Atta Troll (Heine)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


ATTA TROLL
1841




AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR


Ainsi que dans une éclipse la lune assombrie sort de son blanc portique de nuages, ainsi le roi nègre, armé pour le combat, sort de sa tente d’une éclatante blancheur.
(Ferd. Freiligrath : Le Roi nègre.)

Atta Troll a été composé en allemand et en vers allemands. L’original n’aura-t-il rien perdu, dans une traduction française en prose, de son parfum et de sa couleur, partie si essentielle dans un poème qui n’a pas de sujet bien palpable ? et les arabesques, les allusions dont cette fable n’est que le prétexte, seront-elles bien comprises de tous ceux qui ne connaissent pas le mouvement littéraire, politique et social du pays germanique ? C’est ce qu’il serait, je le crains, téméraire d’affirmer. Et cependant je livre cette traduction au public français. La confiance que j’ai dans la sagacité des compatriotes de Champollion, le déchiffreur des hiéroglyphes, me fait croire que plus d’un trouvera quelque intérêt dans ces pages, car, pour peu que le lecteur soit capable de deviner sur de simples indices les affaires d’outre-Rhin qu’il ignore, il respirera dans ce poème fantastique la vie intime de la mystérieuse Allemagne. À l’époque où Atta Troll fut écrit, la prétendue poésie politique florissait encore de l’autre côté du Rhin. Les muses avaient reçu l’injonction formelle de ne plus rêver désormais, insouciantes et paresseuses, et d’entrer au service de la patrie à titre de vivandières de la nationalité germanique. Alors aussi le talent était un triste lot, car l’impuissance lâche et envieuse avait enfin trouvé, après des recherches séculaires, sa meilleure arme contre l’insolence du génie : elle venait d’inventer l’antithèse du talent et du caractère. Le public en masse accueillait avec une complaisance presque intéressée des déclamations qui se résumaient ainsi : « Les honnêtes gens sont en général de mauvais musiciens, en revanche, les bons musiciens ne sont rien moins que d’honnêtes gens, et pourtant la chose essentielle en ce monde, c’est l’honnêteté, ce n’est pas la musique. » Jamais les temps n’avaient été meilleurs pour l’ineptie vertueuse, pour les grandes convictions qui bredouillent et les nobles sentiments qui ne disent rien du tout. Le règne des justes allait commencer dans la littérature. Je me souviens d’un écrivain d’alors dont le principal mérite à ses propres yeux était d’avoir écrit pour la bonne cause sans savoir écrire ; en récompense de son style de plomb, ses compatriotes de Hambourg et de Francfort le gratifièrent d’une timbale d’honneur en argent. Par les dieux immortels ! à cette époque il s’agissait de défendre les droits imprescriptibles de l’esprit, l’autonomie de l’art, l’indépendance souveraine de la poésie. Comme cette défense a été la grande affaire de ma vie, je l’ai perdue de vue moins que jamais dans Atta Troll. Par le fond et par la forme, ce poème était une protestation contre les plébiscites des tribuns du jour, et, dans le fait, à peine mes hommes de caractère, mes austères Romains, en connurent-ils quelques extraits, que leur bile s’en émut singulièrement. On m’accusa non seulement de tenter une réaction littéraire, mais encore de railler les plus saintes conquêtes du progrès social. Quant à la valeur esthétique de mon poème, je leur donnai, je leur donne encore aujourd’hui beau jeu. Je l’ai écrit pour mon propre plaisir, dans le genre capricieux et fantasque de cette école romantique où j’ai passé les plus charmantes années de ma jeunesse, et dont j’ai fini par rosser le maître, le pédagogue, ce pauvre Schlegel ! La préférence que j’ai donnée à ce genre est peut-être condamnable au point de vue littéraire ; mais tu mens, Brutus, tu mens, Cassius, tu mens aussi, Asinius, quand vous prétendez que ma raillerie atteint ces idées qui sont le plus précieux héritage de l’humanité, et pour lesquelles j’ai moi-même tant combattu et souffert ! Non, si le rire saisit irrésistiblement le poète, c’est quand il compare ces idées, qui planent devant lui dans toute leur grandeur et leur clarté splendide, avec les formes lourdes et grossières dont les affublent ses contemporains tudesques : il raille alors, pour ainsi dire, la peau d’ours temporelle de ces idées. Il y a des miroirs dont la glace est taillée à facettes si obliques, qu’Apollon même y serait une caricature. Nous rions alors de la caricature et non pas du dieu. Un seul mot encore. Est-il besoin de faire remarquer qu’en tirant des poésies de Freiligrath une phrase qui revient plusieurs fois dans Atta Troll, et qui en fait pour ainsi dire la ritournelle comique, je n’ai nullement eu l’intention de déprécier cet écrivain ? Je fais grand cas de Freiligrath, surtout maintenant, et je le compte parmi les poètes les plus remarquables qui aient paru en Allemagne depuis la révolution de juillet. Son premier recueil me tomba sous la main à l’époque même où j’écrivais Atta Troll, et la disposition d’esprit dans laquelle j’étais alors doit expliquer l’impression bouffonne que me causa particulièrement la lecture du petit poème intitulé : Le Roi nègre. Ce morceau est vanté cependant comme un des meilleurs du poète. Pour les lecteurs qui ne le connaissent pas, je dirai simplement que le roi nègre, qui sort de sa tente blanche, pareil à une éclipse de lune, possède aussi une brune compagne, sur le noir visage de laquelle se balancent de blanches plumes d’autruche ; mais dans son ardeur belliqueuse il l’abandonne, et se rend au combat des nègres où résonne le tambour orné de crânes. Hélas ! il trouve là son Waterloo noir, et il est vendu aux blancs par les vainqueurs. Les blancs emmènent le noble captif en Europe, et là nous le retrouvons au milieu d’une troupe de saltimbanques qui lui ont confié le soin de jouer du tambour turc pendant leurs exercices. Il est là, maintenant, sombre et solennel, tambourinant à l’entrée du cirque ; mais, pendant qu’il bat la caisse, il pense que, tout humilié qu’il est par la fortune, il a été monarque absolu aux bords lointains du Niger ; il se souvient qu’il a chassé le lion et le tigre :

Son œil devient humide ; alors il bat si fort,
Que la peau du tambour se crève sous l’effort.


Décembre 1846.

HENRI HEINE





ATTA TROLL


RÊVE D’UNE NUIT D’ÉTÉ
Écrit en 1841


I

Entouré de sombres montagnes qui semblent vouloir escalader le ciel, et bercé comme un rêve par le bruit des cascades sauvages,

Cauterets, la bourgade élégante, repose au fond de la vallée. Ses blanches maisons sont ornées de balcons ; de belles dames s’y accoudent le rire sur les lèvres.

Le rire sur les lèvres, elles regardent la place du marché inondée d’une foule bariolée ; au milieu, un ours et une ourse dansent au son de la musette.

C’est Atta Troll et sa femme, la noire Mumma, comme ils l’appellent, qui sont les danseurs, et les Basques ne se sentent pas de joie et d’admiration.

Raide et sérieux comme un grand d’Espagne, Atta Troll fait son avant-deux ; mais sa moitié velue manque de dignité et de réserve.

Le dirai-je ? il me semble presque qu’elle cancane par moments, et que, par un certain mouvement de reins un peu risqué, elle rappelle la grande Chaumière.

Son vaillant conducteur, qui la tient à la chaîne, paraît lui-même s’être aperçu de l’immoralité de sa danse.

Il lui allonge parfois quelques coups de fouet ; alors la noire Mumma hurle à faire trembler les montagnes.

Ce conducteur d’ours porte un bonnet pointu orné de six madones, qui doivent protéger sa tête des balles ennemies ou des poux.

Sur ses épaules pend, en guise de manteau, un dessus d’autel aux mille couleurs. Là-dessous sont cachés pistolets et couteau.

Il fut moine dans sa jeunesse, plus tard chef de brigands, et, pour réunir les deux professions, il finit par prendre du service sous don Carlos.

Lorsque don Carlos dut fuir avec toute sa chevalerie, et que les nobles paladins furent obligés de chercher quelque honnête métier,

(Le prince Chenapanski se fit auteur) notre défenseur de la légitimité se fit conducteur d’ours, et alla à travers le monde avec Atta Troll et Mumma ;

Et il les fit danser tous les deux devant le peuple, sur les places publiques. Et voilà comme Atta Troll, enchaîné, danse sur la place de Cauterets.

Lui qui autrefois, comme un roi des solitudes, habitait le libre sommet des monts, Atta Troll danse dans la plaine devant la populace !

Et c’est même pour gagner quelques sous qu’il danse, lui qui naguère dans la majesté de sa force se sentait le maître du monde !

Quand il pense aux jours de sa jeunesse, à la royauté perdue des forêts, alors des grognements étouffés s’échappent du gosier d’Atta Troll.

Il devient sombre comme le roi nègre de Freiligrath, et, de même que ce prince a mal tambouriné, lui se met à danser mal de désespoir.

Mais, au lieu de sympathie, il n’éveille que la gaieté. Juliette même, du haut du balcon, se prend à rire de ces sauts désespérés.

Juliette n’a pas l’âme allemande. C’est une Française. Elle vit au dehors ; mais son baiser est enchanteur, est enivrant.

Ses regards sont comme un filet de lumière dans les mailles duquel notre cœur se prend, tressaille et palpite éperdu.


II

Que le roi nègre de M. Freiligrath, dans son courroux mélancolique, se mette à faire résonner la peau du grand tambour jusqu’à ce qu’elle éclate et crève avec fracas,

Voilà qui fait vraiment vibrer le cœur et le tympan. — Mais figurez-vous un ours qui vient de briser sa chaîne !

La musique elles rires cessent ; le peuple se précipite hors de la place avec des cris d’effroi, les dames pâlissent.

Oui, Atta Troll vient de briser tout à coup sa chaîne d’esclave. D’un bond sauvage, franchissant les rues étroites,

(Chacun lui fait place très-poliment) il grimpe au haut des rochers, jette en bas comme un regard de mépris et disparaît dans les montagnes.

La noire Mumma et le montreur d’ours restent seuls sur la place déserte. L’homme furieux jette son chapeau à terre,

Trépigne dessus, foule aux pieds les madones, arrache sa couverture, met son corps à nu, jure, maudit et se lamente sur l’ingratitude.

La noire ingratitude des ours. Car n’a-t-il pas toujours traité Atta Troll comme un ami ? Ne lui a-t-il pas enseigné la danse ?

L’ingrat ne lui doit-il pas tout, même la vie ? Ne lui a-t-on pas offert inutilement cent écus de la peau d’ Atta Troll ?

La pauvre noire Mumma, comme une statue de la douleur muette, est restée suppliante sur ses pattes de derrière, devant la colère du furieux.

Mais la colère du furieux tombe enfin, mais sur les épaules de la pauvrette ; il la roue de coups, la nomme reine Christine, femme Munoz, et caetera. —


Voilà ce qui arriva dans l’après-midi d’une chaude et belle journée d’été, et la nuit qui suivit ce beau jour fut superbe.

