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Astronomie populaire (Arago)/XIX/10

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GIDE et J. BAUDRY (Tome 2p. 534-537).

CHAPITRE X

sur la lumière secondaire de vénus


Il est constaté, par les témoignages de plusieurs observateurs dignes de toute confiance, que quelquefois Vénus a été vue tout entière, même en plein jour, dans des positions où l’on aurait dû n’en apercevoir tout au plus que la moitié, dans des circonstances où seulement une portion de son étendue, visible de la Terre, pouvait être éclairée par la lumière solaire. J’ai été curieux de rechercher qui a fait le premier une semblable observation, et j’ai trouvé, sans indication de date, dans la Théologie astronomique de Derham, dont la traduction française faite sur la troisième édition parut en 1729, le passage que je vais transcrire :

« Lorsque la planète (Vénus) paraît décidément sous la forme d’une faux, on peut voir la partie obscure de son globe, à l’aide d’une lumière d’une couleur terne et un peu rougeâtre. »

Le chanoine de Windsor ajoute, en réponse à des doutes qu’un de ses amis, astronome habile, lui avait manifestés :

« Je me souviens distinctement qu’ayant regardé Vénus il y a quelques années, pendant qu’elle était dans son périgée et qu’elle avait ses plus grandes cornes, je vis la partie obscure de son globe, de même que nous apercevons celle de la Lune par la lumière cendrée, peu de temps après sa conjonction. Imaginant que dans la future éclipse totale de Soleil on pourrait remarquer la même chose, je priai un observateur placé près de moi, et qui avait à sa disposition une excellente lunette, de porter son attention sur le phénomène indiqué, et je reçus de lui l’assurance qu’il l’avait vu très-distinctement, »

Dans l’ordre des dates, la seconde observation de la partie obscure de Vénus appartient à André Mayer. Elle est consignée dans l’ouvrage intitulé : Observationes Veneris Gryphiswaldenses, publié en 1762. On y lit, page 19 : « 1759, 20 octobre, temps vrai 0h 44m 48s, passage au méridien de la corne inférieure, déclinaison australe, 21° 31′. La partie lumineuse de Vénus était très-mince, cependant le disque entier apparut de la même façon que la portion de la Lune vue à l’aide de la lumière réfléchie par la Terre. »

Ainsi Mayer vit le phénomène révoqué en doute par diverses personnes au moment du passage au méridien, et à l’aide d’une lunette de force très-médiocre.

En 1806, dans l’espace de trois semaines, Harding vit trois fois le disque entier de Vénus à des époques où par l’éclairement ordinaire il aurait dû n’en apercevoir qu’une très-petite partie. Le 24 janvier 1806, à nuit close, la lumière exceptionnelle se distinguait de celle du ciel par une teinte gris cendré très-faible, et dont le contour parfaitement terminé paraissait avoir un moindre diamètre que la partie directement éclairée par le Soleil. Le 28 février, la lumière de la région obscure, vue dans une faible lueur crépusculaire, semblait un tant soit peu rougeâtre. Le 14 mars, dans un crépuscule sensiblement plus fort, Harding fit une observation analogue.

Le 11 février, sans avoir eu connaissance des observations du professeur de Gœttingue, Schrœter aperçut aussi à Lilienthal la partie obscure de Vénus que dessinait dans le ciel une lueur terne et mate. Postérieurement, Gruithuisen de Munich fit une observation analogue à celle de son collègue de Lilienthal, le 8 juin 1825, à quatre heures du matin.

Il n’y a pas dans l’ensemble de ces observations les éléments nécessaires pour décider à quoi il faut attribuer les apparitions inusitées de la portion de Vénus non éclairée par le Soleil. Olbers, dans son Mémoire sur la transparence du firmament, adopte l’opinion que la lumière qui nous fait voir la partie obscure de Vénus provient d’une phosphorescence de l’atmosphère ou de la partie solide de cette planète.

Cette même opinion avait été antérieurement professée par William Herschel, qui en disant, dans un Mémoire de 1795, que la portion de Vénus non éclairée par le Soleil a été vue par différentes personnes (qu’il ne nomme pas), croit ne pouvoir rendre compte de l’existence du phénomène qu’en l’attribuant à quelque qualité phosphorique dans l’atmosphère de la planète.

Ce rare et curieux phénomène ne pourrait-il pas être expliqué à l’aide d’une certaine lumière cendrée, analogue à celle de notre Lune, et qui aurait sa cause dans la lumière réfléchie par la Terre ou par Mercure vers la planète ? N’en donnerait-on pas une explication plus plausible en le rapportant à la classe des visibilités négatives ou par voie de contraste ? Faut-il l’attribuer à une sorte de phosphorescence qui se développerait parfois dans la matière dont Vénus est formée ? Doit-on supposer, enfin, que l’atmosphère de la planète est quelquefois le siége, dans toute son étendue, de lumières analogues à celles qui, sur la Terre, constituent les aurores boréales ?

Les observations n’ont jusqu’ici rien fourni d’assez précis pour qu’on puisse se décider en faveur d’une de ces hypothèses, de préférence aux autres.