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Ascanio/t1-10

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Michel Levy Frères. (Tome 1p. 166-181).

X.

DE L’AVANTAGE DES VILLES FORTIFIÉES.

L’hôtel de Nesle, dans la partie qui longeait le Pré-aux-Clercs, était doublement défendu par les murs et par les fossés de la ville, si bien que de ce côté il passait pour imprenable. Or, Ascanio avait judicieusement pensé qu’on s’avise rarement de garder ce qui ne peut être pris, et il avait résolu de tenter une attaque sur le point où l’on ne songeait point à la résistance.

C’est dans cette vue qu’il s’éloigna avec son ami Jacques Aubry, sans se douter qu’au moment où il disparaissait d’un côté, sa Colombe bien-aimée allait apparaître de l’autre et fournir à Benvenuto un moyen de contraindre le prévôt à une sortie qui inspirait à celui-ci une si profonde répugnance.

Le projet d’Ascanio était scabreux par l’exécution, périlleux par les suites. Il s’agissait de franchir un fossé profond, d’escalader un mur de vingt-cinq pieds de haut, et au bout de tomber peut-être au milieu de la troupe ennemie. Aussi quand il arriva au bord du fossé, et par conséquent de son entreprise, Ascanio comprit seulement toute la difficulté qu’il allait avoir à franchir l’un et à accomplir l’autre. Aussi sa résolution, si bien arrêtée qu’elle eût été d’abord, fléchit-elle un instant.

Quant à Jacques Aubry, il s’était tranquillement arrêté dix pas en arrière de son ami, regardant tour à tour le mur et le fossé. Puis après les avoir mesurés de l’œil tons deux :

— Ah çà ! mon cher ami, lui dit-il, fais-moi, je te prie, l’amitié de me dire pourquoi diable tu m’amènes ici, à moins que ce ne soit pour pêcher des grenouilles. Ah ! oui… tu regardes ton échelle… Très bien. Je comprends. Mais ton échelle a douze pieds, le mur en a vingt-cinq de haut et le fossé dix de large : c’est vingt-trois pieds de différence, si je sais compter.

Ascanio resta un instant abasourdi de la vérité de cette arithmétique ; puis tout à coup se frappant le front :

— Oh ! quelle idée ! s’écria-t-il ; regardez !

— Où ?

— Là ! dit Ascanio, là !

— Ce n’est pas une idée que tu me montres, dit recoller, c’est un chêne.

En effet, un chêne énorme sortait puissamment de terre, presque sur le bord extérieur du fossé, et allait regarder curieusement par dessus les murs du Séjour de Nesle.

— Comment ! vous ne comprenez pas ! s’écria Ascanio.

— Si fait ! si fait ! je commence à entrevoir. Oui, c’est cela même. J’y suis. Le chêne commence avec le mur une arche de pont dont cette échelle peut faire le complément, mais l’abîme est dessous, camarade, et un abîme plein de boue. Diable ! il faut y faire attention. On a ses plus belles hardes, et le mari de Simone commence à ne plus vouloir me faire crédit.

— Aidez-moi à monter l’échelle, dit Ascanio, voilà tout ce que je vous demande.

— C’est cela, dit l’écolier, et moi je resterai en bas. Merci !

Et tous deux s’accrochant en même temps à une des branches du tronc, se trouvèrent en quelques secondes dans le chêne. Alors, réunissant leurs efforts, ils tirèrent l’échelle et parvinrent avec elle à la cime de l’arbre. Arrivés là, ils l’abaissèrent comme un pont levis, et virent avec joie que tandis qu’une de ses extrémités s’appuyait solidement sur une grosse branche, l’autre reposait d’aplomb sur le mur, qu’il dépassait de deux ou trois pieds.

— Mais, dit Aubry, quand nous serons sur le mur ?

— Eh bien ! quand nous serons sur le mur, nous tirerons l’échelle à nous, et nous descendrons avec l’échelle.

— Sans doute. Il n’y a qu’une difficulté à cela, c’est que le mur a vingt-cinq pieds de haut et que l’échelle n’en a que douze.

