Atar-Gull/04

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CHAPITRE IV.

La Vente


Qu’ils sont doux, mais qu’ils sont rapides, les moments que les frères et les sœurs passent dans leurs jeunes années, réunis sous l’aile de leurs vieux parents ! La famille de l’homme n’est que d’un jour ; — le souffle de Dieu la disperse comme une fumée : à peine le fils connaît-il le père, le frère et la sœur. Le chêne voit germer ses glands autour de lui : il n’en est pus ainsi des enfants des hommes !
Chateaubriand. — René.


« Foi de Dieu, compère, la génisse et le veau cinquante ! écus marqués ? — Non, cinquante-cinq… — Cinquante. — Cinquante-cinq… c’est donné. — Cinquante… — Allons, mettons-en cinquante-deux, compère, et rompons la paille… Nous demanderons ensuite une cruche de vin et une galette de blé noir. — Tope… compère… ma croix en Dieu. — Tope, compère, ma croix en Dieu. — Paille rompue, marché fait. »
Conam-Hec.Mœurs bretonnes.


Deux jours après l’entrevue du capitaine Benoît et du respectable Van-Hop, la Catherine se balançait sur les eaux tranquilles de la rivière aux Poissons ; et, grâce au bas mât de la corvette anglaise, que le courant avait apporté jusqu’à la hauteur du brick, qui fut ainsi remâté au moyen de deux bigues dressées sur les gaillards, il était impossible de retrouver à bord la trace des ravages de l’ouragan.

Les caillebotis et les panneaux avaient été enlevés, afin d’aérer et de sanifier la cale, pendant que l’équipage remplissait les barriques d’une eau pure et fratche. On allait en consommer une si grande quantité !!!

Il était environ midi, et le capitaine Benoît, légèrement vêtu, s’occupait à remettre sa dunette en ordre, à poser une foule de clous dont la destination était d’avance invariablement fixée ; puis il s’arrêtait pour considérer un instant le portrait de Catherine et de Thomas, et recommençait à ranger, frotter, cliqueter. Malheureusement, le matelot de veille à l’avant du brick vint l’arracher à ces touchantes et modestes occupations d’intérieur pour lui annoncer qu’une pirogue accostait à bâbord. C’était un des mulâtres de Van-Hop, qui, saluant Benoît, lui dit :

« Mon maître vous attend… capitaine… — Enfin… il est donc arrivé le vieux serpent ! je n’y comptais plus. — Capitaine, il revient du Kraal au moment même avec beaucoup de noirs et le roi Taroo qui les escorte : ils n’attendent que vous et les marchandises, capitaine. — Caiot, — dit Benoît à son quartier-maître, grand et beau garçon qui remplaçait le pauvre Simon comme lieutenant du capitaine… — Caiot, fais armer la chaloupe, mets-y neuf hommes, et embarque à bord les caisses et ballots que tu trouveras dans les soutes. — On est paré, — dit Caiot au bout d’une demi-heure. — Ah ça ! mon garçon, — reprit le capitaine, — je te laisse à bord ; fais toujours bien aérer l’entre-pont, préparer les barres de justice, les fers, les menottes ; que tout cela soit propre, convenable, décent ; enfin qu’ils se trouvent ici comme chez eux… ou à peu après. — N’y a pas de soin, capitaine, ça sera gréé à donner envie d’y fourrer les pieds et les mains : je vais faire balayer le lit de ces messieurs, et il faudra qu’ils soient bien difficiles s’ils ne sont pas contents : car les draps ne feront pas de plis, je vous jure. — C’est cela, mon garçon ; avant tout l’humanité, vois-tu, parce qu’enfin ce sont des hommes comme nous, et une bonne action trouve tôt ou tard sa récompense… » ajouta Benoît de la meilleure foi du monde.

Quand les marchandises furent arrimées à bord de la chaloupe, et que plusieurs matelots s’y furent placés, M. Benoît descendit dans sa yole, et, devançant l’autre embarcation, arriva bientôt près de M. Van-Hop qui l’attendait à sa porte.

« Allons donc, allons donc, capitaine ; arrivez donc, flâneur. — C’est bien plutôt vous, père Van-Hop ; deux jours… deux jours entiers… — Si vous croyez que les affaires vont vite avec ces gaillards-là, vous vous trompez ; ils sont plus adroits qu’on ne le pense, diable ! mais enfin le roi Taroo est là dans ma case ; vous allez le voir et vous entendre avec lui… mais vos marchandises ? — Ma chaloupe les apporte ; j’ai laissé un homme dans la yole pour montrer le chemin aux autres et les conduire ici. — Avec les marchandises ? — Sans doute… soyez tranquille Bien… très-bien… Maintenant je vais vous présenter à Sa Majesté… — Dites-moi donc, compère, je ne suis guère en toilette pour me présenter devant Sa Majesté… j’ai une barbe de sapeur… et puis une veste… — Allez donc, allez donc… ne voulez-vous pas lui donner dans l’œil… vieux coquet ? — dit plaisamment le courtier en poussant Benoît dans l’intérieur de la maison.