Je passai presque la moitié de cette nuit sur le balcon. — Juliette était près de moi, et contemplait les étoiles.

« Ah ! se prit-elle à dire en soupirant, les étoiles sont bien plus belles à Paris, lorsqu’en hiver elles se mirent dans les ruisseaux du faubourg Montmartre. »


III

Rêve d’une nuit d’été, ma fantasque chanson est sans but, oui, sans but, comme l’amour, comme la vie, comme toute la création et peut-être le Créateur lui-même !

Mon Pégase n’obéit qu’à son caprice, soit qu’il galope, ou qu’il trotte, ou qu’il vole dans le royaume des fables.

Ce n’est pas une vertueuse et utile haridelle de l’écurie bourgeoise, encore moins un cheval de bataille qui sache battre la poussière et hennir pathétiquement dans le combat des partis.

Non ! les pieds de mon coursier ailé sont ferrés d’or, ses rênes sont des colliers de perles, et je les laisse joyeusement flotter.

Porte-moi où bon te semblera, sur les sentiers aériens des montagnes, où les cascades, avec leurs voix de corbeaux, croassent des avertissements lugubres, où les abîmes bâillent comme des enfers ennuyés ; —

Porte-moi dans les vallées tranquilles, où le chêne méditatif s’élève, et où, du milieu des racines mystérieuses, saillit l’antique source des légendes ; —

Laisse-moi boire à ses eaux et y mouiller mes paupières. Ah ! je soupire après l’eau miraculeuse qui fait voir et savoir.

Oui, la lumière se fait ! Mon regard plonge dans les grottes les plus profondes, mes yeux voient Atta Troll dans sa tanière. Je l’entends parler et je comprends son langage !


C’est étrange comme cet idiome d’ours me semble connu ! N’aurais-je pas dans ma chère patrie entendu déjà ce langage ?


IV

Roncevaux, noble vallée, lorsque j’entends résonner ton nom, il me semble que s’ouvre dans mon cœur la fleur bleue des souvenirs légendaires.

La vieille chevalerie surgit, brillante de jeunesse, après un sommeil de mille ans ! Les Esprits me regardent fixement avec leurs grands yeux, et j’ai peur.

J’entends le bruit du fer, le tumulte des batailles : — ce sont les preux chrétiens qui combattent les Sarrasins. — Comme le cor de Roland jette un appel douloureux, désespéré !

C’est dans la vallée de Roncevaux, non loin de la Brèche de Roland, ainsi nommée parce que le héros, pour se frayer un chemin de retraite, trancha le rocher avec sa bonne épée Durandal, de telle façon qu’il en porte encore les traces aujourd’hui ;

C’est dans cette vallée, dis-je, au fond d’une sombre crevasse défendue par un épais fourré de pins sauvages, qu’est cachée à tous les yeux la caverne d’Atta Troll.

C’est là qu’au sein de sa famille il se repose des fatigues de sa fuite et des tribulations de sa vie errante.

Bonheur de se revoir ! il a retrouvé, dans sa chère caverne, les petits que Mumma lui a donnés, quatre fils et deux filles ;

Deux jeunes oursines bien léchées, blondes comme des filles de ministres protestants. Les garçons sont bruns ; le plus jeune, qui n’a qu’une oreille, est presque noir.

Celui-là était le Benjamin de sa mère. Un jour, en jouant, elle lui a mangé une oreille, mais par pure affection.

C’est un enfant plein de moyens, surtout pour la gymnastique. Il fait la culbute aussi bien que le professeur Massman à Berlin.

Comme le professeur Massman à Berlin, il n’aime que sa langue maternelle. Jamais il ne voulut mordre au jargon des Grecs et des Romains.

Ourson fier de sa nationalité, il a une sainte horreur des parfumeries françaises. Il dédaigne le savon, ce luxe de toilette moderne, toujours comme le professeur Massman à Berlin.

Mais là où il faut le voir déployer ses talents, c’est lorsqu’il grimpe sur l’arbre qui s’élève du fond du précipice jusqu’à la plate-forme du rocher.

Au sommet de ce rocher, le soir, toute la famille se rassemble autour du père pour s’ébattre dans la fraîcheur du crépuscule.

C’est alors que le vieux Troll aime à raconter ce qu’il a vécu dans le monde, combien il a vu d’hommes et de villes et combien il a souffert,

Ainsi que le fils de Laërte, avec cette petite différence que lui, du moins, était accompagné dans ses pérégrinations douloureuses par sa femme, sa noire Pénélope.

Aujourd’hui Atta Troll raconte aussi les immenses succès qu’il a eus jadis auprès des hommes avec sa danse.

Il affirme que jeunes et vieux l’admiraient avec acclamation quand il dansait sur les places publiques aux doux sons de la musette.

À l’entendre, surtout les dames, ces délicats connaisseurs, l’auraient applaudi avec fureur et lui auraient lancé des œillades assassines.

Ô vanité de l’artiste ! le vieil ours danseur pense avec une joie mêlée de regrets au temps où le public admirait son talent !

Enthousiasmé par ces souvenirs, il veut donner la preuve qu’il n’est pas un misérable vantard, qu’il a été réellement grand par la danse.

Et soudain il se lève, se pose sur ses pattes de derrière, et, comme autrefois, le voilà qui se met à danser la gavotte, sa danse favorite.

Muets d’admiration, le museau attentif, les oursons contemplent leur père qui danse gravement au clair de lune.


V

Atta Troll est mélancoliquement étendu sur le dos, dans sa caverne, au milieu des siens ; il lèche ses pattes en rêvant, il lèche et murmure :

— Mumma ! Mumma ! perle noire que j’avais pêchée dans l’océan de la vie, je t’ai donc reperdue à jamais dans ce même océan !

Ne dois-je jamais te revoir qu’au delà de la tombe, à l’heure où, dégagée de tes dépouilles mortelles, tu ne seras qu’une âme sans peau ?

Ah ! je voudrais auparavant baiser une dernière fois le gracieux museau de ma chère Mumma ; il était si doux et comme parfumé de miel !

Mais, hélas ! Mumma languit dans les chaînes de cette engeance qui s’appelle l’homme et qui s’imagine être le propriétaire de toute la terre.

Mort et damnation ! ces hommes, ces archi-aristocrates, regardent toutes les autres créatures avec l’insolence du seigneur et maître !

Ils nous enlèvent femmes et enfants, nous enchaînent, nous battent, nous tuent même pour vendre notre peau et notre graisse ;

Et ils se croient permis ces forfaits, surtout contre la race des ours, et ils appellent cela les droits de l’homme.

Les droits de l’homme ! les droits de l’homme ! et qui vous les a octroyés ? Ce n’est pas la nature, elle n’est pas dénaturée à ce point.

Les droits de l’homme ! qui vous a donné ces privilèges ? Ce n’est vraiment pas la raison, elle est toujours raisonnable.

Hommes, valez-vous donc mieux que nous parce que vous faites cuire et rôtir vos aliments ? Nous, nous mangeons les nôtres tout crus ;

Mais le résultat final est le même pour tous. Non, ce n’est pas la nourriture qui anoblit. Celui-là seul est noble qui pense et agit noblement.

Hommes, valez-vous mieux que nous à cause de vos arts et de vos sciences ? Nous autres, nous ne sommes pas des crétins.

N’y a-t-il pas des chiens savants ? et des chevaux qui comptent comme des membres de la haute finance ? Les lièvres ne jouent-ils pas du tambour à merveille ?

Maint castor ne s’est-il pas distingué en hydrostatique, et n’est-ce pas aux cigognes que l’on doit l’invention des clystères ?

Les ânes n’écrivent-ils pas des critiques ? Les singes ne jouent-ils pas la comédie ? Trouvez-moi une plus grande tragédienne que Batavia, l’illustre guenon ?

Les rossignols ne chantent-ils pas ? Freiligrath n’est-il pas poète ? Qui pourrait mieux chanter le roi nègre que son compatriote le dromadaire ?

Dans la danse, moi qui parle, j’ai été aussi loin que Raumer dans l’art d’écrire. Écrit-il mieux que je ne danse, moi pauvre ours ?

Hommes, pourquoi donc valez-vous mieux que nous ? Vous portez haut la tête, il est vrai, mais il rampe dans ces têtes de bien basses pensées.

Hommes, race de serpents bipèdes, je comprends pourquoi vous portez des vêtements. Vous cachez sous la laine votre nudité de vipères.

Mes enfants, soyez en garde contre ces avortons sans poils ! Mes filles, ne vous fiez à aucun de ces monstres qui portent pantalons !

Je ne divulguerai pas davantage combien le vieil ours, dans sa rage égalitaire, trouva d’arguments insolents contre le genre humain.

Car, à la fin, je suis homme aussi moi-même, et je ne veux plus répéter ces sottises qui finissent par blesser.

Oui, je suis homme, et je m’estime quelque chose de mieux que les autres bêtes. Jamais je ne trahirai les intérêts de ma naissance ;

Et je défendrai toujours bravement contre toutes les prétentions bestiales le drapeau de l’humanité et les imprescriptibles droits de l’homme.


VI

Pourtant il est peut-être utile aux hommes, qui forment la classe élevée de la société animale, de savoir ce que l’on dit et pense au-dessous d’eux.

Oui, sous nos pieds, dans les couches souterraines, dans les antres ténébreux des classes inférieures et fauves, couvent la misère, l’orgueil et la haine.

Ce qui a été établi par l’histoire naturelle et consacré depuis des siècles par les coutumes et les traditions, est nié audacieusement et le museau levé.

Le vieillard grogne à l’oreille de l’adolescent la funeste doctrine qui menace d’anéantir sur terre la civilisation et l’humanité.

— Enfants, (murmure Atta Troll en se roulant sur sa couche sans tapis, ) enfants, l’avenir est à nous !

Si tous les ours, si tous les animaux pensaient comme moi, avec nos forces réunies nous déferions nos tyrans.

Que le brave sanglier s’unisse au noble cheval, que l’éléphant enlace fraternellement sa trompe formidable à la corne du vaillant taureau ;

Que les renards et les loups de toutes couleurs, que les singes et les béliers, que le lièvre lui-même, réunissent quelque temps leurs efforts, et la victoire est à nous !

Unité ! unité ! voilà le premier besoin de l’époque. Séparés, nous serons asservis ; unis, nous bousculons nos tyrans.

Que l’égalité parfaite soit la loi fondamentale. Toutes les créatures de Dieu seront égales sans distinction de croyances, de pelage et d’odeurs.

La stricte égalité ! Que tout âne puisse parvenir à la plus haute fonction de l’État ; que le lion en revanche porte le sac au moulin.

Pour ce qui concerne le chien, c’est un mâtin qui a des goûts serviles, parce que depuis une éternité l’homme le traite comme un chien.

Cependant, dans notre constitution radicale, nous lui rendons ses vieux droits inaliénables, et il se régénérera bientôt.