— Prévu, dit Ascanio en dévidant la corde qu’il avait enroulée autour de son corps : il l’attacha ensuite par un bout au tronc de l’arbre, et il jeta l’autre bout par dessus le mur.

— Oh ! grand homme, je te comprends, s’écria Jacques Aubry, et je suis heureux et fier de me casser le cou avec toi.

— Eh bien ! que faites-vous ?

— Je passe, dit Aubry s’apprêtant à franchir l’intervalle qui le séparait du mur.

— Non pas, reprit Ascanio, c’est à moi de passer le premier.

— Au doigt mouillé ! dit Aubry présentant sa main à son compagnon avec deux doigts ouverts et trois doigts fermés.

— Soit, dit Ascanio, et il toucha un des deux doigts de l’écolier.

— Tu as gagné, dit Aubry. Passe, mais du sang-froid, du calme, entends-tu ?

— Soyez tranquille, reprit Ascanio.

Et il commença à s’avancer sur le pont volant, que Jacques Aubry maintenait en équilibre en pesant sur l’une de ses extrémités : l’échelle était frêle, mais le hardi jeune homme était léger. L’écolier, respirant à peine, crut voir Ascanio fléchir un instant. Mais celui-ci fit en courant les quatre pas qui le séparaient du mur et y arriva sain et sauf. Là encore il courait un danger énorme si quelqu’un des assiégés l’apercevait ; mais il ne s’était pas trompé dans ses prévisions, et jetant un regard rapide dans les jardins de l’hôtel :

— Personne, cria-t-il à son compagnon, personne !

— Alors, dit Jacques Aubry, en avant la danse de corde !

Et il s’avança à son tour sur le chemin étroit et tremblant, tandis qu’Ascanio assujettissant l’échelle, lui rendait le service qu’il en avait reçu. Or, comme il n’était ni moins adroit ni moins leste que son compagnon, en un instant il fut près de lui.

Tous deux sautèrent alors à califourchon sur la moraille et tirèrent l’échelle à eux, puis l’attachant avec l’extrémité de la corde, dont l’autre bout était solidement fixé au chêne, il la descendirent le long du mur, lui donnant le pied nécessaire pour qu’elle leur prêtât un sûr appui ; enfin, Ascanio, qui avait gagné le privilège de faire les expériences, prit la corde à deux mains et se laissa glisser jusque sur la première traverse de l’échelle : une seconde après il était à terre.

Jacques Aubry le suivit avec le même bonheur, et les deux amis se trouvèrent dans le jardin.

Une fois arrivés là, le mieux était d’agir vivement. Toutes ces manœuvres avaient demandé un certain temps, et Ascanio tremblait que son absence et celle de l’écolier n’eussent été préjudiciables aux affaires du maître ; tous deux tirant leurs épées coururent donc vers la porte qui donnait dans la première cour, où devait se tenir la garnison, en supposant qu’elle n’eût point changé de place. En arrivant à la porte, Ascanio colla son œil à la serrure et s’aperçut que la cour était vide.

— Benvenuto a réussi, s’écria-t-il. La garnison est sortie.

À nous l’hôtel ! Et il essaya d’ouvrir, mais la porte était fermée à la clef.

Tous deux se mirent à l’ébranler de toutes leurs forces.

— Par ici ! par ici ! dit une voix qui vibra jusqu’au fond du cœur du jeune homme ; par ici, monsieur.

Ascanio se retourna et aperçut Colombe à une fenêtre du rez-de-chaussée. En deux bonds il fut près d’elle.

— Ah ! ah ! dit Jacques Aubry en le suivant, il paraît que nous avons des intelligences dans la place. Ah ! vous ne m’aviez pas dit cela, monsieur le cachotier.

— Oh ! sauvez mon père, monsieur Ascanio ! cria Colombe, sans s’étonner de voir là ce jeune homme, et comme si sa présence eût été chose toute naturelle ; ils se battent, entendez-vous, là, dehors, et c’est pour moi, à cause de moi ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! empêchez qu’ils ne le tuent !

— Soyez tranquille, dit Ascanio en s’élançant dans l’appartement, qui avait une sortie dans la petite cour ; soyez tranquille, je réponds de tout.