Le roi Taroo, majestueusement assis sur la table (au grand déplaisir de Van-Hop), les jambes croisées comme un tailleur, fumait dans une grande pipe.

C’était un fort vilain nègre de quelque quarante ans, paré de son mieux, fièrement coiffé d’un vieux chapeau à trois cornes chargé de petites plaques de cuivre et portant pour tout vêtement une grande canne à pomme argentée et un lambeau de ceinture rouge qui lui ceignait à peine les reins.

Comme le courtier parlait fort agréablement namaquois, il servit d’interprète ; et, après une heure de vive et chaleureuse discussion, on convint de se fier aux lumières de Van-Hop, qui devait rédiger les bases du traité consenti de part et d’autre : il tira donc une écritoire de corne d’un secrétaire de noyer, tailla soigneusement une plume qu’il approcha vingt fois de ses yeux et qu’il imbiba d’encre, à la grande satisfaction de Benoît, dont la patience était a bout.

Puis il lut lentement ce qui suit à Benoît, après l’avoir préalablement traduit au roi Taroo.

« Sur l’habitation de l’Anse-aux-Prés, ce… etc.

« Moi, Paul Van-Hop, agissant au nom de… Taroo (nom de baptême en blanc), chef du Kraal de Kanti-Opow, tribu des grands Namaquois, je vends au nom dudit Taroo, à M. Benoît… (Claude-Borromée-Martial), capitaine du brick la Catherine, savoir :

« Trente-deux nègres, race de petits Namaquois, sains, vigoureux et bien constitués, de l’âge de vingt à trente ans ; ci-contre, 32 nègres.

« Item : Dix-neuf négresse ; à peu près du même âge, dont deux pleines et une ayant un petit de quelques mois… que le vendeur donne noblement par-dessus le marché ; ci-contre, 19 négresses.

Item : Onze négrillons et négrillonnes de neuf à douze ans, ci-contre, 11 négrillons.

« Total : 32 nègres, 19 négresses, 11 négrillons. »

Et le courtier accentuait son addition comme s’il eût dit :

Total : 32 livres 19 sous 11 deniers.

« Lesquels il livre audit Benoît (Claude-Borromée-Martial), moyennant… »

Ici le courtier fut interrompu…

« Mon bon Van-Hop, dit le capitaine, ajoutez : et à dame Catherine-Brigitte Loupo, son épouse, comme étant en communauté de biens, meubles et immeubles… — Ce n’est pas la peine… monsieur Benoît.— Si fait, car je dois bien ça… À ma pauvre épouse… — Comme vous voudrez… »

Le chef Taroo, s’étant fait expliquer par Van-Hop le sujet de la discussion, et n’y comprenant rien du tout, but deux verres de rhum.

Le courtier continua après avoir accédé au désir de Benoît, et mentionna dame Catherine-Brigitte Loupo ; il reprit :

« Moyennant : Vingt-trois fusils complets, garnis de leur baguette, batterie et baïonnette cinq quintaux de poudre à tirer ; vingt quintaux de fer en barre ; quinze quintaux de plomb en saumon, et six caisses de verroteries, colliers, bracelets en cuivre et en fil de laiton, qu’il s’oblige à remettre à moi, Van-Hop (Paul), agissant aux nom et place du chef Taroo. Item, pour mes frais de commission, déplacement, etc., ledit Benoît s’engagea me remettre, dans les vingt-quatre heures, la somme de mille livres en argent monnayé et ayant cours, sans préjudice du marché fait, pour lui avoir fourni les matériaux nécessaires pour radouber et remâter son brick. Fait double entre nous, etc.[1] »


Ceci lu et entendu, le chef Taroo agita la tête, et, levant un bras en signe d’acquiescement, pinça le nez de l’époux de Catherine, qui répondit à cette royale faveur par un salut fort courtois.

« Voici la plume, capitaine, dit Van-Hop, maintenant signez. — Tout cela est bel et bon, mais, avant de signer, je voudrais voir nos messieurs et nos madames. — Rien de plus juste, capitaine, je ne suis pas de ces gens qui, comme on dit, conseillent d’acheter chat en poche… venez par ici… vous les examinerez tout à votre aise. «

Ils s’approchèrent alors de l’enclos où l’on avait provisoirement renfermé les noirs.

