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Astronomie populaire (Arago)/XX/11

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GIDE et J. BAUDRY (Tome 3p. 107-116).

CHAPITRE XI

le déluge a-t-il été occasionné par une comète ?


Les nombreuses et importantes observations géologiques dont on est redevable aux naturalistes modernes, prouvent, avec une entière évidence, que certaines régions du globe ont été successivement, et à plusieurs reprises, couvertes et abandonnées par les eaux. Dans l’explication de ces divers cataclysmes, on a eu trop souvent recours aux comètes, pour que je puisse me dispenser d’en dire ici quelques mots.

Je parlerai d’abord du système développé par le géomètre et théologien anglais Whiston, quoique l’ouvrage A new Théorie of the earth soit postérieur aux premiers Mémoires dans lesquels le célèbre Halley présenta des idées analogues à la Société royale de Londres.

Whiston ne se proposa pas seulement de montrer de quelle manière une comète pouvait avoir occasionné le déluge de Noé dont nous avons précédemment indiqué la date géologique (chap. ix) ; il voulut, de plus, que son explication s’adaptât minutieusement à toutes les circonstances de cette grande catastrophe données par la Genèse. Voyons comment il y est parvenu.

Le déluge biblique eut lieu l’an 2349 avant l’ère chrétienne, selon le texte hébreu moderne, ou l’an 2926, d’après le texte samaritain, les Septante et Josèphe. Or, y a-t-il quelque raison de supposer qu’à l’une ou à l’autre de ces époques il se soit présenté une grande comète ?

Parmi ceux de ces astres que les astronomes modernes ont observés, on peut placer au premier rang, quant à l’éclat, la comète qui se montra en 1680 (n° 49 du catalogue, liv. xvii, chap. x).

Beaucoup d’historiens, nationaux et étrangers, font mention d’une comète très-grande, imitant le flambeau du Soleil, ayant une immense queue, et dont l’apparition eut lieu dans l’année 1106. En remontant encore davantage, nous trouverons une comète très-grande et très effrayante, désignée par les écrivains byzantins sous le nom de lampadias, parce qu’elle ressemblait à une lampe ardente, et dont l’apparition peut être fixée à l’année 531. Tout le monde sait, enfin, qu’une comète se montra dans le mois de septembre, l’année de la mort de César, pendant les jeux qu’Auguste donnait au peuple romain. Cette comète était très-brillante, puisqu’elle commençait à s’apercevoir dès la onzième heure du jour, c’est-à-dire vers cinq heures du soir, ou avant le coucher du Soleil. La date est ici l’an 43 avant notre ère.

La comète de 1680 brillait d’une vive lumière. En adoptant 575 ans pour la durée de sa révolution, il y aurait vraiment lieu de s’étonner que les écrivains grecs n’eussent fait mention d’aucune de ses apparitions antérieures à celle qui a coïncidé avec l’époque de la mort de César. Voici comment Fréret a cru pouvoir remplir cette lacune :

Varron nous apprend, dans un fragment conservé par saint Augustin, que, sous le règne d’Ogygès, on observa un changement singulier dans la couleur, dans la figure et dans la marche de Vénus.

De grandes révolutions physiques à la surface de cette planète, de grandes altérations dans son atmosphère, auraient pu amener des changements prononcés de couleur, de grosseur et de figure ; mais il n’en serait pas de même du mouvement ! L’apparition d’une comète semble seule conduire à une explication simple et naturelle de toutes les circonstances du phénomène. Il faut supposer, avec Fréret, que la tête de la comète se dégagea le soir ou le matin, de la lumière crépusculaire, quelques jours après que Vénus s’était plongée dans les rayons solaires ; que cette comète fut prise pour Vénus, ce qui n’aurait rien d’extraordinaire, car l’histoire de l’Astronomie, dans les temps reculés, fournit plusieurs exemples de semblables erreurs ; enfin que son mouvement propre l’ayant entraînée dans une route différente de celle que Vénus suit ordinairement, fit supposer que la planète avait abandonné son ancien cours. Plus tard, la chevelure et la queue dont la comète parut se revêtir, donnèrent lieu aux idées du changement de figure et de grosseur. Quand la comète cessa d’être visible, quand Vénus reparut, tout sembla être rentré dans l’ordre.