— Soyez tranquille, dit Jacques Aubry en prenant le même chemin, soyez tranquille, nous répondons de tout.

En arrivant sur le seuil de la porte, Ascanio s’entendit appeler une seconde fois, mais cette fois par une voix moins douce que la première.

— Qui m’appelle ? dit Ascanio.

— Moi, mon cheune ami, moi, répéta la même voix avec un accent tudesque des plus prononcés.

— Eh pardi eu ! s’écria Jacques Aubry, c’est notre Goliath ! Que diable faites-vous dans ce poulailler, mon brave géant ?

En effet, il avait reconnu Hermann à travers la lucarne de la petite remise.

— Ché retroufé moi isi ; moi pas zavoir comment y être fenu, moi. Tirez la ferrou, que ch’aille mi pattre. Fite, fite, fite ; la main mi dimanche.

— Voilà ! dit l’écolier en se mettant en devoir de rendre à Hermann le service qu’il lui demandait.

Pendant ce temps Âscanio s’avançait vers la porte du quai, où se faisait entendre un terrible froissement d’épées. Lorsqu’il ne fut plus séparé des combattans que par l’épaisseur du bois, il craignit on se montrant inopinément de tomber aux mains de ses ennemis, et regarda par le vasistas grillé. Alors il vit en face de lui Cellini, ardent, furieux, acharné ; il comprit que messire Robert était perdu. Il ramassa la clef qui était à terre, ouvrit vivement la porte, et ne songeant qu’à la promesse qu’il avait faite à Colombe, il reçut, comme nous l’avons dit, dans l’épaule, le coup qui sans lui eût inévitablement transpercé le prévôt.

Nous avons vu quelle avait été la suite de cet événement. Benvenuto, désespéré, s’était jeté dans les bras d’Ascanio ; Hermann avait enfermé le prévôt dans la prison dont il sortait à l’instant même, et Jacques Aubry, juché sur le rempart, battait des ailes et chantait victoire. La victoire, en effet, était complète ; les gens du prévôt, voyant leur maître prisonnier, n’essayèrent même pas de la disputer et mirent bas les armes.

En conséquence les ouvriers entrèrent tous dans la cour du Grand-Nesle, désormais leur propriété, et fermèrent la porte derrière eux, laissant dehors les hoquetons et les sergens.

Quant à Benvenuto, il n’avait pris part à rien de ce qui s’était passé, il tenait toujours Ascanio dans ses bras, il lui avait ôté sa cotte de mailles, il lui avait déchiré son pourpoint, et il était enfin arrivé à la blessure, dont il étanchait le sang avec son mouchoir.

— Mon Ascanio, mon enfant, répétait-il sans cesse, blessé, blessé par moi ! que doit dire ta mère là-haut ? Pardon, Stefana, pardon. Tu souffres ? réponds : Est-ce que ma main te fait mal ? Ce sang ne veut-il donc pas s’arrêter ? Un chirurgien, vite !… Quelqu’un n’ira-t-il donc pas me chercher un chirurgien ?

Jacques Aubry sortit en courant.

— Ce n’est rien, mon cher maître, ce n’est rien, répondit Ascanio, le bras seul a été touché. — Ne vous désolez pas ainsi, je vous répète que ce n’est rien.

En effet, le chirurgien, amené cinq minutes après par Jacques Aubry, déclara que la blessure, quoique profonde, n’était pas dangereuse et commença de poser le premier appareil.

— Oh ! de quel poids vous me déchargez le cœur, monsieur le chirurgien ! dit Benvenuto Cellini. — Mon cher enfant, je ne serai donc pas ton meurtrier ! Mais qu’as-tu donc, mon Ascanio ? ton pouls bat, le sang te monte au visage… Oh ! monsieur le chirurgien, il faut le transporter hors d’ici, c’est la fièvre qui le prend.

— Non, non, maître, dit Ascanio, au contraire, je me sens bien mieux. Oh ! laissez-moi, laissez-moi ici, je vous en supplie.