Hommes, femmes, enfants, étaient étendus à terre, les mains liées derrière le dos par une corde qui, leur entourant aussi les pieds de nœuds assez lâches pour qu’ils pussent marcher, remontait encore faire le tour du cou et se rattachait enfin au gros palmier qu’on leur faisait porter en route sur les épaules, par mesure de prudence.

Benoît examina ces noirs en fin connaisseur. Il leur fit craquer leurs articulations pour juger de la souplesse des membres, puis ouvrir la bouche afin de voir l’état des dents, du palais et des gencives ; élever et abaisser les paupières dans le but de s’assurer si le globe de l’œil était pur et limpide ; regarda la plante de leurs pieds pour être certain qu’il n’y avait aucune trace de chiques ou insectes malfaisants qui déposent leurs œufs sous l’épiderme, et causent ainsi de violentes maladies… quelquefois le tétanos… par exemple ; leur frappa doucement le sternum et écouta si la poitrine résonnait bon creux ; leur mit le genou sur l’estomac, sans appuyer trop fort… (oh ! non certes, le cher homme !) mais seulement pour juger si, malgré celle pression, la respiration s’échappait facile et sonore… enfin il s’occupa encore longtemps d’apprécier et de découvrir une foule de défauts ou de qualités qu’il nous est impossible d’énumérer ici.

Pendant ce long et consciencieux examen, que nous venons de décrire en partie, Benoît avait quelquefois souri d’un air de satisfaction : deux fois même, à la vue d’une belle et forte nature d’homme, il allongea ses lèvres en faisant entendre un léger sifflement admiratif ; d’autres fois, au contraire, ses sourcils s’étaient contractés, et un énergique hum, hum, ou une forte inclinaison de la tête sur la clavicule gauche avaient témoigné de son mécontentement.

Pourtant, après quelques réflexions, employées sans doute à supputer les chances probables de son marché, il dit à Van-Hop : « J’accepte, compère, et vous faites une affaire d’or… — Peuh… mais, capitaine, avant de partir, examinez donc un peu, je vous prie, ce gaillard que le chef Taroo m’a donné pour épingles. C’est un des plus beaux nègres que j’aie vendus de ma vie ; voyez, c’est fort comme un bison, grand comme une girafe ; mais, par exemple, il est si têtu, si têtu, qu’après l’avoir roué de coups pour l’engager à se servir de ses jambes, le roi Taroo a été réduit a le faire apporter ici comme un jeune taureau récalcitrant, tenez… plutôt… »

Et il lui montrait un nègre qu’on pouvait juger d’une haute et puissante stature, quoiqu’il fût courbé en deux, ayant les pieds et les mains joints attachés ensemble.

« C’est, je crois, continua Van-Hop, le chef du Kraal ennemi, un petit Namaquois ; il s’entête, mais quinze jours de régime du bord et des colonies, il deviendra doux comme une gazelle. »

Taroo, qui les avait suivis, après s’être ingéré de glorieuses rasades d’eau-de-vie, s’approcha, et la vue de son ennemi rallumant sans doute sa colère et sa haine, il se mit à injurier et menacer bien grossièrement le petit Namaquois ; mais celui-ci fermait les yeux avec une dignité stoïque, et ne répondait à ces invectives que par un chant triste et doux.

Ce sang-froid irrita fort le chef Taroo, qui lança une pierre au malheureux noir ; mais, comme elle ne l’atteignit pas, il allait sans doute recommencer, lorsque Van-Hop le prit par le bras et lui dit en bon namaquois :

« Doucement, doucement, grand chef, ce prisonnier est à moi maintenant, et vous allez me le détériorer… Me confondons pas, s’il vous plaît. »

Taroo continua ses cris et ses menaces ; ces mots surtout : Atar-Gull, revenaient sans cesse au milieu de ses hurlements sauvages.

