aſſiduité aupres de ſa Femme ; ſes ſoings extraordinaires de sçavoir ce qu’on luy diſoit & qui la voyoit quand il n’y eſtoit pas ; luy redonnoient deſja la meſme reputation qu’il avoit euë, lors qu’Ameſtris ne voyoit perſonne : puis que cela eſt, luy dit il l’eſprit fort irrité, jaloux pour jaloux, il faut du moins que je le ſois ſeurement : & puis que ſoit qu’Ameſtris voye le monde ou qu’elle ne le voye pas, je dois touſjours eſtre regardé comme ayant de la jalouſie : j’aime encore mieux ne voir pas eternellement ma maiſon remplie d’oiſifs & de faineants, qui paſſent toute leur vie à dire des bagatelles, & des choſes inutiles. Artemon fut ſi ſurpris d’ouïr parler Otane de cette ſorte, qu’il eut deux ſentimens fort oppoſez preſques en un meſme inſtant : car il ne put s’empeſcher d’avoir une envie de rire eſtrange, de voir la bizarrerie d’Otane : & un moment apres, d’avoir auſſi une tres ſensible douleur, de voir à quelle perſecution Ameſtris eſtoit expoſée. Il fit donc tout ce qu’il put, pour remettre la raiſon dans le cœur d’Otane, mais il luy fut impoſſible : & dés le ſoir meſme, ſans attendre davantage ; Madame, dit-il à Ameſtris, je ſuis ſatisfait de la complaiſance que vous avez euë pour moy, en quittant la ſolitude comme vous avez fait à ma priere : mais comme vous avez paſſé d’une extremité à l’autre, s’il eſt vray que vous vous contraigniez en voyant le monde, vous m’obligerez de ſuivre voſtre inclination, & de ne le voir plus. Seigneur (luy dit-elle avec beaucoup de joye ſur le viſage) vous me faites un plaiſir ſignalé, de me delivrer de la peine que j’avois à vous obeïr : mais afin que la choſe ſe face avec plus de bien-ſeance, je crois que ce ne ſeroit pas mal fait de faire un voyage à la campagne ; afin qu’à mon retour je reprenne ma ſolitude, ſur le pretexte de m’y eſtre accouſtumée aux champs. Otane ſurpris de voir le peu de repugnance qu’avoit Ameſtris à ſe priver de la converſation de tant d’honneſtes gens qui la voyoient : au lieu de luy en sçavoir gré, en devint plus reſveur & plus inquiet : & il penſa encore changer d’avis. Neantmoins il la prit au mot : & ſans differer davantage, il luy dit qu’il faloit partir dans deux jours, & en effet ils partirent : Ameſtris menant avec elle ſa chere Menaſte, pour la conſoler dans ſes déplaiſirs. Artemon ayant sçeu le deſſein d’Otane, le fut trouver pour l’en divertir ; mais il ne luy fut pas poſſible : & deux jours apres ſans qu’Ameſtris allaſt dire adieu à perſonne, elle s’en alla aux champs : avec intention, ſi elle le pouvoit, de n’en revenir de tres longtemps : tant pour joüir en repos de la ſolitude, que pour cacher autant qu’elle pourroit la bizarrerie de ſon Mary. Elle partit donc avec quelque eſpece de joye : mais pour Otane, le changement de lieux ne changea point ſa mauvaiſe humeur : car encore qu’il remarquaſt qu’Ameſtris avoit pour luy non ſeulement toute la complaiſance qu’une Femme vertueuſe eſt obligée d’avoir pour ſon Mary ; mais encore toute l’obeïſſance d’une eſclave : comme elle ne pouvoit pas avoir toute la tendreſſe qu’elle euſt euë ſi elle l’euſt eſtimé & aimé, puis qu’au contraire elle avoit une averſion extrême pour luy : il n’eſtoit pas ſatisfait d’elle : & le reſpect qu’elle luy rendoit, l’irritoit pluſtost que de l’appaiſer. Ce voyage ſe fit donc avec beaucoup de melancolie : toutefois comme ils furent arrivez au lieu où ils vouloient aller, Ameſtris eut un peu plus de repos ; parce qu’Otane alloit ordinairement paſſer ſes chagrins à ſe promener dans un grand Bois qui eſt derriere ſa maiſon ; de ſorte que durant cela, Ameſtris avoit la liberté de parler avec ſa chere Menaſte, & de s’entretenir quelqueſfois d’Aglatidas.

Elle en faiſoit pourtant bien ſouvent quelque ſcrupule : & faiſoit preſques deſſein de n’en parler de ſa vie. Mais apres tout, venant à penſer combien cette affection eſtoit innocente, & combien elle la ſeroit toûjours, puis qu’elle avoit reſolu de ne le voir jamais : elle ſe reſolvoit en fin, de garder dans ſon ſouvenir toutes les marques qu’elle avoit reçeuës, de la paſſion d’une perſonne qu’elle ne pouvoit oublier : ſe determinant neantmoins, malgré la tendreſſe qu’elle avoit encore pour Aglatidas, à brûler toutes les Lettres qu’elle avoit de luy. Eſtant donc un jour Menaſte & elle à parler enſemble ſur ce ſujet, & Ameſtris voulant revoir pour la derniere fois toutes ces Lettres auparavant que de les jetter au feu, elle ouvrit ſa Caſſette pour les prendre : mais elle n’y trouva point un petit Coffre d’Orſevrerie dans lequel elles eſtoient : & elle fut ſi ſurprise de cét accident, qu’elle ne pouvoir le dire à Menaſte. Cependant elle chercha dans cette Caſſette, & chercha inutilement : elle demanda à une Fille qui la ſervoit, & qui luy eſtoit fidelle, ſi Otane ne l’avoit point ouverte ? & elle luy répondit que non. Elle luy demanda en fuite, ſi elle ne sçavoit point ce qu’eſtoit devenu un petit Coffre qu’elle croyoit y avoir mis le jour qu’elles eſtoient parties d’Ecbatane ? & elle luy répondit encore, qu’elle le vit bien ſur la Table de ſon Cabinet, mais qu’elle ne sçavoit pas ce qu’elle en avoit fait. Enfin Ameſtris rapellant alors en ſa memoire, tout ce qu’elle avoit fait devant que de partir, ſe reſſouvint confuſément qu’elle avoit eu deſſein de le mettre dans ſa Caſſette : mais qu’Otane eſtant entré, elle l’avoit couvert d’un voile qui s’eſtoit trouvé ſur la Table ; avec intention de le ſerrer quand il ſeroit ſorty : & elle concluoit de là, qu’elle l’avoit oublié ſous ce voile & ſur cette Table, Neantmoins comme Otane eſtoit au meſme lieu où elle eſtoit, ſon inquietude diminua, apres y avoir bien penſé ; parce que ſes Femmes avoient la Clef de ſon Cabinet : & ce qui eſtoit cauſe qu’elle ne s’eſtoit pas aperçeuë pluſtost de ce malheur, eſtoit qu’elle n’avoit encore oſé ouvrir cette Caſſette depuis qu’elle eſtoit arrivée. Otane n’ayant pas eſté ſe promener aſſez loing pour ne craindre pas d’eſtre ſurprise. Cependant le ſoir eſtant venu, il dit à Ameſtris qu’il faloit qu’il allaſt faire un tour à Ecbatane, pour quelque affaire qui luy eſtoit ſurvenuë. Elle rougit à ce diſcours, & regarda Menaſte : le voy bien (luy dit ce fâcheux Mary, avec une raillerie contrainte & piquante) que vous me portez envie : pardonnez-moy Seigneur luy dit-elle, & j’aime beaucoup mieux demeurer icy, que d’aller à Ecbatane. Quoy qu’il en ſoit, luy répondit-il ; je m’aperçoy, ce me ſemble, que mon voyage ne vous eſt pas indifferent : mais voſtre rongeur ne m’a pas bien expliqué ſi vous en avez de la douleur ou de la joye. C’eſt aſſurément (dit Menaſte en riant, afin de rompre cét entretien) qu’Ameſtris s’eſt imaginée que vous voudriez qu’elle retournaſt avecques vous à la Ville : & qu’elle a eu peur de quitter ſi-toſt un lieu où elle ſe plaiſt infiniment. Otane ne dit plus rien apres cela, que quelques paroles que l’on n’entendit pas, & ſe retira fort chagrin : car encore qu’il laiſſast ſa Femme en une maiſon tres ſolitaire : neantmoins il ne laiſſoit pas d’eſtre inquiet ; & d’eſtre fort empeſché à expliquer la rougeur d’Ameſtris & pour quel ſujet elle avoit regardé Menaſte, qui depuis ce jour là luy devint ſuspecte ſans sçavoir pourquoy. Cependant Ameſtris n’eſtoit pas en une petite peine : de voir qu’Otane s’en alloit en un lieu où il y avoit une choſe qu’elle craignoit tant qu’il ne viſt. Elle ne sçavoit donc quelle reſolution prendre : car comme tous les domeſtiques eſtoient tes eſpions, & qu’il enduroit cent impertinences d’eux, parce qu’il les employoit à obſerver ce qu’elle faiſoit : elle n’oſoit pas entreprendre d’en gagner un, pour luy donner la Clef de ſon Cabinet : & pour l’obliger à luy aporter ce petit Coffre, qui luy donnoit tant d’inquietude. Elle apprehendoit auſſi eſtrangement qu’Otane ne s’allaſt adviſer de faire ouvrir ce Cabinet : touteſfois ne trouvant pas grande aparence qu’il le deuſt faire, puis qu’il n’y en avoit point qu’elle deuſt y avoir rien laiſſé de pareille nature : elle ſe reſolut de laiſſer aller la choſe au hazard. Menaſte luy propoſa pourtant de dire à ſon Mary, qu’elle ſeroit bien aiſe d’aller pour deux ou trois jours à Ecbatane, & qu’elle le prioit de l’y remener : mais dés qu’elle en penſa ouvrir la bouche, Otane luy dit que l’affaire pour laquelle il alloit eſtoit preſſée ; qu’il ne pouvoit pas aller en Chariot ; & qu’ainſi ce ſeroit pour une autre fois : de ſorte qu’il falut le laiſſer partir, & qu’Ameſtris demeuraſt en une inquietude eſtrange. Et certes ce n’eſtoit pas ſans ſujet, car à peine Otane fut il arrivé chez luy, qu’il ſe mit dans la fantaiſie de viſiter tout l’Apartement d’Ameſtris fort exactement. Le Concierge le luy ouvrit : donc tout entier, à la reſerve du Cabinet, dont il luy dit qu’il n’avoit pas la Clef : & quoy que cela ne fuſt pas fort extraordinaire, neantmoins ſans tarder davantage, feignant d’avoir beſoing de quelque choſe qu’il diſoit avoir donne à garder à Ameſtris, il en fit enfoncer la porte, & il y entra, y demeurant ſeul avec un Eſcuyer qu’il avoit, qui ſe nommoit Dinocrate, & qui avoit part à tous ſes ſecrets. Il chercha d’abord dans les Tiroirs de deux grands Cabinets qui y eſtoient, & dont il fit rompre les Serrures : il ouvrit pluſieurs Boittes qu’il y trouva : il regarda ſur toutes les Tablettes : dans des vaſes qui eſtoient deſſus : il leva meſme les Tableaux & la tapiſſerie : & il eſtoit tout preſt de reſſortir, bien ſatisfait de n’avoir rien trouvé de ce qu’il cherchoit ; lors que Dinocrate voyant un voile de Gaze ſur la Table, où il paroiſſoit y avoir quelque choſe deſſous, le tira, & deſcouvrit ce petit Coffre d’Orſevrerie, où eſtoient les Lettres d’Aglatidas. Dinocrate fit alors un grand cry, comme s’il euſt trouvé un grand threſor : & Otane ſe raprochant en diligence, avec un battement de cœur eſtrange ; le prit, & ſans conſiderer que l’ouvrage en eſtoit admirable, il le rompit avec une violence extréme. Mais ô Dieux ! dés qu’il l’eut ouvert, & que tirant les Lettres qui eſtoient dedans, il y vit les Noms d’Ameſtris & d’Aglatidas : il entra en une telle fureur, qu’il fut plus d’une heure ſans les pouvoir lire. Il les ouvroit pourtant, & meſme les regardoit toutes : mais il eſtoit ſi tranſporté, qu’il ne sçavoit ce qu’il liſoit. A l’inſtant meſme il envoya querir Artemon ; qui venant auſſi toſt, voyez, luy dit il, voyez ſi j’avois tort d’eſtre chagrin : & alors il luy raconta, comme ſi cela euſt eſté bien neceſſaire à sçavoir, comment il avoit fait ouvrir ce Cabinet ; comment il avoit cherché par tout ; & bref il luy dit juſques à la moindre circonſtance des choſes que je viens de vous dire : en ſuitte dequoy, il luy bailla une des Lettres qu’il avoit trouvées. Artemon la prenant, & connoiſſant par ce qu’elle contenoit qu’elle avoit eſté eſcrite du temps qu’Artambare Pere d’Ameſtris vivoit, & que l’on croyoit qu’Aglatidas la devoit eſpouser ; luy dit qu’il ne voyoit pas qu’il y euſt rien là de fort criminel. Quoy, repliqua Otane, vous croyez qu’Ameſtris ſoit innocente, de garder des Lettres de galanterie apres eſtre mariée : Non Artemon, luy dit-il, elle ne le sçauroit eſtre : & puis qu’Ameſtris conſerve les Lettres d’Aglatidas, elle en conſerve ſans doute l’affection dans le fond de ſon cœur. Et alors repaſſant toutes ces Lettres, il vint enfin à trouver celle qu’Aglatidas avoit eſcrite en partant. Ha ç’en eſt fait, s’écria-t’il, je ſuis le plus malheureux homme du monde : & je ne voy que trop la cauſe de la retraite d’Ameſtris. Artemon prenant cette Lettre, & voyant en effet qu’elle avoit eſté écrite depuis le Mariage d’Otane, & qu’il falloit de neceſſité qu’ils ſe fuſſent remis bien enſemble ſans que l’on en euſt rien sçeu, fut quelque temps ſans parler ; pendant quoy Otane dit plus de choſes qu’un homme qui ne ſeroit point jaloux n’en pourroit penſer en un jour. Mais enfin Artemon arreſtant ce torrent de paroles inutiles ; eſt-ce là, luy dit-il, tout le crime d’Ameſtris ? ſi cela eſt, adjouſta Artemon, vous n’eſtes pas ſi malheureux que vous le dites : car ne voyez-vous pas par cette Lettre, que puis qu’Aglatidas ſe prepare à eſtre touſjours infortuné, il faut que ce ſoit qu’Ameſtris l’ait banny ? De plus, ne voyez-vous pas encore que perſonne ne sçait la cauſe de ſon depart ? ainſi je croy pluſtost que ſi vous sçaviez la choſe comme elle eſt, vous trouveriez que la vertu d’Ameſtris merite beaucoup de loüange. Je ne trouveray jamais cela, repliqua-t’il, car enfin Ameſtris n’a point deu recevoir cette Lettre depuis qu’elle eſt ma Femme : & moins encore l’avoir conſervée. Artemon eut beau vouloir excuſer Ameſtris, il n’y eut pas moyen d’appaiſer Otane : qui ſans ſe ſoucier plus des affaires qui l’avoient amené à la Ville, s’en retourna aux champs dés le lendemain. Bien eſt-il vray qu’Artemon ne le voulut point abandonner : & fut malgré qu’il en euſt aveques luy.

Cependant Ameſtris vivoit dans une crainte extréme : mais dés qu’elle vit arriver ſon Mary ſans qu’il pûſt avoir eu le temps de faire les choſes qui avoient cauſé ſon voyage, le cœur luy battit, & peu s’en falut qu’elle ne s’évanoüiſt. Auſſi-toſt qu’Otane fut deſcendu de chenal, quoy qu’Artemon l’en vouluſt empeſcher, il fut droit à la chambre d’Ameſtris : & s’approchant d’elle avec une fierté incivile ; Madame, luy dit-il, vous me devez avoir quelque obligation, de vous rapporter ſi promptement ce que vous avez ſans doute oublié à Ecbatane : & en diſant cela il luy jetta ſur la Table, auprès de laquelle elle eſtoit, toutes les lettres d’Aglatidas. Je vous laiſſe à penſer ce que cette veuë fit dans le cœur d’Ameſtris : neantmoins comme elle sçavoit bien qu’elle n’eſtoit pas auſſi coupable qu’Otane la croyoit, elle rapella toute ſa confiance : & ſans s’émouvoir extremement, Seigneur, luy dit-elle, il me ſemble que vous avez ſi bien sçeu que feu mon Pere m’avoit commandé de regarder Aglatidas comme devant eſtre mon Mary, que vous ne devez pas trouver eſtrange que j’en aye receu des Lettres. Mais la derniere de toutes, reprit-il, ne ſouffre pas cette excuſe : joint que ſi vous n’avez pas failly en recevant les premieres, vous avez du moins fait une faute irreparable en les conſervant. J’advouë, dit-elle que l’ay failly contre la prudence, de ne les brûler pas dés que je me reſolus à vous épouſer : mais cette faute n’eſt pas ſi grande que vous le croyez. Et pour cette derniere Lettre que j’ay reçeuë, il ne m’a pas eſté poſſible de ne la recevoir point : mais je puis vous aſſeurer que je n’y ay pas reſpondu : & que s’il euſt eſté en mon pouvoir, je l’euſſe renvoyée à Aglatidas. Elle eſt pourtant conceuë en des termes, repliqua-t’il, où il ne paroiſt pas qu’il fuſt fort mal avecques vous. Seigneur, dit-elle, je n’ay que deux choſes à vous dire, pour vous mettre l’eſprit en repos : l’une que je ne verray jamais Aglatidas : l’autre que je ne recevray jamais de ſes lettres, ny qu’il ne recevra jamais des miennes. Il me ſemble (dit Artemon qui eſtoit preſent à cette converſation faſcheuse) qu’Ameſtris va au delà de la raiſon : car enfin connoiſſant ſa vertu comme vous la devez connoiſtre, quand elle verroit un honme qui auroit eſté amoureux d’elle, vous n’en devriez pas eſtre en peine. Mais qui m’aſſeurera (dit Otane à Ameſtris, ſans écouter Artemon) de ce que vous dites ? Seigneur, luy repliqua-t’elle, vous pouvez me laiſſer icy, & faire que je n’aille jamais à Ecbatane, où peut-eſtre Aglatidas pourroit revenir quelque jour. La ſolitude reprit-il en branlant la teſte, eſt fort propre pour des entreveuës ſecretes : remenez moy donc à la Ville, reſpondit-elle ſans s’émouvoir, afin que toute la Terre ſoit teſmoin de mes actions : & afin que toute la terre sçache, repliqua-t’il tout en fureur, voſtre crime & mon infortune. Mais apres tout, dit-il, qui vous a donné cette derniere Lettre ? une perſonne que je ne connois pas, (répondit-elle, ne voulant pas luy nommer Menaſte) Et où eſt Aglatidas preſentement ? luy demanda Otane ; je n’en sçay rien, repliqua-t’elle, & je n’ay pas aſſez d’intelligence avecques luy pour eſtre informée de ſes deſſeins. Et pourquoy, luy dit il, m’avez-vous épouſé, puis que vous aimiez Aglatidas ? je penſois, reſpondit Ameſtris, veû la façon dont vous aviez agy, vous avoir aſſez obligé en vous preferant à beaucoup d’autres, pour vous obliger auſſi à ne me traiter pas comme vous faites. Et je penſois, dit-il, que quand vous ne m’euſſiez pas aimé, vous auriez aſſez aimé la gloire, pour ne rien faire indigne de vous. Mais enfin, dit Artemon, pourquoy n’eſtes-vous pas content de ce qu’Ameſtris vous promet ? Elle vous dit qu’elle ne verra jamais Aglatidas ; qu’elle ne recevra point de ſes Lettres, ny ne luy fera point recevoir des ſiennes, que voulez vous davantage ? Je voudrois qu’elle n’euſt pas receu cette derniere, reprit-il, & qu’elle n’euſt pas gardé toutes les autres : car enfin c’eſt une marque aſſeurée, adjouſta-t’il, qu’elle ne hait pas Aglatidas ; qu’elle ne m’aime gueres, & que par conſequent je dois tout craindre. Seigneur, reprit Ameſtris, sçachez s’il vous plaiſt une choſe : qui eſt, que quand je vous haïrois effroyablement, & que j’aimerois Aglatidas plus que moy-meſme, je ne luy parlerois jamais : & que plus j’aurois de tendreſſe pour luy, plus j’apporterois de ſoin à éviter ſa rencontre : ainſi mettez-vous l’eſprit en repos de ce coſté là ; & s’il eſt poſſible laiſſez y moy. Il n’eſt pas aiſé, reprit-il, qu’un homme que vous allés rendre malheureux le reſte de ſes jours, puiſſe vous y laiſſer : Mais apres tout, interrompit Artemon, que voulez-vous ? je n’en sçay rien, repliqua-t’il bruſquement, c’eſt pourquoy en attendant que j’aye bien reſolu ce que je veux, j’entens touſjours que Menaſte, qui eſt parente d’Aglatidas, & qui en eſt ſans doute la confidente, s’en retourne à Ecbatane : & qu’Ameſtris ne la voye jamais. Seigneur, interrompit-elle, faites-moy s’il vous plaiſt la grace de ne faire pas une outrage à une perſonne de la condition & de la vertu de Menaſte : augmentez vos reproches contre moy s’il eſt poſſible, mais ne perdez pas la civilité pour elle. Que ſi toutefois vous voulez que je ne la voye plus, je feray en ſorte qu’elle s’en retournera dans quelques jours à Ecbatane ſous quelqu’autre pretexte. Je vous entens bien, luy dit-il, vous voulez auparavant qu’elle parte, avoir loiſir de concerter avec elle par quelle voye vous recevrez des nouvelles d’Aglatidas. Mais Seigneur, reprit-elle, ſi Aglatidas eſtoit en termes avecques moy de pouvoir me donner de ſes nouvelles, & de recevoir des miennes, pourquoy ſeroit-il ſi éloigné d’icy ? Que voulez-vous que je vous die ? repliqua-t’il tout en colere, ſinon que vous me ferez perdre la raiſon & la vie. Artemon voyant que tout ce qu’Ameſtris luy diſoit, l’aigriſſoit plutoſt que de l’appaiſer, le fit ſortir de ſa chambre preſque par force : cependant pouſſé par un ſentiment jaloux qu’il ne pût retenir, il ne voulut pas laiſſer les Lettres d’Aglatidas à Ameſtris ; & il ne voulut pas non plus les brûler, s’imaginant qu’il la tiendroit mieux en ſon devoir, sçachant qu’il les auroit en ſes mains. Il les reprit donc toutes avec autant de ſoin que ſi c’euſt eſté une choſe qui luy euſt eſté fort chere : & regardant Ameſtris avec une fierté inſupportable ; Vous ſouffrirez bien, Madame, luy dit il, que je les conſerve à mon tour. Je ſouffriray tout avec patience, dit-elle, car il n’eſt point de mal-heur où je n’aye preparé mon eſprit.

Apres qu’il fut ſorty, il voulut aller trouver Menaſte à ſa chambre, qui s’eſtoit trouvée un peu mal, & qui gardoit le lit ce jour là : mais Artemon l’en empeſcha, & luy dit tant de choſes, qu’il le fit reſoudre à ſouffrir que cette Perſonne ne s’en allaſt que dans quelques jours, ne pouvant jamais obtenir qu’il la laiſſast plus long-temps avec Ameſtris. Il voulut encore, quoy qu’Artemon luy pûſt dire, changer toutes ſes femmes, & tous ceux qui eſtoient deſtinez à la ſervir : ſi bien que tout ce qu’Artemon pût faire, fut d’empeſcher qu’Otane ne la maltraitaſt, & ne ſe portaſt à quelque eſtrange reſolution. Cependant il ſe trouvoit bien embarraſſé à choiſir le lieu où il vouloit demeurer : car à la campagne, pourveû qu’il y fuſt, il luy ſembloit en effet plus aiſé de prendre garde aux actions d’Ameſtris : mais comme il n’y pouvoit pas touſjours eſtre, il croyoit auſſi bien plus facile qu’Aglatidas la pûſt voir, & la pûſt meſme enlever ; eſtant de ceux qui ne ſe ſervent de la prevoyance, que pour le tourmenter inutilement, De plus, il eſtoit perſuadé avecques raiſon, qu’Ameſtris eſtoit belle aux yeux de tous ceux qui la voyoient : ainſi il ne craignoit pas ſeulement Aglatidas ; & il en vint au point, que ſes plus proches Parens & ſes meilleurs Amis, luy donnerent de la jalouſie. Artemon meſme ne fut pas privilegié : & s’il y eut quelque difference de luy aux autres, ce fut qu’Otane luy teſmoigna ſa jalouſie avecque moins d’aigreur : & qu’Artemon la ſouffrit avec plus de patience & moins de malice que beaucoup d’autres, qui eſtoient bien aiſes de le perſecuter. Mais enfin, il falut que Menaſte s’en retournaſt à Ecbatane, & qu’Artemon l’y remenaſt : la ſeparation de ces deux Amies fut d’autant plus faſcheuse, qu’elles ne pûrent ſe parler qu’un quart d’heure en particulier : encore falut-il qu’Artemon employaſt toute ſon adreſſe, pour leur faire avoir cette legere conſolation. Ce genereux Amy fit promettre en partant à Otane, qu’il ne parleroit plus jamais d’Aglatidas à Ameſtris, & qu’il vivroit bien avec elle ; parce qu’autrement il ſe pleindroit de luy en ſon particulier. De plus, comme il jugeoit qu’Ameſtris ſeroit encore mieux à Ecbatane, quoy qu’elle n’y viſt perſonne, que d’eſtre à la campagne, ou. Elle verroit eternellement ſon Mary : il luy fit un diſcours adroit, où juſtifiant toûjours Ameſtris, il luy donnoit pourtant lieu de craindre qu’Aglatidas n’entrepriſt pluſtost de la voir aux champs qu’à la ville. Ce n’eſt pas luy diſoit-il, que je ſoupçonne Ameſtris d’eſtre capable d’y rien contribuer : Mais apres tout, vous sçavez bien qu’Aglatidas l’a aimée avec une paſſion extréme : & ſelon les apparences, il ne la hait pas encore. De ſorte que deſesperé qu’il eſt, que vous ſoyez plus heureux que luy, il pourroit ſans doute du moins chercher les voyes de faire sçavoir ſa ſouffrance à Ameſtris : c’eſt pourquoy, ſi vous m’en croyez, vous la ramenerez à Ecbatane. D’abord Otane trouva ce qu’Artemon luy diſoit fort raiſonnable : mais un moment apres il le deſaprouva : & Artemon partit avec Menaſte, ſans sçavoir ſi Otane demeureroit touſjours aux champs, ou s’il retourneroit à la ville, & ſans qu’Otane luy meſme sçeuſt ce qu’il vouloit faire. Cependant comme le prompt retour de Menaſte fit quelque bruit, & que par les domeſtiques des maiſons on sçait tout ce qui s’y paſſe, la jalouſie d’Otane fit une nouvelle rumeur dans le monde. De plus, Anatiſe ayant une Fille auprès d’elle qui eſtoit Sœur de Dinocrate Eſcuyer d’Otane & ſon confident, elle sçeut par luy que l’on avoit trouvé des Lettres d’Aglatidas entre les mains d’Ameſtris : de ſorte qu’Anatiſe entrant en une nouvelle fureur contre elle, dit cent choſes malicieuſes qui ne firent pourtant nul effet, & qui retournerent toutes contre elle meſme. Car il eſtoit ſi ais de voir qu’elle parloit avec animoſité, que ſi elle euſt pû dire vray, & parler mal d’Ameſtris, on ne l’euſt non plus creuë que lors qu’elle diſoit des menſonges. Pendant cela, Otane n’eſtoit pas peu occupé à garder les advenuës de ſa maiſon : s’il voyoit de loing un Païſan un peu propre traverſer un Bois qu’il avoit, il croyoit que c’eſtoit peut-eſtre Aglatidas déguiſé. S’il voyoit parler les Femmes d’Ameſtris à quelques gens qu’il ne connoiſſoit point, il vouloit sçavoir ce qu’on leur diſoit : & s’imaginoit qu’on leur avoit donné des Lettres d’Aglatidas pour leur Maiſtresse. Afin qu’elle ne pûſt gagner par des preſens celles qu’il mettoit auprès d’elle, il fit faire un rolle fort exact de toutes ſes Pierreries, & le garda touſjours luy-meſme, les revoyant de temps en temps pour voir ſi tout y eſtoit. Il cherchoit ſoigneusement par tous les lieux où il pouvoit s’imaginer qu’elle pouvoit cacher des Lettres : & l’on peut dire que quelque perſecution qu’il luy fiſt ſouffrir, il eſtoit encore plus malheureux qu’elle. Il la regardoit avec des yeux où l’on voyoit ſi clairement ſa jalouſie & ſon inquiétude, qu’elle ne pouvoit pas douter des ſentimens qu’il avoit dans l’ame. Cependant ayant eſté forcé de retourner à Ecbatane pour une affaire importante, il l’y remena, ne voulant pas la laiſſer ſeule en ce lieu là. Car comme il ne sçavoit point avec certitude ou eſtoit Aglatidas, il s’imaginoit touſjours qu’il eſtoit caché en quelque lieu proche, en attendant qu’il quittaſt Ameſtris pour la venir viſiter. Mais en retournant à la Ville, il luy preſcrivit les perſonnes qu’elle y devoit voir : & luy dit que principalement il ne vouloit pas qu’elle viſt beaucoup de ces gens qui n’ayant rien à faire, ſont les Galants de profeſſion : & paſſent toute leur vie de rüelle en rüelle, & de converſation en converſation, à dire à peu prés les meſmes choſes. Ameſtris qui s’eſtoit reſoluë à une patience ſans égale, fit ce qu’il voulut ſans en murmurer : & ne vit meſme Menaſte qu’en ſecret, par le moyen d’Artemon. Mais comme elle ne pouvoit pas faire que tout ce qu’il y avoit de gens raiſonnables à Ecbatane ne priſſent plaiſir à la voir, on la cherchoit aux Temples, on la ſuivoit dans les rués ; & on alloit meſme la trouver chez trois ou quatre Perſonnes qu’il luy avoit permis de viſiter. De plus, comme il y a touſjours des gens qui aiment à ſe divertir eux meſmes, ſans ſonger s’ils nuiſent à autruy : il y eut un homme entre les autres nommé Tharpis, qui pour punir Otane de ſa jalouſie, ſe reſolut de l’augmenter autant qu’il pourroit : Si bien qu’Ameſtris ne ſortoit jamais, qu’il n’y euſt de ſes gens à obſerver où elle alloit pour l’y ſuivre. Toutes les fois qu’Otane entroit ou ſortoit, il voyoit touſjours quelque Officier de Tharpis en garde à quelque coing de ruë proche de chez luy : ainſi je puis aſſurer ſans menſonge, qu’en fort peu de temps il ne fut gueres moins jaloux de Tharpis que d’Aglatidas : ou pour parler encore plus raiſonnablement, il le fut preſques eſgalement de tout le monde. Quand Ameſtris eſtoit malade, elle l’eſtoit toûjours de telle ſorte, & avec tant de violence, à ce que l’on diſoit à la porte de ſon logis, que l’on ne la pouvoit voir : & quand Otane l’eſtoit, il faiſoit dire auſſi qu’il l’eſtoit ſi fort, qu’Ameſtris ne le pouvoit pas quitter : de façon qu’ils ne ſe trouvoient jamais mal ny l’un ny l’autre, que l’on n’agiſt chez eux comme s’ils euſſent eſté à l’extremité. Si quel qu’un parloit bas à Ameſtris, à qui il n’oſast pas demander tout haut ce qu’il luy diſoit, il le leur demandoit apres à tous deux ſeparément : & ſe ſervoit pour cela de pretextes ſi bizarres, qu’il eſtoit impoſſible de n’en rire pas.

