Atrée & Thyeſte/Acte V

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Imprimerie Royale (p. 159-172).
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S C È N E   I.
P L I S T H È N E ſeul.

Theſſandre ne vient point, rien ne l’offre à mes yeux ;
Tout m’abandonne-t-il dans ces funeſtes lieux ?
Triſtes preſſentiments que le malheur enfante,
Que la crainte nourrit, que le ſoupçon augmente ;
Secrets avis des dieux, ne preſſez plus un cœur
Dont toute la fierté combat mal la frayeur.
C’eſt en vain qu’elle veut y mettre quelque obſtacle ;
Le cœur des malheureux n’eſt qu’un trop sûr oracle.
Mais pourquoi m’alarmer ? Et quel eſt mon effroi ?
Puis-je, ſans l’outrager, me défier d’un roi
Qui ſemble déſormais, cédant à la nature,
Oublier qu’à ſa gloire on ait fait une injure ?
L’oublier ! Ah ! Moi-même, oublié-je aujourd’hui
Ce qu’il voulait de moi, ce que j’ai vu de lui ?
Puis-je en croire une paix déjà ſans fruit jurée ?
Dès qu’il faut pardonner, n’attendons rien d’Atrée.
Je ne connais que trop ſes tranſports furieux ;
Et ſa fauſſe pitié n’éblouit point mes yeux.

C’eſt en vain de ſa main que je reçois un père ;
Tout ce qui vient de lui cache quelque myſtère.
J’en ai trop éprouvé de ſon perfide cœur,
Pour oſer, ſur ſa foi, dépoſer ma frayeur.
Je ne ſais quel ſoupçon irrite mes alarmes ;
Mais du fond de mon cœur je ſens couler mes larmes.
Theſſandre ne vient point : tant de retardements
Ne confirment que trop mes noirs preſſentiments.


S C È N E   II.
Pliſthène, Theſſandre.
P L I S T H È N E.

Mais je le vois. Eh bien ! En eſt-ce fait, Theſſandre ?
Sur les bords de l’Euripe eſt-il temps de nous rendre ?
Pour cet heureux moment as-tu tout préparé ?
De nos amis ſecrets t’es-tu bien aſſuré ?

T H E S S A N D R E.

Il ne tient plus qu’à vous d’éprouver leur courage ;
Je les ai diſpersés, ici, ſur le rivage ;
Tout eſt prêt. Cependant, ſi Pliſthène aujourd’hui
Veut en croire des cœurs pleins de zèle pour lui,
Il ne partira point : ce deſſein téméraire
Pourrait cauſer ſa perte & celle de ſon père.

P L I S T H È N E.

Ah ! Je ne fuirais pas, quel que fût mon effroi,
Si mon cœur aujourd’hui ne tremblait que pour moi.
Theſſandre, il faut ſauver mon père & la princeſſe ;
Ce n’eſt plus que pour eux que mon cœur s’intéreſſe.
Cherche Théodamie, & ne la quitte pas ;
Moi, je cours retrouver Thyeſte de ce pas.

T H E S S A N D R E.

Eh ! Que prétendez-vous, ſeigneur, lorſque ſon frère
Semble de ſa préſence accabler votre père ?
Il ne le quitte point ; ſes longs embraſſements
Sont toujours reſſerrés par de nouveaux ſerments.
Un ſuperbe feſtin par ſon ordre s’apprête ;
Il appelle les dieux à cette auguſte fête.
Mon cœur, à cet aſpect qui s’eſt laiſſé charmer,
Ne voit rien dont le vôtre ait lieu de s’alarmer.

P L I S T H È N E.

Et moi, je ne vois rien dont le mien ne frémiſſe.
De quelque crime affreux cette fête eſt complice ;
C’eſt aſſez qu’un tyran la conſacre en ces lieux ;
Et nous ſommes perdus s’il invoque les dieux.
Va, cours avec ma sœur nous attendre au rivage ;
Moi, je vais à Thyeſte ouvrir un sûr paſſage.



S C È N E   III.
PLISTHÈNE, ſeul

Dieux puiſſants, ſecondez un ſi juſte deſſein ;
Et dérobez mon père aux coups d’un inhumain.



S C È N E   IV.
Atrée, Pliſthène, Gardes.
A T R É E.