— Et mon père ? dit tout à coup derrière Benvenuto une voix qui le fit tressaillir ; qu’avez-vous fait de mon père ? Benvenuto se retourna et vit Colombe pâle et immobile, cherchant le prévôt du regard en même temps qu’elle le demandait de la voix.

— Oh ! sain et sauf ! mademoiselle ; sain et sauf, grâce au ciel ! s’écria Ascanio.

— Grâce à ce pauvre enfant qui a reçu le coup qui lui était destiné, dit Benvenuto, car vous pouvez bien dire qu’il vous a sauvé la vie, ce brave, allez, monsieur le prévôt.

— Eh bien ! où êtes-vous donc, messire Robert ? dit à son tour Cellini en cherchant des yeux messire Robert, dont il ne pouvait comprendre la disparition.

— Il être isi, maître, dit Hermann.

— Où cela, ici ?

— Isi, dans la betite brizon.

— Oh ! monsieur Benvenuto ! s’écria Colombe en s’élançant vers la remise et en faisant à la fois un geste de supplication et de reproche.

— Ouvrez, Hermann, dit Cellini.

Hermann ouvrit, et le prévôt parut sur le seuil, un peu humilié de sa mésaventure. Colombe se jeta dans ses bras.

— Oh ! mon père ! mon père ! s’écria-t-elle, n’êtes-vous pas blessé ? n’avez-vous rien ? et tout en disant cela elle regardait Ascanio.

— Non, dit le prévôt de sa voix rude, non, grâce au ciel I il ne m’est rien arrivé.

— Et… et… demanda en hésitant Colombe, est-il vrai, mon père, que ce soit ce jeune homme…

— Je ne puis nier qu’il ne soit arrivé à temps.

— Oui, oui, dit Cellini, pour recevoir le coup d’épée que je vous destinais, monsieur le prévôt. Oui, mademoiselle Colombe, oui, reprit Benvenuto, c’est à ce brave garçon que vous devez la vie de votre père, et si monsieur le prévôt ne le proclame pas hautement, non seulement c’est un menteur, mais encore c’est un ingrat.

— Il ne la paiera pas trop cher, j’espère du moins, répondit Colombe, rougissant de ce qu’elle osait dire.

— Oh ! mademoiselle ! s’écria Ascanio, je l’eusse payée de tout mon sang !

— Mais voyez donc, messire le prévôt, dit Cellini, quelle tendresse vous inspirez aux gens. Or çà, mon Ascanio pourrait s’affaiblir. Voici l’appareil posé, et il serait bon, ce me semble, qu’il prît maintenant un peu de repos.

Ce que Benvenuto avait dit au prévôt du service que lui avait rendu le blessé était la vérité pure : or, comme toute vérité porte sa force en elle-même, le prévôt ne pouvait se dissimuler au fond du cœur qu’il devait la vie à Ascanio : il s’exécuta donc d’assez bonne grâce, et s’approchant du blessé :

— Jeune homme, dit-il, je mets à votre dispositon un appartement dans mon hôtel.

— Dans voire hôtel, messire Robert ! dit en riant Benvenuto Cellini, dont la bonne humeur revenait à mesure qu’il cessait de craindre pour Ascanio ; dans votre hôtel ? Mais vous voulez donc absolument que la bagarre recommence ?

— Quoi ! s’écria le prévôt, vous prétendriez donc nous chasser, ma fille et moi ?

— Non pas vraiment, messire. Vous occupez le Petit-Nesle ; eh bien ! gardez le Petit-Nesle et vivons en bons voisins. Quant à nous, messire, trouvez bon qu’Ascanio s’installe tout de suite au Grand-Nesle, où nous viendrons le rejoindre dès ce soir. Après cela, si vous aimez mieux la guerre…

— Oh ! mon père ! s’écria Colombe.

— Non ! la paix ! dit le prévôt.

— Il n’y a pas de paix sans conditions, monsieur le prévôt, dit Benvenuto. Faites-moi l’honneur de me suivre au Grand-Nesle ou l’amitié de me recevoir au Petit, et nous rédigerons notre traité.

— J’irai avec vous, monsieur, dit le prévôt.

— Accepté ! répondit Cellini.