Voila donc à peu prés de quelle façon veſcut Ameſtris, juſques à la mort d’Aſtiage : qui comme vous l’avez sçeu, mourut en partie de douleur par la nouvelle qu’il reçeut, de l’enlevement de la Princeſſe Mandane. Mais quelques jours en fuite, sçachant que Ciaxare devoit venir à Ecbatane prendre poſſession de la Couronne de Medie, & que la Cour ſeroit fort groſſe : Otane s’imaginant meſme qu’Aglatidas pourroit revenir de ſes Voyages pour voir le nouveau Roy ; il remena Ameſtris aux champs : quoy que de la condition dont il eſtoit, il euſt deu revenir des champs à la Ville s’il y euſt eſté. Mais comme ſes reſolutions eſtoient ordinairement contraires à la raiſon & à la bien-ſeance, il ſortit d’Ecbatane quand tout le monde y revenoit. De ſorte que quand vous y paſſastes avec Ciaxare elle n’y eſtoit pas. Mais quand vous en fuſtes partis, pour aller commencer la guerre d’Aſſirie, il revint avec elles : ce ne fut touteſfois pas pour la mieux traiter qu’à l’ordinaire : & elle veſcut encore de la meſme façon que je vous ay dit, juſques à ce que l’on sçeut qu’Aglatidas avoit eſté joindre l’Armée ſur ſa route, ſans que l’on diſt d’où il venoit : & que l’on aprit en ſuite qu’il eſtoit fort bien auprès de vous, & par conſequent fort conſideré de Ciaxare. Cette nouvelle luy donna deux ſentimens fort contraires : car il fut bien aiſe de sçavoir de certitude qu’Aglatidas eſtoit loing d’Ecbatane : mais il ne fut pas ſi ſatisfait d’aprendre l’honneur que le Roy & vous luy faiſiez. Si bien que comme toutes les nouvelles qui venoient de l’Armée, parloient advantageuſement de ſa valeur, Ameſtris n’oſoit plus s’informer des affaires generales, ny de la guerre : parce qu’il s’imaginoit qu’elle ne demandoit toutes ces choſes qu’afin qu’on luy parlaſt d’Aglatidas. Mais enfin, Seigneur, le gouverneur de la province des Ariſantins eſtant mort, il eut une envie eſtrange d’employer ſes Amis à demander ce Gouvernement là pour luy à Ciaxare ; à cauſe que tout le bien d’Ameſtris, qui eſt fort grand, eſt ſcitué dans cette province. Neantmoins comme il sçeut que l’on n’obtenoit plus rien du Roy que par voſtre moyen, il ne voulut pas avoir recours à une perſonne qu’Aglatidas aimoit, & dont il eſtoit aimé. Joint qu’apres avoir manqué à ce que devoit un honme de ſa condition, en ne voyant point Ciaxare, à ſon avenement à la Couronne : & apres que ſa jalouſie l’avoit en ſuitte empeſché de le ſuivre à la guerre, comme ſa naiſſance l’y obligeoit ; il ne voyoit nulle apparence de luy demander cette grace, & moins encore de l’obtenir, quand il la luy euſt demandée. Ce qui l’affligeoit le plus en cette rencontre, eſtoit qu’il sçavoit que l’ennemy declaré de la Maiſon d’Ameſtris l’avoit envoyé demander, ſans qu’il peuſt imaginer par où il pourroit traverſer ſon deſſein. Mais à quelque temps de là ; il reçeut un Paquet qui le ſurprit fort : car il trouva dedans les Expeditions de ce Gouvernement, que vous luy envoyaſtes au nom de Ciaxare. D’abord il eut une joye extréme de la choſe : & quoy qu’il ne sçeuſt pas bien preciſément d’où ce bon-heur luy venoit, neantmoins il ne devina point la verité : & il creut qu’elle s’eſtoit faite par le ſeul mouvement du Roy. De ſorte qu’il la publia avec plaiſir : exagerant comment il avoit eu ce Gouvernement ſans qu’il s’en fuſt meſlé, & ſans qu’il euſt employé perſonne pour luy. Toute la Ville fut donc luy faire compliment : & il ſouffrit meſme qu’Ameſtris reçeuſt viſite de tous ceux qui luy en voulurent rendre. Mais trois jours apres qu’il eut reçeu cette premiere nouvelle il en aprit une ſeconde, qui luy fut auſſi fâcheuſe, que l’autre luy avoit eſté agreable ; qui fut qu’un vieil Officier de la maiſon de Ciaxare qui eſtoit fort de ſa connoiſſance, & qui ne sçavoit pas les ſentimens d’Otane pour Ameſtris, parce que depuis ſon Mariage il n’avoit pas tardé en Medie : luy manda qu’il jugeoit à propos de l’advertir qu’il devoit remercier Aglatidas, du Gouvernement qu’on luy donnoit, puis que ſans luy il ne l’auroit pas obtenu : luy exagerant en ſuitte, avec quelle ardeur vous aviez demandé la, choſe, à la priere d’Aglatidas. Quand Otane reçeut cette Lettre, il eſtoit dans la Chambre d’Ameſtris, où il y avoit avez grande compagnie : & comme on sçeut qu’elle venoit de l’Armée, chacun le preſſa de la lire, afin de sçavoir des nouvelles ; ce qu’il fit pour les contenter. Mais en liſant tout bas ce que je viens de vous dire, il changea vingt fois de couleur : & tout le monde creut ou que Ciaxare eſtoit mort, ou qu’on luy oſtoit le Gouvernement qu’on luy avoit donné. On luy demanda donc avec beaucoup d’empreſſement, ce qu’on luy aprenoit ? quelques uns meſme luy demanderent quelle mauvaiſe nouvelle on luy avoit eſcrite ? jugeant de la Lettre qu’il avoit reçeuë par ſon viſage. Mais il leur reſpondit qu’on luy rendoit conte d’une affaire particuliere qui ne luy plaiſoit pas : & certes il eſtoit aiſé de s’en aperçevoir ; car il parut un ſi grand chagrin dans ſes yeux, qu’Ameſtris qui le connoiſſoit admirablement, ne douta pas que la jalouſie n’euſt ſa part à ſon inquietude. Elle n’en devina pourtant pas la cauſe : & elle creut que peut-eſtre luy mandoit-on qu’Aglatidas devoit faire quelque voyage à Ecbatane. Cependant il teſmoigna ſi ouvertement à toute la compagnie qu’on l’importunoit, qu’elle ſe retira : il vint meſme des gens qui ne luy avoient point encore fait compliment ſur le Gouvernement quon luy avoit donné : mais il les reçeut ſi mal, qu’ils creurent qu’il leur vouloit faire un outrage : & s’il n’euſt pas eſté connu pour jaloux, & par conſequent pour bizarre ; ces gens là l’auroient querellé, veu l’extravagante maniere dont il les reçeut : mais s’eſtant contentez de faire leur viſite courte, ils le laiſſerent dans la liberté de s’entretenir luy meſme. Par bon heur pourtant Artemon arriva, auparavant qu’il euſt reveu Ameſtris, eſtant allé accompagner ceux qui ſortoient : car ſans cela peut-eſtre ſe ſeroit-il emporté à quelque extréme violence contre elle. D’abord qu’il le vit, voyez (luy dit-il, en luy donnant la Lettre qu’il venoit de recevoir) ſi j’avois tort de croire qu’Aglatidas & Ameſtris eſtoient touſjours bien enſemble. Artemon la prit donc & la leut : mais n’y trouvant pas un mot de ce qu’Otane diſoit, & n’y voyant autre choſe ſinon qu’Aglatidas luy avoit fait donner le Gouvernement de la province des Ariſantins, qu’il avoit tant ſouhaitté : comment eſt-il poſſible, luy dit-il, que vous raiſonniez d’une façon ſi oppoſée à la mienne ? Et quoy, reſpondit Otane, ne paroit-il pas clairement qu’Ameſtris a eſcrit en ſecret à Aglatidas, que je deſirois fort ce Gouvernement, & que ce ſeroit peut-eſtre une bonne voye pour nous remettre bien enſemble, & pour leur donner la liberté de ſe voir, s’il pouvoit me le faire obtenir ? Point du tout, interrompit Artemon, & je ſoustiens au contraire, qu’Ameſtris vous connoiſſant comme elle fait, n’aura jamais eſté capable de croire qu’une Couronne, ſi Aglatidas vous la pouvoit donner, vous pûſt obliger à ſouffrir qu’il la viſt, ny qu’il vous viſitast. Ainſi je conclus qu’Ameſtris n’a point de part à la choſe & que ſi Aglatidas l’a faite, il l’a faite par generoſité toute pure, & parce qu’il ne vous hait pas, comme vous le haïſſez. Vous avez une ſi grande diſposition à excuſer touſjours Ameſtris, luy dit-il fort en colere, que je penſe qu’il eſt peu de crimes dont vous ne la vouluſſiez abſoudre ſans punition, ſi elle les avoit commis. Il eſt vray, reprit Artemon, que je ſuis fort perſuadé de ſa vertu : & tres vray encore, que je crois que c’eſt entreprendre ſur l’authorité des Dieux, que de vouloir punir des crimes qui ſe paſſent dans le fond du cœur, ſupposé meſme qu’ils y ſoient : & que par conſequent eux ſeuls peuvent bien cognoiſtre. Quoy qu’il en ſoit, dit Otane, je ne veux point accepter une choſe qu’un homme que je voudrois avoir poignardé m’a fait donner. Comment, interrompit Artemon extrémement ſurpris, apres avoir reçeu les complimens de toute une grande Ville, qui s’eſt venu réjoüir avecques vous, vous refuſerez ce Gouvernement que vous avez accepté ? Ouy, dit-il ; je le refuſeray : & je rens graces aux Dieux, de ce que je ne devois eſcrire que demain à Ciaxare, pour le remercier de ce beau preſent. Mais que direz vous à tous ceux qui vous ſont venus voir, quand vous leur rendrez leur viſite ? interrompit Artemon. Je ne leur en rendray point, dit-il ; & ſi quelqu’un me rencontre, & me preſſe de luy dire mes raiſons, je luy aprendray que je ne puis pas ſouffrir qu’Ameſtris aime encore Aglatidas : & ait une intelligence avecques luy : que je ſuis trop genereux, pour recevoir un bien-fait de mon ennemy : & pour endurer qu’il triomphe du cœur d’Ameſtris, qui ne doit eſtre qu’à moy. Mais, luy dit Artemon, ne craignez vous point que Ciaxare & Cyrus ne s’offencent, de voir que vous refuſerez une choſe comme celle là ? je ne crains rien tant, luy reſpondit-il, que d’eſtre obligé par Aglatidas : mais que dis-je obligé ? reprit-il, diſons pluſtost outragé. En effet quelle injure plus grande pouvoit il me faire que celle là ? S’il avoit encore eſcrit à Ameſtris ? qu’il luy euſt donné des Pierreries ; & qu’elle de ſon coſté luy euſt reſpondu ; & luy euſt envoyé ſon Portrait : du moins n’y auroit-il qu’un petit nombre de perſonnes qui sçauroient la choſe. Mais en l’affaire dont il s’agit, tout un grand Royaume sçaura, qu’Aglatidas qui n’a point de Gouvernement, au lieu de demander celuy là pour luy, l’a demandé pour un homme qu’il hait il y a longtemps ; & qui a eſpousé une perſonne qu’il aimoit, & qu’il aime encore. Ne faut-il donc pas conclurre apres cela, qu’il a voulu faire dire à tout le monde, qu’il recompenſe le Mary, des faveurs qu’il reçoit de la Femme ? Mais je donneray bien ordre que l’on ne me puiſſe pas accuſer de preferer l’ambition à l’honneur. Croyez moy, luy dit Artemon, que vous hazarderez bien plus voſtre reputation, en refuſant ce Gouvernement, qu’en l’acceptant : Quand cela ſeroit, reprit-il avec une fureur extréme, j’aimerois encore mieux perdre mon honneur, que de recevoir un bien-fait d’Aglatidas. Lors que les preſens de nos ennemis, reſpondit Artemon, peuvent nous empoiſonner, je croy qu’il eſt bon de ne les accepter pas, & qu’il eſt meſme genereux d’aimer pluſtost à obliger ſon ennemy que d’en eſtre obligé : Mais comme le bien-fait d’Aglatidas n’eſt pas de cette nature, & que vous ne pouvez le refuſer de la main du Roy ſans vous ruiner aupres de luy, & ſans forcer tout le monde à ſe moquer de vous ; je penſe, dis-je, qu’il ne faut pas eſcouter la paſſion qui vous poſſede, & qu’il la faut vaincre. Pardonnez moy Otane ſi je vous parle ſi franchement : mais je remarque un ſi grand déreglement en voſtre raiſon, que je crois y eſtre obligé. Si ce n’eſtoit que je voy que vous n’eſtes pas jaloux d’Aglatidas (repliqua Otane avec un ſous-rire forcé) je vous croirois amoureux d’Ameſtris : Quand vous le croiriez, reprit Artemon, je n’en ſerois pas ſi eſtonné que de ce que vous voulez faire : car je vous advouë, que je ne comprens pas voſtre deſſein. Je veux, luy dit-il, me mettre en eſtat de faire cognoiſtre à toute la Medie, que je ne contribuë rien à la folie d’Ameſtris : Ha Otane, s’écria Artemon, ne craignez pas que l’on vous ſoupçonne jamais d’une pareille choſe : vous y avez donné ſi bon ordre, que ce malheur n’a garde de vous arriver. Je l’y donneray bien encore meilleur, reprit-il. Il ne ſera pas aiſé, repliqua Artemon ; Vous le sçaurez pourtant bien-toſt, répondit Otane, & devant qu’il ſoit peu, vous advoüerez que l’honneur m’eſt plus cher que toutes choſes. Artemon craignant qu’il n’euſt quelque mauvais deſſein caché contre Ameſtris ; luy parla moins fortement qu’il n’avoit fait : mais Otane ne voulut plus luy rien dire ; & il fut contraint de le quitter, parce qu’il eſtoit fort tard.

A peine fut-il ſorty, qu’Otane fut trouver Ameſtris, à qui il dit tout ce que la jalouſie, la rage & la fureur peuvent faire dire, ſans qu’elle luy reſpondist une ſeule parole avec aigreur, & ſans qu’elle sçeuſt meſme la cauſe de ſa colere. Car comme il eſtoit perſuadé qu’elle sçavoit bien qu’Aglatidas luy avoit fait donner ce Gouvernement, il luy parloit en des termes ſi obſcurs & ſi embroüillez, qu’elle ne comprenoit rien ny à ſes injures, ny à ſes reproches. Apres avoir employé tout le ſoir à perſecuter Ameſtris, il ſortit de ſon Apartement & paſſa au ſien : où il ne voulut eſtre ſuivy par aucun de ſes gens que par Dinocrate : de qui la laſche complaiſance, l’avoit admirablement bien mis dans ſon eſprit. Il n’y fut pas pluſtost, qu’il l’envoya donner ordre que l’on tinſt ſes chevaux preſts à partir à la pointe du jour : & en effet apres avoir paſſe la nuict dans des agitations inconcevables, à ce qu’il a conté depuis, dés que le jour parut il monta à cheval ſans revoir Ameſtris, & s’en alla à la campagne, pour eſviter la rencontre du monde, n’eſtant pas encore bien reſolu de ce qu’il vouloit dire : car pour ce qu’il vouloit faire, cela n’eſtoit pas douteux : & il auroit pluſtost choiſi la mort, que d’accepter ce qu’Aglatidas avoit obtenu pour luy. Cependant l’abſence d’Otane donnant un peu plus de liberté à Ameſtris, parce que tous ſes eſpions ne luy eſtoient pas fidelles, elle vit Menaſte pour ſe conſoler : & elle vit auſſi Artemon, qui luy apprit la cauſe de la fureur de ſon Mary. Mais lors qu’elle fut ſeule avec ſa chere Menaſte, elle luy advoüa que quoy que la colere d’Otane j’affligeaſt extrémement, & qu’elle fuſt au deſespoir d’apprendre la bizarre reſolution qu’il prenoit de refuſer ce Gouvernement que tout le monde sçavoit qu’il avoit tant ſouhaité : neantmoins elle avoit quelque plaiſir à penſer, qu’Aglatidas l’aimoit encore aſſez pour avoir eſté capable à ſa conſideration, de ſervir Otane qu’il avoit touſjours haï. Pour moy, diſoit Menaſte, je ne puis que je n’admire cette diverſité d’evenemens, qu’une meſme paſſion cauſe : car enfin c’eſt parce qu’Aglatidas vous aime, qu’il oblige Otane qu’il n’aime pas : & c’eſt auſſi parce qu’Otane vous aime, qu’il ne peut ſouffrir qu’Aglatidas le ſerve. Ha Menaſte s’écria Ameſtris, les ſentimens qu’Otane a pour moy, ne ſe peuvent nommer amour : & je ſuis perſuadée que l’on s’abuſe, lors que l’on dit que l’amour & la jalouſie ſont inſeparables. Je croy qu’elles ſe ſuivent : mais je ne penſe pas qu’elles puiſſent regner enſemble dans un cœur. Cependant, diſoit-elle encore, n’admirez vous point mon malheur ? Aglatidas croit ſans doute m’avoir ſensiblement obligée : & s’imagine, à mon avis, qu’Otane eſtant ſatisfait, il en ſera moins chagrin pour moy : & tout au contraire, il redouble ma perſecution ſans y penſer. De plus, peut-on eſtre plus innocente que je le ſuis ? Vous sçavez Menaſte, que depuis la Lettre que je receus par vous, & où je ne reſpondis point, l’en & y refuſé pluſieurs autres : & que ſi je me ſuis ſouvenuë d’Aglatidas, ç’a eſté malgré moy, & ſeulement en parlant avecques vous, ou en m’entretenant moy meſme : toutefois on diroit que les Dieux me veulent punir de quelque grand crime. Vous n’eſtes pas auſſi autant innocente que vous le croyez eſtre, reprit Menaſte, car enfin pourquoy avez vous épouſé Otane ? & eſtoit il juſte que vous employaſſiez ce grand & merveilleux eſprit que les Dieux vous ont donné, à inventer une ſi bizarre maniere de punir Aglatidas, & de vous juſtifier aupres de luy ? Ne parlons plus du paſſé, reſpondit elle en ſoûpirant, & ſongeons ſeulement au preſent & à l’advenir. J’y voy tant de choſes faſcheuses pour vous, reprit Menaſte, que vous me devez pardonner ſi je vous parle pluſtost de ce qui n’eſt plus, que de ce qui eſt, ou de ce qui peut eſtre : car pour moy j’avouë que je ne conçoy point du tout, ny ce qu’Otane fera, ny ce que vous ferez. En mon particulier, dit Ameſtris, je ne sçay point d’autre reſolution à prendre, que de me remettre abſolument à la conduite des Dieux ſans murmurer contre leur volonté : & de me preparer à une perſecution eternelle : car de vouloir entreprendre de chaſſer la jalouſie du cœur d’Otane, il y auroit de la folie d’y penſer ; puiſque tout ce que j’ay fait ſevere icy ne l’a pû faire.

Voila donc, Seigneur, ce que diſoit Ameſtris, durant que toute la Ville eſtoit en peine du prompt depart d’Otane, & en cherchoit la raiſon ſans la pouvoir trouver. Mais peu de jours apres, la choſe ne fut que trop divulguée : parce que comme la nouvelle qu’il eſtoit gouverneur de la province des Ariſantins, eſtoit allée auſſi promptement en ce Païs-là qu’elle eſtoit venue à Ecbatane ; il y vint des Deputez des principales Villes de ſon Gouvernement croyant l’y trouver : qui aprenant qu’il eſtoit aux champs, y furent pour s’aquiter de leur commiſſion. Mais il ne les voulut pas recevoir ; leur faiſant dire qu’il n’acceptoit pas ce qu’on luy avoit donné. Diverſes perſonnes de qualité de cette meſme province luy eſcrivirent auſſi, ſans qu’il leur fiſt reſponse : de ſorte que ces Deputez eſtrangement ſurpris de ce procedé, repaſſant par Ecbatane, s’en pleignirent, & en demanderent la cauſe, ſans que perſonne la leur pûſt dire. Neantmoins on la ſceut bien-toſt : car Dinocrate l’ayant fait sçavoir à Anatiſe, Anatiſe apres l’apprit à toute la Ville : adjouſtant malicieuſement beaucoup de choſes à la verité, afin de faire croire qu’Ameſtris n’eſtoit pas auſſi innocente qu’on la diſoit : neantmoins quoy qu’elle pûſt dire on ne la creut pas. Cependant Otane qui juſques là n’avoit paſſé que pour un jaloux fort bizarre, commença d’eſtre regardé comme un homme qui avoit abſolument perdu la raiſon : & s’il euſt eſté permis de voir Ameſtris, tout le monde euſt eſté s’affliger avec elle, ou luy conſeiller d’abandonner Otane. Mais ceux à qui il avoit confié la porte de ſa maiſon, n’y laiſſoient entrer qui que ce fuſt ; non ſeulement parce qu’il le vouloit ainſi, mais encore parce qu’Ameſtris le ſouhaitoit : ſe contentant d’avoir la liberté de voir Artemou & Menaſte, cette derniere entrant par une porte du jardin, ſans qu’on le ſceust. Pour Otane, il eſtoit dans un chagrin inconcevable : car comme il avoit de l’eſprit, il jugeoit bien, malgré toute ſa jalouſie & toute ſa fureur, que ce qu’il faiſoit paroiſtroit fort eſtrange à tout le monde : & qu’il ne pouvoit s’en juſtifier, qu’en diſant des menſonges contre Ameſtris. Il ne pouvoit durer dans la ſolitude où il eſtoit, il ne pouvoit non plus ſe reſoudre à retourner à Ecbatane ; ne sçachant pas trop bien ce qu’il pourroit dire à tous ceux qui s’eſtoient allé réjoüir avecques luy, & dont il avoit receu les complimens. Il eſtoit donc accablé de toutes parts : mais parmy tant de penſées differentes, l’image d’Aglatidas ne l’abandonnoit point : & quand il s’imaginoit qu’Ameſtris luy avoit ſans doute de l’obligation de ce qu’il avoit fait pour luy, il en eſtoit enragé : du moins témoigna t’il avoir tous ces ſentimens, en parlant à Artemon qui le fut voir, pour taſcher de le ramener à la raiſon. Cependant Tharpis qui croyoit effectivement, qu’il y avoit quelque juſtice à tourmenter un homme qui tourmentoit injuſtement une des plus vertueuſes & des plus belles Perſonnes de la Terre : & qui d’ailleurs, comme je l’ay deſja dit, ne haïſſoit pas à ſe divertir aux deſpens d’autruy ; fit ſemblant d’avoit receu une Lettre de l’Armée, par laquelle on luy mandoit que Ciaxare & vous, eſtiez ſi irritez de ce qu’Otane avoit refuſé le Gouvernement qu’on luy avoit voulu donner, que l’on ne croyoit pas qu’il pûſt faire ſa paix aiſément. Or comme les nouvelles fâcheuſes à quelqu’un s’épandent toujours plus promptement que les autres, toute la Ville en vingt-quatre heures ne fut remplie que de celle-là : que l’on diſoit avoir eſté confirmée par quatre ou cinq Lettres, quoy qu’il n’en fuſt venu aucune. Si bien que par les eſpions qu’Otane avoit dans la Ville, il en fut bien-toſt adverty : ce qui augmenta ſes inquietudes à tel point, qu’il n’eſtoit pas maiſtre de luy meſme. Car comme on sçavoit alors à Ecbatane voſtre veritable condition, la faveur d’Aglatidas aupres de vous, luy devint plus redoutable, & redoubla ſon chagrin. En ce meſme temps on ſceut avec certitude que les affaires d’Armenie ne s’accommodoient pas : & qu’aſſeurément Ciaxare alloit porter la guerre en ce Païs là. De ſorte que pouſſé par un ſentiment de rage, de deſespoir, de vangeance, & de jalouſie tout enſemble ; il forma le deſſein de s’aller jetter dans le Party du Roy d’Armenie, quoy qu’il viſt aſſez que c’eſtoit aſſeurément perdre tout ſon bien : ſe flattant de l’eſperance de pouvoir rencontrer Aglatidas en quelque occaſion ; sçachant aſſez qu’il eſtoit aiſé de le trouver à la guerre, pourveû qu’on le cherchaſt aux endroits les plus dangereux. Ce deſſein eſtant pris, ſans le communiquer à perſonne, il envoya querir Ameſtris : qui contre l’advis de Menaſte luy obeït. Artemon qui eſtoit revenu à Ecbatane, sçachant la choſe, ne voulut du moins pas la laiſſer aller ſeule, & l’accompagna malgré qu’elle en euſt, Comme ils approcherent du lieu ou ils alloient, ils aperceurent Dinocrate, qui eſtoit arreſté à cheval au pied d’un arbre : qui dés qu’il les eut veus s’en alla à toute bride vers le Chaſteau où eſtoit ſon Maiſtre. Ce bizarre procedé ſurprit un peu Ameſtris & Artemon, qui ne pouvoient deviner ce que cela vouloit dire : Mais ils furent bien plus eſtonnez, lors qu’eſtant arrivez à ce Chaſteau ; ils apprirent que Dinocrate n’avoit pas eu plutoſt adverty Otane, qu’Ameſtris alloit arriver ; qu’il eſtoit monté à chenal, ſuivy de trois ou quatre des ſiens : & qu’il eſtoit ſorty par une porte oppoſée à celle par où Ameſtris devoit entrer ; laiſſant ſeulement une Lettre entre les mains du Capitaine de ce Chaſteau, pour luy rendre. Il ne la luy eut pas pluſtost donnée, que l’ouvrant elle y leut ces paroles.


OTANE A L’INDIGNE AMESTRIS.

Je parts pour aller cacher la honte dont vous m’avez couvert : & c’eſt pour cela que je vais parmy des gens qui ne me connoiſſent pas, & qui ne vous connoiſſent point. Mats je parts principalement pour aller tüer Aglatidas, ſi je le puis rencontrer comme je l’eſpere. Si j’aprens que vous ayez receu la nouvelle de ſa mort ſans larmes, je reviendray, & je vous pardonneray peut-eſtre, l’amour que vous aurez eu pour luy durant ſa vie, pourveu que ſa mort vous ait eſté indifferente. Cependant demeurez dans ce Chaſteau ; obeïſſez à celuy qui y commande en mon abſence & n’y voyez qui que ce ſoit : ſi vous ne voulez que je revienne pour vous punir en voſtre propre perſonne, de tous les maux que vous m’avez faits, & de tous ceux que vous me faites.

OTANE.


Je vous laiſſe à juger combien cette Lettre affligea Ameſtris : qui l’ayant fait lire à Artemon, le conjura d’aller apres Otane : & en effet quoy que ce Capitaine du Chaſteau pûſt dire, Artemon y fut à l’inſtant meſme. Mais ſoit qu’Otane, qui avoit prés d’une heure d’avantage, fuſt deſja trop loing pour le pouvoir rejoindre, ou qu’il priſt une route differente de la ſienne, il ne le rencontra pas : & il revint aupres d’Ameſtris qu’il trouva toute en larmes. Elle ne sçavoit ſi effectivement Otane eſtoit party : elle ne sçavoit s’il eſtoit allé pour tüer Aglatidas, comme il je diſoit dans ſa Lettre ; ou s’il ne s’eſtoit point ſeulement, caché, pour voir comment elle agiroit en ſon abſence. Mais apres, a noir receu cette Lettre, ils comprirent bien par le commencement, qu’il n’alloit pas à l’Armée de Ciaxare ; puis qu’il n’auroit pas eſté en ce lieu-là parmy des perſonnes inconnuës. De ſorte qu’apres y avoir bien reſvé l’un & l’autre, ils trouverent la ve rité : & Artemon creut qu’Otane s’en alloit en Armenie, ſe jetter parmy les ennemis du Roy. Cependant Ameſtris luy dit, que pour commencer d’obeïr à ſon Mary, il faloit qu’il s’en retournaſt : il fit tout ce qu’il pût, pour l’obliger à ſouffrir qu’il la remenaſt à Ecbatane : mais outre que elle ne le voulut pas, il eſt encore vray qu’il ne l’euſt pas pû faire : car celuy qu’Otane avoit mis dans ce Chaſteau, eſtoit un homme opiniaſtre & abſolu, qui ne l’euſt pas enduré. Neantmoins la douceur d’Ameſtris obtint enfin de luy comme une grace ſinguliere, que Menaſte la pourroit venir voir : ainſi voyla Ameſtris, apres qu’Artemon fut : party, dans une ſolitude affreuſe ; principalement parce qu’elle n’avoit point de terme limité. Ses Parens luy firent offrir à diverſes fois de l’enlever de là, malgré la reſistance de celuy qui la gardoit, ſi elle y vouloit conſentir, mais elle ne le voulut jamais : non pas tant à mon advis pour obeïr à Otane, à qui elle ne devoit pas ſans doute une pareille obeïſſance : que pour ſuivre ſon humeur, qui faiſoit qu’elle ne pouvoit plus ſouffrir le monde, ſans ſe contraindre extrémement. A quelque temps de là, elle fut fort conſolée d’aprendre de certitude qu’Otane eſtoit en Armenie : car de cette façon elle craignit moins pour la vie d’Aglatidas : s’imaginant qu’il ne luy ſeroit pas ſi aiſé qu’il penſoit, de trouver au milieu d’un combat celuy qu’il alloit chercher, dans une armée de cent mille hommes.

