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Astronomie populaire (Arago)/XX/16

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GIDE et J. BAUDRY (Tome 3p. 242-244).

CHAPITRE XVI

dépression du sol dans une grande portion de l’asie


La Russie et la Perse présentent un phénomène géographique qui a toujours paru extraordinaire. Il y a dans ces deux pays une vaste région où l’on trouve des villes populeuses, d’immenses établissements commerciaux, des terrains très-fertiles, et qui cependant est de beaucoup au-dessous du niveau de l’Océan. M. de Humboldt porte à 56 millions d’hectares l’étendue de ce terrain enfoncé. Pour qu’on n’imagine pas que la dépression est légère ; pour qu’on ne cherche pas à l’attribuer aux erreurs dont les meilleures opérations de nivellement sont susceptibles quand elles embrassent de grands espaces, je dirai que le niveau de la mer Caspienne, et par conséquent que celui de la ville d’Astrakan est de 100 mètres au-dessous du niveau de la mer Noire ou de l’Océan. Dans le sud de la Russie européenne, tous les points situés au niveau de la mer Noire sont éloignés, en ligne droite, de la mer Caspienne, de 70 à 90 lieues.

Cet énorme affaissement de tout un pays, ce phénomène dont je ne pense pas que notre globe offre un second exemple, ayant semblé très-difficile à expliquer par l’action des forces ordinaires, en désespoir de cause, on a eu recours, comme dans tant d’autres circonstances, à l’action d’une comète.

Quand on voit tirer à ricochet, on remarque que le point du terrain qu’a frappé le boulet de canon, présente toujours une dépression sensible, une légère cavité ; en bien, la mer Caspienne et les pays circonvoisins seraient la dépression résultante du ricochement d’un boulet de dimensions immenses, je veux dire d’une comète.

Dans l’état actuel des connaissances géologiques, cette idée de Halley n’obtiendrait pas grande faveur. Personne ne doute aujourd’hui que les pics isolés, que les chaînes de montagnes les plus longues et les plus élevées, ne soient sorties du sein de la Terre par voie de soulèvement, ainsi que je l’ai fait voir dans les chapitres précédents. Or, qui dit soulèvement entend, par cela même, production d’un vide sous les terrains circonvoisins, et possibilité de leur affaissement ultérieur.

En jetant les yeux sur les cartes géographiques (fig. 244 et 245), on verra aisément qu’aucune partie du monde n’offre autant de masses soulevées que l’Asie. Autour de la mer Caspienne se trouvent les grands plateaux de l’Iran et de l’Asie centrale ; les chaînes de l’Himalaya, du Kuen-Lun, du Thian-Chan ; les montagnes de l’Arménie, celles d’Erzerum et le Caucase. Dès lors, sans recourir à une comète, n’est-il pas naturel de supposer, comme le fait M. de Humboldt dans ses excellents Fragments asiatiques, que le soulèvement des énormes masses de terrain dont je viens de parler, a dû suffire pour amener un affaissement sensible dans tous les lieux intermédiaires ? Cette solution du curieux problème de géographie physique que le littoral de la Russie européenne a fait naître, pourrait d’autant moins donner naissance à des difficultés sérieuses, que dans les régions dont il s’agit, le sol, aujourd’hui même, n’est pas encore arrivé à un état stable ; que le fond de la mer Caspienne, par exemple, offre des alternatives d’exhaussement et d’affaissement remarquables.

Au surplus, le fait que nous venons de discuter perdrait une grande partie de sa singularité, si on l’envisageait comme un simple phénomène météorologique. Une comparaison donnera, j’espère, à cette pensée toute la clarté désirable.

Supposons qu’une île, Nérita ou Julia, vienne à surgir au milieu du détroit de Gibraltar et à en fermer l’entrée. Dès ce moment, le courant rapide qui verse constamment une portion des eaux de l’Océan dans la Méditerranée, sera supprimé ; dès ce moment, le niveau de la Méditerranée s’abaissera, car le volume total des rivières qu’elle reçoit, ne compense pas, à ce qu’il paraît, les pertes résultant de l’évaporation. Pendant cet abaissement graduel du niveau de la mer, des parties, actuellement immergées, sortiront des flots, se rattacheront aux continents voisins, en restant comme aujourd’hui au dessous du niveau de l’Océan. Voilà peut-être, en deux mots, tout le phénomène de la mer Caspienne, surtout si l’on ajoute, avec quelques géologues, que dans cette dernière mer, de larges crevasses volcaniques permettent de temps en temps à ses eaux de se répandre dans les entrailles de la Terre, et rendent ainsi plus sensible la différence qui, sans cela même, eût déjà existé entre les effets de l’évaporation annuelle et les produits du Volga et des autres fleuves.