Les Juifs eux-mêmes jouiront du droit de citoyen, et ils deviendront, devant la loi, égaux aux autres mammifères.

Seulement la danse sur les places publiques ne leur sera point permise. Je fais cet amendement dans l’intérêt de mon art.

Car le sens du style sérieux en chorégraphie, de la plastique sévère du mouvement, manque à cette race ; ils gâteraient le goût du public. —


VII

Sombre dans sa sombre caverne, Atta Troll le misanthrope, accroupi au milieu de sa famille, grogne et grince des dents :

— Ô hommes ! dédaigneuses canailles ! souriez donc ! le grand jour de la liberté nous délivrera de votre joug et de votre sourire.

C’est toujours ce qui m’a le plus blessé que ce tressaillement aigre-doux des lèvres chez les hommes. Rien ne m’est plus odieux que le sourire de ces êtres.

Quand j’apercevais ce mouvement fatal sur leur blanc visage, il me semblait que mes entrailles se retournaient dans mon ventre.

La profonde scélératesse d’une âme humaine se manifeste d’une façon bien plus impertinente par le sourire que par les paroles.

Ils sourient sans cesse ! même alors que la décence exige un profond sérieux, dans le moment le plus solennel de l’amour !

Ils sourient sans cesse ! Ils sourient même en dansant ! ils profanent ainsi cet art qui aurait dû rester un culte.

Oui, la danse, dans les temps anciens, était une pieuse manifestation de la foi. Le chœur des prêtres sautait saintement autour de l’autel.

C’est ainsi que le roi David dansa jadis devant l’arche d’alliance. Danser était un acte sacré, danser c’était prier avec les jambes.

C’est ainsi que moi-même j’avais compris la danse, lorsque j’exerçais sur les places, devant le peuple qui m’applaudissait tant.

Ces applaudissements, je l’avoue, me faisaient du bien au cœur ; car il est doux d’arracher des suffrages à un ennemi.

Mais, dans l’enthousiasme, ils souriaient encore. L’art de la danse est lui-même impuissant à moraliser les hommes, et ils restent toujours frivoles !


VIII

Plus d’un vertueux citoyen sent mauvais ici-bas, pendant que des valets de princes sont parfumés de lavande et d’ambre.

Il y a des âmes virginales qui sentent le savon noir, tandis que parfois le vice vient de se laver avec de l’eau de rose.

C’est pourquoi, cher lecteur, ne fronce pas le nez, si la caverne d’Atta Troll ne te rappelle pas les parfums d’Arabie.

Demeure un instant avec moi dans le cercle vaporeux et nauséabond, où notre héros parle à son fils cadet comme du milieu d’une nuée de miasmes :

— Enfant, mon enfant, le dernier rejeton de ma force virile, incline ton unique oreille près du museau paternel, et bois mes paroles !

Défie-toi des doctrines de l’espèce humaine ; elles te perdraient l’âme et le corps. Parmi tous les hommes, il n’y a pas un seul brave homme.

Même les Allemands, qui jadis en étaient les meilleurs, même ces fils de Tuiskion, nos cousins de toute antiquité, sont aussi dégénérés.

Ils sont maintenant sans croyance et sans Dieu ; ils prêchent même l’athéisme. Mon enfant, mon enfant, défie-toi principalement de Feuerbach et de Bruno Bauer !

Ne deviens pas athée, un ours impie qui renie son créateur, un ours sans Dieu !

Oui, c’est bien un créateur qui a fait l’univers ! Robespierre, l’incorruptible Maximilien, avait bien raison : — il y a un Être suprême !

Sur nos têtes, le soleil et la lune, les étoiles aussi (celles avec queue comme celles sans queue) sont le reflet de sa toute-puissance.

À nos pieds, la terre et les mers sont l’écho de sa gloire, et chaque créature célèbre ses splendeurs.

Même le tout petit insecte qui réside dans la barbe argentée d’un vieux pèlerin chanteur de cantiques, lui aussi chante la louange de l’Éternel !

Là-haut, sous une tente parsemée d’étoiles, sur un trône d’or, siège majestueusement un ours colossal qui dirige l’univers.

Sa pelisse est immaculée et blanche comme la neige ; sa tête est ceinte d’une couronne de diamants qui rayonne à travers les cieux.

Sur sa figure rayonnent l’harmonie et la pensée créatrice. Il fait un geste avec son sceptre, et les sphères résonnent et chantent.

À ses pieds sont assis les ours bienheureux qui ont souffert ici-bas avec humilité et résignation. Ils tiennent dans leurs pattes vénérables les palmes de leur martyre.

Parfois un d’entre eux se lève, un autre le suit ; ils sautent comme si le Saint-Esprit les possédait, et les voilà tous qui dansent le plus solennel des menuets,

Un menuet où l’inspiration de la grâce peut tenir lieu de talent et où l’âme éperdue de joie cherche à sortir de sa peau.

Moi, indigne Atta Troll, jouirai-je un jour de cette béatitude, et, après mes tribulations terrestres, passerai-je dans ce royaume de délices impérissables ?

Ivre de volupté céleste, là-haut sous la tente étoilée, une auréole au front, la palme à la patte, danserai-je aussi devant le trône du Seigneur ?


IX

Comme la langue écarlate que le roi nègre de Freiligrath tire dans sa colère hors de ses lèvres noires et épaisses,

Ainsi la lune rougeâtre sort des sombres et lourds nuages. On entend au loin des cascades, qui ne sommeillent jamais, bruire tristement dans le silence des ténèbres.

Atta Troll est debout au sommet de son rocher favori ; il est seul, seul au bord de l’abîme, et il hurle ces paroles qu’emportent les vents de la nuit :

— Oui, je suis un ours ! je suis ce que vous nommez un ours velu, sauvage, grognon, mal léché, et Dieu sait quoi encore !


Oui, je suis un ours ! je suis l’animai qu’il faut pourchasser, la brute objet de votre mépris, de votre sourire.

Je suis la cible de vos railleries, je suis la bête noire avec laquelle vous effrayez le soir les enfants quand ils ne sont pas sages.

Je suis la caricature grotesque des contes de vos nourrices ; je le suis, et je le crie à haute voix à ces hommes là-bas.

Entendez-vous ? entendez-vous ? je suis un ours ! Jamais je ne rougirai de mon origine. Je m’en glorifie comme si j’étais issu du sang de Moïse Mendelsohn !


X

Il est minuit. Deux formes sauvages se glissent à quatre pattes avec de sourds grognements et se fraient un chemin à travers le sombre fourré de sapins.

C’est Atta Troll, le père, et son fils, le jeune Une-Oreille. Ils s’arrêtent dans la clairière, près du rocher qu’on appelle la Pierre-Sanglante.

— Cette pierre, grogne Atta Troll, est l’autel où les druides, à l’époque du paganisme, faisaient des sacrifices humains.

Ô comble de l’horreur et du crime ! quand j’y pense, mon poil se hérisse sur mon dos. — On répandait du sang à la gloire de Dieu !

Pour dire la vérité, maintenant les hommes sont plus éclairés, aujourd’hui ils ne s’entre-tuent plus par zèle religieux, au nom des intérêts du ciel.

Non, ce n’est pas cette pieuse erreur, ce saint délire, cette généreuse folie, mais bien l’égoïsme personnel, qui les pousse au meurtre et à l’assassinat.

Ils s’acharnent à l’envi sur les biens de cette terre ; c’est un pillage universel, et chacun tue et vole pour lui-même.

Oui, les biens de la communauté terrestre deviennent la proie d’un seul maître, de l’homme, et il parle alors de droits de possession, de propriété.

Propriété, droits de possession ! Ô vol, ô mensonge ! L’homme seul a pu inventer un pareil mélange de ruse et d’absurdité.

La nature n’a pas créé de propriété, car tous, oui tous, nous venons sans poche au monde, sans poche sur l’épiderme.

Aucun de nous tous n’a de naissance de pareils petits sacs sur le corps inventés pour recéler les vols.

L’homme seul, cet être nu qui se fit avec art un vêtement de laine étrangère, sut aussi, avec le même art, se procurer des poches.

Une poche ! c’est aussi peu naturel que la propriété et les droits de possession. Les hommes ne sont que des filous qui empocheraient les étoiles du ciel.

Je les hais avec une légitime fureur ! Mon fils, je veux te transmettre cette haine ; ici, sur cet autel, jure haine éternelle au genre humain.

Sois l’ennemi implacable de ces vils oppresseurs, leur ennemi implacable jusqu’à la fin de tes jours. Jure, jure ici, mon fils ! …

— Et le jeune ours jura. C’était un ténébreux et meurtrier serment, semblable à celui que jadis jura Annibal, fils d’Amilcar, le rancunier Carthaginois.

La lune éclaira de sa lueur blafarde et sinistre le vieux dolmen et les deux misanthropes. Un jour, nous dirons comment le jeune ours tint fidèlement son serment.

Notre lyre le chantera dans une prochaine épopée. Quant à Atta Troll, nous l’abandonnons également, mais pour le retrouver plus tard et plus sûrement au bout de notre fusil.

Va, ton affaire est faite. Tu es accusé du délit d’exciter à la haine et au mépris du gouvernement des hommes… Demain nous t’appréhenderons au corps.


XI

Comme des bayadères assoupies vers le matin, les montagnes frissonnent dans leurs blancs peignoirs de nuages que la brise matinale soulève.

Mais elles se réveillent bientôt sous les baisers du soleil ; il leur enlève peu à peu jusqu’au dernier voile et les contemple dans toute leur beauté.

J’étais sorti à la pointe du jour avec Lascaro pour aller à la chasse de l’ours ; à midi nous arrivâmes au pont d’Espagne.

C’est ainsi qu’on appelle le pont qui mène de France en Espagne, chez les barbares de l’ouest, qui sont en arrière de mille ans,

En arrière de mille ans de la civilisation moderne. Mes barbares de l’est, au delà du Rhin, ne le sont que de cent ans.

C’est en hésitant, en tremblant presque, que je quittai le sol sacré de la France, de cette patrie de la liberté et des femmes que j’aime.

Au milieu du pont d’Espagne était assis un pauvre Espagnol. La misère se lisait dans les trous de son manteau ; la misère se lisait dans ses yeux.

Il grattait de ses doigts maigres une vieille mandoline. L’aigre mélodie était renvoyée par l’écho du précipice comme une moquerie.

Je passai et je me dis à moi-même : C’est singulier, la folie est assise et chante sur ce pont qui conduit de France en Espagne.

Ce pauvre fou est-il l’emblème de l’échange des idées entre les deux nations ? ou bien est-il le titre frontispice de la folle Espagne ?

Vers le soir, nous atteignîmes une misérable posada où une olla-podrida fumait dans un plat crasseux.

J’y mangeai aussi des garbanzos gros et lourds comme des balles, indigestes même pour un estomac allemand nourri d’andouillettes dans sa jeunesse.