Voila donc, Seigneur, de quelle ſorte veſcut Ameſtris, pendant la guerre d’Armenie : & juſques à la nouvelle qui s’eſpandit en Medie qu’Otane eſtoit mort. Elle y fut mandée avec tant de circonſtances, que perſonne n’eut peur de s’en reſjoüir ouvertement : car en mon particulier, ayant eſcrit à pluſieurs de mes Amis que je l’avois veû mort de mes propres yeux, tout le monde en teſmoigna de la joye pour l’amour d’Ameſtris. Mais ce qu’il y eut d’admirable, fut que la Perſonne de toute la Terre qui devoit eſtre la plus aiſe de la mort d’Otane, fut celle qui l’aprit avec le plus de retenuë car on ne vit jamais ſur le viſage d’Ameſtris un mouvement que l’on puſt croire eſtre une marque d’une grande joye interieure. Comme elle ne pouvoit pas eſtre fort affligée, elle ne le paroiſſoit pas auſſi : mais ſans eſtre ny fort gaye ny fort triſte, elle faiſoit voir par ſa moderation, la ſagesse de ſon eſprit, & la generoſité de ſon ame : & quand Menaſte luy demandoit d’où venoit qu’elle ne ſentoit pas avec plus de plaiſir la liberté dont elle alloit joüir ? elle diſoit que c’eſtoit parce qu’il luy demeuroit quelque ſcrupule en l’eſprit : & qu’elle craignoit que les mauvais traitemens qu’Otane luy avoit faits, ne fuſſent la cauſe pour laquelle les Dieux avoient accourcy ſa vie. A quelques jours de là, les gens d’Otane revinrent, à la reſerve de Dinocrate, qu’ils dirent qui eſtoit demeuré malade en Armenie, & qui confirmerent la nouvelle de ſa perte. Cependant le Capitaine du Chaſteau où eſtoit Ameſtris, au lieu de luy commander comme il faiſoit auparavant, luy obeït dés qu’il sçeut la mort d’Otane : & comme il n’avoit pas uſé envers elle de beaucoup de ſeverité, elle le traita auſſi avec beaucoup de douceur. Peu de jours apres, tous ſes Parens & toutes ſes Amies furent la requerir, & la ramenèrent à Ecbatane : où elle veſcut avec toute la retenuë qu’elle euſt pû avoir, quand Otane n’euſt pas eſté bizarre & extravagant comme il l’avoit eſté. Neantmoins comme le deüil n’eſt pas long en Medie, & qu’Ameſtris n’avoit jamais eſté plus belle qu’elle eſtoit alors, & qu’elle eſt encore : il y eut pluſieurs perſonnes de qui les ſentimens paſſionnez ſe deſcouvrirent bientoſt pour elle, par les ſoings qu’ils luy rendirent : & Tharpis entre les autres, qui durant qu’Otane eſtoit jaloux, croyoit n’avoir aporté ſoing à voir Ameſtris, & à la ſuivre en tous lieux, que pour augmenter ſa jalouſie, ſe trouva eſtre effectivement amoureux d’elle. Artemon de ſon coſté, qui avoit touſjours creû que la compaſſion qu’il avoit des malheurs d’Ameſtris, eſtoit la ſeule cauſe de l’empreſſement qu’il apportoit à la voir & à la ſervir ; s’aperçeut auſſi qu’il l’aimoit d’une amitié un peu plus tendre qu’il ne croyoit : de ſorte qu’Ameſtris en perdant un Mary, gagna pluſieurs Amants. Et ce qu’il y eut de rare en cette advanture, fut qu’Anatiſe toute ſeule, fut ſensiblement affligée de la mort d’Otane : mais ſi affligée que tout le monde s’en aperçeut. Comme on le dit à Ameſtris, & qu’elle en parloit avec ſa chere Menaſte, cette Fille, apres y avoir bien penſé, en imagina la veritable cauſe : qui eſtoit qu’elle craignoit que la mort d’Otane ne renoüaſt l’amitié d’Ameſtris & d’Aglatidas s’il revenoit à Ecbatane. Elle rougit à ce diſcours ; & cherchant, à mon advis, à faire que ſon Amie la contrediſt ; l’ambition & l’abſence, reprit elle, auront ſans doute ſi bien guery Aglatidas de la paſſion qu’il avoit pour moy, que l’inquiétude d’Anatiſe ſe trouvera fort mal fondée : joint que quand meſme cela ne ſeroit pas ; je trouve la liberté ſi douce, que j’aurois quelque peine à me reſoudre de la perdre. Si vous parliez ainſi à quelque Amie d’Anatiſe, reprit Menaſte en riant, je trouverois que ce ſeroit parler avec beaucoup de prudence : mais parlant à moy, me dire que l’abſence & l’ambition auront guery Aglatidas : luy qui pouvant demander des Gouvernemens pour luy meſme, les a demandez pour les donner à celuy que vous aviez épouſé : & luy enfin qui vous a aimée, lors qu’il vous devoit haït ; qu’il vous croyoit Infidelle, & qu’il eſtoit éloigné de vous : ha non, Ameſtris : je ne le sçaurois ſouffrir : & moins encore que vous adjouſtiez que quand cela ne ſeroit pas, vous auriez peine à le preferer à la liberté. Parlez Ameſtris, parlez : penſez vous ce que vous dites, ou ne le penſez vous pas ? & dites moy ingenument ſi vous ſeriez bien aiſe qu’Aglatidas revenant icy, allaſt ſervir Anatiſe devant vos yeux. Ha ! pour Anatiſe ; reprit Ameſtris, j’advoüe que j’aurois beaucoup de peine à le ſouffrir : & de qui donc l’endureriez vous ? luy dit Menaſte en ſous-riant. mauvaiſe perſonne, luy repliqua Ameſtris, pour quoy me perſecutez vous ſi cruellement ? & pour quoy me forcez vous à vous dire en rougiſſant, qu’il n’y a que la gloire que je puiſſe ſouffrir qu’Aglatidas aime plus que moy : encore ne ſcay-je, adjouſta Menaſte, ſi vous ne voulez pas qu’il l’aime en partie pour l’amour de vous. Cependant vous parlez avec autant d’indifference, que ſi Aglatidas eſtoit Otane. Ne parlons plus d’Otane, luy dit Ameſtris, & laiſſons le jouïr apres ſa mort du repos qu’il n’a pu trouver durant ſa vie. Et puis, adjouſta t’elle en ſous-riant à demy, ne ſongez vous point que non ſeulement la jalouſie d’Otane a fait mon plus grand ſuplice, mais encore que celle d’Aglatidas m’a eſtrangement tourmentée ? & qu’ainſi il y auroit beaucoup de prudence, à ne s’expoſer point une ſeconde fois, à un ſemblable malheur. Vous l’éviterez bien plus aiſément, repliqua malicieuſement Menaſte, en ne ſouffrant plus que Megabiſe vous entretienne, s’il revient jamais icy : & en ne gardant plus dans voſtre cœur, les ſujets de pleinte que vous penſerez avoir l’un contre l’autre. Car je vous aprens qu’en amour un deſpit caché, quelque petit qu’il puiſſe eſtre en ſon commencement, eſt capable de faire à la fin une grande querelle : c’eſt pourquoy preparez vous à croire mon conſeil ; & ſans aprehender la jalouſie d’Aglatidas, ſongez ſeulement à recevoir ſon amour ſans ingratitude : car je ſuis aſſurée que ſa fidélité l’en a rendu digne.

Voila donc, Seigneur, l’eſtat où eſtoient les choſes : Tharpis & Artemon eſtoient amoureux d’Ameſtris, & Anatiſe en eſtoit jalouſe : car effectivement depuis la nouvelle de la mort d’Otane, elle eut touſjours des eſpions, pour obſerver ce que faiſoit Ameſtris, afin de deſcouvrir ſi elle avoit encore quelque intelligence avec Aglatidas. Mais y ayant eu alors quelque remuëment en Medie, dont mon Frere porta la nouvelle à Ciaxare, vous euſtes la bonté, comme vous le sçavez, de choiſir pluſtost Aglatidas qu’un autre pour y envoyer : & vous obtinſtes la choſe du Roy. De vous dépeindre. Seigneur, les impatiences d’Aglatidas pendant ce voyage, il ne me ſeroit pas aiſé : je ſuis pourtant obligé de vous dire, que quoy qu’il allaſt revoir Ameſtris, & Ameſtris en liberté, il ne laiſſa pas de me teſmoigner cent & cent fois, qu’il partageoit avecques moy le deſplaisir que j’avois de m’eſloigner de vous : & le glorieux Nom de Cyrus enfin, & celuy d’Ameſtris, furent les ſeuls qu’il prononça, pendant tout le chemin que nous fiſmes. Par bon-heur pour luy, les choſes s’eſtoient un peu calmées à Ecbatane, quelques jours devant que nous y arrivaſſions : de plus, comme il y eſtoit allé avec un pouvoir abſolu : on ne sçeut pas pluſtost qu’il devoit arriver, que l’on vint au devant de luy, & que l’on ſe reſolut d’obeïr : De ſorte qu’il entra dans Ecbatane comme en Triomphe. Cependant Artemon, Tharpis, & Anatiſe, eſtoient bien fâchez de ſon retour : mais pour Ameſtris elle en fut ſi eſmuë, qu’elle ne pût bien determiner quels eſtoient les mouvemens de ſon cœur. Dés qu’Aglatidas fut arrivé, ne pouvant pas ſe dégager de ceux qui l’environnoient, & qui l’entretenoient des affaires publiques ; il me pria d’aller chez Menaſte, la ſuplier de prendre les ordres d’Ameſtris, & de sçavoir d’elle comment elle vouloit qu’il veſcust : lors que l’embarras où, il eſtoit, luy permettroit d’avoir quelques momens dont il puſt diſposer. Mais Menaſte qui connoiſſoit l’humeur modeſte de ſon Amie, me dit qu’Aglatidas devoit luy faire ſa premiere viſite ſimplement comme à une perſonne de ſa condition, ſans s’en empreſſer : que ſi toutefois il vouloit l’advertir du jour qu’il iroit chez Ameſtris, elle feroit en ſorte, pourveu qu’il y allaſt de bonne heure, que la choſe ſeroit conduitte avec tant d’adreſſe, qu’il y auroit peu de monde quand il y arriveroit. Ce temps parut ſi long à Aglatidas, qu’il ne pût jamais s’empeſcher d’eſcrire ce jour là deux Billets à Menaſte, malgré toutes ſes affaires, & de l’aller voit le ſoir : car comme elle eſtoit ſa Parente, il vivoit avec plus de liberté avec elle qu’avec une autre. Jamais il ne penſa la quitter, tant il prenoit de plaiſir à l’entretenir de ſa chere Ameſtris : mais enfin apres avoir donné deux jours tours entiers au ſervice du Roy, ayant une impatience eſtrange de revoir cette belle Perſonne, il fut à un Temple, où il avoit sçeu par Menaſte qu’elle alloit d’ordinaire ? touteſfois Ameſtris n’y fut point ce jour là, n’oſant pas ſe fier aſſez à elle meſme, pour vouloir que la premiere entre-veuë d’Aglatidas & d’elle, ſe fiſt devant tant de monde : n’ignorant pas, que veû les choſes paſſées, on l’obſerveroit eſtrangement. Si bien qu’Aglatidas eſtant trompé de l’eſperance qu’il avoit euë, au lieu d’y voir Ameſtris y vit Anatiſe : qui y avoit eſté exprés, afin de sçavoir ſi Ameſtris & Aglatidas ſe trouveroient en ce lieu là. Cette rencontre luy donna de la confuſion : sçachant bien qu’en quelque ſorte il avoit offencé cette perſonne : mais comme ſa veuë luy avoit eſté funeſte la derniere fois, puis qu’elle avoit eſté cauſe de la jalouſie d’Ameſtris, & de la bizarre reſolution qu’elle avoit priſe en ſuitte ; il ſortit de ce Temple, faiſant ſemblant de ne l’avoir pas connuë, ce qui la penſa deſesperer. Cependant l’heure où il devoit aller chez Ameſtris eſtant arrivée, il y fut : mais avec un battement de cœur eſtrange. Comme le deüil des Veuſves n’eſt que de quarante jours a Ecbatane, Ameſtris ne le portoit deſja plus quand nous y arrivaſmes. neantmoins quoy qu’elle euſt bien voulu n’eſtre pas negligée en renvoyant Aglatidas ; elle ne voulut touteſfois pas ſe parer en cette rencontre : & elle prit un milieu entre les deux, où ſans dérober rien à ſa beauté, elle eſtoit pourtant avec autant de modeſtie en ſon habillement, qu’elle en avoit dans l’humeur. Menaſte eſtoit ſeule auprès d’elle, lors qu’Aglatidas & moy y fuſmes : car elle avoit voulu que j’y fuſſe, de peur qu’Ameſtris ne la grondaſt, ſi elle aprenoit qu’elle luy euſt conſeillé d’y aller ſans compagnie. Mais comme Ameſtris sçavoit bien que je n’ignorois pas tout ce qui s’eſtoit paſſé entre eux, ma preſence n’euſt rien changé à cette entre-veuë, s’il ne s’y fuſt trouvé que moy. Cependant, Seigneur, elle ſe fit d’une maniere ſi extraordinaire à mon gré ; que l’en fus ſurpris : car au lieu de ces grands teſmoignages de joye, que l’on voit ſur le viſage de ceux qui s’aiment, & qui apres de grands malheurs & une longue abſence, ont le plaiſir de ſe revoir : comme Ameſtris vouloit cacher une partie de ſa ſatisfaction à Aglatidas, elle luy parut d’abord ſi ſerieuse, que toute la ſienne diſparut de ſes yeux : & ſon cœur ſe troubla de telle façon, qu’il ne put qu’à peine luy dire quelques paroles de ſimple civilité. Ce qui l’embarraſſoit le plus, eſtoit qu’en entrant chez elle, nous avions trouvé une Dame qui y venoit comme nous : ſi bien qu’Aglatidas ne sçavoit quel compliment faire à Ameſtris : & Ameſtris non plus ne sçavoit pas trop bien que luy reſpondre. De luy dire qu’il prenoit part à la perte qu’elle avoit faite, elle eſtoit ſi petite qu’il n’y avoit point d’aparence de l’en conſoler, & la choſe euſt ſans doute ſemblé ridicule : de luy dire auſſi, qu’il s’en reſjoüiſſoit, elle s’en ſeroit offencée : de ne luy rien dire du tout, cela euſt eſté hors de bien-ſeance : ainſi Aglatidas ne fut pas en une petite peine ; & je ne sçay pas trop bien comment il ſe tira de ce premier compliment : parce que durant qu’il le fit, je me mis à parler à Menaſte, pour luy dire qu’elle n’avoit pas eſté auſſi adroite qu’elle nous l’avoit promis, puis que cette Dame eſtoit venuë nous importuner. En effet tant qu’elle y fut, la converſation fut eſtrangement contrainte : Aglatidas eſpera toutefois que quand elle ſeroit ſortie, la froideur d’Ameſtris ſe diſſiperoit : Mais apres que ſa viſite fut achevée, & que nous fuſmes en liberté ; voyant qu’elle demeuroit encore dans les meſmes termes, & qu’il ne trouvoit point ſur ſon viſage je ne sçay quel air ouvert & obligeant, qu’il avoit eſperé d’y rencontrer ; Madame (luy dit-il, lors qu’elle fut revenuë de conduire cette Perſonne qui venoit de ſortir, & qu’il ſe fut aſſis auprés d’elle) eſt-il poſſible que vous ayez eu autrefois la bonté de me faire voir une douleur ſi obligeante dans vos yeux lors que je vous quittay, & que vous me refuſiez preſentement la conſolation de m’y faire voir auſſi quelques ſentimens de joye pour mon retour ? Cette douleur que je vous monſtray malgré moy, reprit Ameſtris en ſous-riant, me parut ſi criminelle, lors que j’y pûs ſonger avec quelque tranquillité, que j’ay voulu reparer cette faute aujourd’huy. Dites pluſtost, Madame, interrompit-il, que vous avez voulu de deſſein premedité, en faire une contre l’amitié que vous me devez : car enfin, puis que vous me fiſtes l’honneur de me commander de n’aimer jamais rien que vous, lors que je m’en ſeparay ; je penſe qu’il m’eſt permis de parler ainſi, puis que je vous ay obeï exactement. Ouy, Madame, je vous ay aimée, & je n’ay aimé que vous : & je vous ay ſi uniquement aimée, que je n’ay pas meſme aimé la gloire, qu’autant qu’il la faloit aimer pour mourir ſans vous faire honte, ſi la fortune l’euſt voulu : Car pour la vie, je vous proteſte qu’elle m’a eſté inſuportable, tant que je n’ay pas eſté auprés de vous. Cependant apres avoir ſouffert des maux infinis ; apres, dis-je, avoir ſenty toutes vos douleurs & toutes les miennes ; apres vous avoir conſervé une amour violente ſans eſpoir, & avoir enduré mille & mille ſuplices, ſeulement parce que je vous aime ; lors que vous me voyez revenir, vous me faites voir une indifference dans vos yeux, qui met mon ame à la gehenne ; & qui me donne lieu de craindre qu’elle ne ſoit dans voſtre cœur. Ne croyez pas mes yeux Aglatidas, luy dit-elle, s’ils vous diſent que vous me ſoyez indifferent ; purs qu’il eſt vray que j’ay touſjours pour vous toute l’eſtime que je ſuis obligée d’avoir. Si vous euſſiez dit toute l’affection, reprit Aglatidas, au lieu de dire toute l’eſtime, vous m’auriez rendu plus heureux : mais cruelle perſonne, je penſe que vous pretendez ne me tenir point conte de tous mes ſervices, & de toutes mes ſouffrances : & que vous voulez que je regarde voſtre cœur comme une nouvelle conqueſte que je dois faire. Aprenez moy du moins ſi c’eſt ainſi que vous voulez que j’en uſe : car je vous advouë que je ne me ſuis point preparé à vous dire que je vous aime ; & que je n’ay ſongé qu’à vous demander ſi vous m’aimez encore ? Mais ſi je me ſuis abuſé, je veux, Madame, tout ce que vous voulez : & pourveu que vous m’apreniez voſtre volonté, vous ſerez obeïe avec beaucoup d’exactitude. Pendant qu’Aglatidas parloit, & qu’Ameſtris l’eſcoutoit attentivement, cette legere froideur qu’elle avoit affecté d’avoir par modeſtie, ſe diſſipa ſans qu’elle s’en aperçeuſt : de ſorte que les veritables ſentimens de ſon cœur ſe faiſant voir dans ſes yeux, Aglatidas eut la ſatisfaction d’y remarquer cette agreable joye qu’il y deſiroit. Ameſtris meſme connoiſſant parfaitement qu’Aglatidas n’eſtoit point changé, recommença d’avoir pour luy cette obligeante confiance qui fait toute la douceur de l’amour. Ils ſe dirent donc toutes leurs douleurs & toutes leurs inquietudes, depuis qu’ils ne s’eſtoient veus : & cette converſation qui avoit commencé par une petite querelle, finit par un renouëment d’amitié tres ſincere. Comme il arriva du monde, elle fut interrompuë : mais ce qu’il y eut d’admirable, fut que Tharpis eſtant venu chez Ameſtris, comme nous y eſtions encore ; il n’y eut pas eſté un quart d’heure, qu’Aglatidas connut qu’il eſtoit amoureux d’elle, & en parla à Menaſte : qui s’eſtonnant de ce prodige, luy dit en raillant qu’il priſt bien garde de n’en eſtre pas jaloux comme il l’avoit eſté de Megabiſe. Mauvaiſe Parente, luy reſpondit-il, pourquoy raillez-vous d’une choſe qui a fait tout le ſuplice de ma vie ? c’eſt pour vous empeſcher d’y retomber, luy dit-elle.

Cependant noſtre viſite n’eſtant deſja que trop longue, je fis ſigne à Aglatidas. qu’il faloit ſortir, & nous ſortismes en effet : mais comme il en avoit une d’obligation à faire chez une de ſes Tantes, il me laiſſa & fut s’acquiter de ce devoir. Pour ſon malheur, il y trouva Anatiſe : ce qui le faſcha ſi fort, qu’il penſa ſortir de la Chambre. Touteſfois ayant deſja eſté veu, & devant beaucoup de reſpect à la Perſonne. qu’il alloit viſiter, & qui s’eſtoit deſja levée pour le ſalüer ; il s’advança, & fit ſon compliment en des termes qui ſe ſentoient un peu du deſordre de ſon ame. Il ſalüa pourtant Anatiſe fort civilement : mais avec tant de marques de confuſion ſur le viſage, qu’il n’oſoit preſques la regarder. Car outre qu’il ſe trouvoit un peu embarraſſé, de ſe voir ſi prés d’une Perſonne qui pouvoit luy faire quelques reproches avecques raiſon : il eſtoit encore dans l’apprehenſion qu’Ameſtris, ſi elle sçavoit cette rencontre, n’allaſt s’imaginer qu’il euſt cherché à voir Anatiſe. De ſorte que ſe reſolvant à faire ſa viſite fort courte, il dit d’abord à la perſonne chez qui il eſtoit, que cette viſite ne ſe devoit pas conter : que ce n’eſtoit que pour venir ſimplement sçavoir de ſa ſanté, qu’il venoit la voir ce jour là, & pour luy rendre ſes premiers devoirs. Mais juſtement comme il achevoit ces paroles, quelqu’un eſtant venu demander à parler à ſa Tante pour une affaire d’importance, mon neveu, luy dit elle, vous n’eſtes pas ſi preſſé, que vous ne me faciez bien la grace d’entretenir un quart d’heure cette belle Perſonne, dit-elle en luy monſtrant Anatiſe, durant que j’entreray dans mon Cabinet, pour y achever une affaire que je ne puis remettre à une autre fois. Anatiſe qui fut ravie de cette occaſion, n’offrit point de s’en aller : au contraire, elle pria cette Dame de ne ſe haſter pas, & d’achever à loiſir toutes tes affaires. Aglatidas deſesperé de cette fâcheuſe avanture, & n’ayant touteſfois pas la force de faire une incivilité ouvertement ; voulut dire quelques mauvaiſes raiſons, ou pour obliger Anatiſe à s’en aller, ou pour s’en aller luy meſme : mais la Maiſtresse du Logis ſans y reſpondre, le laiſſa avec Anatiſe, ſans autre compagnie que celle d’une Fille qui la ſervoit, & qui eſtoit à l’autre coſté de la Chambre. Il vous eſt aiſé de juger, Seigneur, combien Aglatidas ſe trouva alors embarraſſé : auſſi fut-il quelque temps ſans parler non plus qu’Anatiſe ; qui voulut voir ce qu’il luy diroit, auparavant qu’elle luy parlaſt. Touteſfois Aglatidas ayant creu qu’il luy ſeroit avantageux de n’irriter pas davantage l’eſprit de cette Fille par une incivilé trop grande ; il ſe reſolut de luy faire quelques excuſes : & de la preparer à ne trouver pas eſtrange s’il la fuyoit en tous lieux, & s’il ne l’entretenoit plus. Mais comme il fut un peu long à ſe determiner, Anatiſe enfin rompit le ſilence la premiere. Advoüez la verité, Aglatidas, luy dit-elle, vous ne sçaviez pas que je fuſſe icy, quand vous y eſtes entré. Il eut certain, luy reſpondit-il, que ſi je l’euſſe sçeu, j’aurois eu ce reſpect pour vous de ne vous forcer pas à voir un homme que raiſonnablement vous devez haïr : quoy qu’à parler avecques verité, il n’ait jamais eu deſſein de vous outrager. Pour pouvoir bien juger de voſtre crime, luy repartit-elle, il faudroit que vous euſſiez la ſincerité de me l’advoüer tel qu’il eſt, ſans déguiſement aucun : car il eſt certain que je n’ay pas encore bien pu déterminer dans mon eſprit, quels doivent eſtre les ſentimens que je dois avoir pour vous. Parlez donc, je vous en conjure, luy dit-elle, mais parlez ſincerement : quand vous vous attachaſtes à me voir plus qu’aucune autre, & que par vos ſoins & par voſtre aſſiduité vous me perſuadastes que vous m’aimiez : m’aimiez-vous effectivement, ou n’eſtoit-ce qu’une feinte pour cacher l’amour que vous aviez touſjours pour Ameſtris ? car il pourroit eſtre que vous l’auriez quittée en ce temps là pour moy, & qu’en celuy-cy vous me quitteriez pour elle. Mais il pourroit eſtre auſſi que vous auriez touſjours eſté à Ameſtris ; bien que je ne comprenne pas, par quelle raiſon vous luy auriez laiſſé eſpouser Otane. Quoy qu’il en ſoit, aprenez-moy la verité toute pure : parce que ſelon cela, je regleray mes ſentimens pour vous. Aglatidas ſe trouvant fort embarraſſé à reſpondre, craignant qu’Anatiſe ne cachaſt quelque malice ſous cette curioſité, fut un inſtant ſans parler : mais cette artificieuſe Fille le preſſant touſjours davantage ; Non non, luy dit— elle, n’eſſayez point de déguiſer la verité ; il faut que je sçache ſi vous eſtes un inconſtant ou un fourbe : de peur que je ne vous faſſe une injuſtice, en vous haïſſant trop ou trop peu : car je fais une notable difference entre ces deux eſpeces de crimes que vous pouvez avoir commis. Aglatidas touſjours plus embarraſſé à luy obeïr, creut pourtant qu’il y avoit moins de danger pour luy, à luy dire la verité toute pure, pour ce qui regardoit ſimplement ſes ſentimens. Madame, luy dit-il donc, puis que vous voulez que je vous parle ſincerement, je vous advoüeray que je ne fus jamais inconſtant : & que j’ay touſjours aimé Ameſtris plus que moy meſme. De grace (adjouſta-t’il, voyant qu’Anatiſe rougiſſoit de colere) faites que cette vérité ne vous irrite pas davantage contre moy : car je ſuis aſſeuré qu’elle n’a rien d’offençant pour vous ; & je m’aſſure meſme que vous l’advouerez, ſi vous voulez vous donner la peine de m’entendre. Je ne penſe pas qu’il vous ſoit ſi aiſé de faire ce que vous dites, repliqua-t’elle, puis qu’il eſt vray que ſi vous n’eſtiez qu’inconſtant, je croirois avoir beaucoup moins de ſujet de me pleindre de vous que je n’en ay. Je ne vous aurois pourtant pas donné, reſpondit-il, une ſi grande marque d’eſtime, que celle que vous avez receuë de moy : car enfin, Madame, aimant Ameſtris avec une paſſion demeſurée ; & l’eſtimant plus que tout le reſte de la Terre : croyant dis-je avoit ſujet de me pleindre de ſa rigueur ; & voulant me guerir, s’il eſtoit poſſible, d’une paſſion ſi mal reconnuë : je vous ay aſſez eſtimée, pour vous croire capable de pouvoir effacer de mon cœur l’image d’Ameſtris : & pour croire encore que tout le monde ſe pourroit perſuader que je vous aimois. Jugez. Madame, ſi un homme amoureux ; un homme, dis-je, qui croit la perſonne qu’il aime la plus accomplie de toute la Terre ; peut donner une plus grande marque d’eſtime, que celle que je vous ay renduë en cette occaſion. Et je doute, pourſuivit-il, ſi je vous en aurois autant donné, en eſtant effectivement amoureux de vous, qu’en feignant ſeulement de l’eſtre : & en taſchant comme j’ay fait de le devenir. Que ſi malgré tous mes efforts, je n’ay pû paſſer de l’eſtime à l’amour, ce n’eſt ny le deffaut de voſtre beauté, ny celuy de voſtre eſprit qui en eſt cauſe : & c’eſt ſeulement que je ne me connoiſſois pas encore aſſez bien, & que je ne sçavois pas que rien ne pouvoit effacer de mon cœur les premiers ſentimens qu’il avoit receus. Ainſi, Madame, à parler raiſonnablement, j’outrageois plus Ameſtris que vous, lors que je m’attachois à vous ſervir ; puis que je taſchois de diſposer d’un cœur qui n’eſtoit plus en ma puiſſance, & qui eſtoit abſolument en la ſienne. Advoüez encore la verité, reprit Anatiſe, vous cherchiez moins à avoir de l’amour pour moy, qu’à donner de la jalouſie à Ameſtris. Et vous croiriez apres cela, malgré toute la ſubtilité de voſtre eſprit, que je ne me tiendray pas plus outragée de vous, de sçavoir que vous ne m’avez jamais aimée, que s’il eſtoit vray que vous ne m’euſſiez quittée que par inconſtance ! Ha Aglatidas, que vous vous eſtes trompé ſi vous l’avez creu ! Il eſt des inconſtants, adjouſta-t’elle, dont le ſouvenir eſt cher, & à qui on ſeroit bien aiſe de pardonner : mais à un fourbe ; mais à un homme qui nous trompe ; il n’eſt point de vengeance ſi violente qui ne ſoit trop douce pour le punir. Si je vous avois proteſté mille, & mille fois, interrompit Aglatidas, que je mourois d’amour pour vous, & que vous m’euſſiez fait quelques faveurs conſiderables, je penſe que vous auriez raiſon de dire ce que vous dites : Mais, Madame, je n’ay ſimplement fait que vous voir & vous entretenir plus qu’une autre : & je ne doute pas meſme que ſi j’euſſe euſſe eu la hardieſſe de vous parler d’amour, vous ne m’euſſiez mal traité. Ainſi n’eſtant point honteux à toutes les Belles d’eſtre aimées ; je ne voy pas que je vous aye fait un ſi grand outrage, d’avoir donné lieu de croire par quelques ſouspirs que j’ay pouſſez, que je vous aimois. Du moins m’en avez vous fait un bien ſensible, repartit-elle, en donnant lieu de penſer que vous ne m’avez jamais aimée. Quoy qu’il en ſoit, Aglatidas, je m’en vangeray : & je m’en vangeray ſur Ameſtris, afin de m’en vanger mieux ſur vous meſme. Et comme vous avez, à ce que vous dites, eſſayé de m aimer, je veux eſſayer de vous haïr : & ſi je ne me trompe, je reuſſiray mieux dans mon deſſein, que vous n’avez fait dans le voſtre : car j’y voy deſja une grande diſposition. Preparez-vous donc à eſtre puny de voſtre crime, & meſme par Ameſtris ; qui ne vous donnera peut eſtre guere moins de jalouſie qu’à Otane : car enfin Aglatidas, vous n’eſtes pas ſeul qui avez des yeux ; d’autres la trouvent belle auſſi bien que vous : & apres le choix qu’elle avoit fait d’Otrane, je tiens peu d’Amans en ſeureté dans ſon cœur, quelques honneſtes gens qu’ils puiſſent eſtre. Cependant puis que vous me parlez ſincerement, je veux vous dire auſſi avec la meſme ſincerité, que ſans attendre davantage, je vous haïs deſja plus, que vous n’aimiez Ameſtris : & que je ne ſeray jamais ſatisfaite, que je ne vous voye tous deux malheureux. Je n’eſclateray pourtant pas devant le monde, adjouſta-t’elle, & je me vangeray d’une maniere plus adroite & plus fine. Vous en ferez comme il vous plaira, reſpondit froidement Aglatidas ; car comme j’ay beaucoup de reſpect pour toutes les Dames en general, & que j’ay eu beaucoup d’eſtime pour vous en particulier, je ſeray effectivement ſi reſpectueux que je n’expliqueray pas meſme voſtre haine ny voſtre colere à mon advantage : & ſi je reſpons aux injures que vous m’avez dites, ce ſera par des complimens. Comme Anatiſe alloit encore luy repartir, la Tante d’Aglatidas revint : de ſorte que faiſant fort l’empreſſé, il prit congé d’elle, & laiſſa Anatiſe ſi irritée contre luy ; que l’on ne peut pas l’eſtre davantage.