Demeure, digne fils d’Aerope & de Thyeſte ;
Demeure, reſte impur d’un ſang que je déteſte.
Pour remplir de tes ſoins le projet important,
Demeure, c’eſt ici que Thyeſte t’attend ;
Et tu n’iras pas loin pour rejoindre, perfide,
Les traîtres qu’en ces lieux arme ton parricide.
Prince indigne du jour, voilà donc les effets
Que dans ton âme ingrate ont produits mes bienfaits !
À peine le deſtin te redonne à ton père,
Que ton cœur auſſitôt en prend le caractère ;
Et plus ingrat que lui, puiſqu’il me devait moins,
L’attentat le plus noir eſt le prix de mes ſoins.
Va, pour le prix des tiens, retrouver tes complices ;
Va périr avec eux dans l’horreur des ſupplices.

P L I S T H È N E.

Pourquoi me ſupposer un indigne forfait ?
Eſt-ce pour vos pareils que le prétexte eſt fait ?
Vos reproches honteux n’ont rien qui me ſurprenne,
Et je ne ſens que trop ce que peut votre haine.

Aurais-je prétendu, né d’un ſang odieux,
Vous être plus ſacré que n’ont été les dieux ?
À travers les détours de votre âme parjure,
J’entrevois des horreurs dont frémit la nature.
Dans la juſte fureur dont mon cœur eſt épris…
Mais non, je me ſouviens que je fus votre fils.
Malgré vos cruautés, & malgré ma colère,
Je crois encore ici m’adreſſer à mon père.
Quoique trop aſſuré de ne point l’attendrir,
Je ſens bien que du moins je ne dois point l’aigrir,
Dans l’eſpoir que ma mort pourra vous ſatisfaire,
Que vous épargnerez votre malheureux frère.
Le crime ſupposé qu’on m’impute aujourd’hui,
Tout, juſqu’à ſon départ, eſt un ſecret pour lui.
Sur la foi d’une paix ſi ſaintement jurée,
Il ſe croit ſans péril entre les mains d’Atrée :
J’ai pénétré moi ſeul au fond de votre cœur ;
Et mon malheureux père eſt encor dans l’erreur.
Je ne vous parle point d’une jeune princeſſe ;
À la faire périr rien ne vous intéreſſe.

A T R É E.

Va, tu prétends en vain t’éclaircir de leur ſort ;
Meurs dans ce doute affreux, plus cruel que la mort.
De leur ſort aux enfers va chercher qui t’inſtruise.
Où l’on doit l’immoler, gardes, qu’on le conduiſe,

Verſez à ma fureur ce ſang abandonné,
Et ſongez à remplir l’ordre que j’ai donné.



S C È N E   V.
A T R É E, ſeul.

Va périr, malheureux, mais, dans ton ſort funeſte,
Cent fois moins malheureux que le lâche Thyeſte.
Que je ſuis ſatisfait ! Que de pleurs vont couler
Pour ce fils qu’à ma rage on eſt près d’immoler !
Quel que ſoit en ces lieux ſon ſupplice barbare,
C’eſt le moindre tourment qu’à Thyeſte il prépare.
Ce fils infortuné, cet objet de ſes vœux,
Va devenir pour lui l’objet le plus affreux.
Je ne te l’ai rendu que pour te le reprendre,
Et ne te le ravis que pour mieux te le rendre.
Oui, je voudrais pouvoir, au gré de ma fureur,
Le porter tout ſanglant juſqu’au fond de ton cœur.
Quel qu’en ſoit le forfait, un deſſein ſi funeſte,
S’il n’eſt digne d’Atrée, eſt digne de Thyeſte.
De ſon fils tout ſanglant, de ſon malheureux fils,
Je veux que dans ſon ſein il entende les cris.
C’eſt en toi-même, ingrat, qu’il faut que ma victime,
Ce fruit de tes amours, aille expier ton crime.
Je friſſonne, & je ſens mon âme ſe troubler ;
C’eſt à mon ennemi qu’il convient de trembler.

Qui cède à la pitié mérite qu’on l’offenſe ;
Il faut un terme au crime, & non à la vengeance.
Tout eſt prêt ; & déjà, dans mon cœur furieux,
Je goûte le plaiſir le plus parfait des dieux.
Je vais être vengé, Thyeſte, quelle joie !
Je vais jouir des maux où tu vas être en proie.
Ce n’eſt de ſes forfaits ſe venger qu’à demi,
Que d’accabler de loin un perfide ennemi ;
Il faut, pour bien jouir de ſon ſort déplorable,
Le voir dans le moment qu’il devient miſérable,
De ſes premiers tranſports irriter la douleur,
Et lui faire à longs traits ſentir tout ſon malheur.