— Mademoiselle, dit messire d’Estourville en s’adressant à sa fille, faites-moi le plaisir de rentrer chez vous et d’y attendre mon retour.

Colombe, malgré le ton dont l’injonction était faite, présenta son front à baiser à son père, et saluant d’un regard qu’elle adressa à tout le monde, afin qu’Ascanio eût le droit d’en prendre sa part, elle se retira.

Ascanio la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle eût disparu. Puis, comme rien ne le retenait plus dans la cour, il demanda de lui-même à rentrer. Hermann le prit alors sur ses deux bras, comme il eût fait d’un enfant, et le transporta au Grand-Nesle.

— Ma foi ! messire Robert, dit en se mettant à son tour en mouvement Benvenuto, qui avait de son côté suivi des yeux la jeune fille jusqu’au moment où elle avait disparu, ma foi ! vous avez eu grandement raison d’éloigner mon ex-prisonnier, et sur mon honneur, je vous remercie de la précaution : la présence de mademoiselle Colombe aurait pu, je vous le dis, nuire à mes intérêts, en me rendant trop faible, et me faire oublier que je suis un vainqueur, pour me rappeler seulement que je suis un artiste, c’est-à-dire un amant de toute forme parfaite et de toute beauté divine.

Messire d’Estourville répondit au compliment par une grimace médiocrement gracieuse ; pourtant il suivit l’orfévre sans témoigner ouvertement sa mauvaise humeur, mais en grommelant tout bas quelque sourde menace ; aussi Cellini, pour achever de le faire damner, le pria-t-il de faire avec lui le tour de sa nouvelle demeure. L’invitation était faite avec tant de politesse, qu’il n’y avait pas moyen de refuser. Le prévôt, bon gré mal gré, suivit donc son voisin, qui ne lui fit grâce ni d’un coin du jardin, ni d’une chambre du château.

— Eh bien ! tout cela est superbe, dit Benvenuto quand ils eurent achevé la promenade que chacun d’eux avait accomplie avec un sentiment bien opposé. À présent, monsieur le prévôt, je conçois et j’excuse votre répugnance à quitter cet hôtel ; mais je n’ai pas besoin de vous dire que vous serez toujours le très bien venu quand vous voudrez comme aujourd’hui me faire l’honneur de visiter ma pauvre demeure.

— Vous oubliez, monsieur, que je n’y viens aujourd’hui que pour recevoir vos conditions et vous offrir les miennes. J’attends.

— Comment donc, messire Robert ! mais c’est moi qui suis à vos ordres. Si vous voulez me permettre de vous communiquer d’abord mes désirs, vous serez libre ensuite d’exprimer votre volonté.

— Parlez.

— Avant tout, la clause essentielle.

— Quelle est-elle ?

— La voici :

« Art. 1er. Messire Robert d’Estourville, prévôt de Paris, a reconnaît les droits de Benvenuto Cellini à la propriété du Grand-Nesle, la lui abandonne librement, et y renonce tout jamais pour lui et les siens. »

— Accepté, répondit le prévôt. Seulement s’il plaît au roi de vous reprendre ce qu’il m’a repris, et de donner à quelqu’autre ce qu’il vous a donné, il est bien entendu que je n’en suis pas responsable.

— Ouais ! dit Cellini, ceci doit cacher quelque mauvaise arrière-pensée, monsieur le prévôt. Mais, n’importe ; je saurai garder ce que j’ai conquis. Passons.

— À mon tour, dit le prévôt.

— C’est juste, reprit Cellini.

« — Art. 2, Benvenuto Cellini s’engage à ne faire aucune tentative sur le Petit-Nesle, qui est et demeure la propriété de Robert d’Estourville ; il y a plus, il n’essaiera pas même d’y pénétrer comme voisin et sous apparence amicale. »

— Soit, dit Benvenuto, quoique la clause soit peu obligeante ; seulement, si l’on m’ouvre la porte, il est bien entendu que je ne serai pas assez impoli pour refuser d’entrer.

— Je donnerai des ordres en conséquence, répondit le prévôt.

— Passons.