Mais ce qu’il y eut encore de fâcheux à cette viſite, fut que Tharpis entra dans la chambre un moment auparavant que la Tante d’Aglatidas ſortist de ſon Cabinet : ſi bien qu’il pût voir la converſation particuliere qu’il avoit avec Anatiſe : & il remarqua aiſément l’émotion qui paroiſſoit ſur le viſage de cette Fille. De ſorte qu’Aglatidas craignant que cette importune rencontre ne luy nuiſist encore auprés d’Ameſtris ; fut attendre Menaſte chez elle, afin de luy raconter ce qui luy eſtoit arrivé. Et en effet ſa prevoyance ne luy fut pas inutile : car Tharpis fit ſi bien qu’il trouva moyen de faire dire le lendemain chez Ameſtris, qu’Aglatidas & Anatiſe avoient eu une grande converſation enſemble le jour auparavant chez la Tante d’Aglatidas, ce qui teſmoignoit encore plus que cette rencontre eſtoit concertée : mais comme Ameſtris la sçavoit deſja, cét artifice ne reüſſit pas à celuy qui s’en ſervit : & cette entre-veuë ne broüilla point Ameſtris & Aglatidas. Cependant Artemon & Tharpis n’étoient pas en une petite inquietude, de remarquer qu’ils n’eſtoient pas mal enſemble : & comme Artemon ne s’eſtoit point declaré, quoy qu’il fuſt aiſé de s’aperçevoir qu’il eſtoit amoureux d’Ameſtris : il creut avoir trouvé une aſſez bonne voye de nuire à Aglatidas : de ſorte que ſe reſolvant de ne parler pas encore comme Amant, il forma le deſſein de deſtruire ſon plus redoutable Rival, en n’agiſſant en aparence que comme Amy d’Ameſtris. Et en effet, ſi elle ne ſe fuſt pas deſja aperçeuë à cent choſes, qu’il eſtoit amoureux d’elle, ſon deſſein euſt pu reüſſir : car il le conduiſit fort adroitement, comme je m’en vay vous le dire. Quelque temps apres qu’Aglatidas fut arrivé, & qu’il eut fait pluſieurs viſites à Ameſtris, ou il eſtoit aiſé de voir qu’il l’aimoit touſjours, & qu’il n’en : eſtoit pas haï ; Artemon envoya demander un matin audience à cette belle Perſonne, qui la luy accorda : car elle luy avoit beaucoup d’obligation, d’avoir touſjours porté ſes intereſts contre Otane. Comme il fut auprés d’elle, & en liberté de l’entretenir en particulier ; Madame, luy dit-il, je ne sçay ſi mon zele ſera bien reçeu : mais je sçay bien toûjours que ſi vous pouviez voir mon cœur, vous advoüeriez que je ſuis obligé de faire ce que je fais : puis qu’il eſt certain que je ſuis perſuadé que je le dois. Artemon, luy reſpondit-elle, j’ay tant reçeu de marques de voſtre amitié, & vous m’avez rendu tant de bons offices ; qu’il ne ſeroit pas aiſé que je m’imaginaſſe que vous me deuſſiez dire quelque choſe que je ne deuſſe pas bien reçevoir : c’eſt pourquoy parlez je vous en conjure. Madame (luy repliqua-t’il en changeant de couleur, car il m’a raconté de pus cette converſation fort exactement, comme je vous le diray dans la ſuite de mon diſcours) je sçay bien que la jalouſie d’Otane, a touſjours eſté mal fondée : & que voſtre vertu eſt ſi grande, qu’elle ne peut eſtre bleflée par la calomnie. Mais ayant touſjours remarqué, que vous aimez la gloire avec une paſſion violente : & que non ſeulement vous voulez eſtre vertueuſe, mais que vous la voulez paroiſtre aux yeux meſme de vos ennemis : j’ay creu que je devois vous ſupplier de faire quelque reflexion ſur toutes les choſes qu’Otane a dites dans le monde, de l’intelligence d’Aglatidas & de vous. Ce n’eſt pas, encore une fois, Madame, que je ne sçache bien que ſon injuſtice eſtoit aſſez connuë : touteſfois apres tout, il me ſemble qu’Aglatidas ayant effectivement fait donner ce Gouvernement qui a fourny de pretexte à la derniere fureur d’Otane contre vous : vous oſteriez peut-eſtre un aſſez grand ſujet de mefdire à celles qui portent envie à voſtre beauté & à voſtre merite, ſi vous voyiez un peu moins Aglatidas. Ce n’eſt pas Madame, adjouſta-t’il, que nous ayons jamais rien eu à démeſler enſemble : & vous sçaucz bien vous meſme, que vous m’avez oüy dire beaucoup de bien de luy en diverſes occaſions : c’eſt pourquoy je vous ſuplie tres-humblement de croire, que je ne parle comme je fais, que par la ſeule paſſion que j’ay pour voſtre ſervice. Je vous en ſuis bien obligée (luy reſpondit Ameſtris, qui comprit parfaitement par quel motif il parloit de cette ſorte) & je vous aſſure Artemon, que je prens ce que vous me dites comme je le dois prendre. Je vous diray neantmoins avec la meſme liberté, que je vous ay toûjours parlé de mes malheurs, que je ne crois pas eſtre obligée de reſſusciter la jalouſie d’Otane apres ſa mort. Car ſi cela n’eſtoit pas comme je le penſe, il ne faudroit pas ſeulement me priver de la veuë & de la converſation d’Aglatidas, mais de celle de tout le monde en general, & de la vôtre en particulier ; puis que vous m’avez dit vous meſme, que vous aviez eu beaucoup de part aux chagrins & aux inquietudes d’Otane. Il eſt vray, dit Artemon, mais toute la Ville a fait plus de bruit d’Aglatidas, que de tous les autres qui luy ont donne de la jalouſie ce n’eſt pas, luy dit-il, que je vouluſſe vous conſeiller de ne le voir plus abſolument : mais ſi ſeulement durant quelque temps vous le voyiez un peu moins, je penſe que vous éviteriez beaucoup de diſcours peu agreables, qu’Anatiſe fera peut-eſtre contre vous. Au contraire, luy dit Ameſtris, cela paroiſtroit une mauvaiſe fineſſe, qui feroit penſer beaucoup de choſes à mon préjudice : c’eſt pourquoy j’aime mieux ne cacher point mes ſentimens ; car comme graces aux Dieux je n’en ay point de criminels, il m’eſt avantageux que tout le monde les sçache. Du moins Madame, luy dit il, me ferez vous bien la grace de ne me vouloir pas de mal, de la liberté que j’ay priſe : je vous le promets, luy reſpondit-elle ; mais Artemon, pourſuivit Ameſtris en riant, vous me dites cela avec tant de chagrin, que j’ay peur que vous ne me veüilliez mal à moy meſme, de ce que je ne ſuy pas voſtre conſeil. Il eſt vray, Madame, que j’aurois eſté bien aiſe que vous l’euſſiez ſuivy, repliqua-t’il, & meſme par plus d’une raiſon : mais je voy bien que vous n’eſtes pas en eſtat de le ſuivre. Je l’advouë, luy dit-elle, car j’ay veſcu ſi long temps en contrainte que je veux jouïr de la liberté, autant que la bien-ſeance me le permettra. Mais Madame, luy dit Artemon, vous ſouvient il du temps que vous me diſiez que quand vous aviez veu le monde, vous l’aviez veu en contraignant voſtre inclination ? diſiez vous vray en ce temps là, Madame, ou bien eſt-ce que vous avez changé d’humeur ? Mais vous Artemon, luy dit-elle, qui diſiez tant à Otane qu’une perſonne de mon âge & de ma condition devoit voir beaucoup de monde : diſiez vous ce que vous penſiez alors, ou ne le dites vous point aujourd’huy ? vous qui me propoſez de bannir de chez moy la premiere perſonne que j’ay connuë à Ecbatane. Madame (luy dit-il tout d’un coup, emporté par ſa paſſion) pour vous parler ſincerement, je n’ay voulu vous propoſer de voir un peu moins Aglatidas, qu’afin de deſcouvrir quels eſtoient vos ſentimens pour luy, & quels devoient eſtre les miens pour vous. Je ne voy pas (luy dit Ameſtris, en prenant un viſage fort ſerieux) quel raport il peut y avoir entre toutes ces choſes : Vous le verrez aiſément, luy reſpondit-il, ſi vous voulez vous donner la peine de conſiderer, que l’on ne vous peut voir ſans vous aimer un peu trop : & ſans deſirer pour ſoy meſme, un bien que l’en craint que vous ne donniez à autruy. Je confeſſe, luy dit Ameſtris, que voſtre diſcours me ſurprend : & que je n’euſſe jamais creu devoir avoir ſujet de me pleindre de vous : ny que vous euſſiez deu commencer de me donner quelques marques d’affection, par un ſentiment de jalouſie. Mais Artemon pour vous témoigner que je n’ay pas perdu le ſouvenir des obligations que je vous ay, je veux vous conſeiller à mon tour ; & vous dire avec ſincerité, que vous ſeriez le plus mal heureux de tous les hommes, ſi vous vous mettiez dans la fantaiſie de me perſuader que vous avez de l’amour pour moy. Contentez-vous je vous prie, que je croye que vous avez beaucoup d’amitié : & ſoyez aſſuré que ſi vous en demeurez dans ces termes là, j’en auray auſſi beaucoup pour vous. Mais ſi au contraire apres la declaration ingenuë que je vous fais aujourd’huy, que vous m’aimeriez inutilement, ſi vous m’aimiez d’une autre ſorte ; vous alliez vous obſtiner à me perſecuter, je vous perſecuterois auſſi : & je ne vous donnerois pas peu de peine. Mais Madame, luy dit-il, advoüez moy du moins qu’Aglatidas eſt ſans doute ce qui fait l’impoſſibilité abſoluë de pouvoir toucher voſtre cœur, à ceux qui auroient la hardieſſe de l’entreprendre. Quand vous ne ſerez plus que mon Amy, luy dit-elle en ſous-riant, je vous promets de vous deſcouvrir le fond de mon cœur. Ha Madame, s’eſcria-t’il, c’eſt un honneur dont je ne jouïray donc jamais : car je ne croy pas poſſible de vous aimer d’une autre ſorte que je vous aime. Mais quand Otane vivoit, luy dit-elle, vous n’eſtiez ny inquiet, ny jaloux ; j’eſtois la meſme perſonne que je ſuis ; & vous me voyiez comme vous faites : eſt-ce que vous ne m’aimiez point en ce temps là ? je vous aimois ſans doute, luy dit-il, mais je ne penſois pas vous aimer : & j’apellois eſtime, amitié, & compaſſion, ce qui eſtoit pourtant déjà une paſſion tres violente. Pour moy, dit Ameſtris en ſous-riant de nouveau, je ne voy pas qui vous aura pû faire deſcouvrir que voſtre amitié n’eſtoit pas amitié, & que voſtre eſtime eſtoit accompagnée d’amour. Le retour d’Aglatidas, reprit-il, eſt ce qui m’en a fait aperçevoir. Je vous entens bien Artemon, luy dit-elle, vous avez ſenty de la jalouſie, devant que de sçavoir que vous fuſſiez amoureux : croyez que vous ne pouviez dire rien de plus propre à vous rendre redoutable à Ameſtris. Je sçay bien Madame, reprit-il, que c’eſt eſtre en effet digne Parent d’Otane, que de vous parler de cette ſorte : mais c’eſt pour vous faire voir ma ſincerité que je le fais : & pour vous mieux faire connoiſtre mon malheur. Vous ſeriez mieux, adjouſta-t’elle, de me faire paroiſtre voſtre ſagesse, en redevenant de mes Amis, comme vous en avez eſté : car par cette voye, vous conſerveriez mon eſtime & mon amitié : & par l’autre, vous me forcerez à vous haïr, & à fuir voſtre rencontre. Voila donc, Seigneur, comment le panure Artemon, qui eſtoit allé voir Ameſtris, croyant l’obliger finement à bannir Aglatidas, penſa eſtre banny luy meſme : il luy dit pourtant apres tant de choſes obligeantes ; & luy proteſta ſi ſolemnellement, qu’il ne luy diroit plus rien qui la peuſt faſcher, qu’il ne le fut point : & qu’il eut permiſſion de la voir encore chez elle, mais non pas jamais en particulier.

Cependant Anatiſe qui vouloit ſe vanger d’Aglatidas, lia une amitié fort eſtroite avec Tharpis : & entra en une confidence ſi grande avecques luy, que je crois qu’ils ſe diſoient leurs plus ſecretes penſées. Ils tinrent donc pluſieurs conſeils, pour adviſer à ce qu’ils avoient à faite : & cette malicieuſe Fille le força de ne parler point encore ouvertement de ſa paſſion à Ameſtris : de peur qu’elle ne le mal-traitaſt & ne le banniſt. Car comme il couroit bruit que Ciaxare devoit bien-toſt arriver à Ecbatane, & que l’on diſoit que Megabiſe y pourroit auſſi revenir, elle croyoit que quand cela ſeroit, trois Rivaux embarraſſeroient fort Aglatidas : & que pourveu qu’ils euſſent tous la liberté de ſe trouver chez Ameſtris en ce temps là, il ſeroit difficile qu’il n’arrivaſt quelque broüillerie entr’eux, qui pourroit peut-eſtre encore l’exiler. Elle conſeilla donc ſeulement à Tharpis, afin d’avoir va eſpion fidelle, d’eſtre eternellement chez Ameſtris, ſans luy parler jamais de rien qui le puſt faire mal-traiter, ny luy donner pretexte de le bannir de chez elle. Et pour colorer la choſe auprés de Tharpis, elle luy diſoit qu’on luy avoit eſcrit en ſecret de l’Armée, qu’auſſi toſt que Ciaxare ſeroit arrivé à Ecbatane, vous rapelleriez Aglatidas : ſi bien qu’elle luy faiſoit voir qu’il luy ſeroit bien plus advantageux d’attendre à ſe declarer pendant ſon abſence : luy diſant en ſuitte que toute l’importance de la choſe, eſtoit d’empeſcher autant qu’on le pourroit, qu’Ameſtris & Aglatidas n’euſſent de longues converſations particulieres enſemble, durant le ſejour qu’il ſeroit à Ecbatane : De ſorte que Tharpis devint ſi aſſidu chez Ameſtris, qu’il eſtoit impoſſible d’y aller ſans l’y voir. Aglatidas voulut à diverſes fois chercher à le quereller, mais Ameſtris le luy deffendit abſolument : car encore qu’il l’importunaſt fort, elle ne vouloit pourtant point qu’on le querellaſt, ſans autre raiſon que celle de ſes fâcheuſes, viſites. Elle n’oſoit pas auſſi luy faire dire qu’elle n’y eſtoit point, & laiſſer entrer d’autre monde : ſi bien que pour avoir le plaiſir de voir Aglatidas, il faloit qu’elle euſt l’incommodité de voir Tharpis. Ce n’eſt pas qu’il ne ſoit aſſez agreable : mais c’eſt qu’il nous contraignoit tellement, Ameſtris, Menaſte, Aglatidas, & moy, que quand il arrivoit qu’il n’y avoit que luy avecques nous ; nous ne sçavions dequoy parler. Tout le monde ſe taiſoit afin qu’il s’ennuyait, mais cela ne ſervoit à rien : car quoy que l’on pûſt dire ou ne dire pas, il eſtoit touſjours là, & ne s’en alloit qu’avecques les autres, & meſme apres les autres. Ainſi ce n’eſtoit plus que quelques fois chez Menaſte, qu’Aglatidas pouvoit parler un moment en particulier à Ameſtris : encore eſtoit-ce rarement qu’il ſe rencontroit qu’il n’y euſt perſonne que nous. Aglatidas avoit pourtant une telle certitude d’eſtre aimé d’Ameſtris, quoy qu’elle ne luy en donnaſt que de ſimples aſſurances ; qu’il n’eſtoit malheureux que parce qu’elle ne vouloit pas encore l’eſpouser ; luy ſemblant qu’il y avoit trop peu de temps qu’Otane eſtoit mort, pour pouvoir avec bien-ſeance ſe remarier ſi toſt.

Les choſes eſtoient donc en ces termes, lors que Ciaxare arriva à Ecbatane, où. Megabiſe, comme vous le sçavez, le ſuivit : mais ce qu’il y eut d’admirable, fut que cét homme qui avoit creu que le temps, l’abſence, & la raiſon, l’avoient guery de la paſſion qu’il avoit pour Ameſtris ; avoit commencé d’en redevenir amoureux, dés qu’il avoit apris la nouvelle de la mort d’Otane : & qu’il avoit préveu que peut-eſtre Aglatidas pourroit-il eſtre heureux. Mais lors qu’il arriva à Ecbatane, & qu’il sçeut en effet qu’il ne s’eſtoit pas trompé en ſes conjectures, & qu’Aglatidas n’eſtoit pas mal auprés d’Ameſtris : il y eut un trouble ſi grand en ſon cœur, à ce qu’il a dit à pluſieurs de tes Amis, qu’il ne put diſcerner ſi la haine qu’il avoit pour ſon Rival, avoit réveillé l’amour qu’il avoit euë pour Ameſtris ; ou ſi l’amour qu’il avoit encore pour Ameſtris, avoit renouvellé la haine qu’il avoit euë pour ſon Rival. Quoy qu’il en ſoit, ces deux paſſions oppoſées, reprirent de nouvelles forces dans ſon cœur : de ſorte qu’en un meſme jour, il aima & haït avec exces : & fut preſques également tourmenté de toutes ces deux paſſions. Car s’il n’oſoit teſmoigner à Ameſtris qu’il l’aimoit encore, parce qu’il luy avoit promis de ne luy parler jamais de ſon amour : il n’oſoit non plus faire paroiſtre à Aglatidas qu’il le haïſſoit plus qu’à l’ordinaire, à cauſe de Ciaxare & de vous. Ainſi il ſouffroit des maux incroyables : mais enfin l’amour eſtant la plus ſorte dans ſon cœur, il creût, apres y avoir bien penſé, que quand on ne deſobeïſſoit à une perſonne que l’on aimoit, qu’en luy diſant que l’on eſtoit touſjours amoureux d’elle, ce n’eſtoit pas un crime irremiſſible : ſi bien qu’il ſe reſolut de le commettre ; & d’aller voir Ameſtris. Cette viſite la ſurprit & l’affligea : car elle s’imagina bien, que puis que Megabiſe commençoit de manquer à la promeſſe qu’il luy avoit faite autrefois de ne la voir plus, il y manqueroit d’un bout à l’autre : & quoy qu’à parler raiſonnablement, on puſt dire qu’il n’avoit eſté que la cauſe innocente de la jalouſie d’Aglatidas ; neantmoins comme apres tout Ameſtris n’euſt jamais eſpousé Otane, ſi Megabiſe ne luy euſt pas parlé dans ce jardin où Aglatidas en devint jaloux, elle ne pouvoit s’empeſcher de luy en vouloir mal. De ſorte que par cette raiſon, & par pluſieurs autres, elle le reçeut aſſez froidement : n’oſant pas touteſfois luy faire reproche ouvertement, de ce qu’il manquoit à ſa parole à cauſe que Tharpis y eſtoit : qui depuis que Megabiſe fut à Ecbatane, ne rendit gueres moins de bons offices à Aglatidas qu’à Anatiſe ; par ſon aſſiduité, qui eſtoit un obſtacle eternel à Megabiſe. Ce qu’il y eut de rare en cette rencontre, fut qu’Ameſtris eſtant ravie qu’il y euſt touſjours quelqu’un qui le puſt empeſcher de luy parler en particulier, pria un jour Aglatidas en riant, de n’eſtre pas jaloux ſi elle traictoit un peu mieux le pauvre Tharpis, afin qu’il ne ſe laſſast pas de cette aſſiduité aupres d’elle, tant que Megabiſe ſeroit à la Cour. Anatiſe qui eſt fine & malicieuſe, euſt bien voulu que ; Tharpis n’euſt eſté chez Ameſtris que lors qu’Aglatidas y eſtoit, & qu’il n’euſt pas empeſché Megabiſe & Artemon de luy parler : car elle ne ſe ſoucioit pas qui oſteroit le cœur d’Ameſtris à Aglatidas, pourveû qu’il le perdiſt. De ſorte qu’afin de luy nuire preſques touſjours, il falut qu’elle enduraſt qu’il luy ſervist quelqueſfois, n’oſant pas dire ſes veritables ſentimens à Tharpis. Mais, Seigneur, Aglatidas fut ſi reſpectueux envers Ameſtris, que quoy que les viſites de Megabiſe luy donnaſſent une douleur bien ſensible, il ſe reſolut de ne luy en parler jamais : neantmoins quoy qu’il puſt faire, ſes yeux trahirent le ſecret de ſon cœur, & luy deſcouvrirent une partie de l’inquiétude qu’il en avoit. Mais comme elle s’eſtoit reſoluë de vivre avecques luy avec une confiance entiere, elle luy en fit un jour la guerre chez Menaſte d’une maniere ſi obligeante ; qu’elle adoucit du moins le mal qu’il ſouffroit, ſi elle ne le guerit pas. Cependant Megabiſe aporta tant de ſoing à chercher les occaſions de luy parler en particulier, qu’il en inventa une, dont je penſe que perſonne ne s’eſt jamais adviſé que luy : qui fut de ſuborner le Portier d’Ameſtris, par une liberalité fort conſiderable. Quand il luy eut donc promis de faire ce qu’il voudroit, il choiſit un jour qu’il sçeut que Menaſte ne pouvoit eſtre chez Ameſtris : & advertiſſant ce Portier, il l’obligea à dire ce jour là à tous ceux qui demanderoient ſa Maiſtresse, qu’elle n’y eſtoit pas, excepté à luy. De ſorte que cét homme luy obeïſſant, & Megabiſe renvoyant ſes gens, dés qu’il fut entré chez Ameſtris, de peur que ceux qui y viendroient ne connuſſent qu’elle eſtoit chez elle : il monta à ſa Chambre, & la trouva ſans autre compagnie que celle de ſes Femmes. D’abord qu’elle le vit, elle en fut ſurprise : neantmoins s’imaginant qu’il viendroit bien toſt du monde, & que du moins Tharpis ne luy manqueroit pas, & ne ſeroit pas long temps à la delivrer de la perſecution de Megabiſe : elle ſe reſolut, pour gagner ce peu de temps qu’elle croyoit devoir eſtre fort court, de parler preſques touſjours ; afin d’oſter à Megabiſe le moyen de luy rien dire qui l’importunaſt. Elle creût meſme qu’il faloit agir comme ſi elle euſt perdu la memoire de toutes les choſes paſſées : & qu’elle ne ſe fuſt point du tout ſouvenuë qu’il avoit eſté amoureux d’elle. Si bien que dés qu’il fut aſſis, prenant la parole, & croyant ne pouvoir trouver un plus ample ſujet pour faire une longue converſation, que de luy parler de vous : puis que nous ſommes en liberté, luy dit elle, dites moy un peu, je vous prie, s’il eſt vray que Cyrus ſoit effectivement tel que la Renommée me l’a dépeint. Je ne vous demande pas, pourſuivit elle, que vous me faciez le recit de toutes ſes conqueſtes : mais je veux que vous me diſiez ſans déguiſement, s’il eſt vray qu’il poſſede toutes les vertus, & qu’il n’ait pas un défaut : car comme je n’eſtois pas à Ecbatane lors qu’il y paſſa, je ne le vy point : & je voudrois bien sçavoir, ſi tous ceux à qui j’en entens parler ne le flatent pas. Ce Prince eſt ſi accomply en toutes choſes, repliqua Megabiſe, qu’on ne le sçauroit flater, non plus que voſtre beauté, quelques loüanges qu’on luy donne : Mais Madame, luy dit-il, ſi Aglatidas ne vous l’a pas dépeint tel qu’il eſt, il n’eſt pas aſſez reconnoiſſant des graces qu’on luy fait : & vous devez craindre, ce me ſemble, qu’il n’abuſe tout de meſme de celles qu’il reçoit de vous. Aglatidas, reprit elle en rougiſſant, m’en a parlé avec des Eloges ſi exceſſifs, que c’eſt pour cela que je vous en demande des nouvelles : ne pouvant pas croire qu’il ſoit poſſible qu’il ne ſoit pas un peu preoccupé : & qu’un ſeul Prince ait toutes les vertus de tous les hommes enſemble. C’eſt pourquoy, pourſuivit elle malicieuſement, quand je ſerois de condition & d’humeur à faire des graces à Aglatidas, je ne devrois pas craindre par cette raiſon qu’il fuſt ingrat. Mais Megabiſe, adjouſta t’elle, il y a ſi loing de la fortune de Cyrus à la mienne, que nous ne devons pas entrer en comparaiſon enſemble pour quoy que ce ſoit : de ſorte que ſans parler de moy, parlons ſeulement de luy je vous en conjure. J’en parle touſjours avec plaiſir, luy dit il, mais pour aujourd’huy, Madame, vous m’en diſpenserez s’il vous plaiſt : & vous ſouffrirez que j’employe les momens que j’ay à eſtre ſeul auprés de vous, à vous demander pardon ſi je ne puis demeurer dans les termes que vous m’avez autreſfois preſcrits. J’ay meſme creû, Madame, adjouſta t’il, que puis que vous avez bien ſouffert que je vous viſſe, vous pourriez encore endurer que je vous parlaſſe : & quelque froideur que j’aye remarquée dans vos yeux, je n’ay pas laiſſé de former le deſſein de vous aſſurer, que la flame qu’ils ont autrefois allumée dans mon cœur, y eſt plus vive qu’elle n’a jamais eſté. Ameſtris voyant qu’elle ne pouvoit plus eſviter de parler de ce qu’elle avoit tant apprehendé : & voyant que c’eſtoit en vain qu’elle tournoit la teſte du coſté de la porte de ſa chambre, pour voir s’il ne venoit perſonne à ſon ſecours ; ſe reſolut du moins de reſpondre preciſément & promptement, de peur qu’il ne vinſt quelqu’un auparavant qu’elle euſt reſpondu : car elle ne pouvoit pas comprendre qu’il ne deuſt venir perſonne. De ſorte qu’arreſtant Megabiſe tout court ; je voy bien, luy dit-elle, que l’uſage des vertus demande meſme de la prudence : & qu’il eſt quelqueſfois à propos de ne faire pas paroiſtre toute ſa bonté. Car en fin Megabiſe, celle que j’ay euë pour vous, de faire ſemblant d’avoir oublié que je vous avois prié de ne me voir plus, & que vous me l’aviez promis ; eſt cauſe aujourd’huy que vous me parlez comme vous faites. Aprenez touteſfois, que comme je ne vous avois deffendu de me voir, que pour vous empeſcher de m’entretenir d’une paſſion où je ne pouvois reſpondre ; j’avois creû que cette paſſion n’eſtant plus dans voſtre ame, vous pouviez encore eſtre de mes Amis. Mais puis que vous voulez me perſuader qu’elle y eſt touſjours ; demeurons donc s’il vous plaiſt, dans les termes dont nous eſtions convenus. J’advoüe, Madame, reprit-il en ſous-riant, que je promis ce que vous dites à la belle Ameſtris Fille d’Artambare, qui avoit diſposé de ſon cœur en faveur d’Aglatidas mais je n’ay rien promis, ny à la Femme, ny à la Veuſve d’Otane, qui eſtant Maiſtresse abſolue de ſes volontez, doit aujourd’huy faire des loix plus equitables que celle-là, ſi elle veut qu’on leur puiſſe obeïr. Cette Ameſtris dont vous parlez, dit-elle, en changeant de condition, n’a point changé de ſentimens pour vous : Pluſt aux Dieux du moins, repliqua-t’il, qu’elle en euſt changé pour Aglatidas : & qu’il ne fuſt pas ſeul heureux, entre tant de miſerables. Quoy qu’il en ſoit, repliqua-t’elle, je pretens eſtre obeïe : & puis que vous n’avez pû me voir ſans me déplaire, vous ne me verrez plus jamais : ou ſi je ne puis abſolument l’eſviter, vous ne me verrez qu’en chagrin & qu’en colere. Mais Madame, luy dit-il, eſt il poſſible que vous ayez pû vous refondre à eſpouser Otane, & à quiter Aglatidas, pour lequel ſeul vous me banniſſiez, & que vous ne veüilliez pas ſeulement eſcouter aujourd’huy les pleintes d’un malheureux, que vous euſtes la bonté de flater de quelques douces paroles en le banniſſant ? Vous luy dites qu’il pouvoit pretendre à voſtre eſtime & à voſtre amitié : & que ſi vous n’euſſiez pas eſté engagée par les commandemens d’un Pere, & par voſtre inclination, à preferer Aglatidas à tout le reſte du monde ; il n’auroit pas eſté meſprisé. Depuis ce que je dis, Madame, Aglatidas a parû avoir rompu vos chaines ; il a porté celles d’Anatiſe devant tout le monde : & vous avez pû eſpouser Otane. Dites moy de grace apres cela, ſi je n’ay pas quelque droit de vous demander une place dans voſtre eſprit, qu’Otane a occupée indignement (s’il eſt vray qu’il l’ait occupée) & dont Aglatidas s’eſt aſſurément rendu indigne par ſon inconſtance. De plus, Madame, quand meſme j’imaginerois qu’il n’auroit pas eſté effectivement amoureux d’Anatiſe, & qu’il auroit eu ordre de vous de feindre de l’eſtre : je ſoûtiendrois encore, qu’il ne vous auroit pas aſſez aimée, puis qu’il l’auroit pû faire : du moins sçay-je bien que je ne pourrois pas vous obeïr, ſi vous me faiſiez un ſemblable commandement. Obeïſſez ſeulement, repliqua t’elle, à celuy que je vous fais, de ne me parler plus de voſtre pretenduë paſſion, & de ne me viſiter meſme plus : & je ne vous en feray pas de plus difficiles. Si je ne vous avois point veû changer de ſentimens, reprit il, je vous obeïrois ſans doute, comme je vous obeïs autrefois : Mais apres avoir veu qu’Otane a eſté choiſi par vous, au prejudice de tout ce qu’il y avoit d’honneſtes gens en Medie ; il n’eſt pas poſſible, Madame, que je perde tout à fait l’eſperance, quelque rigoureuſe que vous me ſoyez, comme je la perdis, quand je vous obeïs ſi ponctuellement : Car enfin je puis dire ſans vanité, qu’il n’y a pas ſi loing de moy à Aglatidas, que d’Aglatidas à Otane. Ameſtris entendant parler Megabiſe de cette ſorte, & ſon diſcours luy remettant dans l’eſprit le ſouvenir de tous tes malheurs, dont il avois eſté cauſe ; elle ſouffroit une peine effrange : & ne pouvant aſſez s’eſtonner de ce qu’il ne venoit perſonne ; elle ne pouvoit toujours s’empeſcher de tourner la teſte du coſté de la Porte de ſa Chambre, an moindre bruit que tes Femmes faiſoient : mais elle eut beau regarder, elle regarda inutilement : de ſorte que Megabiſe, quoy qu’elle pull : luy dire. Se quoy meſme qu’elle peuſt faire, paſſa la plus grande partie de l’apres-diſnée auprès d’elle. Cependant pour reſpondre à la dernière choſe qu’il luy avoit dite, elle luy dit en général, que ton Mariage avec Otane droit un ſecret que perſonne n’avoit jamais pu pénétrer, & qu’elle ne diroit jamais : ne pouvant luy en deſcouvrir autre choſe, ſinon qu’il y avoit beaucoup contribué. Moy Madame ! s’eſcria t’il fort eſtonné, oüy vous, luy repliqua-t’elle, c’eſt pourquoy vous regardant aujourd’huy comme la cauſe de tous les malheurs de ma vie, jugez ſi je puis eſcouter ce que vous me voulez dire. Je comprens ſi peu le crime dont vous m’accuſez, luy dit-il, que je ne m’en sçaurois juſtifier : quoy qu’il en toit, reſpondit Ameſtris, vous ne changerez jamais mon cœur : c’eſt pourquoy s’il eſt poſſible changez le voſtre : & ſoyez aſſuré que voicy la derniere fois de toute voſtre vie, que vous me parlerez en particulier. Megabiſe voulut encore luy reſpondre, mais elle ſe leva ; ennuyée de voir que perſonne ne venoit à ſon ſecours : ordonnant que l’on preparaſt ſon Chariot, diſant qu’elle vouloit aller chez Menaſte. Vous voyez (luy dit-elle apres avoir fait ce commandement) combien il eſt dangereux de monſtrer mauvais exemple ? car ſi vous n’aviez pas perdu le reſpect que vous me devez, je ne perdrois pas ſans doute la civilité que je vous dois. Apres cela, ſans écouter ſa reſponse, elle prit ſon voile ; & s’aprochant d’un Miroir pour le mettre, elle contraignit Megabiſe de ſortir. Il falut touteſfois qu’elle ſouffrist qu’il la miſt dans ſon Chariot : mais comme le Portier ſuborné l’entendit deſcendre ; il ſe cacha, afin d’avoir un pretexte à luy donner quand elle reviendroit, en cas qu’elle sçeuſt que plus de la moitié de la Ville eſtoit venuë ce jour là pour la voir : & il le fit avec intention de luy dire à ſon retour, ſi elle luy en parloir, qu’il avoit creu qu’elle eſtoit ſortie à pied par la porte de ſon Jardin : & de luy dire auſſi qu’une partie de ceux qui l’avoient demandée eſtoient venus depuis qu’elle eſtoit ſortie pour aller chez Menaſte.