La durée supposée de la révolution de la comète de 1680 est de 575 ans. Si, en partant de l’année — 43 on remonte de trois révolutions ou de 1725 années, on aura 1768 avant J.-C. Cette date, d’après les chronologistes, a dû correspondre au règne d’Ogygès. Le phénomène signalé par Varron a donc pu être la comète de 1680.

Puisque nous n’avons aucune observation exacte des comètes apparues en — 43, en 531, en 1106 ; puisque nous ne pouvons pas en calculer les orbites paraboliques ; puisque nous manquons du seul caractère qui permette de prononcer avec une entière certitude sur l’identité ou la dissemblance de deux comètes, rappelons-nous du moins que celles de 1680, de 1106, de 531 et de — 43 étaient très-brillantes, et comparons entre elles les dates de leurs apparitions :

De 1106 à 1680, nous trouverons 574 ans
De   531 à 1106, 575 ans
De  - 43 à   531, 575 ans

Comme nous n’avons pas tenu compte des mois ou fractions d’années, ces périodes peuvent être regardées comme égales entre elles, et il est possible de supposer que les comètes de la mort de César, de 531, de 1106 et de 1680 n’ont été que les réapparitions d’un seul et même astre qui, après avoir parcouru toute son orbite, après avoir fait sa révolution complète en 575 ans environ, redevenait visible de la Terre. Or, si l’on multiplie cette période de 575 ans par 4, on trouve 2 300, qui, ajoutés à 43, date de la comète de César, nous ramènent, avec la seule différence de 6 ans, à l’époque du déluge résultante du texte hébreu moderne. En multipliant par 5, on trouve la date des Septante, à 8 ans près.

On aura sans doute remarqué que les résultats de la multiplication par 4 et 5, du nombre 575, durée supposée de la révolution de la comète de 1680, sont l’un et l’autre trop faibles ; mais on peut observer, avec Whiston, que le chiffre 575 a été déduit de la comparaison des apparitions les plus modernes ; or, dans les retours successifs, les révolutions doivent graduellement devenir plus courtes, car l’astre traversant toujours l’atmosphère solaire près de son périhélie, il en résulte nécessairement une diminution du rayon vecteur et une augmentation de vitesse. Ainsi le nombre 575 rattachant, par exemple, les deux passages au périhélie de 1106 et de 531, ce ne serait plus 575, mais un nombre plus grand, qu’il faudrait multiplier par 4 et 5, pour remonter de l’apparition de — 43 à celle du déluge, ce qui pourrait faire évanouir, en partie, les différences en moins de 6 ou de 8 ans que nous avons trouvées.

Pour peu qu’on se rappelle les notables différences que la comète de Halley a présentées (liv. xvii, chap. vi) dans la durée de sa révolution autour du Soleil, on reconnaîtra que Whiston a pu légitimement supposer que la grande comète de 1680 ou de la mort de César, était voisine de la Terre quand le déluge arriva, et qu’elle eut quelque part à ce grand phénomène.

Je rappellerai cependant que M. Encke, ayant soumis à de nouveaux calculs l’orbite probable de la comète de 1680, a trouvé une durée de révolution bien différente de celle supposée par Whiston ; cette durée serait de 8 813 ans (liv. xvii, chap. xvii).