S C È N E   VI.
Atrée, Thyeſte, Gardes.
A T R É E bas

Thyeſte vient ; feignons ; il ſemble, à ſa triſtesse,
Que de ſon ſort affreux quelque ſoupçon le preſſe.

Haut.

Cher Thyeſte, approchez : d’où naît cette frayeur ?
Quel déplaiſir ſi prompt peut troubler votre cœur ?
Vous paraiſſez ſaisi d’une douleur ſecrète,
Et ne me montrez plus cette âme ſatisfaite

Qui ſemblait reſpirer la douceur de la paix :
Ne ſerait-elle plus vos plus tendres ſouhaits ?
Quoi ! De quelques ſoupçons votre âme eſt-elle atteinte ?
Ce jour, cet heureux jour eſt-il fait pour la crainte ?
Mon frère, vous devez la bannir déſormais ;
La coupe va bientôt nous unir pour jamais.
Goûtez-vous la douceur d’une paix ſi parfaite ?
Et la ſouhaitez-vous comme je la ſouhaite ?
N’êtes-vous pas ſensible à ce rare bonheur ?

T H Y E S T E.

Qui ? Moi vous ſoupçonner, ou vous haïr, ſeigneur ?
Les dieux m’en ſont témoins, ces dieux qu’ici j’atteſte,
Qui liſent mieux que vous dans l’âme de Thyeſte.
Ne vous offenſez point d’une vaine terreur
Qui ſemble, malgré moi, s’emparer de mon cœur :
Je le ſens agité d’une douleur mortelle ;
Ma conſtance ſuccombe ; en vain je la rappelle ;
Et, depuis un moment, mon eſprit abattu
Laiſſe d’un poids honteux accabler ſa vertu.
Cependant, près de vous, un je ne ſais quel charme
Suſpend dans ce moment le trouble qui m’alarme.
Pour raſſurer encor mes timides eſprits,
Rendez-moi mes enfants, faites venir mon fils ;
Qu’il puiſſe être témoin d’une union ſi chère,
Et partager, ſeigneur, les bontés de mon frère.

A T R É E.

Vous ſerez ſatisfait, Thyeſte ; & votre fils
Pour jamais en ces lieux va vous être remis.
Oui, mon frère, il n’eſt plus que la Parque inhumaine
Qui puiſſe ſéparer Thyeſte de Pliſthène.
Vous le verrez bientôt ; un ordre de ma part
Le fait de ce palais hâter votre départ.
Pour donner de ma foi des preuves plus certaines,
Je veux vous renvoyer dès ce jour à Mycènes.
Malgré ce que je fais, peu sûr de cette foi,
Je vois que votre cœur s’alarme auprès de moi.
J’avais cru cependant qu’une pleine aſſurance
Devait ſuivre…

T H Y E S T E.

Devait ſuivre…Ah ! Seigneur, ce reproche m’offenſe.

A T R É E à un garde.

Qu’on cherche la princeſſe ; allez, & qu’en ces lieux
Pliſthène, ſans tarder, ſe préſente à ſes yeux.
Il faut…



S C È N E   VII.
Atrée, Thyeſte, Euryſthène, Gardes.
Euryſthène apporte la coupe.
A T R É E.

Il faut…Mais j’aperçois la coupe de nos pères :
Voici le nœud ſacré de la paix de deux frères ;
Elle vient à propos pour raſſurer un cœur
Qu’alarme en ce moment une indigne terreur.

Tel qui pouvait encor ſe défier d’Atrée
En croira mieux peut-être à la coupe ſacrée.
Thyeſte veut-il bien qu’elle achève en ce jour
De réunir deux cœurs déſunis par l’amour ?
Pour engager un frère à plus de confiance,
Pour le convaincre enfin, donnez, que je commence.
Il prend la coupe de la main d’Euryſthène.

T H Y E S T E.

Je vous l’ai déjà dit, vous m’outragez, ſeigneur,
Si vous vous offenſez d’une vaine frayeur.
Que voudrait déſormais me ravir votre haine,
Après m’avoir rendu mes états & Pliſthène ?
Du plus affreux courroux quel que fût le projet,
Mes jours infortunés valent-ils ce bienfait ?
Euryſthène, donnez ; laiſſez-moi l’avantage
De jurer le premier ſur ce précieux gage.
Mon cœur, à ſon aſpect, de ſon trouble eſt remis ;
Donnez. Mais cependant je ne vois point mon fils.
Il prend la coupe des mains d’Atrée.