Cependant Aglatidas ne paſſa pas ce jour là ſans inquietude : car vous sçaurez, Seigneur, que nous fuſmes cette apres-diſnée là de fort bonne heure chez Ameſtris : où le Portier ſuborné nous dit qu’elle n’y eſtoit pas. Et comme nous voyions ſon Chariot dans la Cour, nous luy demandaſmes s’il ne sçavoit point ſi quelqu’une de ſes Amies l’eſtoient venuë prendre, ou ſi elle eſtoit ſortie à pied ? etil nous reſpondit qu’elle eſtoit ſortie par la porte de ſon jardin. Nous cherchaſmes alors à imaginer, chez qui elle pouvoit eſtre dans ſon voiſinage, & nous y fuſmes : mais ce fut inutilement. Apres avoir fait deux ou trois viſites fort courtes, nous retournaſmes encore chez Ameſtris, demander ſi elle n’eſtoit point revenuë : mais ce Portier nous dit que non. Or comme Aglatidas avoit à luy rendre conte d’un office qu’elle avoit deſiré qu’il rendiſt à une de les Amies aupres de Ciaxare, il mouroit d’envie de la rencontrer ; afin de luy faire voir qu’il luy avoit obeï promptement : de ſorte que nous fuſmes la chercher par tous les lieux où nous croyions la pouvoir trouver. Nous ne nous contentaſmes pas d’avoir eſté nous meſmes en divers endroits, nous r’envoyaſmes encore sçavoir ſeulement aux Portes des maiſons où elle avoit accouſtumé d’aller, ſi elle y eſtoit : & pour le pouvoir faire avec bien-ſeance, nous y envoyions au nom de Menaſte, chez qui nous sçavions bien qu’elle n’eſtoit pas : car c’eſtoit une des premieres maiſons où nous avions eſte. Durant que nous allions ainſi de quartier en quartier, de ruë en ruë, & de porte en porte, dans toutes ces ſept Villes qui compoſent celle d’Ecbatane, nous trouvaſmes Tharpis & Artemon ſeparément diverſes fois, qui la cherchoient auſſi bien que nous : & nous fiſmes tant de tours, que nous rencontraſmes aſſurément une grande partie de tout ce qu’il y avoit alors de gens de qualité à la Cour, Mais parmy tout cela, nous ne viſmes point Megabiſe : de ſorte que raillant avec Aglatidas ; du moins, luy dis-je en riant, la Fortune en vous privant aujourd’huy de la veuë de voſtre Maiſtresse, vous a delivré de celle de vôtre Rival : car nous ne l’avons point rencontré. Aglatidas rougit de ce que je luy diſois : neantmoins riant auſſi bien que moy, ſi une pareille choſe, dit-il, me fuſt arrivée autrefois, j’en aurois eſté bien en peine : & je n’aurois pas douté que Megabiſe n’euſt eſté avec Ameſtris. Mais enfin, Seigneur, apres avoir eſté plus d’une fois par tous les Quartiers d’Ecbatane, nous reſolusmes de repaſſer encore chez elle, & ſi elle n’y eſtoit pas, d’aller du moins nous pleindre de noſtre malheur chez Menaſte. Mais un moment apres que l’on nous eut dit tout de nouveau qu’Ameſtris n’eſtoit pas encore revenuë : nous eſtant arreſtez à dix ou douze pas de là, pour envoyer à une maiſon que nous avions oubliée : nous viſmes ſortir Ameſtris de chez elle dans ſon Chariot, & un inſtant apres Megabiſe à pied ſans pas un de ſes gens aveques luy : qui traverſant ſeulement la ruë, fut faire une viſite à une maiſon qui eſtoit devant celle d’Ameſtris. Je vous laiſſe à penſer ce que cette veüe fit dans le cœur d’Aglatidas : d’abord il me regarda, & puis retournant la teſte avec precipitation, pour voir quel chemin prenoit Megabiſe, & quelle route prenoit Ameſtris ; il ne les vit plus ny l’un ny l’autre ; parce que le Chariot avoit tourné à une ruë qui eſtoit fort proche de là, & que Megabiſe eſtoit entré, comme je l’ay dit, dans la maiſon d’un de ſes Amis. Et certes il fut advantageux qu’il ne le viſt plus : car dans les ſentimens où il eſtoit, je penſe que ſans s’éclaircir davantage de la choſe, il l’auroit querellé à l’heure meſme : mais ne le voyant plus, il fut contraint de differer ſon reſſentiment. Et bien, me dit-il en ſe tournant vers moy, que dites vous de ce que vous venez de voir ? Cela eſt ſans doute fort embarraſſant, luy dis-je, neantmoins apres ce qui vous eſt arrivé une autre fois, je ne vous conſeille pas de juger ſur des aparences. Quoy, me dit-il, vous voulez que le puiſſe douter de mon malheur, lors que je voy que l’on me refuſe la porte chez Ameſtris, que l’on dit à tout le monde qu’elle n’y eſt pas ; & que pendant cela Megabiſe eſt ſeul avec elle ! Et comment, Artabane, voudriez-vous que je puſſe expliquer la choſe à mon avantage ? Mais quand vous viſtes Megabiſe, luy repliquay je, ſur le bord de la Fontaine de gazon avec Ameſtris ; que de vos propres yeux vous luy viſtes baiſer deux fois la main de cette belle Perſonne ; ne penſiez-vous pas avoir raiſon ? & cependant l’evenement vous a fait connoiſtre que vous aviez tort, & qu’Ameſtis eſtoit tres innocente & tres fidelle. Je l’advoüe, dit-il, mais ce que je viens de voir, eſt bien encore plus conſiderable, & plus incomprehenſible. Car enfin, Artabane, qu’imaginez-vous ? je ne sçay pas trop bien qu’imaginer, luy reſpondis-je ; toutefois je vous conſeille de voir Ameſtris, & de vous en éclaircir avec elle. D’abord Aglatidas ne s’y pouvoit reſoudre, & tous ſes ſentimens alloient à ſe vanger de Megabiſe : mais je le preſſay ſi fort, que jugeant qu’Ameſtris eſtoit allée chez Menaſte, veu le chemin que ſon Chariot avoit pris, je le forçay d’y aller auſſi, & nous y fuſmes en effet : mais de mi vie je n’a y veu un ſi grand changement que celuy qui eſtoit alors ſur le viſage d’Aglatidas. En entrant dans la Chambre de Menaſte, où il y avoit beaucoup de monde, il ne regarda preſques point celle à qui il devoit le premier falut : & cherchant des yeux Ameſtris, il la vit ſi reſveuse & ſi interdite, qu’il prit encore cela pour une marque de ſon crime. Madame, luy dit-il tout haut en s’approchant d’elle, il n’a pas tenu à moy, que le n’aye eu l’honneur de vous voir chez vous aujourd’ huy, car j’y ay eſté trois fois apres diſner. Ce n’a pas auſſi eſté ma faute (pourſuivit Tharpis qui eſtoit aſſis auprés d’elle) ſi je n’ay eu le meſme honneur : car j’y ay eſté autant de fois qu’Aglatidas. Ce n’eſt pas pour vous accabler, adjouſta Artemon, que je vous dis que j’y ay auſſi eſté deux fois : mais ſeulement pour vous aprendre que je ne manque pas à mon devoir. Pour moy, interrompit Menaſte, je ne sçay pas ce qu’Ameſtris a fait aujourd’huy : car tous ceux qui me ſont venus voir, m’ont dit qu’ils ont eſté chez elle, & par toute la ville, ſans la pouvoir trouver en nulle part. Pluſieurs autres perſonnes qui eſtoient là, ayant encore dit la meſme choſe, Ameſtris en eſtoit ſi eſtonnée, qu’elle ne reſpondoit point ; cherchant en elle meſme comment il pouvoit eſtre que n’ayant point ſorty, tant de monde euſt eſté chez elle, & que perſonne ne l’euſt veuë. Menaſte s’ennuyant de ſon ſilence, & ne pouvant pas ſoupçonner qu’il y euſt de miſtere caché à cette avanture, preſſant Ameſtris de reſpondre. Mais encore, luy dit-elle, apprenez nous ce que vous avez fait : ſi vous ne voulez, pourſuivit-elle en abaiſſant la voix, que je croye que l’Ombre d’Otane vous a paru, pour vous ordonner de vivre un jour en retraite, afin d’appaiſer ſes Manes irritez. En verité, reſpondit tout haut Ameſtris, je ſuis ſi ſurprise de ce que j’entens, que je ne puis pas le comprendre : car enfin je n’ay point ſorty d’aujourd’huy que pour venir icy : Et Megabiſe (pourſuivit-elle en rougiſſant, ſans s’en pouvoir empeſcher) a paſſé toute l’apres-diſnée avecques moy. Aglatidas croyant qu’elle ne diſoit la choſe, que Parce qu’elle avoit peut-eſtre remarqué que nous l’avions veuë ſortir, ne put jamais s’empeſcher de luy donner quelques marques d’inquietude par ſes regards : mais Ameſtris voulant ſe juſtifier devant tout le monde, demanda à tous ceux qui diſoient avoir eſté chez elle ; à qui ils avoient parlé ? & comme elle vint à Aglatidas, & qu’il luy eut dit toute la perquiſition que nous avions faite à ſon Portier ; j’advoüe, dit elle tout haut, qu’apres ce que je viens d’entendre, on pourroit, ce me ſemble, me ſoupçonner de galanterie avec Megabiſe : mais je puis pourtant aſſurer ſans menſonge, que ſoit que je fuſſe de mauvaiſe humeur, ou qu’il en fuſt, nous ne nous ſommes gueres bien divertis aujourd’huy. Sa viſite a pourtant eſté bien longue, reprit Aglatidas malgré luy ; je l’ay en effet trouvée telle, repliqua Ameſtris ; il me ſemble neantmoins, dit Artemon, que la converſation de ceux qui viennent d’un long voyage, a accouſtumé d’eſtre aſſez divertiſſante. Ouy ſans doute, reprit malicieuſement Tharpis, mais c’eſt peut eſtre que Megabiſe n’aura pas creu qu’il deuſt entretenir Ameſtris des ſuperbes Murailles de Babilone ; du cours de l’Euphrate ; de la grandeur d’Artaxate ; & de la largeur de l’Araxe & qu’ainſi il ne luy aura dit que ce qu’il luy auroit touſjours pû dire quand il n’euſt point party d’Ecbatane. Quoy qu’il en ſoit, interrompit elle, il faut que je sçache à mon retour, comment cette diſgrace m’eſt arrivée. Depuis cela Aglatidas ne parla plus : & comme Ameſtris ne pouvoit pas s’empeſcher de vouloir chercher dans ſes yeux ce qu’il penſoit de cette rencontre, elle le regardoit ſouvent : mais plus elle luy faiſoit cette grace, plus il la ſoupçonnoit d’infidelité. Comme il eſtoit deſja tard, la compagnie fut contrainte de ſe retirer : & Tharpis meſme s’en alla, parce qu’Ameſtris fit connoiſtre qu’elle ſouperoit chez Menaſte. Aglatidas voulut auſſi ſortir, ſans qu’il ſe ſouvinst de rendre conte à Ameſtris de la priere qu’elle luy avoit faite : mais elle ſe ſervant de ce pretexte pour le retenir apres les autres ; Aglatidas, luy dit-elle, il me ſemble que vous devez avoir quelque choſe à me dire, & cependant vous vous en allez comme ſont tous ceux avec qui je n’ay point d’affaire. Madame, luy dit-il, je penſois que vous n’eſtiez pas fort preſſée de le sçavoir : pure que vous me faiſiez dire que voua n’eſtiez pas chez vous, le jour meſme que je vous en devois rendre conte. Vous croyez donc (luy dit-elle, voyant qu’il n’y avoit plus que Menaſte & moy dans la Chambre) que c’eſt par mes ordres que vous n’eſtes pas entré ? Madame, dit-il, je penſe qu’il y a lieu de croire que vous eſtes obeïe chez vous : & vous croyez ſans doute en fuite, adjouſta-t’elle, que Megabiſe a eſté excepté par mon commandement. Reſpondez Aglatidas (luy dit-elle, voyant qu’il ne le faiſoit point) qu’en croyez vous ? je n’oſerois le dire Madame, repliqua-t’il en ſouspirant, tant je vous reſpecte encore. Vous le dites aſſez en ne me le diſant pas, reſpondit Ameſtris, mais comme j’advouë que les apparences ſont contre moy, je veux avoir la bonté de ne vous condamner pas legerement, & de me juſtifier à vous, en preſence de Menaſte & d’Artabane : mais apres cela Aglatidas, je veux eſtre obeïe en toutes choſes ſans exception. Comme il luy eut donc promis de le faire, Ameſtris nous raconta toute la converſation qu’elle avoit euë avec Megabiſe ; ſes inquietudes & ſes chagrins, de voir qu’il ne venoit perſonne chez elle ; & en fuite le ſoupçon qu’elle avoit qu’il n’y euſt de la fourbe à ce qui luy eſtoit arrivé : De ſorte que pour s’en eſclaircir, elle envoya querir ſon Portier. Quand il fut venu, elle luy demanda pourquoy il avoit dit à tout le monde ce jour là qu’elle n’eſtoit point chez elle, puis qu’il sçavoit bien qu’elle y eſtoit ? Pardonnez moy Madame, luy dit-il, la faute que j’ay faite ſans y penſer, en croyant que vous eſtiez ſortie par la porte du jardin. Mais ſi vous euſſiez creû ce que vous dites, repliqua-t’elle, vous n’euſſiez pas laiſſe entrer Megabiſe : Magabiſe ! Madame, repartit-il faiſant l’eſtonné, je ne l’ay point laiſſé entrer : & il faut donc qu’il ſoit venu de fort bonne heure, durant que j’eſtois allé faire un tour à la Ville auſſi toſt apres diſner, ne croyant pas qu’il deuſt encore venir perſonne : mais ayant tardé un peu plus que je ne penſois, j’ay demandé à mon retour à un garçon qui ſortoit de chez vous, s’il ne sçavoit point ſi vous eſtiez ſortie ; il m’a dit que vous ne faiſiez que de paner par la porte de derriere : & il faut qu’il ait pris quelqu’une de vos Femmes pour vous. Cependant je puis vous aſſurer, que je n’ay point veû de gens de Megabiſe à la porte : car s’il y en euſt eu, j’aurois bien connu qu’il y eſtoit : mais n’y en ayant pas, je ne pouvois pas deviner qu’il y fuſt, ne l’ayant jamais veû aller ſeul. Et d’où vient, luy dit Ameſtris, que vous n’eſtiez point encore à la Porte quand je ſuis partie ? c’eſt que j’eſtois allé à celle du jardin, reprit-il, penſant y avoir entendu fraper. Et puis Madame, adjouſta t’il, s’il vous faut tout dire, comme j’avois compris par l’ordre que vous aviez donné de preparer voſtre Chariot, que vous n’aviez point ſorty, j’eſtois bien aiſe de ne vous voir pas ſi toſt, apres la faute que j’avois faite : car pour faire que ceux qui ſont venus pour vous voir n’euſſent pas perdu leur peine, je vous euſſe dit ce ſoir à voſtre retour le nom des perſonnes qui vous ont demandée. Alors contre-faiſant touſjours admirablement l’innocent & l’ingenu, il ſe mit à luy vouloir faire le dénombrement de ceux qui avoient eſté chez elle ce jour là, commençant par Aglatidas & par moy, & voulant continuer par Tharpis & par Artemon. Mais Ameſtris l’interrompant toute en colere, de voir que les reſponces de cét homme ne la juſtifioient pas pleinement, le renvoya ; & luy fit connoiſtre par certaines paroles menaçantes, qu’il n’avoit qu’à ſe preparer à changer de Maiſtresse.

Quand il fut party, Ameſtris regardant Aglatidas, connut bien dans ſes yeux qu’il n’eſtoit pas ſatisfait ; & que quelque effort qu’il fiſt pour cacher ſon chagrin, on voyoit qu’il en avoit pourtant beaucoup. Je voy bien, luy dit-elle, que les reſponses de mon Portier ne m’ont gueres juſtifiée dans voſtre eſprit : il eſt vray Madame, repliqua t’il, que ce n’eſt pas de luy que je dois attendre le repos dont j’ay beſoin. C’eſt pourtant luy qui vous a refuſé la Porte, repliqua-t’elle, & qui a eſté cauſe que Megabiſe eſt entré, quand meſme la choſe ſe ſera paſſée comme il le dit. Je l’advouë, reprit Aglatidas, touteſfois pourveû que Megabiſe n’ait point eſté preferé par vos ordres, il m’importe beaucoup moins qu’il vous ait veuë : Mais pour sçavoir cela, Madame, il faut que ce ſoit de voſtre bouche que je l’aprenne. Si vous voulez bien vous fier à ma parole, luy dit-elle, vous ſerez bien-toſt en repos : car je vous proteſte Aglatidas, que je n’ay donné nul ordre aujourd’huy, ny d’ouvrir ny de refuſer la porte à qui que ce ſoit : & que ſi j’avois eu à faire exception de quelqu’un, ce n’auroit pas eſté de Megabiſe. Madame, luy dit-il, ce que vous me dires eſt bien obligeant : Mais quand je ſonge que Megabiſe a eſté tout le jour aupres de vous ; que je l’ay veu ſortir ſeul, un moment apres que vous avez eſté ſortie ; je conclus. Madame, malgré moy. (ſi je le puis dire ſans vous offencer) ou que vous n’eſtes pas ſincere, on que voſtre Portier vous trompe & vous trahit. Les gens de cette condition ſont ſi groſſiers, interrompit Menaſte, qu’il n’y a nul fondement à faire ſur les impertinences qu’ils font ou qu’ils diſent. Celuy-là, repris-je ; ne me l’a pas aſſez paru, pour avoir fait une ſemblable faute ſans deſſein : quoy, Artabane, me dit Ameſtris, vous eſtes auſſi contre moy ? Pardonnez-moy, luy dis-je, Madame, car il me ſemble que plus je ſoupçonne voſtre Portier, plus je vous juſtifie. Mais encore, dit-elle, Aglatidas, dites un peu de grace ce que je dois faire, non ſeulement pour vous bien perſuader que je n’ay pas donné volontairement cette audience particuliere à Megabiſe : mais encore pour le faire croire à toute la Ville. J’en sçay une voye infaillible, reprit Aglatidas en ſouspirant, mais, Madame, vous ne la. voudriez pas ſuivre. Elle eſt donc bien difficile, repliqua-t’elle, car je vous aſſure que j’ay un ſi grand chagrin de l’avanture qui m’eſt arrivée aujourd’huy : qu’il eſt peu de choſes que je ne fiſſe pour deſabuser pleinement tous ceux qui pourroient croire que j’ay veu de mon conſentement Megabiſe trois ou quatre heures en particulier. Parlez donc, Aglatidas, que faut-il faire pour me juſtifier dans voſtre eſprit, & dans celuy de tous ceux qui me pourront accuſer comme vous ? Il faut achever de me rendre heureux, Madame, luy dit-il, puis qu’auſſi bien les peines que je ſouffre deviennent ſi inſupportables, qu’il n’y va pas moins de ma vie que de la preuve de voſtre innocence. C’eſt pourquoy, Madame, reſolvez vous, s’il vous plaiſt, à ne chercher point d’autre voye de vous juſtifier. Mais, Aglatidas, dit elle, je voy bien que par ce que vous me dites, je me juſtifierois peut eſtre aupres de vous : mais dans l’eſprit du monde, je ne voy pas que cela fuſt. Je ſuis pourtant aſſeuré, Madame, reſpondit-il, que voſtre vertu eſt ſi generalement connuë ; que ſi l’on sçavoit que vous euſſiez abſolument reſolu de me preferer à tous ceux qui ont de l’amour pour vous, on ne vous ſoupçonneroit pas d’avoir une galanterie particuliere avec Megabiſe. Auſſi bien, Madame, faut-il que je vous advouë, que la paſſion que j’ay dans l’ame, ne sçauroit plus ſouffrir que je vous voye eternellement ſans vous voir (s’il eſt permis de parler ainſi) eſtant certain que je n’apelle pas vous avoir veuë, quand j’ay paſſé une apreſdinée chez vous, au milieu de mes ennemis : Car, Madame, pourſuivit-il, c’eſt ainſi que les Amans qui ſont ſinceres apellent touſjours leurs Rivaux. Ne croyez donc pas, s’il vous plaiſt, que je die cela par une jalouſie capricieuſe : non, Madame, c’eſt par un pur ſentiment d’amour : puis qu’encore que la preſence de mes Rivaux m’importune beaucoup plus que celle des autres gens ; il eſt pourtant vray que quand on aime avec violence & avec tendreſſe, on ne trouve jamais avoir entierement joüy de la converſation de la Perſonne que l’on adore, lors qu’on la partage avec quelqu’un. Menaſte meſme, luy dit-il, m’importune quelqueſfois, quoy que je ne vous diſe rien en particulier, que je. ne puſſe vous dire en ſa preſence : mais c’eſt, Madame, que l’amour aime le ſecret : & que les ſentimens qui paſſent d’un cœur à l’autre, ſans eſtre communiquez à perſonne ; ont je ne sçay quoy de plus pur, de plus paſſionné, & de plus doux que les autres. Mettez moy donc, Madame, en cét eſtat bien heureux, où ſans Menaſte meſme je pourray vous dire que je vous aime, avec une paſſion ſans égale : & que je vous adore avec un reſpect beaucoup plus grand, que vous ne pouvez vous l’imaginer. Vous m’avez permis, Madame, pourſuivit-il, de l’eſperer : & vous n’avez oppoſé à ma bonne fortune, qu’une bien-ſeance imaginaire. Il me ſemble pourtant, dit Ameſtris, que parce qu’Otane m’a mal-traitée, je dois faire plus que les autres ne font : & qu’encore que j’aye pane le terme où celles de ma condition qui veulent ſe remarier s’y reſolvent ſans choquer cette bien-ſeance : neantmoins je vous advouë que comme on m’obſerve plus qu’une autre, je trouve que je ne sçaurois agir avec trop de circonſpection. Joint Aglatidas, pourſuivit-elle, que s’agiſſant de voſtre bon-heur & du mien, il faut auparavant que de s’engager, eſtre bien aſſeurez que nous nous trouverons heureux enſemble. Ha, Madame, s’écria-t’il, ſi vous pouvez douter de mon bon-heur, je ne sçaurois faire le voſtre : quoy qu’il en ſoit, dit-elle ; je ne vous puis reſpondre preciſément aujourd’huy : Vous ne voulez donc pas vous juſtifier ? reſpondit-il : je veux, repliqua-t’elle, que vous vous fiyez à ma parole. Durant cela, je parlois bas à Menaſte, quoy que nous entendiſſions bien ce qu’ils diſoient ; pour luy dire que je craignois qu’Aglatidas & Megabiſe ne ſe querellaſſent. De ſorte qu’en cét endroit Menaſte ceſſant de me parler, & ſe meſlant dans leur converſation ; en verité, dit-elle à Ameſtris, je ne vous comprens pas : car enfin n’eſt-il pas vray que dans le fond de voſtre cœur, vous avez deſſein d’eſpouser Aglatidas ? Que voulez vous donc attendre ? voulez vous qu’il ſe batte encore deux ou trois fois pour vous ; qu’il tuë encore quelqu’un, qu’il s’en aille en exil ; qu’il revienne deguiſé ; qu’il vous retrouve dans quelque jardin avec quelqu’un de vos Amants que vous voudrez bannir ; qu’il devienne jaloux ; qu’il feigne de nouveau d’aimer Anatiſe ; & qu’en fuite vous eſpousiez quelqu’autre Otane, pour vous juſtifier, & pour le punir ? Croyez-moy, Ameſtris, ſi vous faites encore tout cela deux ou trois fois, vous ne vous marierez pas trop toſt avec Aglatidas : & vous paſſerez voſtre vie fort agreablement. Menaſte dit tout ce que je viens de vous dire, avec un emportement ſi agreable, qu’il fut impoſſible à Ameſtris de n’en ſoûrire pas, quelque ſurprise qu’elle en fuſt : & pour Aglatidas, il l’en remercia avec des termes qui luy firent aſſez voir combien il luy eſtoit obligé. Pour moy joignant mes prieres aux raiſons de Menaſte, nous preſſasmes ſi fort Ameſtris, qu’elle ne pouvoit preſques que nous reſpondre : car dés qu’elle vouloit s’oppoſer à ce que nous luy diſions, & demander du temps ; Menaſte luy diſoit que cependant elle conſeilloit à Aglatidas de croire, qu’elle avoit veu de ſon conſentement, Megabiſe en particulier. Mais quoy que nous puſſions faire, elle obtint pourtant deux jours à ſe reſoudre, & à donner ſa reſponse preciſe : en fuite de quoy, Menaſte luy ayant dit tout bas ce que je luy avois dit : Ameſtris commanda ſi abſolument à Aglatidas de ne ſonger point à quereller Megabiſe, qu’il fut contraint de luy promettre ce qu’elle vouloit, pourveu que ſa reſponse luy fuſt favorable. Ainſi, Seigneur, cette audience particuliere que Megabiſe avoit eue ſi finement, penſant qu’elle luy deuſt ſervir ; fut ce qui avança la reſolution favorable, qu’Ameſtris devoit prendre pour Aglatidas. Apres cela nous nous retiraſmes : mais quoy qu’Ameſtris euſt pû dire, il eſt pourtant certain qu’Aglatidas fut tres inquiet : & que ce qu’il avoit veu, luy tint tellement en l’eſprit, que de tout le ſoir je ne pus l’obliger à parler d’autre choſe.

Cependant apres que nous fuſmes partis, Menaſte acheva de faire reſoudre Ameſtris à ſe declarer ouvertement à tout le monde pour Aglatidas : sçachant bien que quand cela ſeroit, il n’y auroit perſonne aſſez hardy, en la poſture ou il eſtoit aupres de Ciaxare, pour oſer entreprendre de troubler ton bonheur. Mais comme elle euſt eſté bien aiſe de deſcouvrir ſi la choſe eſtoit comme ſon Portier la luy avoit dite, ou s’il y avoit eu de la fourbe : quand elle fut retournée chez elle, & qu’elle fut dans ſa Chambre ; elle apella une de ſes Femmes qui eſtoit fine & adroite, pour luy donner la commiſſion de s’informer bien preciſément ſi cét homme n’avoit point eu quelque intelligence avec les gens de Megabiſe. Madame, luy reſpondit-elle, je ne sçay pas s’il en a avec ſes gens : mais je sçay bien qu’il y a deux jours qu’en revenant du Temple aſſez matin, je vis Megabiſe à un coin de ruë deſtourné, qui parloit à luy : neantmoins comme je creus qu’il luy demandoit ſeulement ſi vous eſtiez deſja au Temple, ou ſi vous iriez bientoſt, je ne m’arreſtay pas davantage à les regarder : & je paſſay outre ſans qu’ils y priſſent garde. Cette Fille n’eut pas pluſtost dit cela à Ameſtris que ſans tarder plus long temps, elle envoya une ſeconde fois querir ce Portier : pour luy demander ce que Megabiſe luy diſoit, au jour, à l’heure, & à l’endroit qu’elle luy marqua. Cét homme fort ſurpris de cette nouvelle queſtion, luy qui penſoit avoir admirablement reſpondu chez Menaſte, s’eſbranla, & reſpondit fort mal à propos : de ſorte qu’Ameſtris, ſans luy donner loiſir de ſe r’aſſeurer, & de trouver un nouveau menſonge, le menaça ſi fort, s’il ne diſoit la verité ; & luy promit ſi bien de luy pardonner s’il l’advouoit qu’apres pluſieurs reſponses qui ſeroient trop longues a dire, il confeſſa enfin à Ameſtris, que Megabiſe l’avoit envoyé querir par un de ſes gens ; luy avoit donné de l’argent pour le gagner ; & que le jour qu’on l’avoit veu parler à luy, il l’avoit inſtruit comment il faudroit qu’il fiſt, lors qu’il voudroit entrer ſeul. Si bien que ce matin là, il n’avoit fait que luy envoyer dire ſimplement, qu’il fiſt ce qu’il luy avoit ordonné. Ameſtris apres cela, voyant juſqu’où Megabiſe ſe portoit, commença de craindre effectivement qu’il n’arrivaſt quelque nouveau malheur : & prit en effet la reſolution d’eſpouser Aglatidas. Cependant Tharpis & Artemon avoient leurs inquietudes auſſi bien que les autres : le premier meſme n’avoit pas ſeulement la conſolation de ſe pouvoir pleindre avec Anatiſe, de l’avanture qu’il avoit euë chez Ameſtris, car elle eſtoit allée à la campagne : Toutefois comme elle n’eſtoit qu’à cinquante ſtades d’Ecbatane, il la luy eſcrivit. Pour Artemon, comme il eſtoit plus ſage, quelque amoureux qu’il fuſt d’Ameſtris, voyant de quelle façon elle luy avoit parlé d’Aglatidas, & de quelle ſorte elle vivoit avecques luy, il n’oſoit plus l’entretenir de ſon amour. Neantmoins comme l’eſperance ne quitte les Amants qu’à l’extremité, il voulut auparavant que de faire un grand effort ſur luy meſme pour arracher de ſon cœur l’image d’Ameſtris, s’eſclaircir encore un peu plus preciſément de l’eſtat où eſtoit Aglatidas avec cette belle Perſonne. Si bien que comme il eſtoit aſſez mon Amy, et’qu’il sçavoit que j’eſtois fort celuy d’Aglatidas, il me vint trouver le lendemain de cette avanture qui l’inquietoit comme les autres : pour me prier de luy dire ſeulement en general, ſi effectivement le cœur d’Ameſtris eſtoit aſſez engagé, pour oſter toute eſperance à ceux qui avoient de la paſſion pour elle. Je sçay bien, me dit-il, que vous ne me devez pas reveler un ſecret que l’on vous aura confié : mais je sçay bien auſſi qu’eſtant voſtre Amy comme je le ſuis, vous ne devez pas me refuſer de me conſeiller, en une choſe d’ou dépend toute l’infortune, ou tout le repos de ma vie. Je vous declare donc que j’aime Ameſtris, avec beaucoup de paſſion : mais apres tout, ſi j’eſtois aſſeuré que ſon ame fuſt engagée ailleurs, je taſcherois de dégager la mienne : c’eſt pourquoy dites moy de grace ce que je dois faire. Artemon me dit cela avec tant d’ingenuité, que je creus en effet eſtre obligé de le conſeiller ſincerement, & de ſervir trois perſonnes à la fois : Ameſtris en la delivrant de cette importunité, Aglatidas en luy oſtant un Rival, & Artemon en le gueriſſant d’une paſſion qui ne pouvoit jamais eſtre reconnuë. Neantmoins comme il faut touſjours ſe défier de la ſincerité d’un homme amoureux ; je ne luy dis rien de ce que je sçavois d’Aglatidas & d’Ameſtris : mais je luy conſeillay ſi fortement d’eſſayer de ſe guerir du mal qu’il avoit, qu’il comprit ſans doute bien que je sçavois qu’Ameſtris ne l’en voudroit pas ſoulager. Je pretextay pourtant mon conſeil par d’autres raiſons, je luy dis que Megabiſe & Aglatidas y ſongeant, il n’y devoit pas penſer : que ces deux hommes là eſtoient trop aimez de Ciaxare : qu’ils avoient tous deux eſté amoureux d’Ameſtris devant qu’elle euſt eſpousé Otane : qu’il y avoit aparence que ſi elle ſe remarioit, un de ces deux là ſeroit choiſi : qu’en tout cas, je luy conſeillois d’attendre encore quelque temps à ſe determiner ; parce que ſi Ameſtris ne ſe declaroit point pour un de ces deux, vray-ſemblablement elle ne ſe declareroit pour perſonne. Artemon me remercia du conſeil que je luy donnois, quoy qu’il s’en affligeaſt extrémement : Cependant Ameſtris qui avoit envoyé querir Menaſte, pour luy aprendre la fourbe que Megabiſe luy avoit faite, reſolut enfin avec elle, de ne differer pas davantage à ſe declarer ouvertement pour Aglatidas, à qui elle envoya dire ce qu’elle avoit deſcouvert. Ameſtris creut toutefois que comme Megabiſe avoit touſjours eu beaucoup de reſpect dans ſa paſſion, il ne ſeroit pas hors de propos que Menaſte cherchaſt quelque occaſion de luy parler, afin de taſcher d’eſviter un malheur. Mais il n’en fut pourtant pas beſoin : car dés qu’Aglatidas eut demandé à Ciaxare la permiſſion d’eſpouser Ameſtris, ce Prince qui sçavoit bien les pretentions de Megabiſe ; luy commanda ſi abſolument de ne s’oppoſer point au bonheur d’Aglatidas, qu’il n’oſa en effet troubler ſa ſatisfaction. De ſorte que comme la choſe fit aſſez de bruit, Artemon fut bien aiſe dans ſon malheur, d’avoir ſuivy mon conſeil : etTharpis sçachant que Megabiſe meſme n’oſoit ſe pleindre du bonheur de ſon Rival, à cauſe du reſpect qu’il devoit an Roy, fut contraint de ſuivre ſon exemple, & de cacher auſſi ſa douleur. Ainſi voila Aglatidas le plus heureux de tous les hommes : car Ameſtris luy avoit fait voir la fourbe de Megabiſe ſi clairement, qu’il ne demeuroit plus aucun ſoupçon dans ſon eſprit. Tous les Parents d’Ameſtris approuvoient ſon choix : ceux d’Aglatidas loüoient le ſien : tous ſes Rivaux n’oſoient plus paroiſtre : Megabiſe fuyoit également ſon Rival & ſa Maiſtresse : Artemon ne ſe pleignoit qu’à moy ſeul, & ſoulageoit ſa douleur à me raconter la vertu d’Ameſtris pendant la vie d’Orane, telle que je vous l’ay dépeinte ; & Tharpis eſtoit preſques touſjours chez Anatiſe à la campagne, qui eſtoit dans une affliction qui tenoit bien plus de la rage, que de la triſtesse ordinaire. Enfin rien ne s oppoſant plus au bonheur d’Aglatidas, il n’avoit plus d’autres tourments que ceux que l’impatience, qui ne quitte pas meſme les Amants qui ſont aſſurez d’eſtre heureux, luy faiſoit ſouffrir. Toute la Cour & toute la Ville eſtoient en joye de ce Mariage : pour la ſolemnité duquel, on preparoit mille divertiſſemens publics, Le jour qu’il ſe devoit faire fut meſme pris par le Roy, qui vouloit honnorer cette belle Feſte de ſa preſence : toutes nos Dames ne ſongeoient qu’à trouver les inventions de quelque parure particuliere pour ce jour là : & Ameſtris & Aglatidas s’entretenant lors avec un peu plus de liberté que auparavant, connurent ſi parfaitement la veritable eſtime qu’ils faiſoient l’un de l’autre, qu’ils s’en aimerent beaucoup davantage, & par conſequent en furent beaucoup plus heureux : eſtant certain que la veritable meſure des felicitez des Amants, ne conſiste pas moins en l’opinion reciproque qu’ils ont de la grandeur de leur merite, qu’ en celle de leur paſſion. Les choſes eſtant donc en ces termes, & n’y ayant plus que trois tours juſques à celuy de leur Mariage : il en arriva une, qui troubla eſtrangement la joye d’Aglatidas & d’Ameſtris.