Je ne m’arrêterai pas à expliquer minutieusement par quelle série de transformations la Terre, qui, suivant Whiston, était primitivement une comète, devint le globe que nous habitons. Je me contenterai de dire que, dans ses idées, le noyau de la Terre est une substance dure et compacte ; que c’est l’ancien noyau de la comète ; que les matières de diverse nature, mêlées confusément, qui composaient la nébulosité, s’affaissèrent plus ou moins vite, suivant leur gravité spécifique ; qu’ainsi, le noyau solide se trouva d’abord entouré d’un fluide dense et épais ; que les matières terreuses se précipitèrent ensuite, et formèrent sur le fluide dense une enveloppe, une espèce de croûte qui peut être comparée à la coque d’un œuf ; que l’eau vint à son tour recouvrir cette croûte solide ; qu’elle s’infiltra en grande partie par les fissures, et se répandit sur le fluide épais ; qu’enfin les matières gazeuses restèrent suspendues, s’épurèrent graduellement, et constituèrent notre atmosphère.

Ainsi, dans ce système, le grand abîme biblique se trouve composé d’un noyau solide et de deux orbes concentriques. Celui de ces orbes le plus voisin du centre est formé du fluide pesant qui se précipita le premier ; le second est de l’eau. C’est donc, à proprement parler, sur ce dernier fluide que repose la croûte extérieure et solide de la Terre.

Il faut maintenant examiner comment, d’après cette constitution du globe, contre laquelle au surplus les géologues modernes pourraient présenter plus d’une difficulté, Whiston a expliqué les deux événements principaux du déluge décrit par Moïse.

« En l’an 600 de la vie de Noé, dit la Genèse, au second mois, le dix-septième jour du mois, toutes les fontaines du grand abîme furent rompues ; toutes les cataractes du ciel furent ouvertes. »

A l’époque du déluge, la comète de 1680, selon Whiston, était à 3 000 ou 4 000 lieues seulement de la Terre. Elle attirait conséquemment les liquides du grand abîme, comme la Lune attire aujourd’hui les eaux de l’Océan. Son action, à cause de cette grande proximité, dut tendre à produire une immense marée. La croûte terrestre ne put pas résister à l’impétuosité du flot. Elle se rompit sur un grand nombre de points, et les eaux, désormais libres, se répandirent sur les continents. Le lecteur trouve ici la rupture des fontaines du grand abîme.

Les pluies ordinaires de notre globe, continuées même pendant quarante jours, n’auraient donné que de très faibles résultats. En prenant pour pluie journalière, celle qui tombe annuellement à Paris, le produit des six semaines, loin d’atteindre les sommets des plus hautes montagnes, aurait à peine formé une couche de 26 mètres de hauteur. Il fallait donc chercher ailleurs les cataractes du ciel. Whiston les a trouvées dans l’atmosphère et dans la queue de la comète.

Suivant lui, cette atmosphère atteignit la Terre vers les monts Gordiens (l’Ararat). Les mêmes montagnes interceptèrent la queue tout entière. L’atmosphère terrestre, chargée ainsi d’une immense quantité de parties aqueuses, dut suffire pendant quarante jours à des pluies torrentueuses dont l’état ordinaire du globe ne nous donne aucune idée.

Malgré toute sa bizarrerie, j’ai exposé en détail la théorie de Whiston, soit à cause de la célébrité dont elle a longtemps joui, soit parce qu’il m’a paru qu’il n’était permis à personne de traiter avec dédain les productions de l’homme que Newton désigna lui-même pour être son successeur à l’Université de Cambridge. Voici, maintenant, quelques objections auxquelles cette théorie ne me semble pas pouvoir résister.

Whiston ayant eu besoin d’une immense marée pour expliquer les phénomènes bibliques du grand abîme, ne s’est pas contenté de faire passer sa comète extrêmement près de la Terre au moment du déluge ; il a donné, de plus, à cet astre une très-forte masse : il la suppose six fois plus grande que celle de la Lune.