Le lit était le véritable pendant de la cuisine, et était comme poivré de vermine. Ah ! les punaises sont les plus terribles ennemis de l’homme !

L’inimitié d’une seule petite punaise qui rampe sur votre couche est plus redoutable que la colère de cent éléphants.

Il faut se laisser mordre en silence. C’est bien triste ! Ce qui est plus triste encore, c’est d’écraser l’ennemi : car alors toute la nuit une infection vous poursuit.

Oui, ce qu’il y a de plus terrible sur la terre, c’est un combat avec l’insecte qui se sert de sa puanteur comme d’une arme. Un duel avec une punaise !


XII

Comme ils mentent, ces poètes, même les mieux dressés, quand ils disent, quand ils chantent que la nature est le temple de Dieu !

Un temple dont les splendeurs témoignent de la gloire du créateur ! Le soleil, la lune et les étoiles n’en seraient que les lampes d’or suspendues à la coupole.

Allez, allez, bonnes gens, mais avouez que les degrés de ce temple ne sont pas très-commodes, des escaliers insupportables !

Ces hauts et ces bas, ces montées et ces descentes, ces ascensions de rochers, cela me fatigue l’âme et les jambes.

À mes côtés marche Lascaro, pâle et long comme un cierge. Jamais il ne parle, jamais il ne rit, le fils mort de la sorcière.

Oui, l’on dit que c’est un mort, défunt depuis longues années, et à qui la science magique de sa mère a conservé l’apparence de la vie.

Ces méchants escaliers du temple de Dieu ! Je ne puis comprendre aujourd’hui que je n’aie pas vingt fois trébuché dans l’abîme et risqué de me casser le cou.

Comme les cascades mugissaient ! Comme le vent fouettait les sapins qui hurlaient ! Les nuages crèvent tout à coup. Quel temps affreux !

Près du lac de Gaube, dans une petite cabane de pêcheur, nous trouvâmes un asile et des truites : celles-ci étaient délicieuses.

Le vieux pêcheur, malade et cassé, était assis dans une chaise longue. Ses deux nièces le soignaient, belles comme des anges.

C’étaient des anges un peu gras et quelque peu flamands, qu’on aurait cru descendus d’un cadre de Rubens : cheveux blonds, yeux bleus et limpides,

Fossettes au milieu des joues roses, où l’espièglerie était tapie ; membres forts et arrondis, éveillant à la fois la crainte et la volupté.

Charmantes et bonnes créatures, qui se disputent d’une façon charmante pour savoir quelle boisson conviendrait le mieux au vieil oncle malade.

L’une lui présente une tasse de fleur de tilleul, et l’autre de la tisane de sureau ; elles crient à la fois : Buvez ! buvez !

« Je ne boirai ni l’une ni l’autre, dit le bon vieux impatienté. Allez me chercher une outre de vin, que j’accueille mes hôtes avec une meilleure boisson. »

Si c’était véritablement du vin que j’ai bu au lac de Gaube, c’est ce que j’ignore. Dans le Brunswick, j’aurais cru que c’était de la bière de Brunswick.

L’outre était faite de la plus belle peau de bouc noir. Elle puait admirablement ; mais le vieux en but avec tant de plaisir, qu’il en devint gaillard et mieux portant.

Il se mit à nous raconter les hauts faits des bandits et des contrebandiers qui hantent, libres et joyeux, les forêts des Pyrénées.

Il savait aussi de vieilles histoires, entre autres les combats des géants contre les ours, dans les temps fabuleux.

Oui, les géants et les ours se sont disputé jadis l’empire de ces montagnes et de ces vallées avant l’invasion des hommes.

À leur arrivée, les géants s’enfuirent épouvantés par une terreur panique, car il n’y a pas beaucoup de cervelle dans ces grosses têtes.

On dit encore que ces grands niais, arrivés au bord de la mer, voyant le ciel réfléchi dans les flots bleus,

Crurent que la mer était le ciel lui-même, et se précipitèrent dans les flots, pleins de confiance en Dieu, et s’y noyèrent tous ensemble.

Quant à ce qui regarde les ours, l’homme les détruit maintenant peu à peu ; chaque année, leur nombre diminue dans les montagnes.

« C’est ainsi, disait le bon vieux, que l’un fait place à l’autre sur la terre ;»après les hommes, l’empire passera aux nains,

« À ces petites créatures microscopiques et rusées qui habitent sous les montagnes, fouillant et amassant sans relâche des richesses dans les filons d’or et d’argent.

« Je les ai souvent vus au clair de la lune lorsque, pour nous épier, ils sortent leurs petites têtes pleines de malice des crevasses de la terre, et j’ai eu peur en songeant à l’avenir,

« Et au règne crasseux de ces pygmées richards. Hélas ! je le crains bien, nos neveux seront forcés de se jeter à l’eau, comme les géants stupides qui croyaient se réfugier dans le ciel. »


XIII

Le lac aux eaux profondes repose dans sa sombre coupe de rochers. De pâles étoiles regardent mélancoliquement du haut du ciel. C’est la nuit et le silence.

La nuit et le silence ! — Les rames s’élèvent et retombent. La barque nage mystérieusement en clapotant. Les nièces du batelier ont pris sa place.

Elles rament gracieusement, avec souplesse. Parfois dans l’ombre, à la lueur des étoiles, on voit briller leurs bras nus, vigoureux, et leurs grands yeux d’azur.

Lascaro est assis à mes côtés, pâle et muet comme de coutume. Cette pensée me vient comme un frisson : serait-il vraiment un revenant ?

Et moi-même, ne suis-je pas mort aussi ? Et voilà que je navigue maintenant, avec des spectres pour compagnons, dans le triste empire des ombres.

Ce lac, n’est-ce pas le Styx à l’onde noire ? Proserpine, à défaut de Caron, ne me fait-elle pas conduire par ses soubrettes ?

Non, je ne suis pas encore mort et éteint. — Au fond de mon âme je sens encore brûler et palpiter la flamme joyeuse de la vie.

Ces jeunes filles qui manient gaiement la rame et parfois m’éclaboussent avec l’eau qui en découle, rieuses et folâtres,

Ces belles filles fraîches et potelées, bien sûr, ne sont pas des fantômes infernaux, ni les suivantes de Proserpine.

Pour me convaincre parfaitement de leur humanité réelle, et m’assurer, pièces en main, de ma propre existence,

J’imprimai fortement mes lèvres sur les fossettes des joues roses de mes batelières, et j’arguai philosophiquement : Je baise, donc je suis.

Arrivé à l’autre bord, j’embrassai encore une fois ces bonnes filles. Ce n’est que dans cette monnaie-là qu’elles voulurent me laisser payer le passage


XIV

Les cimes violettes de la montagne rient sur le fond d’or du soleil. À mi-côte, un village est perché fièrement comme un nid d’oiseau.

Quand j’y fus grimpé, je trouvai tous les vieux envolés. Il n’était resté que les enfants, la jeune couvée qui n’a point d’ailes encore ;

De jolis petits garçons, de gentilles fillettes presque masquées avec des capuchons de laine blanche ou écarlate, et jouant la comédie sur la grande place.

Mon arrivée ne troubla pas le jeu, et je pus voir l’amoureux prince des souris s’agenouiller pathétiquement devant la fille de l’empereur des chats.

Pauvre prince ! on le marie avec sa belle. Elle gronde, elle tempête, elle mord, elle mange son époux. La souris morte, le jeu est fini.

Je restai presque tout le jour avec les enfants. Nous causions avec une charmante confiance. Ils voulurent savoir qui j’étais et ce que je faisais.

« Chers petits, leur dis-je, mon pays natal s’appelle l’Allemagne ; il y a là des ours en quantité, et je suis un chasseur d’ours.

« J’en ai écorché vif plus d’un dans ce pays-là ; mais par-ci, par-là, j’ai reçu moi-même quelques coups de patte assez vigoureusement administrés.

« À la fin, je me lassai de me chamailler ainsi tous les jours avec des animaux aussi mal léchés, dans les forêts de ma patrie ;

« Et je suis venu ici chercher un meilleur gibier. Je veux mesurer mes forces avec le grand Atta Troll.

« Voilà un noble adversaire, digne de moi. Ah ! en Allemagne, j’ai livré plus d’un combat où je rougissais de la victoire ! »

Lorsque je me disposai au départ, les bonnes petites créatures dansèrent une ronde autour de moi, en chantant giroflé ! girofla !


Puis la plus petite de toutes s’avança vers moi d’un air mutin et plein de grâce, me fit deux, trois, quatre révérences, et se mit à chanter d’une jolie voix :

« Si le roi me rencontre, je lui fais deux révérences, et, si la reine me rencontre, je lui fais trois révérences.

« Mais, si le diable avec ses cornes passe dans mon chemin, je lui fais deux, trois, quatre révérences, giroflé ! girofla !

« Giroflé ! girofla ! » fut répété en chœur par la petite bande, qui se mit à tournoyer avec espièglerie dans mes jambes tout en chantant.

Pendant que je redescendais à la vallée, le refrain me suivait encore de ses accents éloignés comme un gazouillement d’oiseaux : « Giroflé ! girofla ! »


XV

Des blocs gigantesques, difformes et grimaçants m’entourent semblables à des monstres pétrifiés de toute antiquité.

C’est étrange ! des nuées grises flottent au-dessus avec les mêmes formes bizarres, et font comme une contrefaçon vaporeuse de ces sauvages figures de pierre.

Dans le lointain, la cascade mugit, et le vent hurle dans les pins : bruit fatal et impitoyable comme le désespoir !

Lugubres solitudes ! De noires troupes de choucas s’abattent sur des sapins calcinés et pourris, et agitent leurs ailes impuissantes.

Lascaro me suit, toujours pâle et silencieux ; nous ressemblons bien à la vieille gravure d’Albert Durer, où la Mort en personne accompagne le chevalier de la Démence.

Pays affreux et désolé ! Une malédiction pèse-t-elle sur le sol ? Je crois voir du sang aux racines de cet arbre rabougri et souffreteux.

Il couvre une cabane qui se cache à demi, comme honteuse, sous la terre. Le pauvre toit de chaume a l’air de vous supplier et de vous regarder avec crainte.

Les habitants de cette cabane sont des cagots, débris d’une race qui achève dans l’obscurité les restes d’une existence misérable.

Hélas ! encore aujourd’hui les Basques ont une profonde horreur des cagots ; l’origine de cette aversion fatale est un mystère.

À la cathédrale de Bagnères, on voit une étroite porte basse avec grille. — Voilà, m’avait dit le sacristain, l’ancienne porte des cagots.

Jadis toute autre entrée à l’église leur était strictement interdite, et ils se glissaient furtivement dans la maison du Seigneur.

Là, le cagot s’asseyait sur un petit escabeau, priant seul, séparé, comme un lépreux, du reste de la communauté.

Lascaro reste dehors pendant que j’entrai dans l’humble cabane du cagot. Je tendis amicalement la main à ce pauvre frère.