Mais Seigneur, pour ne vous tenir pas j’eſprit en ſuspens ; comme je le pourrois faire : il faut que je vous face voir d’abord, ce qui cauſa tant d’inquietudes, à deux Perſonnes qui n’en avoient plus, & qui croyoient n’en avoir plus jamais. Je vous ay, ce me ſemble, deſja fait connoiſtre qu’Anatiſe eſtoit à cinquante ſtades d’Ecbatane, & que Tharpis l’y alloit ſouvent viſiter : corne ils eſtoient donc un jour enſemble à ſe promener dans une grande route qui aboutit au grand chemin qui conduit à Ecbatane, lors que l’on vient du coſté des Montagnes des Aſpires : eſtant, dis-je, fort occupez à chercher par quelle voye ils pourroient troubler la felicité d’Aglatidas & d’Ameſtris : ils virent venir un homme à cheval, qui au lieu de continuer de ſuivre le chemin d’Ecbatane, prenoit celuy de la route où ils eſtoient. Anatiſe qui n’eſtoit pas en humeur de reçevoir viſite, euſt bien voulu eſviter celle là : neantmoins s’imaginant que c’eſtoit peut-eſtre quelqu’un qui venoit voir une Tante chez qui elle demeuroit, elle deſtourna ſa promenade ; feignant de n’avoir pas pris garde à celuy qui venoit vers elle. Mais une Fille qui la ſuivoit, l’ayant reconnu pour eſtre ſon Frere, Eſcuyer d’Otane, elle fit un grand cry : & quittant ſa Maiſtresse, elle fut vers luy les bras ouverts pour l’embraſſer : car il eſtoit deſcendu de cheval au bout de la route, & l’avoit donné à tenir à un homme qui le ſuivoit. Anatiſe au cry de cette Fille, qui avoit creû ſon Frere mort, tourna la teſte, & reconnut Dinocrate, qui luy avoit autrefois tant ſervy à entretenir la jalouſie d’Otane, & à faire perſecuter Ameſtris. De ſorte qu’en conſideration des offices qu’il luy avoit rendus, & qui luy avoient eſté ſi agreables ; elle s’arreſta, & ſouffrit qu’il luy vinſt faire la reverence. Elle s’informa alors comment il avoit perdu ſon Maiſtre, & pourquoy il avoit tant tardé à revenir : & il luy raconta ſans déguiſement, de quelle ſorte Otane avoit pery, au pied des Montagnes d’Artaxate, où le Roy d’Armenie s’eſtoit retiré. Comment il avoit en fuite veû ſon corps dans un torrent, & comment il avoit eſté englouty dans un abiſme : luy diſant encore qu’il n’avoit pu revenir pluſtost, parce que s’eſtant arreſté à une Ville en chemin, il y eſtoit tombé malade. Qu’apres cela s’eſtant donné à un autre Maiſtre, il s’y eſtoit attaché quelque temps : mais que ne s’y trouvant pas bien, il eſtoit enfin revenu, & n’avoit pas voulu paſſer ſi prés d’un lieu où il sçavoit qu’elle alloit ſouvent, ſans demander du moins ſi elle y ſeroit. Mais, luy dit elle, Dinocrate (car nous avons sçeu depuis toute cette converſation, comme vous le sçaurez tantoſt) dites moy un peu ſi Otane lors qu’il mourut, haïſſoit encore bien Aglatidas : il le haïſſoit de telle ſorte, reſpondit-il, que je crois que cela fut cauſe de ſa mort : car il s’eſtoit ſi bien mis dans la fantaiſie de chercher Aglatidas dans tous les combats où il ſe trouveroit, que je crois qu’il ne s’engagea trop avant parmy les Ennemis, que pour taſcher de le tuër. Pour moy, adjouſta-t’il, comme ce combat fut fait de nuit, je ne puis bien dire comment ce malheur arriva : mais quoy qu’il en ſoit, je l’ay veû mort de mes propres yeux, & beaucoup d’autres l’ont veû auſſi bien que moy : & alors il me nomma. Pendant qu’il parloit ainſi, & que Tharpis ſe meſloit auſſi à la converſation ; Anatiſe jettant fortuitement les yeux ſur la Garde de l’Eſpée de Dinocrate, qui eſtoit beaucoup plus belle & plus riche qu’un homme de cette condition ne la devoit avoir ; n’eut pas pluſtost fait quelque legere reflexion là deſſus, & attaché ſes regards à la conſiderer ; qu’elle la reconnut, pour avoir eſté à Aglatidas. Ceux qui n’ont pas bien sçeu la puiſſance de l’amour, ſe ſont eſtonnez qu’Anatiſe ait pû reconnoiſtre ſi preciſément cette Eſpée. mais pour moy, je ne l’ay pas trouvé ſi eſtrange ; car je ſuis perſuadé, que tout ce qui regarde la perſonne aimée, ne s’efface jamais de la memoire. Joint auſſi que cette Garde d’Eſpée eſtoit fort magnifique ; fort particuliere, & par conſequent fort remarquable : & de plus, elle l’avoit veuë deux cens fois. Anatiſe ne l’eut donc pas pluſtost reconnuë, qu’elle demanda à Dinocrate qui luy avoit donné cette Eſpée ? & il luy dit que quelques jours apres la mort de ſon Maiſtre, comme il eſtoit à Artaxate, il l’avoit achetée d’un Soldat perſan, qui n’en connoiſſoit pas la valeur, & qui diſoit l’avoir tirée du corps d’un Armenien mort, au pied des Montagnes où ils avoient combatu. Apres cela, Anatiſe connut aiſément qu’Aglatidas, comme il arrive quelqueſfois, n’avoit ſans doute pu retirer ſon Eſpée du corps de celuy qu’il avoit tué : & ſans rien dire davantage, elle laiſſa Dinocrate entretenir ſa Sœur, & continua de ſe promener avec Tharpis : mais ſi reſveuse & ſi attachée à ſes propres penſées, qu’il ne pût s’empeſcher de luy demander ce qui luy occupoit l’eſprit encore plus qu’à l’ordinaire. Je reſve, luy dit-elle, aux moyens de vous rendre heureux ſi je le puis : ou du moins à trouver les voyes de troubler la felicité de voſtre Rival. Elle eſt trop bien eſtablie, reprit Tharpis, pour le pouvoir eſperer : elle ne l’eſt pourtant pas de telle ſorte, reſpondit Anatiſe, que ſi Dinocrate veut m’eſtre fidelle comme il me l’a eſté autrefois, je ne le puiſſe faire aiſément. Tharpis impatient de sçavoit ce qu’elle vouloit dire, l’aſſura que s’il ne faloit que donner la moitié de ſon bien pour le ſuborner, il le ſeroit fort volontiers ; & enfin il la preſſa de telle façon, qu’elle luy dit la fourbe qu’elle imaginoit, que Tharpis aprouva de telle ſorte, qu’il penſa ſe mettre à genoux pour la remercier d’avoir trouvé une invention ſi merveilleuſe. En ſuite ſans differer davantage, Anatiſe appelle Dinocrate ; le flatte & luy promet de faire bientoſt ſa fortune, Tharpis l’aſſurant qu’il ne veut pas meſme qu’il commence de faire la choſe qu’ils ſouhaitent de luy, qu’il ne l’ait enrichy par quelque preſent magnifique. Et enfin apres que Dinocrate, qui n’eſtoit naturellement que trop diſposé à faire des fourbes, leur eut promis de leur obeïr aveuglément : ils luy dirent ce qu’ils deſiroient de luy. Apres, dis-je, avoir bien concerté la choſe entr’eux : apres l’avoir examinée avecques ſoing, & avoir inſtruit Dinocrate de tour ce qu’il auroit à faire & à dire : ils trouverent qu’il ne faloit pas que l’on sçeuſt qu’il euſt veû Anatiſe : de ſorte qu’ils l’envoyerent loger à un Vilage proche de là, apres avoir expreſſément deffendu à ſa Sœur de parler de ſon retour à perſonne. Le lendemain le revoyant encore au meſme lieu, Tharpis commença de luy tenir ſa parole, en luy faiſant un preſent d’importance : en ſuite dequoy, ils luy donnerent ſes dernieres inſtructions & le congedierent ; luy ordonnant ſur toutes choſes, qu’il ne viſt point Ameſtris, qu’il n’y euſt compagnie chez elle.

Une apres-diſnée donc, & juſtement trois jours auparavant qu’Aglatidas ſe deuſt marier ; eſtant allé chez elle pendant qu’il eſtoit chez le Roy, j’y trouvay Menaſte, & trois ou quatre Dames : & meſme deux Parentes d’Otane, qui aymant cherement Ameſtris, la viſitoient fort ſouvent. Comme nous eſtions donc en une converſation qui n’avoit rien que d’agreable, & qui panchoit meſme pluſtost vers l’enjoüement que vers le ſerieux : Dinocrate qui avoit eſpié l’occaſion, arriva ; & monta droit à la Chambre d’Ameſtris. D’abord qu’elle le vit entrer, elle changea de couleur : & ſa veuë luy renouvella de telle ſorte le ſouvenir de la perſecution d’Otane, & celuy des mauvais offices qu’en ſon particulier il luy avoit rendus, qu’elle en fut un peu troublée. Neantmoins croyant qu’il eſtoit plus genereux & plus beau de diſſimuler ſon reſſentiment contre Dinocrate, & de le conſiderer ſeulement comme un homme que ſon Mary avoit fort aimé, elle ſe remit un moment apres : & luy parlant aſſez doucement, d’où. vient, luy dit-elle, Dinocrate, que vous avez eſté ſi long-temps à revenir, apres la perte de voſtre Maiſtre ? Madame, repliqua t’il en ſoûpirant, je fus ſi touché de cét accident, que j’en tombay malade d’affliction : & ce n’eſt que depuis quelques jours, que j’ay recouvré aſſez de ſanté pour pouvoir venir vous rendre conte du malheur de mon Maiſtre. Je vous vy, luy dis-je en l’interrompant, lors que vous en cherchiez le corps, & que vous le découvriſtes au milieu d’un torrent : il eſt vray, Seigneur, reprit-il, & vous fuſtes teſmoin d’une partie de la douleur que j’eus, de ne pouvoir l’en retirer. Eſtiez-vous au combat ou il fut tüé ? luy dit Ameſtris : Ouy Madame, repliqua-t’il, & je le touchois lors qu’Aglatidas, que je reconnus d’abord à la voix, luy paſſa ſon Eſpée au travers du corps, qu’il ne put jamais retirer. voſtre Maiſtre (repris je fort eſtonné, & guere moins ſurpris qu’Ameſtris) a eſté tüé par Aglatidas ? ſongez-vous bien Dinocrate à ce que vous dites ? car comment voudriez-vous l’avoir pû connoiſtre dans le tumulte d’un combat de nuit, qui ſe faiſoit à la ſeule clarté des Eſtoiles ? je vous ay deſja dit, Seigneur, reſpondit Dinocrate ſans s’eſmouvoir, que je le reconnus d’abord à la voix : car lors qu’il attaqua mon Maiſtre, qui eſtoit à la teſte d’un gros qui faiſoit ferme, il dit quelque choſe à ceux qui le ſuivoient, pour les encourager à bien faire. De ſorte que mon Maiſtre, qui connoiſſoit encore mieux la voix d’Aglatidas que je ne la connoiſſois ; ne l’eut pas pluſtost oüy, que ſe tournant vers moy, Ha Dinocrate me dit-il, voicy cét Aglatidas que je cherche ; ne m’abandonne pas. Je ne puis pas bien dire, adjouſta-t’il, ſi Aglatidas connut mon Maiſtre à la voix, comme il en avoit eſté connu : mais je sçay bien qu’ils ſe chargerent rudement : & qu’Aglatidas plus heureux qu’Otane, luy enfonça ſon Eſpée juſques aux Gardes à travers le corps : qui tombant du coup qu’il avoit reçeu, fit ſans doute que l’Eſpée d’Aglatidas luy eſchapa des mains, & qu’il ne la put retirer. En cét eſtat voyant tomber mon Maiſtre, je ne sçeus lequel je devois le pluſtost faire, ou d’attaquer ſon meurtrier, ou de taſcher de le tirer de deſſous les pieds de ceux qui combatoient : mais le tumulte du combat les ayant fait eſloigner de quelques pas, je me jettay ſur le corps de mon Maiſtre, pour voir s’il n’auroit plus de vie, j’arrachay l’Eſpée qui le traverſoit de part en part & tentant bien qu’il ne reſpiroit plus ; j’advoüe qu’au lieu de demeurer aupres de luy, je ſongeay à me deffendre. Car ce meſme Aglatidas revenant au meſme endroit avec une autre Eſpée, & le reconnoiſſant encor mieux ; je fis tout ce que je pus pour vanger la mort de mon Maiſtre : mais noſtre Party eſtant le plus foible, nous fuſmes vaincus & diſpersez, ſans que je puſſe retourner chercher le corps d’Otane, juſques à ce que l’on fit treſve : Et lors que j’en eus la liberté, je ne le trouvay plus au lieu ou je l’avois laiſſé : mais je le vy un moment apres au milieu du Torrent, comme Artabane l’a dit, ſans que je sçache qui l’y avoit jetté. Pendant le diſcours de Dinocrate, Ameſtris ſouffroit des maux incroyables, qu’elle n’oſoit faire voir : les Dames qui eſtoient là, & qui sçavoient en quel eſtat eſtoient les choſes, eſtoient bien fâchées d’entendre ce qu’elles entendoient : & pour moy j’en eſtois ſi en colere, que je ne pouvois preſques interrompre Dinocrate ; qui faiſant ſemblant de ne sçavoir point qu’Ameſtris alloit eſpouser Aglatidas, continua de dire que ce qui luy avoit fait le mieux reconnoiſtre que c’eſtoit effectivement luy qui avoit tüé Otane, eſtoit que l’Eſpée qu’il avoit retirée du corps de ſon Maiſtre, eſtoit aſſurément à Aglatidas ; ne pouvant pas s’y tromper, eſtant auſſi remarquable qu’elle eſtoit, & la luy ayant veuë ſi ſouvent. Ce n’eſt pas, dit-il, contrefaiſant l’ingenu, que je veüille dire qu’Aglatidas ſoit coupable : car enfin pourſuivit il, quand on eſt à la guerre, on ne doit eſpargner perſonne du Party ennemy. Mais ou eſt cette Eſpée ? repris-je : Seigneur (reſpondit il preſques les larmes aux yeux) comme elle a oſté la vie à mon Maiſtre, je n’oſerois pas la faire voir en preſence de Madame : car je ne sçay pas moy meſme comment je la puis regarder, ny par quelle raiſon je l’ay gardée. Comme il diſoit cela, Aglatidas qui ne sçavoit pas que Dinocrate fuſt revenu, entra dans la Chambre d’Ameſtris, avec une joye dans les yeux, telle que la devoit avoir un homme qui croyoit ne devoir plus eſtre troublé dans ſon bon-heur. Mais à peine eut-il fait deux pas dans cette Chambre, que voyant une profonde triſtesse dans ceux d’Ameſtris ; aperçevant Dinocrate ; & remarquant beaucoup d’eſtonnement ſur mon viſage, & ſur celuy de ces Dames qui eſtoient là preſentes, il s’arreſta un inſtant : voulant deviner quel malheur eſtoit arrivé. Mais prenant la parole, Aglatidas, luy dis-je, venez vous meſme vous juſtifier : car Dinocrate que vous voyez là, dit que vous tuaſtes Otane, la nuit que nous combatiſmes au pied des Montagnes d’Artaxate. Moy ! (repliqua Aglatidas eſtrangement ſurpris) & comment cela pourroit-il eſtre, puis que l’illuſtre Cyrus me dit qu’il avoit oüy crier, Otane eſt mort, en un lieu où je n’eſtois pas ? joint que moy meſme l’entendis nommer Otane, aſſez loin de l’endroit où je combatois. Seigneur (reprit Dinocrate avec une impudence extréme) je ſuis bien faſché d’avoir dit ſans y penſer, & ſeulement pour dire la verité, une choſe que je voy qui vous trouble ſi fort : touteſfois, comme je l’ay deſja dit, on ne recherche perſonne, pour avoir tüé quelqu’un à la guerre. Mais Seigneur (dit une des Parentes d’Otane, qui croyoit pouvoir juſtifier Aglatidas par ce qu’elle luy alloit demander) perdiſtes-vous voſtre Eſpée à ce combat là ? Oüy Madame, reſpondit-il, & je ne pus jamais la retirer du corps d’un Armenien : de ſorte que je fus contraint de l’y laiſſer, & d’en arracher une des mains d’une autre des ennemis dont j’eus le bon-heur de me ſaisir un moment apres. Ha Aglatidas, dit Ameſtris, que m’aprenez-vous ! comme il ne sçavoit pas pourquoy Ameſtris parloit ainſi, ny pourquoy cette autre Dame luy avoit parlé de cette Eſpée qu’il avoit perduë, ny comment elle avoit sçeu qu’il l’avoit perduë : il ſe tourna vers moy, & je luy dis que Dinocrate aſſuroit qu’il avoit ſon Eſpée : & qu’il l’avoit retirée du corps de ſon Maiſtre. Elle eſt ſi connoiſſable, dit Aglatidas, que l’on ne s’y sçauroit tromper : car je penſe qu’il n’y a pas un de mes Amis qui ne la connoiſſe. Mais ou eſt elle ? adjouſta-t’il. Seigneur, repliqua Dinocrate, s’il vous plaiſt je vous l’envoyeray querir, & vous la feray voir dans cette Antichambre. Aglatidas l’en ayant preſſé : il ſortit : pendant quoy regardant Ameſtris qui n’oſoit preſques plus le regarder. Madame luy dit-il, je voy bien que ſi Dinocrate me fait voir mon Eſpée, & qu’il perſiste à dire qu’il l’a tirée du corps de ſon Maiſtre, je ne pourray pas vous faire voir bien clairement que je n’ay pas tüé Otane ; puis que j’ay advoüé avec ingenuité, que j’avois laiſſé mon Eſpée dans le corps d’un homme qui eſtoit du meſme Party dont Otane eſtoit : & qu’ainſi il ſemble que cela ſoit fort. Mais apres tout, Madame, je ne laiſſe pas de croire que tout ce que Dinocrate dit eſt faux : il vous a touſjours eſté contraire en toutes choſes : il eſt Frere d’une Fille qui ſert chez Anatiſe : & tout ce qui part de ſa bouche doit eſtre ſuspect. Mais enfin Aglatidas, dit Ameſtris, par voſtre propre confeſſion, vous avez laiſſé voſtre Eſpée dans le corps d’un homme mort ; Dinocrate dit que cét homme eſtoit Otane : & vous n’avez autre choſe à luy oppoſer, s’il eſt vray qu’il vous monſtre effectivement voſtre Eſpée, ſinon que vous ne croyez pas que celuy que vous avez tüé fuſt Otane. C’eſt trop peu Aglatidas, pourſuivit-elle, c’eſt trop peu, contre une dépoſition ſi forte & ſi précité : c’eſt pourquoy ſouffrez que je vous conjure du moins, que juſques à ce que la choſe toit plus eſclaircie, je ne vous voye plus. Ha Madame, s’eſcria t’il, que me dites-vous ! Comme Ameſtris alloit reſpondre, on vint nous advertir que Dinocrate eſtoit dans l’Anti-chambre, qui aportoit cette Eſpée : Aglatidas y fut donc, & toutes ces Dames auſſi, à la reſerve de Menaſte, qui demeura auprès d’Ameſtris. Mais à peine Aglatidas & moy euſmes nous veu cette Eſpée, que nous la reconnuſmes effectivement pour eſtre à luy. Aglatidas regarda alors fixement Dinocrate : & ne sçachant que dire pour ſe juſtifier, il cherchoit à connoiſtre dans ſes yeux s’il eſtoit innocent ou coupable : mais il ſe déguiſoit ſi finement, qu’il eſtoit impoſſible de s’aperçevoir de ſa malice. Il y eut alors des inſtants, où je vy tant de fureur ſur le viſage d’Aglatidas, que j’eus quelque crainte qu’il ne tuaſt Dinocrate : je penſe meſme que s’il n’euſt pas eu peur de ſe faire croire encore plus criminel par cette violence, il l’auroit du moins outragé. Mais enfin ne sçachant que dire, & ne pouvant effectivement aſſurer luy meſme avec ſincerité qu’il n’avoit pas tüé Otane : il ſe preparoit pourtant à rentrer dans la Chambre d’Ameſtris pour s’aller jetter à ſes pieds, ſans sçavoir bien preciſément ce qu’il luy vouloit dire ; lors que Menaſte par l’ordre abſolu d’Ameſtris, vint luy ordonner de ne rentrer pas : & d’avoir ce reſpect là pour elle de ne la voir point, que ſon innocence ne fuſt mieux connuë. Aglatidas ne pouvoit ſe reſoudre à luy obeïr : mais Menaſte luy dit tellement qu’il le faloit, qu’elle le força de le faire. Nous ſortismes donc luy & moy, apres avoir encore demandé cent choſes à Dinocrate, avec intention de le faire contre-dire en quelqu’une, mais il n’y eut pas moyen : & il redit touſjours ce qu’il avoit dit avec tant d’uniformité, juſques aux moindres circonſtances ; que les juges les plus exacts auroient eſté ſatisfaits de ſes réponſes, & auroient condamné Aglatidas.

Apres que nous fuſmes ſortis, ces Dames furent encore quelque temps avec Ameſtris : en fuite dequoy elles s’en allerent, à la reſerve de Menaſte, qui demeura ſeul avec elle, comme j’eſtois ſeul avec Aglatidas : Dinocrate eſtant deſcendu en bas, pour raconter toute cette hiſtoire aux Domeſtiques, afin que le bruit s’en eſpandist pluſtost. Mais il n’avoit que faire de s’en mettre en peine : car quatre heures apres qu’il eut parlé à Ameſtris, on ne parloit d’autre choſe dans Ecbatane, que de cette eſtrange advanture. Cependant j’ay sçeu par Menaſte, qu’elle ne fut pas pluſtost ſeule avec Ameſtris, que cette belle Perſonne la regardant avec des yeux où la melancolie faiſoit voir le trouble de ſon ame : En verité, luy dit-elle, il faut advoüer que mon malheur eſt bien opiniaſtre : & que j’ay eu grand tort d’eſperer de pouvoir joüir de quelque repos, apres de ſi cruelles & de ſi longues inquietudes. Du moins en ſuis-je arrivée aujourd’huy aux termes, que l’eſperance n’aura plus de Part en mon cœur, & qu’ainſi elle n’augmentera Plus mes tourments : puis que je ne ſouffriray Plus de maux que je n’aye preveus, & que je n’attendray plus aucun bien. J’advoüe, luy dit Menaſte, que cette rencontre eſt tout à faite eſtrange : mais, pourſuivit-elle, puis qu’Aglatidas aſſure qu’il ne croit point avoir tüé Otane, & qu’il n’y a que le ſeul raport de Dinocrate qui toit contre luy, pourquoy voudriez vous vous rendre malheureuſe toute voſtre vie ? Parce, repliqua-t’elle, que je ne pourrois pas eſtre contente ſans gloire : & que malheur pour malheur, il faut du moins choiſir celuy où on ne pourra pas m’accuſer d’avoir fait une choſe contre la bien ſeance & contre la vertu. Comme elle diſoit cela, Dinocrate rentra dans ſa Chambre, qui feignant de venir d’aprendre qu’Aglatidas eſtoit preſt à l’eſpouser, & croyant par là ſe mettre à couvert de la haine d’Ameſtris & de luy, ſans deſtruire le deſſein d’Anatiſe : Madame, luy dit il, je viens vous demander tres humblement pardon de la faute que j’ay faite ſans y penſer : car comme je ſuis venu droit icy ſans parler à perſonne dans la Ville, je ne sçavois pas les termes où vous en eſtiez avec Aglatidas : de ſorte que j’ay ſans doute dit une verité que je n’euſſe pas dite ſi je l’euſſe sçeü. Car enfin les choſes paſſées n’ayant point de retour, & croyant qu’en effet il peut eſtre qu’Aglatidas a tüé mon Maiſtre ſans l’avoir connu, je me ſerois bien gardé de dire ce que j’ay dit, non ſeulement devant tant de monde, mais meſme à vous en particulier Cependant voyez s’il vous plaiſt, Madame, pourſuivit il, ſi vous voulez que je me dédiſe : ou bien qu’Aglatidas aſſure qu’il s’eſt trompé, & que ce n’eſt point ſon Eſpée que je luy ay fait voir : car ſi vous le deſirez, je ne la monſtreray plus à perſonne, afin qu’elle ne ſoit pas connuë. Dinocrate dit cela avec une ingenuité ſi bien contrefaite, qu’encore qu’Ameſtris euſt cent marques de ſa malice, elle y fut trompée : & elle creut certainement qu’il parloit avec ſincerité. Elle n’accepta pourtant pas ſon offre : au contraire, elle luy dit que quand elle ſeroit ſeule en toute la Terre qui sçauroit la choſe, elle agiroit comme elle alloit faire. En fuite dequoy le congediant, elle l’aſſura meſme qu’elle feroit prier Aglatidas de ne ſe vanger point ſur luy de ſon malheur. Vous pretendez donc de ne le voir plus ? luy dit Menaſte, apres que Dinocrate fut party : il n’en faut pas douter, reſpondit elle, car enfin quelle bien-ſeance me peut permettre de voir un homme, que l’on aſſure qui a tué mon Mary ? Mais, luy dit Menaſte, il n’en tombe pas d’accord : cela ne ſuffit pas, repliqua Ameſtris, puis que quand meſme je sçaurois d’une certitude infaillible, que la choſe ne ſeroit point, je ne laiſſerois pas de faire ce que je fais ; ſeulement parce que le monde le croiroit, & que je pourrois eſtre ſoupçonnée de l’avoir sçeu. Ce n’eſt pas que je puiſſe accuſer Aglatidas d’avoir connu Otane en le tuant, s’il eſt vray qu’il l’ait tué : mais apres tout, puis que l’on peut croire qu’il eſt mort de ſa main, il n’en faut pas davantage pour m’obliger à ne le voir jamais, & pour me rendre la plus malheureuſe perſonne du monde. Pendant qu’Ameſtris & Menaſte parloient de cette ſorte, je n’eſtois pas peu occupé à conſoler Aglatidas : qui ne pouvoit aſſez s’eſtonner de voir par quelle voye la Fortune traverſoit ſon bon heur. Car diſoit il, comment puis-je me juſtifier, puis qu’il eſt certain que je ne puis moy-meſme aſſurer ſi ce que Dinocrate dit eſt vray ou faux ? le sçay bien ſans doute que je n’ay point connu la voix d’Otane, & que je l’entendis nommer aſſez loing de moy : mais apres tout, je sçay que l’Eſpée que l’on me montre m’apartient ; que je ne la pus retirer du corps d’un des Ennemis qui tomba mort à mes pieds ; & qu’enfin ce pourroit avoir eſté Otane, puis qu’il eſtoit de ce combat. Mais, luy dis-je, que ne deſadvoüyez-vous voſtre Eſpée ? car je croy que l’amour permet quelqueſfois certains menſonges innocens qui ne ſont mal à perſonne. Je me ſerois noircy au lieu de me juſtifier en la deſavoüant, reſpondit Aglatidas, puis que tous les gens de qualité qui ſont en la Cour connoiſſent cette Eſpée : & Megabiſe entre les autres, auroit bien pû dire que je mentois : car il l’a cent fois maniée du temps que nous n’eſtions pas mal enſemble. De ſorte qu’Ameſtris m’auroit pû ſoupçonner d’avoir connu Otane en le tuant : joint auſſi que je ne penſe pas que la generoſité permette de mentir pour ſe rendre heureux. Mais croyez-vous, luy dis-je, que quand Ameſtris ne vous ſoupçonnera point de l’avoir connu, vous en ſoyez gueres moins infortuné ? je croy, dit-il, que veu comme Ameſtris a pris la choſe, & de la maniere dont je connois ſon eſprit, qu’elle pouſſera mon malheur juſques au bout : & qu’elle me forcera à mourir deſesperé. Car enfin, Artabane, je ne sçaurois ſouffrir cette infortune, comme j’ay ſouffert toutes les autres : & il paroiſt ſi clairement que les Dieux me veulent perdre, que ce ſera aſſurément ſuivre leur volonté, que de me perdre moy-meſme. Je veux pourtant revoir Ameſtris, me dit— il, c’eſt pourquoy je vous conjure d’aller attendre Menaſte chez elle, afin de la prier d’obtenir cette grace pour moy : car enfin il ne ſeroit pas juſte que je fuſſe condamné ſans avoir dit mes raiſons. Je m’en allay donc effectivement pour luy rendre cét office : Mais Menaſte quand elle revint de chez Ameſtris, me dit qu’elle croyoit qu’il ne ſeroit pas aiſé d’obtenir d’elle qu’elle viſt Aglatidas : que neantmoins elle y feroit ce qu’elle pourroit. Nous fuſmes apres cela aſſez long temps à admirer cette bizarre rencontre : & à nous en affliger ; pour l’intereſt des perſonnes que nous aimions. Cependant Anatiſe qui vouloit jouir pleinement de ſa fourbe, revint à Ecbatane : & y fit courir le bruit qu’Aglatidas avoit bien sçeu qu’il avoit tué Otane : adjouſtant meſme qu’Ameſtris ne l’avoit pas ignoré. Cette derniere choſe ne fut pourtant cruë de perſonne : mais comme Ameſtris aporta ſoin à s’informer de ce que l’on diſoit par la Ville ; sçachant toutes ces impoſtures, elle ſe confirma ſi puiſſamment dans la reſolution de n’eſpouser point Aglatidas, & de ne le voir jamais ; que Menaſte ne pût meſme obtenir d’elle qu’il allaſt luy dire ſes raiſons : de ſorte qu’il falut ſonger à la tromper, & à taſcher de le luy faire voir ſans qu’elle en euſt le deſſein. Ce n’eſt pas qu’elle ne l’aimaſt touſjours, avec une tendreſſe extréme : mais c’eſt que la gloire eſtoit la plus ſorte dans ſon cœur. Cependant durant qu’Aglatidas & Ameſtris eſtoient ſi malheureux, Anatiſe & Tharpis ſe reſjouissoient de leurs infortunes : Megabiſe & Artemon en eſtoient auſſi bien aiſes ; & afin de porter la fineſſe auſſi loing qu’elle pouvoit aller, Anatiſe fit dire à Ameſtris par une voye fort deſtournée, qu’on la loüoit infiniment de la reſolution qu’elle ſembloit prendre de n’eſpouser point Aglatidas, & meſme de ne le voir plus : de ſorte que cette belle Perſonne parla ſi déterminément à Menaſte, qu’elle n’eſpera plus du tout de la pouvoir jamais vaincre.