— Je continue,

« Art. 3. La première cour située entre le Grand et le Petit-Nesle sera commune aux deux propriétés. »

— C’est trop juste, dit Benvenuto, et vous me rendez bien la justice de croire que si mademoiselle Colombe veut sortir, je ne la retiendrai pas prisonnière.

— Oh ! soyez tranquille, ma fille entrera et sortira par une porte que je me charge de faire percer ; je veux seulement m’assurer un dégagement pour les carrosses et pour les voitures de charge.

— Est-ce tout ? demanda Benvenuto.

— Oui, répondit messire Robert. — À propos, ajouta-t-il, j’espère que vous me laisserez emporter mes meubles.

— C’est trop juste. Vos meubles sont à vous comme le Grand-Nesle est à moi… Maintenant, messire le prévôt, une dernière addition au traité, une addition toute bénévole.

— Parlez.

« — Art. 4 et dernier. Messire Robert d’Estourville et Benvenuto Cellini déposent toute rancune, et conviennent entre eux d’une paix loyale et sincère. »

— Je le veux bien, dit le prévôt, mais en tant que cela ne m’oblige cependant pas à vous prêter secours et assistance contre ceux qui vous attaqueraient. Je consens à ne point vous nuire, mais je ne m’engage pas à vous être agréable.

— Quant à cela, monsieur le prévôt, vous savez parfaitement que je me défendrai bien seul, n’est-ce pas ? Donc, s’il n’y a que cette objection, ajouta Cellini en lui passant la plume, signez, monsieur le prévôt, signez.

— Je signe, dit le prévôt avec un soupir. Le prévôt signa et chacun des contractans garda un double du traité.

Après quoi messire d’Estourville rentra dans le Petit-Nesle, car il avait hâte de gronder la pauvre Colombe sur sa sortie imprudente. Colombe baissa la tête et lui laissa tout dire sans entendre un seul mot de ses gronderies, car pendant tout le temps qu’elles durèrent, la jeune fille n’était préoccupée que d’un seul désir, celui de demander à son père des nouvelles d’Ascanio. Mais elle eut beau faire, le nom du beau blessé ne put, quelques efforts qu’elle fît, sortir de ses lèvres.

Pendant que ces choses se passaient d’un côté du mur, de l’autre côté Catherine, qu’on était allée chercher, faisait son entrée au Grand-Nesle, et avec sa folie charmante se jetait dans les bras de Cellini, serrait la main d’Ascanio, félicitait Hermann, se moquait de Pagolo, riait, pleurait, chantait, interrogeait, tout cela ensemble ; c’est qu’aussi elle avait eu de terribles angoisses, le bruit des arquebusades était venu jusqu’à elle et avait bien des fois interrompu les prières. Mais enfin, tout allait bien, tout le monde, sauf quatre tués et trois blessés, s’était tiré à peu près sain et sauf de la bataille, et la gaîté de Scozzone ne fit défaut ni aux vainqueurs ni à la victoire.

Quand le brouhaha qu’avait excité l’arrivée de Catherine fut un peu calmé, Ascanio se souvint du motif qui avait amené l’écolier si à temps pour qu’il leur donnât un coup de main, et se tournant vers Benvenuto :

— Maître, dit-il, voici mon camarade Jacques Aubry, avec lequel je devais faire aujourd’hui une partie de paume. De bonne foi, je ne suis guère en état d’être son partner, comme dit notre ami Hermann. Mais il nous a si vaillamment aidés, que j’ose vous prier de me remplacer. — De tout mon cœur, dit Benvenuto, et vous n’avez qu’à vous bien tenir, maître Jacques Aubry.

— On tâchera, on tâchera, messire.

— Seulement, comme nous souperons ensuite, vous saurez que le vainqueur sera tenu de boire en soupant deux bouteilles de plus que le vaincu.

— Ce qui veut dire qu’on m’emportera de chez vous ivre mort, maître Benvenuto. Vive la joie ! cela me va. Ah ! diable ! et Simone qui m’attend ! Bah ! je l’ai bien attendue dimanche dernier ; ce sera son tour aujourd’hui, tant pis pour elle.

Et prenant balles et raquettes, tous deux s’élancèrent vers le jardin.