Et j’embrassai aussi son enfant, qui tétait avidement, cramponné au sein flétri de sa mère. Il ressemblait à une araignée malade.


XVI

Regarde les sommets des montagnes ! comme ils brillent dans le lointain au coucher du soleil, fiers comme des rois et étincelants de pourpre et d’or !

Mais approche : toute cette magnificence s’évanouira. Ici, comme près des autres splendeurs terrestres, tu as été dupe d’une illusion d’optique.

Ce qui te semblait pourpre et or, ah ! ce n’est rien que de la neige, rien que la pauvre neige qui, glacée et triste, s’ennuie dans la solitude.

Là-haut j’entendis de près cette pauvre neige soupirer et gémir, et raconter au vent volage et insensible toute sa blanche misère.

Oh ! disait-elle, comme les heures passent lentement dans cette solitude, des heures sans fin, des éternités gelées.

Ah ! pauvre neige que je suis ! si, au lieu d’être tombée sur ces hautes montagnes, j’étais tombée dans la vallée, dans la vallée où les fleurs s’épanouissent !

J’aurais fondu là et formé un petit ruisseau, et le plus beau garçon du village serait venu se laver en souriant à mon onde.

Oui, j’aurais peut-être coulé jusqu’à la mer, où je pouvais devenir perle pour orner à la fin la couronne d’un roi !

— Lorsque j’eus entendu ces paroles de la pauvrette, je lui répondis : « Chère petite neige, je doute beaucoup qu’un sort aussi brillant t’ait attendue dans la vallée.

« Console-toi. — Peu de tes sœurs deviennent perles ici-bas. Tu serais peut-être tombée dans un bourbier, et tu n’aurais été qu’une ordure. »

Pendant que je conservais ainsi avec la neige, j’entendis un coup de fusil, et un vautour brun tomba des nues à mes pieds.

C’était une plaisanterie de Lascaro, une plaisanterie de chasseur ; mais son visage était, comme toujours, sérieux et impassible.

Seulement le canon du fusil fumait encore. Il prit en silence une plume à l’aile de l’oiseau, la fixa sur son feutre pointu et continua son chemin.

C’était un coup d’œil sinistre que de voir son ombre avec sa plume s’agiter longue et noire sur la neige blanche des glaciers.


XVII

C’est une vallée qui ressemble à une rue. Son nom est le Ravin des Esprits. De chaque côté, des rochers escarpés s’élèvent à des hauteurs vertigineuses.

Là, sur le versant le plus rapide, la bicoque qu’habite Uraka regarde sournoisement dans la vallée : c’est là que je suivis Lascaro.

Dans la langue mystérieuse des signes, il tint conseil avec sa mère sur la manière dont nous pourrions attirer et tuer Atta Troll.

Car nous avions bien suivi la piste du fugitif ; il ne pouvait plus nous échapper. Tes jours sont comptés, Atta Troll.

Si la vieille, si Uraka est réellement une sorcière des plus distinguées, comme on le prétend dans toutes les bourgades des Pyrénées,

C’est ce que je ne déciderai jamais. Tout ce que je sais, c’est que son extérieur n’est guère rassurant.

Ses yeux rouges pleurent d’une façon fort suspecte. Son regard est louche et méchant, et l’on dit qu’aux pauvres vaches qu’elle regarde, le lait tarit soudain dans les mamelles.

On assure même qu’elle a tué maint gras cochon, et jusqu’aux bœufs les plus forts, rien qu’en les caressant de sa main sèche.

Elle a été aussi plus d’une fois accusée d’un pareil maléfice devant le juge de paix. Mais c’est un voltairien, un enfant du siècle,

Léger, frivole, sceptique, sans croyance, et les demandeurs ont été renvoyés avec des railleries.

Officiellement Uraka a un métier fort honnête. Elle vend des simples des montagnes et des oiseaux empaillés.

La cabane était pleine de pareils objets d’histoire naturelle. On sentait cruellement la jusquiame, le coucou, le pissenlit et la fougère.

Il y avait une collection de vautours qui faisaient le plus bel effet avec leurs ailes étendues et leurs becs gigantesques.

Était-ce la folle odeur de ces plantes qui me montait à la tête et m’étourdissait ? Le fait est que j’éprouvais une étrange sensation à la vue de ces oiseaux.

Peut-être étaient-ce des êtres humains qui, par les ruses magiques de la sorcière, se trouvaient maintenant dans cette misérable condition d’oiseaux empaillés.

Ils me jetaient des regards fixes, douloureux, et en même temps pleins d’impatience. Il me semblait parfois qu’ils regardaient aussi la sorcière de travers et avec terreur.

Mais Uraka est accroupie à côté de son fils Lascaro, près de la cheminée. Ils fondent du plomb et coulent des balles.

Ils coulent ces balles fatidiques qui doivent tuer Atta Troll. Comme les flammes pétillent vivement sur le visage de la sorcière !

Elle agite ses lèvres minces, mais sans, bruit. Murmure-t-elle la parole infernale qui fait réussir la fonte des balles ?

Par moment elle chuchote et fait signe à son fils ; mais celui-ci continue sa tâche, sérieux et muet comme la tombe.

Oppressé par des frissons de terreur, je vins m’accouder à la fenêtre pour respirer l’air pur, et je regardai au fond de la vallée.

Ce que je vis alors entre minuit et une heure du matin, c’est ce que vous apprendra fidèlement le chapitre suivant.


XVIII

C’était l’époque de la pleine lune, pendant la nuit de la Saint-Jean, alors que la chasse maudite défile dans le Ravin des Esprits.

De la fenêtre du nid de sorcière d’Uraka je pus considérer à merveille la cavalcade des spectres pendant qu’elle descendait le ravin.

J’avais une bonne place pour voir le spectacle, et je pus jouir du coup d’œil complet de cette fête bruyante des morts échappés à la tombe.

Hallo et houssa ! cris de chasse, claquements des fouets, hennissements des chevaux, aboiements des chiens, sons du cor, rires éclatants, comme tout cela retentissait joyeusement !

À quelque distance devant la troupe, en guise d’avant-garde, d’étranges bêtes fauves, des cerfs et des sangliers, couraient de compagnie ; derrière eux s’élançait la meute.

Les chasseurs étaient de climats différents et de temps plus différents encore : par exemple, à côté de Nemrod d’Assyrie, chevauchait le roi Charles X de France.

J’en reconnus plus d’un dans la bande effroyable. Ce chevalier dont l’armure d’or étincelle, n’était-ce pas le roi Arthus ?

Et Ogier le Danois, ne portait-il pas une brillante cotte de mailles verte qui le faisait ressembler à une grande grenouille des bois ?

Je vis aussi dans les rangs plus d’un héros de la pensée. Je reconnus notre Wolfgang Gœthe à l’éclat de son regard tranquille.

Car, anathématisé par Hengstenberg, le grand païen ne peut reposer dans la tombe, et il continue en société impie à chasser gaiement comme pendant sa vie.

Je reconnus aussi le divin William, je le reconnus au doux sourire de ses lèvres. Les puritains d’Angleterre l’ont aussi damné pour ses péchés.

Il lui faut suivre la bande infernale toute la nuit, monté sur un noir coursier. À ses côtés, sur un âne, trotte un petit homme… Dieu du ciel !…

À sa plate mine de dévot, à son pieux bonnet de coton blanc, à sa frayeur mortelle, je reconnus le piétiste berlinois Franz Horn !

Parce qu’il a écrit cinq volumes de commentaires sur le profane Shakspeare, le malheureux est forcé, après sa mort, de chevaucher avec lui dans le brouhaha de la chasse maudite.

Hélas ! mon bénin et languissant Franz Horn est obligé de galoper, lui qui osait à peine marcher à pied, et qui ne savait que s’agenouiller à son prie-Dieu et boire du thé.

Les vieilles filles qui dorlotaient son indolence ne vont-elles pas être saisies d’horreur quand elles apprendront que leur Franz est devenu un compagnon des chasseurs maudits ?

Quand on se met au galop, le grand William jette un regard ironique sur son pauvre commentateur, qui le suit douloureusement au trot de son grison,

Presque sans connaissance et cramponné à l’arçon de la selle, mais, après sa mort comme pendant sa vie, suivant fidèlement pas à pas son auteur.

Il y avait aussi beaucoup de femmes dans cette folle cavalcade des esprits, surtout de belles nymphes au corps svelte et juvénile.

Elles étaient assises à califourchon sur leurs coursiers, dans une complète et mythologique nudité. Seulement leurs cheveux dénoués ondulaient derrière elles comme des manteaux dorés.

Elles portaient des couronnes de fleurs sur leur tête, et fièrement renversées dans des postures voluptueuses, elles brandissaient des thyrses bachiques.

À côté d’elle, j’aperçus quelques nobles demoiselles chastement vêtues de longues redingotes de drap et obliquement assises sur leurs selles de femme vertueuse : elles portaient le faucon au poing.

Derrière, comme une parodie, chevauchait, sur de maigres squelettes de haridelles, une cohue de femmes parées d’une façon théâtrale.

Leur visage était joli à ravir, mais quelque peu effronté. Elles criaient comme des folles, à faire tomber le fard dont leurs joues étaient peintes.

Comme tout cela retentissait joyeusement, sons du cor, rires éclatants, hennissements des chevaux, aboiements des chiens, claquements des fouets ! Hallo et houssa !


XIX

Mais au milieu de la troupe trois figures se détachaient, trois merveilles de beauté. — Jamais je n’oublierai ce trio d’amazones !

La première était facilement reconnaissable au croissant qui surmontait sa tête ; fière comme une belle statue sans tache, la grande déesse s’avançait.

Sa tunique relevée lui couvrait à demi la poitrine et les hanches ; l’éclat des flambeaux et la lumière de la lune jouaient voluptueusement sur ses membres d’une éclatante blancheur.

Son visage aussi était blanc comme du marbre, mais froid comme lui. La fixité et la pâleur de ses traits nobles et sévères faisaient frissonner.

Pourtant au fond de son œil noir brille un feu terrible, un feu doux et perfide, qui aveugle et dévore.

Combien elle ressemble peu à présent à cette Diane qui, dans l’orgueil de sa chasteté, changea Actéon en cerf et le fit déchirer par ses chiens !

Est-ce ce péché-là qu’elle expie dans cette très-galante compagnie ? Chaque nuit, elle chevauche ainsi dans les airs comme un pauvre revenant mondain.

La volupté s’est éveillée tard dans ses veines, mais avec d’autant plus de véhémence, et dans ses yeux profonds brûle une véritable flamme d’enfer.

Elle regrette le temps perdu, le temps primitif où les hommes étaient plus beaux, et elle remplace maintenant la qualité antique par la quantité moderne.

À ses côtés, je vis une belle dont les traits n’étaient pas modelés sur le même type grec, mais la naïveté gracieuse de la race celtique y rayonnait.