Trois ou quatre jours ſe paſſerent de cette ſorte ; mais enfin Menaſte feignant de ſe trouver aſſez mal, pour obliger Ameſtris à l’aller voir, ſon artifice reüſſit : & comme Aglatidas & moy sçeuſmes qu’elle y eſtoit, nous y fuſmes, renvoyant nos gens apres que nous fuſmes entrez. Menaſte avoit ordonné que l’on diſt chez elle à tout autre qu’à nous qu’on ne la voyoit pas : car pour Ameſtris, eſtant Amies comme elles l’eſtoient, la choſe ne tiroit pas à conſequence. & perſonne ne pouvoit s’offencer de n’entrer pas, quoy que l’on viſt ſon chariot à la porte. Lors que nous entraſmes dans la Chambre, Ameſtris eſtoit aſſise ſur le Lict de Menaſte ; de for te qu’Aglatidas fut à genoux devant elle, auparavant qu’elle euſt pu voir qu’il eſtoit entré. Madame, luy dit-il en l’empeſchant de ſe lever, ſouffrez que je vienne vous dire mes raiſons : de peur que vous ne fuſſiez accuſée d’une injuſtice effroyable, ſi vous m’aviez condamné ſans m’entendre. Ameſtris ſans reſpondre à Aglatidas, regarda Menaſte, comme l’accuſant de l’avoir trompée : & en effet elle ſeroit ſortie, ſi ſon Amie prenant la parole, & la retenant par ſa robe, ne l’en euſt empeſchée. Mais Menaſte, luy dit-elle, que penſera-t’on de moy, ſi on sçait que j’aye veu Aglatidas ? Mais, Madame, repris-je, que pourrions-nous dire de vous, ſi vous ne vouliez pas ſeulement eſcouter les pleintes d’un homme que vous voulez rendre malheureux ? S’il ſe pouvoit juſtifier, repliqua-t’elle, je l’eſcouterois avec un plaiſir extréme : mais cela n’eſtant pas, pourquoy voulez-vous que je m’expoſe à mettre une tache à ma reputation, que rien ne sçauroit effacer ? je ne sçay, Madame, ſi j’ay raiſon, interrompit Aglatidas, en croyant comme je fais qu’il ſuffit en certaines occaſions de sçavoir que l’on n’eſt point coupable, ſans ſe foncier ſi fort de ce que les autres en penſent. Car enfin, Madame, apres avoir ſurmonté tant d’obſtacles ; vaincu tant de malheurs ; & apres que vous m’avez promis de me rendre heureux pour touſjours : quelle juſtice y a t’il, que le raport d’un homme qui a dit autrefois cent menſonges contre vous ſoit creu, lors qu’il parle contre moy ? je sçay bien que ſon diſcours eſt appuyé de conjectures aſſez ſortes : Mais apres tout, Madame, je vous aſſeure avec toute la ſincerité poſſible ; & je vous jure par tous les Dieux que nous adorons, que je ne crois point avoir tué Otane : & que je ne j’ay ſeulement pas remarqué pendant te combat. Je vous jure meſme encore, que quelque haine que j’euſſe pû avoir pour luy, ſi je l’euſſe reconnu parmy les ennemis j’euſſe eſvité ſa rencontre pour l’amour de vous : sçachant aſſez juſques où va voſtre vertu. Ainſi, Madame, quand il ſeroit vray que j’aurois tué Otane, ce que je ne crois point du tout, je l’aurois tué ſans eſtre coupable ; puis que je ne l’aurois point connu. Cependant ſur la ſimple dépoſition d’un de vos perſecuteurs, qui m’accuſe d’avoir tué à la guerre un Tyran qui vous a fait ſouffrir cent ſuplices, vous voulez me rendre le plus malheureux homme du monde. Vous voulez meſme avoir cette rigueur pour moy, de n’entendre pas mes pleintes : au nom des Dieux, Madame, ne me condamnez pas ſi legerement : ou du moins ne me condamnez pas ſi toſt. Plûſt aux Dieux que vous invoquez, interrompit Ameſtris, que je ne vous condamnaſſe jamais, & que voſtre innocence ne fuſt pas douteuſe : mais, Aglatidas, la choſe n’eſt pas en ces termes là. Car enfin, à vous parler ſincerement, quand je ſerois aſſeurée d’une certitude infaillible, que ce que Dinocrate dit ſeroit faux : ne pouvant pas empeſcher le Monde de croire ce qu’il croit, j’agirois touſjours comme j’agis, & je ne vous eſpouserois jamais. voſtre amitié eſt ſans doute un peu foible, reprit Aglatidas, puis qu’elle ne pourroit vaincre une conſideration comme celle là : croyez, s’il vous plaiſt, Madame, que la veritable vertu n’eſt point fondée ſur l’opinion d’autruy : & qu’ainſi quand on a le teſmoignage ſecret de ſa conſcience, on ſe doit mettre en repos ; & ne ſe rendre pas malheureux ſoy meſme, pour ſatisfaire les autres. Mais Madame, adjouſta-t’il en ſouspirant, c’eſt ſans doute que ma perte ne vous eſt pas ſensible : Non Aglatidas, reprit Ameſtris, ne vous y trompez point : j’ay pour vous une eſtime, & ſi je l’oſe dire, une affection que je ne sçaurois jamais perdre, parce que je ne vous puis jamais ſoupçonner d’aucun crime. Je croy tout ce que vous me dites ; & ainſi je ne doute point que ſi vous avez tué Otane, vous ne l’ayez fait ſans le connoiſtre : mais apres tout, ſi je vous eſpousois on croiroit peut-eſtre que vous n’auriez fait que ce que je vous aurois ordonné de faire : de ſorte que cette penſée me bleſſe ſi fort l’imagination, qu’il faut abſolument que je faſſe tout ce que je pourray pour ne laiſſer pas lieu de douter de mon innocence, à mes plus grands ennemis. C’eſt pourquoy, Aglatidas, non ſeulement je ne vous eſpouseray point, mais je veux encore ne vous voir jamais : & ſi j’ay quelque pouvoir ſur voſtre ame, vous trouverez meſme quelque pretexte pour partir d’Ecbatane. Cependant pour vous conſoler, je vous aſſeure, parce que je crois le pouvoir faire ſans crime, que je me fais une violence ſi grande en me ſeparant de vous pour jamais ; que j’auray ſans doute moins de peine à mourir, que je n’en ay à vous quitter. De grace, Madame ( interrompit Aglatidas, avec une douleur extréme) ſoyez-moy toute rigoureuſe ou toute favorable ; contentez-vous de l’innocence de mon cœur, & me laiſſez poſſeder le voſtre : ou montrez-moy tant de marques d’indifference, d’inhumanité, ou de meſpris, que je puiſſe mourir d’affliction à vos pieds. Car, Madame, quel plaiſir prenez-vous à me dire des choſes, qui en prolongeant ma vie augmentent mes ſuplices ? comment voulez-vous que je puiſſe avoir recours à la mort, tant que je croiray eſtre encore aimé de la divine Ameſtris ? & comment penſez-vous que je puiſſe ſouffrir la vie, avec la certitude qu’elle ne ſera jamais à moy ? & ſi j’oſe tout dire, avec la crainte qu’elle ne ſoit un jour à quelque autre. Ne craignez pas ce dernier malheur, interrompit Ameſtris, & croyez au contraire que le cœur que je vous avois donné, & que je retire malgré-moy d’entre vos mains, ne ſera jamais en la puiſſance de qui que ce ſoit. Ce que vous me dites eſt bien obligeant, repliqua Aglatidas, mais Madame, le mal que je ſouffre eſt ſi grand, que je ſens bien imparfaitement la joye que des paroles ſi avantageuſes me devroient donner : Car enfin vous voulez que je n’eſpere jamais rien, ny du temps, ny de voſtre affection, ny de ma fidelité. Qui m’euſt dit, adjouſtoit-il, quand Otane vivoit, que je ſerois un jour encore plus malheureux que je ne l’eſtois alors, je ne l’aurois ſans doute pas creu : cependant il n’y a nulle comparaiſon de ce que je ſouffrois à ce que j’endure ; & Otane dans le Tombeau me perſecute bien plus cruellement qu’il n’a fait durant ſa vie. Ouy, Madame je vous avouë avec ingenuité, que ſans avoir jamais eu la penſée d’avancer ſa mort, depuis que je m’eſloignay de vous : je penſois du moins quelquefois qu’il n’eſtoit pas impoſſible qu’il mouruſt devant moy : Mais la raiſon pour laquelle vous deſtruisez aujourd’huy tout mon bon-heur, eſt une raiſon qui ſubsistera touſjours, ſi les Dieux ne font un miracle pour rendre mon innocence viſible à tout le monde ; de ſorte que je ne voy point d’autre fin à mes maux que la mort. Ne vous oppoſez donc pas au ſeul ſecours que je puis recevoir, en me faiſant entendre quelques paroles flateuſes & inutiles : qui ne ſont peut-eſtre que de ſimples marques de pitié, & qui ne le font pas d’une affection telle que vous me l’aviez promiſe. Car apres tout, Madame, j’en reviens toujours là : puis que mon cœur eſt de certitude innocent, & que le crime de ma main eſt ſi douteux dans mon eſprit ; c’eſt faire une injuſtice effroyable, que de rompre les chaiſnes qui nous doivent attacher eternellement. Pour moy, Madame, je sçay bien que je porteray touſjours les miennes ; & que je ne trouveray de liberté qu’en mourant. Pendant qu’Aglatidas parloit ainſi à Ameſtris, j’eſtois patté de l’autre coſté du lict de Menaſte, à qui je parlois quelqueſfois bas, quoy que nous entendiſſions pourtant diſtinctement tout ce que diſoient ces deux illuſtres Perſonnes ; ſur le viſage deſquelles on voyoit une melancolie ſi profonde, que je n’ay jamais rien veu de ſi touchant. Ameſtris ne pouvoit preſques parler, parce qu’il luy ſembloit que tout ce qu’elle diſoit d’obligeant eſtoit un crime : ſon ſilence eſtoit neantmoins ſi éloquent, & tellement ſignificatif, qu’Aglatidas ne pouvoit pas douter qu’il ne fuſt tendrement aime de ſa chere Ameſtris. Touteſfois faiſant : à la fin quelque ſcrupule de la longueur de cette triſte converſation, elle voulut s’en aller : mais Aglatidas la retenant, quoy, Madame, luy dit-il, vous voulez meſme ne me dire pas preciſément, ce qu’il vous plaiſt que je faſſe ! Je veux que vous viviez, repliqua-t’elle, mais que vous viviez eſloigné de moy. Ha, Madame, interrompit-il, ne me commandez point des choſes impoſſibles : ou du moins ſi difficiles à faire, que la mort meſme eſt beaucoup plus douce que l’execution de ce rigoureux commandement. Je veux pourtant encore davantage, reprit-elle, car je veux que vous ne me donniez point de vos nouvelles, & que vous n’eſperiez jamais des miennes. C’eſt trop, Madame, c’eſt trop, interrompit Aglatidas, je ne sçaurois vous obeïr, ſi vous ne m’aprenez à vous oublier, & à ne vous aimer plus. Au contraire, dit-elle, je ſuis ſi fort perſuadée de l’innocence de vos ſentimens, que je ne fais pas de ſcrupule de deſirer que vous m’aimiez juſques à la mort. Cependant Aglatidas, ſouffrez que je m’en aille : car quand je ſonge que toute la Ville croit que vous avez tué Otane, & que je vous voy à mes pieds, j’en rougis de confuſion ; & j’apprehende ſi fort qu’on ne le sçache, que je n’ay jamais rien fait de ſi obligeant pour vous, que de vous y ſouffrir ſi long-temps. Mais, Madame, dit Aglatidas, ne ſongez vous point qu’en me banniſſant, je laiſſe Megabiſe, Artemon, & Tharpis aupres de vous ? Il eſt vray, reprit elle malgré qu’elle en euſt, mais puis que je ne vous puis chaſſer de mon cœur, vous ne leur devez pas porter envie. Quoy, Madame, dit Aglatidas, vous eſſayez donc de m’en bannir ? je le devrois du moins, dit-elle, & ſi je ne l’entreprens pas c’eſt ſans doute parce que je connois bien que je l’entreprendrois inutilement. Apres ces favorables paroles, Ameſtris ſe leva, comme eſtant preſques honteuſe de les avoir prononcées : & Aglatidas voyant qu’en effet elle eſtoit abſolument reſoluë de s’en aller, ou qu’il s’en allaſt, ſe leva auſſi ; & la regardant avec des yeux que ſon exceſſive douleur empeſchoit d’eſtre mouillez de larmes : Madame, luy dit il en pouſſant encore un grand ſouspir, j’aime mieux vous quitter que ſi vous me quittiez ; puis qu’il pourra eſtre que Menaſte ne laiſſera pas de vous parler encore un peu de moy, quand je ſeray party d’icy. Je vous le promets, dit cette charitable Parente ; Et je vous le deffends, interrompit Ameſtris, ſi vous ne voulez redoubler toutes mes inquietudes. Mais, Madame, dit Aglatidas, eſt il bien vray que ma perte vous touche ? Mais (reprenoit-il un moment apres, ſans luy donner loiſir de reſpondre) peut-il eſtre vray que je vous doive perdre pour touſjours, & que ce ſoit icy la derniere fois que je vous verray ? Non non, Madame, je ne puis pas m’imaginer cela, pourſuivit-il, vous me reverrez ſans doute & je vous reverray : car quand meſme je pourrois vouloir vous obeïr, je ſens bien que je ne vous obeïrois pas. Je reviendray, Madame, aſſeurément, & malgré vous, & malgré moy, s’il faut ainſi dire : & quand je ne devrois meſme voir que le haut du Palais que vous habitez, je penſe que je reviendrois errer ſur ces Montagnes qui font au de là de l’Oronte, pour avoir au moins ce foible plaiſir. Aglatidas dit toutes ces choſes avec un ſi grand tranſport d’amour, qu’Ameſtris en fut ſensiblement touchée : & de telle ſorte, que ne pouvant plus retenir ſes larmes, elle abaiſſa à demy ſon Voile : & luy faiſant ſigne qu’il s’en allaſt ſans luy pouvoir parler, il luy prit la main pour la baiſer : mais elle la retira avec aſſez de precipitation ; luy ſemblant que celle d’Aglatidas eſtant accuſée d’un meurtre, quoy qu’innocent, ne devoit pas toucher la ſienne. Mon cœur eſt ſi pur, Madame, luy dit-il alors, que je ne penſois pas que ma main puſt prophaner la voſtre : cependant puis que vous ne le croyez pas ainſi, ſouffrez du moins que je vous baiſe la robe. En diſant cela il ſe baiſſa & la luy prit en effet : mais Ameſtris y portant la main pour s’en deffendre, Aglatidas ne pût s’empeſcher la voyant ſi prés de ſa bouche, de la baiſer : ſans qu’Ameſtris euſt la force de s’en faſcher, quoy qu’elle en euſt quelque envie, à ce qu’il parut ſur ſon viſage. Apres qu’il ſe fut relevé, vous voulez donc que je parte ? luy dit-il ; je voudrois bien, luy reſpondit-elle, que vous pûſſiez ne partir jamais d’Ecbatane : mais puis que la Fortune en a autrement diſposé, je voudrois………… Ameſtris s’arreſta à ces paroles : & ſans pouvoir dire ce qu’elle vouloit, elle luy fit encore ſigne de la main qu’il ſortist, & il ſortit en effet : mais ſi affligé, que jamais on n’a veu de douleur eſgale à la ſienne. Ameſtris de ſon coſté, n’eſtoit gueres moins triſte que luy : & j’ay ſceu par Menaſte qu’à peine fuſmes nous ſortis, qu’elle fut ſe raſſoir ſur ſon lict, où elle reſpandit avec abondance toutes les larmes qu’elle avoit retenuës, tant que nous y avions eſté. Apres pluſieurs diſcours les plus obligeants du monde pour Aglatidas, Ameſtris pria Menaſte de vouloir faire un petit voyage avec elle à la campagne : ne luy eſtant pas poſſible de pouvoir eſperer d’avoir la force de cacher la douleur qu’elle avoit de la perte d’Aglatidas : de ſorte que ſans differer davantage, elles reſolurent de partir dés le lendemain : Menaſte ſe chargeant d’ordonner de la part à Aglatidas de n’aller pas en ce lieu-là, qui n’eſtoit qu’à une journée d’Ecbatane. En effet lors qu’Ameſtris fut partie, elle luy envoya un Billet, par lequel elle luy commandoit ſi abſolument d’obeir à Ameſtris ; que ſi Aglatidas euſt eu moins d’amour, & un peu plus de raiſon, il luy auroit ſans doute obeï. Cependant voyant enfin qu’il ne feroit pas changer de reſolution à la ſeule perſonne qui le pouvoit rendre heureux, & ne pouvant plus ſouffrir le monde, il reſolut de venir du moins mourir pour voſtre ſervice : de ſorte que ſans tarder plus longtemps, il preſſa ſi inſtamment Ciaxare de le renvoyer aupres de vous, qu’il obtint ce qu’il demandoit. Avant que de partir, il forma pluſieurs deſſeins que j’eus bien de la peine à deſtruire : car il y avoit des inſtants où il vouloit mourir & ſe tuër luy meſme : il y en avoit d’autres, où il vouloit ſe battre contre Megabiſe, contre Artemon, & contre Tharpis : diſant par ſes raiſons qu’il ne pouvoit manquer d’en tuër quelqu’un ou d’eſtre tué par eux : & qu’ainſi lequel que ce fuſt, il luy ſeroit plus advantageux, que de s’en aller ſeulement pour obeïr à Ameſtris. Mais enfin je m’oppoſay ſi fortement à toutes ſes funeſtes reſolutions, que je le contraignis à ſe contenter de partir, ſans ſe porter à toutes ces violences : & j’employay tant de fois voſtre Nom, qu’à la fin il prefera la gloire de venir mourir en vous ſervant à tout autre genre de mort. Mais, Seigneur, ce qu’il y eut de rare en cette occaſion, fut qu’encore qu’Aglatidas ſortist d’Ecbatane par une porte directement oppoſée à celle par où il faloit ſortir pour aller où eſtoit Ameſtris, & qu’il euſt en effet intention de luy obeïr, il ne pût touteſfois en venir à bout : & il n’eut pas fait cinquante ſtades, qu’envoyant tous ſes gens l’attendre à deux journées d’Ecbatane, il fut avec un Eſcuyer ſeulement, au lieu où eſtoit Ameſtris. Cependant ſon départ donna une joye incroyable à Megabiſe, à Tharpis, & à Artemon : il en donna auſſi à Anatiſe, mais non pas tant qu’aux autres : car elle avoit pretendu rompre ſeulement le Mariage d’Ameſtris, & non pas exiler Aglatidas. Neantmoins ayant eu le plaiſir de détruire la felicité d’un homme qui troubloit la ſienne, & celle d’une redoutable Rivale elle jouïſſoit avec aſſez de tranquilité du fruit de ſa fourbe : & Dinocrate poſſedoit auſſi avec beaucoup de : ſatisfaction les preſents que Tharpis luy avoit faits. Mais, Seigneur, pour en revenir à Aglatidas, il fut donc où eſtoit Ameſtris, pour luy dire le dernier adieu : elle en fut ſi ſurprise, & : d’abord ſa en colere, que Menaſte m’a aſſuré qu’il penſa remonter à cheval, ſans luy avoir pû dire quatre paroles : mais qu’enfin il obtint par ſes perſuasions la liberté d’eſtre encore une heure aupres d’Ameſtris : pendant laquelle il ne pût pourtant jamais luy faire changer de reſolution. Cette derniere ſeparation fut encore plus tendre que l’autre : & Aglatidas partit ſi deſesperé, & Ameſtris demeura ſi affligée, qu’on ne peut s’imaginer rien de plus pitoyable.

Quand Aglatidas fut party, Ameſtris qui ne pouvoit parler que de ſon affliction, ſe mit à repaſſer tous les malheurs de ſa vie : & les comparant à celuy qui luy venoit d’arriver, elle trouvoit qu’il eſtoit infiniment plus grand que tous les autres. De ſorte que s’abandonnant à la douleur, elle avoit le viſage tout couvert de larmes : qui tomboient avec une telle abondance, que non ſeulement elles couloient de ſes yeux ſur ſes jouës, mais encore de ſes jouës ſur ſa gorge. Eſtant donc à demy couchée ſur des Carreaux, & Menaſte eſtant aſſise aupres d’elle, ſans oſer luy dire qu’elle devoit moderer ſon affliction, tant elle la voyoit exceſſive : elles entendirent quelque bruit dans la Court ; en fuite dans l’eſcalier ; & un moment apres oyant ouvrir la porte de la Chambre avec aſſez d’impetuoſité ; Ameſtris vit entrer Otane, avec cette meſme fierté qu’il avoit euë autreſfois, quand il l’avoit tant perſecutée. Otane ! interrompit Cyrus fort eſtonné, et. Comment ſeroit-il poſſible qu’Ameſtris euſt pû voir entrer Otane, puis que vous l’avez veû mort au milieu d’un Torrent, & que vous le viſtes en fuite engloutir dans un abiſme ? Vous le sçaurez Seigneur, reſpondit Artabane, en vous donnant un peu de patience : cependant ſouffrez, s’il vous plaiſt, que je continuë mon diſcours, afin de vous tirer pluſtost d’inquietude. Otane eſtant donc entré de la maniere que je vous ay dit, pourſuivit Artabane, cette veuë fit faire un grand cry à Menaſte, qui penſa que c’eſtoit une aparition : & ſurprit ſi fort Ameſtris, qu’elle ne pouvoit ny parler, ny ſe lever. Bien eſt-il vray qu’elles ne furent pas long-temps, ſans connoiſtre avec certitude qu’Otane eſtoit effectivement Otane, & que ce n’eſtoit pas ſon ombre : car regardant Ameſtris toute en larmes, avec des yeux eſtincelants de rage & de fureur : & prenant la parole, d’un ton à porter la frayeur dans l’ame de la perſonne du monde la plus innocente & la plus hardie : Vous avez raiſon, luy dit-il en la menaçant de la main, de vous troubler de ma veuë, & de mon retour : car je ne viens que pour vous punir de tous vos crimes à la fois. Ameſtris alors reconnoiſſant bien Otane, & s’eſtant un peu remiſe, ſe leva : & le ſalüant avec beaucoup de reſpect, Seigneur, luy dit-elle, vous m’avez autreſfois ſi bien accouſtumée à ſouffrir d’injuſtes reproches, que je n’en ay pas encore perdu l’habitude. Infame, luy dit-il, appelles tu d’injuſtes reproches, ceux que je te faits preſentement ? d’avoir creû ma mort dés qu’on te l’a dite ; de ne l’avoir pas pleurée ; etde te trouver comme je fais le viſage couvert de larmes, pour l’abſence de ton Amant. Car sçaches qu’il y a deſja ſix jours que je ſuis caché dans Ecbatane, en un lieu où j’ay sçeu ton pretendu Mariage, & toutes tes mauvaiſes actions. J’eſtois venu icy pour tuër Aglatidas devant tes yeux, me doutant bien qu’il y viendroit : mais eſtant arrivé trop tard, à ce que j’ay apris en entrant, je ne trouve plus que toy ſur qui je me puiſſe vanger. Seigneur, reprit Ameſtris, puis que vous dites sçavoir tout ce que j’ay fait, vous sçavez donc bien que dés que Dinocrate m’a eu dit qu’Aglatidas ſans y penſer vous avoit tué à la guerre, j’ay rompu avecques luy. Ouy devant le monde, repliqua le furieux Otane, mais non pas en particulier : car ſi cela eſtoit autrement, tu ne l’aurois pas reveû icy. Je vous aſſure, dit Menaſte, qu’Aglatidas s’en va avec un ordre exprés d’Ameſtris, de ne la revoir jamais : & je vous aſſure, reſpondit Otane, que je viens avecques le deſſein d’empeſcher en effet qu’il ne la revoye pas, & qu’elle ne vous voye non plus que luy. De vous dire, Seigneur, tout ce que dit Otane, ce ſeroit abuſer de voſtre patience : mais je vous diray ſeulement, que tout ce que la jalouſie, la rage, & le deſespoir peuvent faire dire, il le dit en cette occaſion ; & contre Ameſtris, & contre Aglatidas, & contre Menaſte. En ſuite dequoy. Faiſant atteler un Chariot, il la contraignit de s’en retourner à Ecbatane : & fit enfermer Ameſtris dans une Chambre, avec une Femme ſeulement pour la ſervir ; la menaçant de toutes les rigueurs imaginables. Ce qui eſtonna encore Ameſtris, fut qu’elle vit par ſes feneſtres, une heure apres qu’Otane fut arrivé, que Dinocrate eſtoit là : & que ſon Maiſtre l’entretenoit comme autreſfois.