A T R É E à ſes gardes, à Thyeſte.

Il n’eſt point de retour ? Raſſurez-vous, mon frère ;
Vous reverrez bientôt une tête ſi chère :
C’eſt de notre union le nœud le plus ſacré ;
Craignez moins que jamais d’en être ſéparé.

T H Y E S T E.

Soyez donc les garants du ſalut de Thyeſte,
Coupe de nos aïeux, & vous, dieux que j’atteſte.
Puiſſe votre courroux foudroyer déſormais
Le premier de nous deux qui troublera la paix !
Et vous, frère auſſi cher que ma fille & Pliſthène,
Recevez de ma foi cette preuve certaine.
Mais que vois-je, perfide ? Ah ! Grands dieux ! Quelle horreur !
C’eſt du ſang ! Tout le mien ſe glace dans mon cœur.
Le ſoleil s’obſcurcit ; & la coupe ſanglante
Semble fuir d’elle-même à cette main tremblante.
Je me meurs. Ah ! Mon fils, qu’êtes-vous devenu ?


S C È N E   VIII.
Atrée, Thyeſte, Théodamie, Euryſthène, Léonide, Gardes.
T H É O D A M I E.

L’avez-vous pu ſouffrir, dieux cruels ? Qu’ai-je vu ?
Ah, ſeigneur ! Votre fils, mon déplorable frère,
Vient d’être pour jamais privé de la lumière.

T H Y E S T E.

Mon fils eſt mort, cruel, dans ce même palais,
Et dans le même inſtant où l’on m’offre la paix !
Et, pour comble d’horreurs, pour comble d’épouvante,
Barbare, c’eſt du ſang que ta main me préſente !
Ô terre, en ce moment, peux-tu nous ſoutenir ?
Ô de mon ſonge affreux triſte reſſouvenir ?
Mon fils, eſt-ce ton ſang qu’on offrait à ton père ?

A T R É E.

Méconnais-tu ce ſang ?

T H Y E S T E.

Méconnais-tu ce ſang ?Je reconnais mon frère.

A T R É E.

Il fallait le connaître, & ne point l’outrager ;
Ne point forcer ce frère, ingrat, à ſe venger.

T H Y E S T E.

Grands dieux, pour quels forfaits lancez-vous le tonnerre ?
Monſtre, que les enfers ont vomi ſur la terre,
Aſſouvis la fureur dont ton cœur eſt épris ;
Joins un malheureux père à ſon malheureux fils ;
À ſes mânes ſanglants donne cette victime,
Et ne t’arrête point au milieu de ton crime.
Barbare, peux-tu bien m’épargner en des lieux
Dont tu viens de chaſſer & le jour & les dieux ?

A T R É E.

Non, à voir les malheurs où j’ai plongé ta vie,
Je me repentirais de te l’avoir ravie.
Par tes gémiſſements je connais ta douleur :
Comme je le voulais tu reſſens ton malheur ;
Et mon cœur, qui perdait l’eſpoir de ſa vengeance,
Retrouve dans tes pleurs ſon unique eſpérance.
Tu ſouhaites la mort, tu l’implores ; & moi,
Je te laiſſe le jour pour me venger de toi.

T H Y E S T E.

Tu t’en flattes en vain, & la main de Thyeſte
Saura bien te priver d’un plaiſir ſi funeſte.

Il ſe tue.
T H É O D A M I E.

Ah ciel !

T H Y E S T E.

Ah ciel !Conſolez-vous, ma fille ; & de ces lieux
Fuyez, & remettez votre vengeance aux dieux.
Contente, par vos pleurs, d’implorer leur juſtice,
Allez loin de ce traître attendre ſon ſupplice.
Les dieux, que ce parjure a fait pâlir d’effroi,
Le rendront quelque jour plus malheureux que moi ;
Le ciel me le promet, la coupe en eſt le gage ;
Et je meurs.

A T R É E.

Et je meurs.À ce prix, j’accepte le préſage :
Ta main, en t’immolant, a comblé mes ſouhaits,
Et je jouis enfin du fruit de mes forfaits.