C’était la fée Habonde, que je reconnus bien vite à la suavité de son sourire et à l’éclat de sa voix quand elle riait ;

Un frais visage, rose et potelé, comme en peint Greuze, le nez au vent, la bouche en cœur, toujours entr’ouverte, et des dents blanches à ravir.

Elle portait un léger peignoir de soie bleue, que la brise soulevait parfois ; même dans mes meilleurs rêves, je n’ai jamais vu de pareilles épaules !

Peu s’en fallut que je ne sautasse par la fenêtre pour aller les baiser ! Je m’en serais mal trouvé, car je me fusse cassé le cou sur les rochers

Ah ! elle n’aurait fait que rire, quand je serais tombé tout sanglant à ses pieds. Hélas ! je connais ce rire-là !

Et la troisième femme qui émut si profondément ton cœur, était-ce un démon comme les deux autres figures ?

Si c’était un ange ou un démon, c’est ce que j’ignore. On ne sait jamais au juste chez les femmes où cesse l’ange et où le diable commence.

Son pâle et ardent visage respirait tout le charme de l’Orient, et ses vêtements aussi rappelaient par leur richesse les contes de la sultane Schéhérazade.

De douces lèvres comme des grenades, un nez de lis un peu courbé, et les membres souples et frais comme un palmier dans une oasis.

Elle était assise sur une haquenée que tenaient, avec des rênes d’or, deux nègres qui trottaient à pied et à côté de la princesse ;

— Car elle était vraiment princesse : c’était la reine de Judée, la femme d’Hérode, celle qui a demandé la tête de Jean-Baptiste.

C’est à cause de ce meurtre qu’elle est maudite et condamnée à suivre jusqu’au jugement dernier, comme un spectre errant, la chasse nocturne des esprits.

Elle porte toujours dans ses mains le plat où se trouve la tête de Jean-Baptiste, et elle la baise ; — oui, elle baise avec ferveur cette tête morte.

Car elle aimait jadis le prophète. La Bible ne le dit pas, — mais le peuple a gardé la mémoire des sanglantes amours d’Hérodiade.

Autrement, le désir de cette dame serait inexplicable. Une femme demande-t-elle jamais la tête d’un homme qu’elle n’aime pas ?

Elle était peut-être un peu fâchée contre son saint amant ; et elle le fit décapiter ; — mais, lorsqu’elle vit sur ce plat cette tête si chère,

Elle se mit à pleurer, à se désespérer, et elle mourut dans cet accès de folie amoureuse. (Folie amoureuse ! quel pléonasme ! l’amour n’est-il pas une folie ?)

La nuit, elle sort de la tombe, et, en suivant la chasse infernale, elle porte, comme dit la tradition populaire, dans ses mains blanches le plat avec la tête sanglante ;

Mais, de temps en temps, par un étrange caprice de femme, elle lance la tête dans les airs en riant comme un enfant, et la rattrape adroitement comme si elle jouait à la balle.

Lorsqu’elle passa devant moi, elle me regarda, et me fit un signe de tête si coquet et si languissant, que j’en fus troublé jusqu’au fond du cœur.

Trois fois la cavalcade passa au galop devant moi, et trois fois, en passant, le spectre adorable me salua.

La chasse s’évanouissait déjà dans la nuit, le tumulte s’éteignait, que le gracieux salut me trottait encore dans la tête ;

Et, toute la nuit, je ne fis que retourner mes membres fatigués sur la paille (car il n’y avait pas de lit de plume dans la cabane d’Uraka la sorcière),


Et je me disais : — Que signifie donc ce signe de tête mystérieux ? Pourquoi m’as-tu regardé si tendrement, belle Hérodiade ?


XX

Le soleil se lève et lance ses flèches d’or aux blanches nuées, qui se teignent de rouge comme si elles étaient blessées, et s’évanouissent après dans la lumière.

Enfin la lutte cesse, et le jour pose en triomphateur ses pieds rayonnants sur la nuque de. la montagne.

La gent bruyante des oiseaux gazouille dans des nids cachés, et une odeur de plantes et de fleurs s’élève comme un concert de parfums.

Nous étions descendus dans la vallée aux premières heures du jour, et, pendant que Lascaro suivait la piste de son ours, je restais seul, las et triste.

Las et triste, je m’assis enfin sur un moelleux banc de mousse. C’était sous ce grand chêne, au bord d’une petite source, dont le murmure et le clapotement m’ensorcelèrent tellement, que j’en perdis presque la raison.

Je me pris d’un désir effréné pour le monde des rêves, pour la mort et le délire, et pour ces belles amazones que j’avais vues dans le défilé des esprits.

Ô douces visions des nuits qu’effarouche l’aurore, dites, où êtes-vous enfuies ? Dites, où vous cachez-vous pendant le jour ?

Sous les ruines d’un vieux temple, au fond de la Romagne, on dit que la déesse Diane se retire pendant le règne diurne du Christ.

Ce n’est que dans les ténèbres de minuit qu’elle se hasarde à sortir et à se livrer au plaisir de la chasse avec ses compagnes réprouvées.

La belle fée Habonde aussi a peur des dévots nazaréens, et elle passe tout le jour dans son sûr asile d’Avalun, l’île fortunée.

Cette île est cachée au loin, dans l’Océan pacifique de la fantaisie ; on ne peut y aborder que sur le cheval ailé de la Fable.

Jamais le souci n’y a jeté l’ancre, jamais bateau à vapeur n’est venu y jeter sa cargaison de badauds curieux et culottant leurs pipes.

Jamais on n’y entend le triste son des cloches, cet ennuyeux et éternel bimm-boumm que les fées ont tant en horreur.

C’est là qu’au milieu d’une gaieté inaltérable, dans la fleur d’une éternelle jeunesse, réside la fée joyeuse, la blonde dame Habonde.

C’est là qu’elle se promène en riant, à l’ombre des Heurs merveilleux, avec un cortège jaseur de paladins qu’elle a ravis au monde.

Mais toi, Hérodiade, où es-tu, dis-moi ? Où est ta résidence ? Ah ! je le sais, tu es morte, et ta tombe est à Jérusalem !

Le jour, tu dors, dans ton sépulcre de marbre, l’immobile sommeil des morts ; mais, à minuit, tu te réveilles au bruit du fouet, au chant du cor, aux cris de chasse,

Et tu suis l’ardente cavalcade avec Diane et Habonde et les joyeux chasseurs qui détestent la croix et la pénitence cagote.

Quelle ravissante société ! Ah ! si je pouvais chasser ainsi avec vous à travers bois durant les nuits ? C’est toujours à tes côtés que je chevaucherais, belle Hérodiade !

Car c’est toi que j’aime surtout ! Plus encore que la superbe déesse de la Grèce, plus encore que la riante fée du Nord, je t’aime, toi, la Juive morte !

Oui, je t’aime ! je le sens au tressaillement de mon âme. Aime-moi et sois à moi, belle Hérodiade !

Aime-moi et sois à moi ! jette au loin ton plat sanglant et la tête sotte du saint qui ne sut pas t’apprécier.

Je suis si bien le chevalier qu’il te faut ! Cela m’est bien égal que tu sois morte et même damnée ! Je n’ai pas de préjugés à cet endroit, moi dont le salut est chose très-problématique, moi qui doute par moments de ma propre existence.

Prends-moi pour ton chevalier, pour ton cavaliere servente : je porterai ton manteau et je supporterai tous tes caprices.

Chaque nuit, je chevaucherai à tes côtés dans la bande des chasseurs, et nous rirons ! Pour t’amuser, je te ferai goûter mes bons mots,

— Ou bien des oranges. — La nuit, je te ferai paraître le temps court. Le jour, j’irai m’asseoir sur ta tombe.

Oui, le jour, j’irai m’asseoir en pleurant sur les débris des sépulcres royaux, sur la tombe de ma bien-aimée, dans la ville de Jérusalem.

Et les vieux Juifs qui passeront croiront bien sûr que je pleure la chute du temple et la ruine de Jérusalem.


XXI

Argonautes sans vaisseau, qui s’aventurent à pied dans les montagnes, et qui, à la place de la toison-d’or, vont à la recherche d’une peau d’ours,

Ah ! nous ne sommes que de pauvres diables, des héros taillés à la moderne, et nul poète classique ne nous célébrera dans ses épopées.

Et cependant combien nous avons souffert ! quelle averse nous surprit au haut de la montagne où il n’y avait ni arbre ni fiacre !

Une vraie cataracte ! il pleuvait à flots. Certes, Jason, dans la Colchide, ne reçut jamais une pareille douche.

Je donnerais mes trente-six rois d’Allemagne, m’écriais-je, je les donnerais bien pour un parapluie ! Et l’eau ruisselait de mon corps en abondance.

Mort de fatigue, tout maussades et trempés comme des caniches, nous revînmes enfin à la cabane de la sorcière assez tard dans la nuit.

Uraka, assise près d’un feu clair, était en train de peigner son gros et gras caniche. Elle lui donna vite congé,

Pour s’occuper de nous. Elle fit mon lit, dénoua mes espadrilles, cette chaussure pittoresque et absurde,

M’aida à me déshabiller, m’ôta même mon pantalon mouillé ; il me tenait aux jambes, serré et fidèle comme l’amitié d’un niais.

Mes trente-six rois d’Allemagne, m’écriais-je, je les donnerais maintenant pour une robe de chambre bien chaude ! Et ma chemise humide fumait sur ma poitrine.

Frissonnant, claquant des dents, je m’accroupis un instant devant le foyer ; puis je m’étendis sur la paille, presque étourdi par le feu,

Mais sans pouvoir dormir. Les yeux à demi fermés, je regardai la sorcière assise près de la cheminée, qui tenait sur ses genoux la tête et la poitrine de son fils ; il était presque entièrement déshabillé.

Le gras caniche se tenait debout à ses côtés, et lui présentait avec beaucoup d’aisance un petit pot dans ses pattes de devant.

Et, pendant qu’elle le frottait et l’oignait ainsi, elle murmurait en nasillant un chant de nourrice, et les flammes du foyer pétillaient étrangement.

Pâle et osseux comme un cadavre, le fils gisait sur le giron de sa mère, ses grands yeux éteints, fixes, grands ouverts et tristes comme ceux d’un trépassé.

Est-ce donc véritablement un mort à qui l’amour d’une mère communique chaque nuit une vie factice au moyen de baumes magiques ?

Que le demi-sommeil de la fièvre est étrange ! Les membres fatigués, lourds comme du plomb, sont comme enchaînés, et les sens surexcités sont d’une lucidité terrible.

Comme l’odeur des herbes me tourmentait dans cette chambre ! je cherchais douloureusement où j’avais déjà senti la même odeur, et je le cherchais en vain.

Comme le vent dans la cheminée me faisait souffrir I on eût dit les gémissements de pauvres âmes en peine. Il me semblait que je reconnaissais ces voix.

Mais ma plus grande torture venait des oiseaux empaillés, rangés sur une planche au-dessus du chevet de ma couche.

Ils agitaient lentement, à faire frémir, leurs froides ailes, et se penchaient jusque sur moi, avec de longs becs en forme de nez humains.