Mais Seigneur, comme je ne doute pas que vous n’ayez envie de sçavoir comment Otane eſtoit reſſuscité ; vous, dis-je, qui aviez entendu crier pendant le combat des Montagnes d’Artaxate qu’Otane eſtoit mort : il faut que je vous die ce que nous en avons apris depuis, tant par ce qu’il en a dit à diverſes perſonnes, qui me l’ont redit apres, que par ce qu’un ſoldat qui eſt d’Ecbatane m’en a raporté. Vous sçaurez donc qu’en effet Otane fut à ce combat de nuit que nous fiſmes : & qu’en combatant proche d’un Armenien, avec qui il avoit fait amitié, il rencontra ſous ſes pieds un monceau de pierres qui le fit tomber. De ſorte que cét Armenien qui le touchoit, croyant que ſa chutte eſtoit cauſée par quelque coup d’Eſpée ou de javeline, cria comme je l’ay dit, qu’Otane eſtoit mort, quoy qu’il ne le fuſt pas. Bien eſt il vray qu’il ne pût ſe relever qu’avec beaucoup de peine ; parce que le combat fut fort opiniaſtré en cét endroit, & qu’on le fit retomber pluſieurs fois. En fuite, comme vous le sçavez, tous les Armeniens furent vaincus : leur eſtant meſme impoſſible de pouvoir regagner leurs Montagnes. Vous sçavez de plus, Seigneur ; que Phraarte ſe retira dans un petit Vallon, où vous fuſtes le trouver ; de ſorte qu’Otane s’y ſauva comme les autres. Mais comme il ne craignoit rien tant que de tomber entre les mains de Ciaxare, non ſeulement comme traiſtre à ſa Patrie qu’il eſtoit, mais principalement parce qu’Aglatidas eſtoit dans ſon Armée : au lieu de demeurer avec Phraarte, il ſe reſolut de ſe dérober. Et en effet à la faveur de la nuit, il ſe mit derriere quelques roches eſlevées, qui ſont en quelques endroits au bord du Torrent : mais comme les armes qu’il avoit eſtoient fort belles, & par conſequent fort remarquables ; il jugeoit bien qu’il ne luy ſeroit pas aiſé de ſe cacher ny de traverſer le Camp lors qu’il ſeroit jour ſans eſtre arreſté. Apres donc qu’il eut remarqué qu’il n’y avoit plus perſonne dans ce petit Vallon ou Phraarte s’eſtoit retiré, & d’où vous le menaſtes à voſtre Tente : il fut chercher parmy les morts dequoy ſe traveſtir : & quittant les magnifiques armes qu’il avoit, il prit un ſimple habillement de Soldat : & il fut en effet ſi adroit & ſi heureux, qu’il traverſa route noſtre Aimée ſans eſtre arreſté, parce qu’il paroiſſoit eſtre de noſtre Party : car l’habit qu’il avoit pris, eſtoit d’un des Soldats que vous aviez perdus à cette occaſion : de ſorte que cela facilita ſa fuitte ; eſtant cependant contraint d’aller à pied, juſques à la premiere Ville où il tomba malade. Mais Seigneur, pour achever de vous eſclaircir comment Dinocrate & moy avions pû voir les armes d’Otane ſur le corps d’un homme mort, que nous priſmes effectivement pour le ſien au milieu de ce Torrent : il faut sçavoir qu’apres qu’Otane les eût quittées, un Soldat Cilicien allant chercher à deſhabiller quelque mort, les trouva à la clarté de la Lune qui s’eſtoit levée : & tout ravy d’une ſi heureuſe rencontre, il quitta les ſiennes, & mit celles là. Un moment apres, deux autres ſoldats qui eſtoient d’Ecbatane arriverent ; qui voyant la magnificence des Armes que ce Soldat avoit priſes, les voulurent partager avecques luy. Mais il s’y oppoſa autant qu’il pût ; diſant, à ce que l’on en peut conjecturer, qu’elles luy apartenoient, puis qu’il les avoit trouvées. Neantmoins comme ils n’entendoient pas ſon langage, & que luy auſſi n’entendoit pas le leur, ils ſe querellerent & ſe battirent. De ſorte que cette diſpute ſe faiſant aupres du Torrent, ce pauvre malheureux eſtant bleſſé, recula ſi mal à propos & pour luy & pour ſes ennemis, qui n’avoient envie de vaincre qu’afin d’avoir les belles Armes qu’il portoit ; qu’il tomba dans ce Torrent, qui acheva de luy faire perdre la vie, en le roulant parmy ces rochers ; juſques à l’endroit où Dinocrate & moy le viſmes le lendemain. Or Seigneur, comme la Fortune n’a jamais fait que des choſes fort bizarres, en toutes les avantures d’Aglatidas ; un de ces deux Soldats qui ſe battirent contre celuy qui avoit les Armes d’Otane, ſe trouvant le lendemain au bord de ce Torrent, comme Dinocrate diſoit que c’eſtoit le corps de ſon Maiſtre qu’il voyoit mort au milieu de cette eau tumultueuſe, il n’oſa dire ce qu’il en sçavoit : mais ce Soldat s’eſtant ennuyé de la guerre, & eſtant revenu à Ecbatane s’eſt mis à mon ſervice. De ſorte qu’apres que le retour d’Otane fut divulgué, m’entendant dire quelqueſfois (car il me ſert à la Chambre) que je ne comprenois point comment les Armes d’Otane avoient eſté à cét homme que nous avions veû mort : il me confeſſa la verité, telle que je viens de vous la dire. Mais Seigneur, pour retourner à Otane, que je vous ay dit qui demeura malade à une Ville où il fut à pied : vous sçaurez qu’il le fut avec tant de violence, & ſi long temps, qu’il penſa vingt fois mourir. Touteſfois les Dieux n’eſtant pas encore las d’eſprouver la conſtance d’Ameſtris, le guerirent : en fuite de quoy achetant un cheval (car il s’eſtoit trouvé deux Bagues de grand prix qu’il avoit fait vendre, pour avoir toutes les choſes dont il avoit eu beſoin) il partit dés qu’il le pût : ne sçachant pas que la nouvelle de ſa mort avoit eſté portée à Ecbatane avec tant de circonſtances vray-ſemblables. Et croyant qu’il trouveroit encore Ameſtris au meſme Chaſteau où il l’avoit laiſſée, il y fut ; n’oſant pas encore aller à Ecbatane, ſi ce n’eſtoit déguiſé, à eau ſe qu’il avoit porté les Armes contre Ciaxare. Mais il fut bien eſtonné d’y aprendre qu’on le croyoit mort ; & qu’Aglatidas eſtoit non ſeulement à Ecbatane, mais qu’il alloit eſpouser Ameſtris. Pour vous faire concevoir quels furent les ſentimens d’Otane en cette occaſion, je n’ay qu’à vous dire que tout criminel d’eſtat qu’il eſtoit, il prit la reſolution d’aller déguiſé à Ecbatane ; non ſeulement pour mettre par ce déguiſement ſa perſonne en ſeureté, mais pour pouvoir eſtre caché en quelque lieu où il puſt sçavoir preciſément ce que faiſoient Ameſtris & Aglatidas, afin de pouvoir troubler leur felicité quand il le voudroit. Il y fut donc en habit de Marchand : & n’y arrivant meſme que de nuit, il fut loger chez un homme qui avoit autrefois eſté ſon gouverneur ; luy deffendant expreſſément de deſcouvrir à perſonne qu’il n’eſtoit pas mort : il s’informa plus particulierement de l’eſtat des choſes : & il aprit que ſans qu’il s’en meſlast, le bonheur d’Aglatidas eſtoit bien troublé par le retour de Dinocrate : car Otane arriva juſtement deux jours apres que cét Eſcuyer fut revenu. Cette nouvelle le ſurprit fort agreablement ; ne pouvant toutefois comprendre pourquoy Dinocrate diſoit tant de menſonges. Cependant voyant les choſes en cette conjoncture, il ſe reſolut d’attendre à ſe monſtrer qu’il sçeuſt bien preciſément ce que ſeroit Ameſtris : mais comme il avoit touſjours fort aimé Dinocrate, il donna ordre qu’on le fiſt venir dans cette maiſon où il eſtoit caché. Il voulut pourtant que ce fuſt ſans luy dire qu’il y eſtoit : ainſi Dinocrate ſans rien ſoupçonner de ce qu’on luy pouvoit vouloir : entra dans la chambre où eſtoit Otane, qui le reçeut avec mille carreſſes. Car encore qu’il ne compriſt pas pourquoy il avoit menty : neantmoins puis que ſon menſonge avoit troublé la felicité d’Aglatidas & d’Ameſtris, en empeſchant leur Mariage ; il luy en eſtoit fort obligé. Cependant Dinocrate eſtant revenu de ſon eſtonnement, & connoiſſant bien qu’il parloit effectivement à ſon Maiſtre : comme il avoit l’eſprit prompt & artificieux, Seigneur, luy dit il, je loue les Dieux de m’avoir ſi bien inſpiré : car ſans moy, vous euſſiez trouvé Ameſtris entre les bras d’Aglatidas. Alors Otane luy demandant pourquoy il avoit deſguisé la verité comme il avoit fait ? Seigneur, repliqua-t’il hardiment, ayant apris en entrant dans Ecbatane, qu’Ameſtris devoit eſpouser dans trois jours un homme que je sçavois que vous aviez tant haï : j’eus une ſi grande horreur, de voir qu’elle eſtoit ſi peu ſensible à ſa propre gloire que d’eſpouser Aglatidas, dont vous aviez eu tant de ſujets de jalouſie : que me trouvant entre les mains une Eſpée que je sçavois bien qui avoit eſté à luy : je m’adviſay de dire à Ameſtris qu’Aglatidas vous avoit tué : sçachant bien qu’à moins que de n’avoir plus aucun ſentiment d’honneur, elle ne pourroit plus l’eſpouser apres cela : ou que ſi elle l’eſpousoit, j’aurois la ſatisfaction de voir toutes ces jalouſies, que l’on vous a reprochées avec tant d’injuſtice, eſtre pleinement juſtifiées je vous laiſſe à penſer combien Otane careſſa Dinocrate : & s’il ne luy promit pas de le recompenſer d’une choſe, dont il avoit deſja eſté ſi bien payé par Tharpis. Cependant il ſceut encore par luy, qu’Ameſtris avoit veu Aglatidas chez Menaſte : ſi bien qu’auparavant que de ſe monſtrer à aucun des ſiens, Otane voulut encore obſerver durant quelques jours, ſi effectivement Ameſtris avoit rompu avec Aglatidas, ou ſi ce n’eſtoit qu’une feinte ; deffendant expreſſément à Dinocrate de dire à qui que ce ſoit qu’il fuſt vivant. Et en effet il luy obeït, & n’en parla pas meſme à Anatiſe ny à Tharpis ; ne voulant pas donner une ſi mauvaiſe nouvelle à ce dernier, qui l’avoit ſi bien recompenſé d’un ſervice qui luy devenoit inutile par le retour d’Otane. Mais enfin Dinocrate ayant eſté apprendre à ſon Maiſtre qu’Ameſtris & Menaſte s’en alloient aux champs, & qu’Aglatidas devoit auſſi partir ; Otane creut que c’eſtoit une choſe concertée, & qu’ils ſe marieroient peut-eſtre en ſecret : de ſorte que ſe preparant auſſi-toſt à partir auſſi bien qu’Aglatidas, il fut l’attendre à un Bois par où il croyoit qu’il devoit paſſer ; avec intention toutefois de ne l’attaquer pas en chemin, de le ſuivre de loing ; & de ne ſe monſtrer que lors qu’il ſeroit arrivé aupres d’Ameſtris. Mais comme Aglatidas eſtoit ſorty par une autre porte, & qu’il n’avoit pris le chemin du lieu où eſtoit Ameſtris, qu’eſtant deſja aſſez nuancé dans un autre, Otane attendit inutilement : & meſme ſi long temps, qu’à la fin s’impatientant, & craignant avecques raiſon, qu’Aglatidas n’euſt eſté par un autre coſté, il s’en alla droit où il croyoit infailliblement le trouver : mais comme il avoit beaucoup attendu, il n’y arriva qu’une heure apres qu’il en fut ſorty. En entrant dans la baſſe Court, il s’informa de quelques gens qui ne le connurent pas, qui eſtoit avec Ameſtris ? & ils luy reſpondirent qu’il y avoit plus perſonne ; & qu’il y avoit une heure qu’Aglatidas eſtoit party. Si bien qu’entrant avec fureur, comme je l’ay deſja dit, il fit enfermer Ameſtris ; il renvoya Menaſte ; & de lus donna ordre à Dinocrate de luy trouver des Soldats, afin de ſe pouvoir deffendre ſi le Roy le vouloit faire arreſter. Je ne me ſuis point amuſé à vous dépeindre l’exceſſive douleur d’Ameſtris & de Menaſte à leur ſeparation ; mais je vous diray que quelque haine qu’euſt Ameſtris pour Otane, & quelque perſecution qu’elle en deuſt attendre ; elle nous a dit depuis, qu’elle eut quelque ſecrette conſolation, de voir avec certitude qu’Aglatidas luy avoit dit la verité ; & qu’ainſi elle pouvoit ſans ſcrupule luy conſerver quelque place en ſon amitié.

Cependant Menaſte ne fut pas pluſtost arrivée à Ecbatane, qu’elle m’envoya querir, pour me dire qu’Otane eſtoit vivant, qu’Otane eſtoit revenu ; & qu’Ameſtris eſtoit priſonniere, & peut-eſtre en danger de ſa vie. D’abord je ne voulois point la croire : mais à la fin je vis une ſi veritable douleur ſur ſon viſage, que je connus bien qu’il ne faloit pas douter de la verité de ſes paroles. Je m’affligeay alors avec elle : & je deſiray du moins, pour l’intereſt d’Ameſtris, qu’Aglatidas ne fuſt pas ſi bien juſtifié. Nous nous eſtonnasmes de l’artifice de Dinocrate, dont nous ſoupçonnâmes pourtant la cauſe : nous cherchaſmes enfin à imaginer par quelle voye on pourroit delivrer Ameſtris, de la perſecution qu’elle ſouffroit. Apres y avoir bien penſé, je m’aviſay que comme Otane eſtoit criminel d’eſtat, il faloit advertir Ciaxare qu’il eſtoit vivant, & du lieu où il eſtoit ; afin qu’en le faiſant mettre en priſon, on rompiſt celle d’Ameſtris. Je n’eus pas pluſtost dit ce que je penſois, que Menaſte l’approuvant, me dit qu’il faloit donc ſe haſter d’executer la choſe ; parce qu’elle craignoit qu’Otane ne tuaſt ou n’empoiſonnast Ameſtris. Si bien que la quittant à l’heure meſme, je fus trouver le Roy, & connoiſſant ſa bonté pour Aglatidas, je ne fis pas de difficulté de luy dire, apres luy avoir apris qu’Otane vivoit, & qu’il n’eſtoit qu’à une journée de luy ; qu’en puniſſant un criminel de leze Majeſté, il ſauveroit peut-eſtre la vie à la perſonne du monde qu’Aglatidas aimoit le plus, & qui meritoit auſſi le plus d’eſtre eſtimée & protegée. Ciaxare n’eut pas pluſtost entendu l’advis que je luy donnois, & la priere que je luy faiſois, qu’il commanda au Lieutenant de ſes Gardes, d’aller avec la force à la main s’aſſurer de la perſonne d’Otane, & delivrer Ameſtris, en la faiſant conduire à la Ville. Cependant Menaſte ayant publié le retour d’Otane, & la nouvelle perſecution d’Ameſtris, tout le monde en fut ſi eſtonné, qu’on ne la pouvoit preſques croire. Anatiſe en eut de la joye ; Tharpis en fut deſesperé ; Megabiſe parmy le deſplaisir qu’il en eut comme les autres, eut pourtant quelque conſolation, de voir que tous ſes Rivaux ne pouvoient plus rien pretendre à la perſonne qu’il aimoit non plus que luy : & pour Artemon, tout irrité qu’il devoit eſtre d’avoir eſté ſi mal receu d’Ameſtris ; il ne sçeut pas pluſtost le mauvais traitement qu’Otane luy faiſoit, qu’il partit pour aller voir ſon perſecuteur ; s’imaginant qu’il pourroit en quelque façon l’adoucir. Mais il ſe trompa bien : car comme Otane avoit ſceu non ſeulement qu’Aglatidas avoit penſé eſpouser la Femme, mais encore que Megabiſe, Tharpis, & Artemon, en avoient eſté amoureux ; il le reçeut ſi mal, que s’il n’euſt eſté accouſtumé à ſouffrir beaucoup de choſes faſcheuses de luy, ils ſe ſeroient querellez. Bien eſt il vray qu’ils n’en euſſent pas eu le loiſir : car à peine Artemon fut il arrivé, que le Lieutenant des Gardes de Ciaxare arriva auſſi avec cent de ſes Compagnons : de ſorte qu’Otane ne ſe trouva pas peu embarraſſé, sçachant quel eſtoit ſon crime, & voyant qu’il eſtoit trop foible pour pouvoir reſister à un ſi grand nombre d’ennemis. Dinocrate, qui eſtoit allé luy chercher des Soldats, n’eſtoit pas encore revenu. ſi bien que n’ayant que tres peu de gens en ce lieu là, & des gens encore qui ne luy eſtoient pas fort affectionnez, il ne sçavoit quelle reſolution prendre. Il euſt bien voulu s’enfuir, & peut eſtre meſme poignarder Ameſtris : mais aprenant que ce Lieutenant des Gardes s’eſtoit ſaisi de toutes les advenuës, il parut eſtre ſi furieux & ſi enragé, qu’Artemon creut, à ce qu’il m’a dit depuis, qu’il ſe tuëroit de ſa propre main. Cependant celuy qui, demandoit à entrer, voyant qu’on ne luy reſpondoit pas preciſément, fit enfoncer la porte & entra, ſuivy d’une partie des ſiens : Otane entendant ce bruit, fut droit à ce Lieutenant l’Eſpée à la main : & Artemon tirant auſſi la ſienne, & voyant qu’Otane n’eſtoit pas en eſtat de ſe deffendre ; ſe mit entre luy & ce Lieutenant des Gardes : luy diſant qu’il pardonnaſt à un furieux. Mais Otane pour prouver qu’il ne mentoit pas, & qu’il l’eſtoit en effet ; voyant qu’il ne pouvoit joindre celuy qui le vouloit prendre, voulut frapper Artemon par derriere : & il l’euſt frappé effectivement, ſi trois de ceux qui venoient pour s’aſſeurer de ſa perſonne, ne ſe fuſſent jettez ſur luy, & ne luy euſſent ſaisi ſon Eſpée en le ſaisissant luy meſme. Otane ſe voyant deſarmé & pris, fit des imprecations ſi horribles ; qu’on ne peut rien s’imaginer de ſemblable : cependant on le fit entrer dans une Chambre, juſques à ce que l’on euſt donné ordre à faire partir Ameſtris. Artemon qui ſe trouva eſtre Amy de ce Lieutenant des Gardes, fut avecques luy à ſon Apartement, où elle eſtoit enfermée : & : le devançant de quelques pas, Madame, luy dit-il, puis que vous m’avez permis de vous donner quelques marques d’amitié, ſouffrez que j’ayde aujourd’huy à vous delivrer. Ameſtris eſtoit ſi ſurprise du grand bruit qu’elle avoit entendu, & de ce qu’Artemon luy diſoit, qu’elle ne sçavoit que luy repondre : mais le Lieutenant des Gardes s’eſtant approché, & luy ayant dit qu’il avoit ordre du Roy de la conduire à Ecbatane : elle s’informa alors d’où venoit ſa liberté ? Et quand elle sçeut que c’eſtoit par la priſon de ſon Mary, cette admirable perſonne receut cette nouvelle ſans aucun teſmoignage de joye. Cependant elle fut miſe dans un Chariot avec ſes Femmes, & eſcortée par Artemon, accompagné de douze cavaliers : & pour Otane, il fut mené à cheval, & conduit dans une Tour, où l’on met les criminels d’eſtat à Ecbatane. Jamais rien n’a tant fait de bruit, que le retour d’Ameſtris, & la priſon de ſon Mary : je depeſchay un de mes gens pour aller apres Aglatidas, ſur la route de l’armée : & je fus en diligence chez Menaſte, afin de la conduire chez Ameſtris. Nous reſolusmes en y allant, de ne luy dire pas que nous l’avions delivrée ; car connoiſſant ſa ſcrupuleuse vertu, nous craigniſmes qu’elle ne nous en querellaſt, au lieu de nous en remercier. Cependant Anatiſe qui faiſoit touſjours du poiſon de toutes choſes contre Ameſtris, ſema dans le monde un bruit aſſez faſcheux : car elle fit dire qu’Ameſtris avoit fait mettre ſon Mary priſonnier, qu’Aglatidas eſtoit caché en quelque lieu qu’elle sçavoit bien, d’où il avoit fait agir le Roy ; & pluſieurs autres ſemblables choſes.

Cette impoſture ne tarda pourtant pas long-temps à eſtre deſtruite, quoy qu’Ameſtris ne la sçeuſt pas, car voulant porter la generoſité au de là meſme de ce qu’elle devoit aller, elle nous dit à Menaſte & à moy dés qu’elle nous vit entrer dans ſa Chambre, qu’elle vouloit ſolliciter pour la liberté de ſon Mary. Quand elle nous dit cela, nous fiſmes un grand cry, cauſé par l’excés de noſtre eſtonnement, & nous vouluſmes l’en empeſcher : mais ce fut en vain que nous la conſeillasmes là deſſus : car croyant que cette action ſeroit belle & glorieuſe, rien ne l’en pût deſtourner. Elle aſſembla donc quelques Parents de ſon Mary, qui par intereſt de famille plus que par amitié, ſouhaitoient qu’il ſortist de priſon : & ſe mettant à leur teſte, conduite par le principal d’entr’eux, elle fut ſe jetter aux pieds de Ciaxare, & luy demander grace pour Otane. Cette generoſité parut en effet ſi grande, que le Roy en fut charmé : il luy dit pourtant d’abord, que pour reconnoiſtre ſa vertu, il faloit la refuſer : eſtant certain qu’Otane s’eſtoit rendu indigne d’eſtre ſon Mary, par les mauvais traitemens qu’il luy avoit faits. Elle parla en ſuite avec tant d’eſprit & ſi preſſamment, que Ciaxare luy dit qu’il luy promettoit la vie d’Otane : mais que pour ſa liberté, il ne la luy accorderoit jamais, qu’il n’euſt promis ſolemnellement de ne faire plus ſortir d’Ecbatane, & de ne la maltraiter plus. Ameſtris remercia le Roy des ſoings qu’il avoit d’elle, & voulut toutefois encore l’obliger ; à delivrer Otane ſans conditions, mais il ne le voulut pas. Cependant comme Otane eſtoit fort haï, ſi Ameſtris ſollicitoit pour luy, beaucoup ſollicitoient contre : & entre les autres, un ancien ennemy de ſa Maiſon le faiſoit ſi ouvertement devant tout le monde, qu’Otane meſme en fut adverty. Mais le Roy à quelques jours de là, fit venir Otane en ſa preſence : & après luy avoir reproché ſa perfidie envers luy, & ſon injuſtice envers Ameſtris ; il luy aprit que malgré toutes ſes cruautez pour elle, cette vertueuſe perſonne n’avoit pas laiſſé de venir luy demander ſa vie & ſa liberté. Il luy dit en ſuite, qu’il avoit accordé la premiere à ſes perſuasions, & qu’il luy avoit refuſé l’autre : ſi ce n’eſtoit qu’il promiſt ſolemnellement, de ne mener plus Ameſtris aux champs, & de ne la maltraiter jamais. Otane entendant parler Ciaxare de cette ſorte ; au lieu de le remercier, & d’accepter promptement ce qu’il luy offroit ; eut l’inſolence de luy demander, ſi toutes ces precautions eſtoient du conſentement d’Ameſtris ? Le Roy ſurpris de ce prodigieux effet de jalouſie, luy reſpondit avec une bonté extréme, qu’au contraire, Ameſtris s’y eſtoit oppoſée : mais quoy que ce Prince puſt dire, Otane ne pût touteſfois ſe reſoudre preciſément, & il demanda trois jours pour cela : pendant leſquels il ſouffrit ſans doute tout ce que l’on peut ſouffrir. Car il jugeoit bien qu’à moins que de vouloir ſe perdre, il faudroit qu’il tinſt ſa parole à Ciaxare : & il ſentoit ſi bien en luy meſme qu’il ne le pourroit jamais, qu’il ne sçavoit quelle reſolution prendre. Neantmoins comme les maux preſens ſont touſjours ceux où l’on cherche les plus prompts remedes : Otane ſouffrant un tourment inſuportable, de ne sçavoir pas ce que faiſoit Ameſtris ; fit enfin dire au Roy qu’il promettroit tout ce qu’il voudroit, pourveu qu’il ſortist de priſon. On luy fit donc faire cette promeſſe, avec toutes les ceremonies qui la pouvoient rendre inviolable : & apres cela on le delivra, malgré les ſolicitations ſecrettes des Amants & des Amis d’Ameſtris : & malgré celles de l’ennemy declaré d’Otane, qui s’y oppoſa autant qu’il put. Mais admirez, Seigneur, la conduite des Dieux en cette rencontre : à peine Otane fut-il hors de priſon, & à peine eut-il eſté remercier Ciaxare ; que rencontrant cét ennemy qu’il sçavoit avoir ſolicité contre luy, il l’aborda, & luy parla ſi fierement ; que l’autre mettant l’Eſpée à la main, obligea Otane à l’y mettre auſſi : qui tout vaillant qu’il eſtoit, fut contraint de ſuccomber ſous les coups de celuy qui l’avoit attaqué ; & qui eſtant deſesperé d’avoir encore irrité la haine d’Otane inutilement, ſe reſolut de s’en deffaire s’il pouvoit. De ſorte que ne deffendant pas à un Eſcuyer qu’il avoit de l’attaquer auſſi bien que luy ; Otane en ayant deux ſur les bras (car ſes gens eſtoient encore dans la baſſe Cour du Palais du Roy) il fut percé de pluſieurs coups, & laiſſé mort ſur la place, auparavant qu’on y peuſt eſtre pour les ſeparer. Bien eſt-il vray que ſon ennemy ne fut pas en gueres meilleur eſtat que luy : car il mourut en priſon trois jours apres des bleſſures qu’il avoit receuës : Ameſtris touſjours genereuſe, l’ayant fait chercher & fait prendre, pour vanger la mort de ſon Mary, tout ſon perſecuteur qu’il avoit eſté. Comme Otane avoit eſté creu mort ſans l’eſtre, il y eut une curioſité ſi grande, de sçavoir s’il l’eſtoit effectivement, que tout le peuple le voulut voir : & à parler avec ſincerité, tous les honneſtes gens s’en reſjouïrent. Il en faut touteſfois excepter Anatiſe, Tharpis, Megabiſe, & Artemon : car encore que ce ſoit une choſe aſſez naturelle à un Amant, de ne s’affliger pas de la mort de celuy qui poſſede ſa Maiſtresse : neantmoins comme ces trois Rivaux sçavoient de certitude, qu’Aglatidas ſeroit infailliblement choiſi à leur préjudice, puis qu’il ne pouvoit plus y avoir d’obſtacle à ſon bon-heur ; ils euſſent encore mieux aimé qu’Ameſtris fuſt demeurée femme d’Otane, que de la devenir d’Aglatidas. Cependant Ameſtris agit en cette occaſion, avec ſa modeſtie & ſa ſagesse ordinaire : mais afin que Dinocrate fuſt puny de toutes ſes fourbes à la fois, , il arriva qu’eſtant venu de nuit à Ecbatane, pour prendre tout ce qu’il y avoit, avec intention de changer de demeure (car il avoit sçeu la priſon de ſon Maiſtre, lors qu’il eſtoit revenu avec les Soldats qu’il eſtoit allé lever ſecrettement) il rencontra le ſoir meſme dont Otane avoit eſté tué le matin, un Eſcuyer d’Aglatidas, qu’il avoit laiſſé pour quelque affaire ; qui l’avant reconnu à la clarté d’un flambeau qui paſſa fortuitement, fut à luy & l’attaqua : mais avec tant de vigueur, que Dinocrate fuyant ſans sçavoir ce qu’il faiſoit, vint ſe ſauver à mon Logis, où il tomba bleſſé de trois coups juſtement comme je ne faiſois que d’y r’entrer : mais encore que je le reconnuſſe bien, je ne laiſſay pas de ſouffrir que ma maiſon luy ſervist d’Azile, & que mes gens euſſent ſoin de luy. De ſorte que j’arreſtay moy meſme l’Eſcuyer d’Aglatidas qui le pourſuivoit, & qui par le reſpect qu’il me voulut rendre, ſe retira ſans s’obſtiner davantage à vouloir achever de tüer Dinocrate. On ne put toutefois luy ſauver la vie, & il mourut ſix jours apres : ce ne fut pas neantmoins ſans m’avoir eſclaircy de beaucoup de choſes que j’eus la curioſité de sçavoir de ſa bouche, & que je n’euſſe pu vous raconter comme j’ay fait, s’il ne me les euſt apriſes : car ſans luy nous n’euſſions jamais sçeu la fourbe d’Anatiſe & de Tharpis. Cependant j’eſtois au deſespoir de n’avoir point de nouvelles d’Aglatidas, dont je n’oſois parler à Ameſtris, & dont je parlois tous les jours avec Menaſte : Mais enfin je sçeus par le retour de celuy que je luy avois envoyé, & qui ne l’avoit pû trouver d’abord, parce qu’Aglatidas dans ſa douleur n’avoit pas ſuivy le droit chemin : je sçeus, dis-je, qu’il eſtoit tombé malade d’affliction, à trois journées d’Ecbatane ; de ſorte que ſans differer davantage, je partis & fus le trouver.

Or Seigneur, pour n’abuſer pas de voſtre patience, je vous diray que la nouvelle de la mort d’Otane, fut un ſi grand remede pour guerir Aglatidas, qu’en huit jours il fut en en eſtat de pouvoir monter à cheval. Il voulut pourtant auparavant que de rentrer dans Ecbatane, m’envoyer vers le Roy, pour luy demander la permiſſion d’y revenir : mais avec autant d’inſtance, qu’il avoit demandé celle de s’en eſloigner : m’ordonnant de dire à Ciaxare la veritable cauſe de ſon départ & de ſon retour, afin de l’obliger à l’excuſer. Je fus donc trouver le Roy, qui voulut tout ce qui pouvoit eſtre advantageux à Aglatidas ; & qui m’aſſura qu’il feroit en ſorte qu’Ameſtris ne s’arreſteroit pas ſi exactement au deüil d’Otane, qu’elle avoit deſja porté. Il ne fut touteſfois pas poſſible de gagner cela ſur elle : & les prieres de Ciaxare, non plus que celles de Menaſte, d’Aglatidas, & de moy, n’y ſervirent de rien : & il falut laiſſer paſſer ſon deüil, ſelon la couſtume d’Ecbatane. Cependant le Roy voulant empeſcher quelque nouveau malheur, commanda ſi abſolument aux Rivaux d’Aglatidas de ne ſonger jamais à Ameſtris, qu’ils furent contraints d’obeïr. Je ne vous dis point, Seigneur, apres cela, quelle fut la joye d’Aglatidas & d’Ameſtris en cette occaſion ; la douleur des trois Amants mal-traitez ; & la fureur d’Anatiſe ; car je n’aurois pas allez de jour pour vous bien dépeindre toutes ces choſes. Mais je vous diray que lors qu’Ameſtris eut quitté le deüil ; que le jour des Nopces fut pris ; & que toute la Ville fut en Feſte ; tous ces Amants infortunez s’abſenterent auſſi bien qu’Anatiſe : & nous laiſſerent la liberté toute entiere de gouſter la joye toute pure de nos bien-heureux Amants : qui ſans ſe ſouvenir plus des malheurs paſſez, bannirent abſolument de leur cœur l’inquietude ; la crainte ; & meſme l’eſperance : qui apres tout, ne donne que des plaiſirs imparfaits ; pour recevoir à ſa place, toute la felicité que l’amour raiſonnable peut donner. Enfin, Aglatidas eſpousa Ameſtris dans le plus fameux de nos Temples, en preſence du Roy ; de toute la Cour ; & de toute la Ville. Apres cela, Seigneur, je n’ay plus rien à vous dire, ſi ce n’eſt qu’encore qu’Aglatidas aime beaucoup plus Ameſtris, qu’il ne faiſoit auparavant qu’elle fuſt à luy : neantmoins l’amour de la gloire, & plus encore l’honneur de vous ſervir, a eu tant de force ſur ſon cœur, qu’il a accepté ſans murmurer, l’employ que Ciaxare luy a donne, de vous amener dix mille hommes. Ce n’eſt pas, Seigneur, qu’il ait pû quitter Ameſtris ſans douleur ; puis que je vous aſſure que lors que nous fuſmes conduire cette belle Perſonne à une journée d’Ecbatane (car elle a voulu aller paſſer tout le temps que doit durer l’abſence d’Aglatidas, à la province des Ariſantins) je les vy tous deux auſſi affligez, que s’ils n’euſſent point eſté heureux. Ainſi, Seigneur, je puis vous aſſurer, que vous reverrez Aglatidas Amant & Mary tout enſemble : & par conſequent à ſon ordinaire, encore un peu inquiet & reſveur.

Je rends graces aux Dieux (repliqua Cyrus, voyant qu’Artabane avoit ceſſé de parler) de ce qu’Aglatidas n’a plus d’autres tourments que ceux que la ſeule abſence peut donner : & je ſouhaite, adjouſta-t’il en ſouspirant, que tous ceux dont il eſt aimé & qu’il aime, ſe puiſſent un jour trouver en meſme eſtat que luy. Apres cela Cyrus remercia Artabane, de la peine qu’il avoit euë à luy raconter les advantures de ſon illuſtre Amy : deſquelles il ne ſe pouvoit laſſer d’admirer la bizarrerie & : la nouveauté. Il falut pourtant qu’il changeaſt bien-toſt de converſation : parce qu’il fut adverty que les Rois de Phrigie & d’Hircanie avoient quelque choſe à luy communiquer. De ſorte qu’embraſſant encore Artabane, il ſortit du lieu où il l’avoit eſcouté ; & paſſa dans celuy où ces Princes l’attendoient, accompagnez de Tigrane, de Phraarte, d’Artamas, de Perſode, & de beaucoup d’autres. Mais ce fut avec tant de majeſté, qu’il n’euſt pas eſté aiſé de s’imaginer ; que ce Prince qui avoit quelque choſe de ſi Grand ſur le viſage, qu’il inſpiroit le reſpect à tous ceux qui le voyoient, venoit d’avoir la bonté d’eſcouter une longue advanture amoureuſe, où il n’avoit point d’autre intereſt que celuy d’un homme qu’il aimoit, & dont il eſtoit aimé. Si ce n’eſtoit celuy de comparer tous les ſuplices que ſouffroient tous les autres Amants, à ceux qu’il enduroit pour Mandane.