« Que diable chante-t-il là ? — demanda Benoît. — C’est son nom… il s’appelle, à ce qu’il parait, Atar-Gull. — Drôle de nom ! Le premier petit chat qui naîtra de Moumouth… c’est le chat angora de ma femme, père Van-Hop… je l’appellerai… comment dites-vous ? — Atar-Gull… Dites comme moi… tenez : Atar… — Atar… — Bien, très-bien… Atar… Gull. — Atar… Gull… Atar-Gull… — Parfait… — Je le dirai comme ça jusqu’à demain : Atar-Gull… Atar-Gull. C’est égal, c’est un bien drôle de nom… Ah cà, combien voulez-vous du compère ?… — Voyons, pour vous, et à cause de votre épouse, mettons cent piastres. — Cent piastres !… et moi, que gagnerais-je donc ? Mon Dieu… cent piastres… cent piastres ! — Vous le vendrez trois cents à la Jamaïque… Tenez, comme c’est bâi ! quelles épaules ! quels bras ! Il est un peu maigre, mais quand il aura repris… Vous verrez… d’abord je vous jure qu’il a du fond… — Quatre-vingts piastres, et c’est une affaire arrangée, père Van-Hop, et vraiment c’est une folie ; mais tenez, pour le dire entre nous, j’emploierai mon gain à acheter des marabouts et un cachemire que je destine à madame Benoît, et puis a faire construire un petit canot pour Thomas, qui est fou de marine. — Allons… Ah !… vous faites de moi tout ce que vous voulez : mais vous êtes si bon mari, si bon père… qu’on ne peut rien vous refuser… Va pour quatre-vingts gourdes… C’est donné. »

Enfin l’affaire conclue, les marchandises livrées à Van-Hop, car Taroo, à force de goûter le rhum, était tombé ivre-mort, les nègres rafraîchis, Benoît obtint que l’escorte du chef de Kraal se joindrait à ses huit matelots pour conduire par terre les nègres vendus jusqu’au mouillage de la Catherine ; là ils devaient être embarqués ou hissés à bord, selon la bonne volonté ou la résistance ds chacun.

Quant à Atar-Gull, un fin serpent, avait dit le chef Taroo, Benoît le fit porter à bord de la chaloupe, et le recommanda particulièrement à la surveillance du patron.

Toutes ces petites dispositions prises, l’argent compté, les échanges faits, Benoît et Van-Hop n’avaient plus qu’à se séparer, jusqu’à la prochaine traite, d’autant plus que le capitaine voulait profiter de la marée et d’une bonne brise d’est ; or, suivant ce sage axiome : « Que le vent n’attend personne, » il tendit cordialement la main au courtier :

« Allons, père Van-Hop… au revoir. — Et Dieu fasse que ce soit bientôt, digne capitaine. — Encore une poignée de main ; c’est plaisir que de traiter avec vous, père Van-Hop. — Ce bon capitaine, ça me fend le cœur de vous voir partir ; mais tenez, encore deux ou trois ans de séjour sur la côte, et après vous m’emmènerez avec vous en Europe… — Bien vrai… ce sera une fameuse partie, nous rirons, allez… Mais je bavarde, et je devrais déjà être à mon bord… Adieu, adieu, mon vieux… »

Et ils s’embrassèrent à s’étouffer ; c’était à arracher des larmes, à attendrir un cœur de roche. »

« Tenez, père Van-Hop, avec ces bêtises-là vous me feriez pleurer comme un veau… Adieu, — dit brusquement Benoît ; et d’un saut il fut dans sa yole, qui descendit le courant du fleuve avec rapidité. — Encore adieu, digne capitaine, — criait Van-Hop en le saluant de la main ; bien des choses à madame Benoît, bon voyage… — Au revoir, compère, » répondait Benoît, qui de son côté agita son chapeau de paille tant qu’il put apercevoir le courtier sur le rivage.

Deux heures après, tous les noirs étaient dûment embarqués, arrimés, encaqués dans le faux pont de la Catherine, les nègres à bâbord et les négresses à tribord ; quant aux négrillons, on les laissa libres.

Atar-Gull fut séparément mis aux fers.

Il est inutile de dire que, pendant toutes ces manœuvres, les noirs s’étaient laissé prendre, mener, hisser et enchaîner à bord avec une insensibilité stupide : ne pensant pas qu’on pût avoir d’autre but que de les dévorer, ils mettaient, selon la coutume, tout leur courage à rester impassibles.

Avant de lever l’ancre, monsieur Benoît fit faire une bonne distribution de morue, de biscuit et d’eau un peu mêlée de rhum.

Mais presque aucun nègre n’y voulut toucher, ce qui n’étonna pas le digne capitaine, car les noirs, on le sait, restent ordinairement les cinq ou six premiers jours du voyage à peu près sans manger ; aussi c’est alors que le déchet est le plus à craindre ; ce moment passé, sauf quelques fâcheux résultats de la chaleur et de l’humidité, la proportion des pertes est fort minime.

Enfin il mit à la voile par un joli vent frais de sud-est, vers les trois heures du soir, et à six heures… au coucher du soleil, la côte d’Afrique ne se dessinait plus au loin que comme une ligne brumeuse et étroite.

  1. Tout ce traité est historique et existe en double au greffe du tribunal de Saint-Pierre (Martinique), comme pièce à l’appui d’un procès fait à un nègre.