Où ai-je donc vu déjà de pareils nez ? Est-ce à Hambourg ou à Francfort dans le quartier des Juifs ? Souvenirs vagues et pleins d’horreur !

Enfin le sommeil s’empara tout à fait de moi, et à la place de ces visions bâtardes et grimaçantes — la réalité assaisonnée de cauchemars — ,

J’eus un rêve bien net, sur un fond et une base solides, avec des contours franchement accusés, vivant et plastique comme le sont tous mes rêves.

Au lieu d’être dans l’étroite cabane de la sorcière, je me trouvais dans une salle de bal, soutenue par des colonnes, et éclairée de mille girandoles de lumière.

Des musiciens invisibles jouaient la voluptueuse danse des nonnes de Robert le Diable. J’étais seul à me promener dans la salle.

Enfin les portes s’ouvrent à deux battants, et voilà qu’arrivent lentement, d’un pas solennel, les hôtes les plus étranges qu’on puisse voir !

Rien que des ours et des spectres ! Debout sur leurs pattes de derrière, chaque ours conduit un spectre masqué et enveloppé d’un blanc linceul.

Ainsi appariés, ils se mettent à valser autour de la salle. Curieux coup d’œil à faire rire ou trembler !


Car les ours, avec leur agilité proverbiale, avaient grand’ peine à suivre leurs blanches valseuses, qui tourbillonnaient légères comme le vent.

Ces pauvres bêtes étaient impitoyablement entraînées, et leur respiration bruyante étouffait presque la basse de l’orchestre.

Parfois les couples se heurtaient en valsant, et l’ours donnait quelque coup de pied furtif au spectre qui l’avait poussé.

Parfois aussi, dans l’ivresse de la danse, un ours arrachait le linceul de la figure de sa danseuse, et une tête de mort apparaissait.

Enfin, aux accords bondissants de la trompette et des cymbales, au tonnerre de la grosse caisse, on commença le galop.

Mais je n’en pus voir la fin, car un ours mal léché me marcha si bien sur les cors, que je me mis à crier et que je m’éveillai.


XXII

Phœbus, sur son tilbury céleste, fouettait ses chevaux de feu, et il avait déjà parcouru la moitié de sa course radieuse,

Tandis que je dormais encore et que je rêvais d’ours et de spectres étrangement enlacés, folles arabesques.

Il était midi quand je me réveillai. J’étais tout seul ; mon hôtesse et Lascaro étaient partis de bon matin pour ta chasse.

Il n’y avait plus dans la cabane que le caniche de la sorcière. Il était debout au foyer, près de la chaudière, une cuillère à la patte.

Il paraissait très-bien dressé, quand la soupe cuisait trop vite, à la tourner rapidement et à l’écumer.

Mais suis-je moi-même ensorcelé, ou la fièvre me trouble-t-elle encore le cerveau ? J’en crois à peine mes oreilles. — Le chien parle !

Oui, il parle allemand, et sa prononciation trahit même le grasseyant accent de la bonne Souabe. Rêveur et comme plongé dans ses pensées, il parle ainsi :

— « Oh ! je suis le plus malheureux des poètes souabes . Il me faut languir tristement à l’étranger et garder la marmite d’une sorcière.

« Quel exécrable maléfice que la magie ! Que ma destinée est tragique ! Sentir comme un homme sous la peau d’un chien !

« Ah ! si j’étais resté chez nous, près des chers poètes de notre école ! Ils ne sont pas sorciers, eux, et ils n’enchantent personne ; des doux vergiss-mein-nicht et des soupes aux noudel de la patrie !

« Aujourd’hui surtout je meurs presque du mal du pays. Si je pouvais seulement voir la fumée qui s’élève des cheminées lorsqu’on cuit la choucroute à Stuttgard ! » —

Lorsque j’entendis ces paroles, je me sentis ému d’une profonde pitié. Je sautai de mon lit, vins m’asseoir près de la cheminée, et je dis avec compassion :

— Noble barde de Souabe, quel destin vous a conduit dans cette cabane de sorcière, et pourquoi vous a-t-on si cruellement métamorphosé en chien ?

— « Ainsi vous n’êtes pas Français ? s’écria le caniche avec joie ; vous êtes Allemand, et vous avez compris mon monologue ?

« Ah ! monsieur et cher compatriote, quel malheur que le conseiller de la légation Kœlle, quand nous discutions au cabaret, entre la pipe et la bière,

« N’ait jamais voulu démordre de sa proposition ! À l’entendre, on acquérait seulement par les voyages cette culture complète qu’il avait rapportée lui-même de l’étranger.

« Alors, pour me débarrasser de ma croûte natale et revêtir, ainsi que Kœlle, les élégantes habitudes de l’homme du monde,

« Je pris congé de mon pays, et, dans mon voyage de perfectionnement, j’arrivai aux Pyrénées et à la maisonnette d’Uraka.

« Je lui remis une lettre de recommandation de la part de Justin Kermer. J’oubliai que cet ami était en relations avec les sorcières de tous les pays.

« Je reçus un accueil affectueux ; mais, à mon grand effroi, cette amitié d’Uraka ne fit que s’accroître, et finit par dégénérer en une passion charnelle.

« Oui, monsieur, la concupiscence avait allumé son feu impudique dans le sein flétri de cette affreuse mégère, et elle voulut me séduire.

« Mais je la suppliai : Ah ! pardonnez-moi, madame, je ne suis pas un frivole disciple de Gœthe ; j’appartiens à l’école des poètes de la Souabe.

« Notre muse est la morale en personne ; elle porte des caleçons de cuir de buffle. Ah ! ne vous attaquez pas à ma vertu !

« D’autres poètes ont de l’esprit, d’autres la fantaisie, d’autres la passion ; mais nous, les poètes souabes, nous avons la vertu,

« Voilà notre seul bien ! Par pitié, ne m’enlevez pas, madame, le manteau de gueux qui couvre ma nullité !

« C’est ainsi que je lui parlai, mais mes paroles honnêtes ne touchèrent pas la vieille qui sourit ironiquement, et qui, tout en souriant, prit une baguette de gui et m’en toucha la tête.

« Aussitôt j’éprouvai un froid malaise, comme si tout mon corps avait la chair de poule ; mais ce n’était pas la chair de poule,

« C’était la peau d’un chien qui me venait, et depuis cette heure maudite je suis métamorphosé, comme vous le voyez, en caniche ! » —

Pauvre diable ! les sanglots lui coupèrent la parole, et il pleurait si copieusement, que je croyais littéralement le voir fondre en larmes.

— Écoutez, lui dis-je avec compassion, puis-je faire quelque chose pour vous délivrer de votre peau de chien et vous rendre à la poésie et à l’humanité ?

— Mais le poète souabe leva ses pattes au ciel avec désespoir, et enfin j’entendis ces paroles au milieu de ses soupirs et de ses sanglots : —

« Je suis incarcéré dans cette peau de caniche jusqu’ au jugement dernier, si la magnanimité d’une vierge ne me délivre pas de cet enchantement.

« Oui, une vierge que l’approche de l’homme n’a pas souillée, peut seule me sauver, et voici à quelle condition :

« Cette vierge chaste, durant la nuit de Saint-Sylvestre, doit lire les poésies de M. Gustave Pfizer sans s’endormir.

« Si elle ne succombe pas au sommeil pendant cette lecture, si elle ne ferme pas ses chastes paupières, alors le sortilège est détruit, je redeviens homme, je suis décaniché ! »

— Ah ! dans ce cas-là, repris-je, je ne puis pas entreprendre l’œuvre de votre délivrance, car 1° je ne suis pas une chaste vierge,

Et 2° je serais encore bien moins en état de lire les poésies de M. Gustave Pfizer sans m’endormir au beau milieu.


XXIII

Des hauteurs fantastiques qu’habite la sorcellerie, nous redescendons dans la vallée, nous reprenons pied dans le réel, nous marchons dans le monde positif.

Arrière, fantômes, visions nocturnes, apparitions aériennes, rêves fébriles ! nous revenons à la raison et à Atta Troll.

Le bon vieux repose dans sa caverne, près de ses petits, et il ronfle du sommeil des justes. Il s’éveille enfin en bâillant.

Derrière lui est son fils, le jeune Une-Oreille, qui se gratte la tête comme un poète qui cherche la rime ; il a même l’air de scander le rythme.

Près de leur père aussi sont couchées, couchées sur le dos en rêvant, les filles d’Atta Troll, belles d’innocence comme des lis à quatre pattes.

Quelles tendres pensées s’épanouissent dans l’âme de ces vierges au poil blanc ? Leurs yeux sont humides de pleurs.

La plus jeune surtout paraît profondément émue. Elle sent dans son cœur un transport de bonheur ; — éprouve-t-elle la puissance de Cupidon ?

Oui, la flèche du petit dieu a traversé sa fourrure lorsqu’elle a vu… Ô ciel ! celui qu’elle aime, c’est un homme ! C’est un homme, et il s’appelle prince Chenapanski.

Dans la grande déroute carliste, un matin, dans la montagne, il passa près d’elle en courant à toutes jambes.

Le malheur d’un héros touche toujours les femmes, et, sur la figure de celui-là, on lisait comme d’habitude la pâle mélancolie, les sombres soucis, le déficit financier.

Tout son pécule de guerre (vingt-deux grosch, monnaie de Prusse), qu’il avait apporté en Espagne, était devenu la proie d’Espartero.

Il n’avait pas même sauvé sa montre, restée au mont-de-piété de Pampelune ! C’était un héritage de ses ancêtres, bijou précieux et d’argent véritable.

Il courait donc à toutes jambes ; mais, sans le savoir, en courant, il avait gagné mieux que la plus belle bataille, — un cœur !

Oui, elle l’aime, lui, l’ennemi de sa race ! Ô trop malheureuse oursine ! si ton vieux père connaissait ton secret, quel horrible grognement il pousserait !

Semblable au vieil Odoardo qui poignarda, par orgueil plébéien, Emilia Galotti, Atta Troll tuerait plutôt sa fille, II la tuerait de ses propres pattes, plutôt que de lui permettre de tomber entre les bras d’un prince.

Mais pour l’instant il est d’humeur moins féroce ; il ne songe guère « à briser cette jeune rose avant que l’orage l’effeuille » — comme dit Galotti.

Il est d’humeur plus reposée. Couché au milieu des siens dans sa caverne, Atta Troll est préoccupé, comme par un pressentiment de mort, dé mélancoliques pensées d’outre-tombe.

« Enfants ! » soupire-t-il, et des larmes coulent soudain de ses grands yeux. « Enfants ! mon pèlerinage terrestre est accompli, il faut nous séparer.

« Aujourd’hui, à midi, il m’est venu en dormant un songe bien significatif. Mon âme a eu l’avant-goût de la béatitude céleste.

« Je suis loin d’être superstitieux, et je ne suis pas un vieux radoteur d’ours. Pourtant il y a entre le ciel et la terre bien des choses que la philosophie ne saurait expliquer.