Une pareille supposition est tout à fait gratuite, et c’est là cependant son moindre défaut, car elle ne suffit pas à l’explication des phénomènes. Si la Lune, en effet, produit de si grands effets sur les eaux de l’Océan, c’est que son mouvement angulaire diurne n’étant pas très-considérable, elle correspond verticalement, pendant un temps assez long, presque aux mêmes points du globe ; c’est que dans l’espace de quelques heures sa distance à la Terre varie à peine ; c’est que le liquide qu’elle attire a toujours le temps de céder à son action avant quelle se transporte dans une région où la force qui en émane sera tout autrement dirigée. Il n’en était pas de même de la comète de 1680. Près de la Terre, son mouvement angulaire apparent à travers les constellations, devait être extrêmement rapide. En peu de minutes elle correspondait à une nombreuse série de points situés sur des méridiens terrestres fort éloignés les uns des autres[1]. Quant à sa distance rectiligne à la Terre, elle put être très-petite, sans doute, mais seulement pendant quelques instants très-courts[2]. L’ensemble de ces circonstances était extrêmement peu favorable à la production d’une grande marée.

Je sens bien que pour affaiblir ces difficultés, il suffirait de grossir la comète, de faire sa masse trente ou quarante fois plus considérable que celle de la Lune ; mais je réponds qu’on n’a pas cette latitude pour la comète de 1680. En effet, dans cette année, le 21 novembre, elle passa près de la Terre ; il est démontré qu’à l’époque du déluge sa distance n’était pas moindre ; or on sait qu’en 1680 elle ne produisit ni cataractes célestes, ni marées intérieures, ni rupture du grand abîme ; que sa queue, que sa chevelure ne nous inondèrent point ; et comme personne ne supposera que le même astre qui de nos jours n’a engendré sur le globe aucune révolution sensible, ait anciennement tout bouleversé, quoiqu’il fût plus éloigné, nous pourrons dire avec confiance que la théorie de Whiston est un simple roman, à moins qu’abandonnant la comète de 1680, on ne prétende attribuer le même rôle à un autre astre de cette espèce, beaucoup plus considérable.

  1. Je n’aurai pas besoin d’admettre, avec Whiston, qu’une comète est à trois ou quatre mille lieues de la Terre seulement, pour montrer qu’elle peut avoir un mouvement angulaire extrêmement rapide. Je la supposerai à la distance moyenne de la Lune, dans la plan de l’écliptique, en opposition avec le Soleil et marchant de l’est à l’ouest ou dans le sens rétrograde. Eh bien, dans ce cas on trouve que son mouvement,
    En une heure, serait de 
     38° 41′
    En deux heures, de 
     70    9 
    En trois heures, de 
     92  58 

    Lacaille avait donné des nombres beaucoup plus considérables ; mais il s’était glissé dans son calcul une erreur de chiffre que M. Olbers a reconnue et rectifiée. Au reste, ces résultats, tels qu’ils sont, paraîtront encore énormes, lorsqu’on verra que la Lune, celui de tous les astres de notre système qui se meut avec le plus de vitesse, ne parcourt guère que 13° en 24 heures.

    La réunion de circonstances que j’ai admises, doit se présenter trop rarement pour qu’il faille s’attendre à observer communément l’excessive vitesse dont je viens de transcrire la valeur, et qui donnerait aux comètes l’aspect de véritables météores atmosphériques. Jusqu’ici celui de ces astres dont la marche a été la plus remarquable, est la comète de 1472 (n° 26 du catalogue, liv. xvii, ch. x, t. ii, p. 301) : elle parcourut 12° en 24 heures, suivant les observations de Régiomontanus.

  2. Lorsqu’une comète parcourant une ellipse très-allongée est parvenue à une distance du Soleil égale à la distance moyenne de la Terre au même astre, sa vitesse surpasse celle de la Terre, dans le rapport de à 1 ou de 141 à 100. Ainsi, la Terre et une comète viendraient presque à se rencontrer, leurs mouvements s’effectueraient même suivant une direction commune, que la différence de vitesse amènerait bientôt une séparation considérable des deux corps. Duséjour a trouvé que, dans les circonstances les plus favorables, une comète ne pourrait pas être pendant plus de 2h 32′ à une distance de la Terre moindre que 13 000 lieues.