« Je m’étais endormi en ruminant sur le monde et la destinée animale, lorsque je rêvai que j’étais couché sous un arbre immense.

« Des branches de cet arbre coulait goutte à goutte un miel blanc qui me tomba juste dans la gueule ouverte, et j’éprouvai une grande volupté.

« Dans mon extase, je levai les yeux au ciel, et j’aperçus au sommet de l’arbre une demi-douzaine de petits ours qui s’amusaient à monter et à descendre.

« Les tendres et gentilles créatures avaient une fourrure rose, et aux épaules un flocon de soie blanche comme deux petites ailes.

« Oui, ces petits ours roses avaient comme deux petites ailes, et ils chantaient avec des petites voix douces comme des flûtes.

« À leurs chants, un frisson glacial parcourut tout mon corps, mon âme s’échappa de ma peau comme une flamme, et, rayonnante, elle monta vers les cieux. »

C’est ainsi que parla Atta Troll, avec une voix de basse faible et mystérieuse. Il se tut un instant, plein de tristesse ; mais soudain ses oreilles

Se dressèrent et tressaillirent étrangement. Il se leva de sa couche, tremblant de joie et hurlant de joie : « Enfants ! entendez-vous ces sons ?

« N’est-ce pas la douce voix de votre mère ? Oh ! je reconnais les grognements de ma chère Mumma ! Mumma ! ma noire Mumma ! »

Atta Troll, en disant ces mots, s’élança de la caverne comme un fou. L’insensé courait à sa perte !


XXIV

Dans la vallée de Roncevaux, à la même place où jadis le neveu de Charlemagne rendit l’âme, Atta Troll tomba, Il tomba victime d’une embûche, tout comme Roland, qui avait été trahi par Ganelon de Mayence, ce Judas de la chevalerie chrétienne.

Hélas ! ce fut ce qu’il y a de plus noble dans l’âme d’un ours, le sentiment de l’amour conjugal, qui fut le piège que Uraka lui tendit perfidement.

Porté comme sur les ailes de l’amour, il courut dans la vallée, s’arrêtant parfois pour flairer un rocher où il croyait que Mumma se cachait.

Ah ! c’était Lascaro qui y était caché, le fusil à la main. Il l’ajuste sur sa victime, et lui tire sa balle au milieu du cœur. Un torrent de sang s’en échappe.

Atta Troll branle la tête, puis s’abat avec un sourd gémissement, et se crispe. — Mumma ! fut son dernier soupir.

C’est ainsi que tomba mon noble héros. C’est ainsi qu’il périt ; mais, après sa mort, il ressuscitera immortel dans les chants du poète.

Il ressuscitera immortel dans mes vers, et sa gloire parcourra la terre sur des trochées pathétiques de quatre pieds.

Un jour, le roi de Bavière lui élèvera une statue dans le panthéon Walhalla, avec cette inscription dans le style lapidaire de sa manière wittelsbachienne :

« Atta Troll, ours sans-culotte, égalitaire sauvage. Époux estimable, esprit sérieux, âme religieuse, haïssant la frivolité.

« Dansant mal cependant ! portant la vertu dans sa velue poitrine. Quelquefois aussi ayant pué. Pas de talent, mais un caractère. »


XXV

Trente-trois vieilles femmes, coiffées du capuce rouge des anciens Basques, attendaient à l’entrée du village.

Une d’entre elles, comme Débora, jouait du tambourin en dansant, et chantait une hymne à la louange de Lascaro, le tueur d’ours.

Quatre hommes vigoureux portaient en triomphe l’ours mort. On l’avait assis tout droit sur une chaise, ainsi qu’un baigneur malade.

Derrière, comme s’ils étaient les parents du défunt, suivaient Lascaro et Uraka. — La sorcière saluait à droite et à gauche, mais non sans un grand trouble.

L’adjoint du maire tint un discours devant l’hôtel de ville, lorsque la procession fut arrivée là. Il parla de mainte et mainte chose,

Par exemple, de l’état florissant de la marine française, de la presse, de la question des betteraves et de l’hydre renaissante de l’anarchie.

Après avoir énuméré abondamment les mérites de Louis-Philippe, il passa à l’ours et au grand exploit de Lascaro.

« Ô Lascaro, s’écria l’orateur, » et il essuya la sueur de son front avec son écharpe tricolore, « Lascaro, ô toi, Lascaro !

« Toi qui as délivré la France et l’Espagne d’Atta Troll, tu es le héros de ces deux hémisphères, le Lafayette des Pyrénées ! »

Lorsque Lascaro s’entendit célébrer de la sorte officiellement, il se prit à rire dans sa barbe et à rougir de contentement.

Il murmura quelques mots sans suite et précipités, et balbutia un remerciement pour l’honneur, le grand honneur qu’on lui faisait.

Tout le monde contemplait avec stupéfaction ce spectacle inouï, et les vieilles femmes murmuraient mystérieusement et avec, terreur :

« Lascaro a ri ! Lascaro a rougi ! Lascaro a parlé ! lui, le fils mort de la sorcière ! »

Le même jour, on dépouilla Atta Troll, et sa peau fut mise à l’enchère ; un fourreur l’obtint pour cent francs.

Il l’apprêta, la doubla de soie, lui fit une frange écarlate, et la revendit le double de ce qu’elle avait coûté.

Juliette l’eut ainsi de troisième main, et elle lui sert de descente de lit dans sa chambre à coucher à Paris.

Oh ! combien de fois la nuit suis-je resté là, pieds nu sur la brune dépouille mortelle de mon héros, sur peau d’Atta Troll !

Alors, plein de mélancolie, je me rappelais les paroles de Schiller : « Ce qui doit vivre à jamais dans le sublime empire de la poésie doit mourir misérablement ici-bas sur cette terre fangeuse. »


XXVI

Et Mumma ! Hélas ! Mumma est une faible femme. Fragilité ton nom est « femme ! » Ah ! les femmes sont fragiles comme des porcelaines.

Lorsque la main du sort l’eut séparée de son glorieux époux, Mumma ne mourut pas de chagrin ; le désespoir ne la consuma pas.

Non, au contraire, elle continua joyeusement la vie, dansa comme devant, faisant des courbettes au public pour en être applaudie.

Elle a fini par trouver une bonne position, une retraite assurée pour le reste de ses jours, à Paris, au Jardin des Plantes.

Dimanche dernier, j’y étais allé avec Juliette ; je lui expliquais l’histoire naturelle, les plantes et les bêtes,

La girafe et le cèdre du Liban, le grand dromadaire, le zèbre, les faisans dorés et le bouc à trois jambes.

Un magnifique ours sauvage de la Sibérie, blanc comme la neige, folâtrant par trop tendrement avec une ourse brune.

Et c’était Mumma, la veuve d’Atta Troll ! Je la reconnus à l’éclat humide de ses yeux.

Oui, c’était elle ! Elle, la brune fille du midi, elle, la Mumma, vit maintenant avec un Russe, un barbare du Nord !

Un nègre qui s’était approché de nous me dit en souriant : « Y a-t-il un plus beau spectacle que la vue de deux amoureux ? »

À qui ai-je l’honneur de parler ? lui répliquai-je étonné. Mon interlocuteur s’exclama : — Ne me reconnaissez-vous donc pas ?

Je suis le roi nègre de M. Freiligrath qui jouait si bien du tambour chez les saltimbanques allemands. À cette époque-là, je ne faisais pas de bonnes affaires. — Je me trouvais bien isolé en Allemagne.

Mais ici, où je suis placé comme gardien, où je revois les plantes de mon pays, avec des tigres et des lions,

Ici je me trouve plus heureux que dans vos foires tudesques, où il me fallait journellement battre la grosse caisse, et où je faisais si maigre chère.

Je viens de me marier tout récemment avec une blonde cuisinière d’Alsace, et dans ses bras il me semble que j’ai retrouvé le bonheur du pays natal.

Ses pieds me rappellent ceux de mes chers éléphants ; et, quand elle parle français, je crois entendre l’idiome noir de ma langue maternelle.

Quelquefois elle bougonne, alors je pense au tintamarre de ce fameux tambour orné de crânes ; les serpents et les lions s’enfuyaient en l’entendant.

Cependant, au clair de lune, elle devient sentimentale, et pleure, comme un crocodile qui sort du fleuve embrasé pour respirer la fraîcheur.

Et quels bons morceaux elle me donne ! Aussi je prospère. Je mange ici comme au bord du Niger. J’ai retrouvé mon vieil appétit d’Afrique.

Je me suis même fait un petit ventre assez rondelet. Il s’élance de ma veste de toile comme dans une éclipse la lune assombrie sort des blanches nuées.


XXVII
À AUGUSTE VARNHAGEN VON ENSE

Où diable, messer Ludovico, avez-vous péché toutes ces folles histoires ? s’écria le cardinal d’Este,

Lorsqu'il eut fini de lire le Roland furieux qu’Arioste avait huimblement dédié à son éminence.

Varnhagen, mon vieil ami, je vois flotter sur tes lèvres la même exclamation avec le même fin sourire.

Parfois même tu ris aux éclats en lisant ; d’autres fois ton front se ride d’un pli méditatif, et tu rappelles alors tes souvenirs et tu dis :

« N’est-ce pas comme un écho de ces rêves de jeunesse que je faisais avec Chamisso, Brentano et Fouqué, dans les nuits bleues, aux rayons de la lune ?

« N’est-ce pas le tintement pieux de la chapelle perdue dans les bois ? et la cape de la folie n’y mêle-t-elle pas ses grelots moqueurs ?

« Au milieu du chœur des rossignols résonne lourdement la basse-taille des ours, sourde et grondeuse ; puis elle est remplacée par le chuchotement mystérieux des esprits.

« Délire conduit par la raison, sagesse qui déraisonne, soupirs d’agonie, qui soudain se changent en éclats de rire ! »,

Oui, mon ami, ce sont des accords des temps passés ; mais le trille moderne se joue à travers les vieilles et fabuleuses mélodies.

En dépit de ma gaieté, ça et là tu sentiras les traces du découragement. Que ce poème s’abrite sous ton indulgence accoutumée !

Hélas ! c’est peut-être la dernière libre chanson de la muse romantique ! Elle se perdra dans le vacarme et les cris de guerre des Tyrtées du jour.

D’autres temps, d’autres oiseaux ! d’autres oiseaux, d’autres chansons ! Quel piaillement ! On dirait des oies qui ont sauvé le Capitole.

Quel ramage ! ce sont des moineaux avec des allumettes chimiques dans les serres qui se donnent des airs d’aigle portant la foudre de Jupiter.

Quel roucoulement ! ce sont des tourterelles lasses d’amour, qui veulent haïr et traîner dorénavant le char de Bellone au lieu de celui de Vénus !

D’autres temps, d’autres oiseaux ! d’autres oiseaux, d’autres chansons ! Elles me plairaient peut-être mieux, si j’avais d’autres oreilles.