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Au Caucase/Une Expédition

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Au Caucase. Récits militaires
Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky et Ernest Jaubert.
Perrin, 1906
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UNE EXPÉDITION

I

Le 12 juillet, le capitaine Khlopov, avec ses épaulettes et son yataghan, — attributs que je ne lui avais pas encore vus depuis mon arrivée au Caucase, — entra par la petite porte de ma cabane. — Je viens directement de chez le colonel, dit-il en réponse au regard d’interrogation par lequel je l’accueillis ; notre bataillon se met en route demain.

— Pour où ? demandai-je.

— Pour N***. C’est là que se concentre l’armée.

— Et de là, sans doute, on partira pour quelque expédition ?

— Sans doute.

— Et où donc, à votre avis ?

— Je n’ai pas d’avis à donner. Je ne puis que vous dire ce que je sais. Un Tartare est arrivé hier, bride abattue, de chez le général, avec l’ordre de faire lever le camp au bataillon et de se munir de biscuit pour deux jours. Maintenant, où, pourquoi, et pour combien de temps, cela, mon petit père, ne se demande pas. L’ordre est donné de marcher ! Il suffit.

— Pourtant, si on ne prend de biscuit que pour deux jours, on ne tiendra pas plus longtemps la campagne.

— Oh ! cela n’est pas une raison…

— Mais comment alors ?… demandai-je, étonné.

— Mais comme cela. Quand nous allions à Darghi, nous avions pris avec nous du biscuit pour huit jours seulement, et nous y sommes bel et bien restés presque un mois.

— Est-ce que je pourrais vous accompagner ? lui demandai-je, après un silence.

— Pour pouvoir, on le peut. Mais je vous engagerais plutôt à ne pas venir. À quoi bon s’exposer ?…

— Non, vous me permettrez de ne pas suivre votre conseil… Je suis ici depuis un grand mois, à seule fin d’assister à une bataille ; et vous voulez que je perde cette occasion ?

— Soit. Venez. Seulement, ma foi, vous feriez mieux de rester. Vous nous auriez attendu ici, à chasser, tandis que nous serions partis avec Dieu. Et comme cela serait bien ! dit-il avec une intonation si persuasive qu’au premier moment il me sembla que cela serait bien en effet.

Cependant je lui dis, d’un air décidé, que je ne resterais pour rien au monde.

— Qu’est-ce que vous voulez-voir, là-bas ? continua le capitaine, qui tenait à me convaincre. Vous voulez savoir ce que c’est qu’une bataille ? Vous n’avez qu’à lire Mikhaïlovsky-Danilevsky, son Tableau de la guerre, un beau livre ; tout y est décrit en détail, et la disposition de chaque corps, et comment se font les batailles.

— Au contraire, c’est justement cela qui ne m’intéresse pas, répondis-je.

— Eh bien ! quoi, alors ? Vous voulez tout simplement voir comment on tue les gens ?…

Ainsi, en 1832, il y avait ici un certain Espagnol, je crois, qui, lui non plus, ne servait pas dans l’armée. Il nous suivit pendant deux campagnes… Eh bien, il a été tué, ce gaillard-là. Ici, mon petit père, on n’étonne personne.

Si ennuyé que je fusse de voir le capitaine se méprendre si fort sur mon intention, je n’essayai même pas de le détromper.

— Était-il brave ? lui demandai je.

— Dieu le sait ! Il était toujours en tête ; partout où il pleuvait des balles, il était là.

— Donc il était brave ? repris-je.

— Non, cela ne veut pas dire qu’il fût brave, de se fourrer partout où l’on n’avait que faire de lui…

— Qui appellerez-vous brave, alors ?

— Brave ! brave !… répétait le capitaine de l’air d’un homme à qui l’on pose pour la première fois une question semblable… Brave est celui qui se conduit comme il faut, dit-il, après une réflexion.

Je me rappelai que Platon définissait la bravoure par le « savoir ce qu’on doit, ce qu’on ne doit pas craindre ». Et malgré le vague et le peu de clarté de la définition du capitaine, je pensai que le sens de ces deux formules n’était pas aussi différent qu’il pouvait sembler, et que, même, la définition du capitaine était plus exacte que celle du philosophe grec ; car s’il avait pu s’exprimer comme Platon, il eût dit sans doute que celui-là est courageux qui craint ce qu’on doit craindre, et ne craint pas ce qu’on ne doit pas craindre.

Je voulus expliquer ma pensée au capitaine.

— Oui, lui dis-je, il me semble que dans tout danger il y a un choix à faire : et le choix fait, par exemple, sous l’influence du devoir, c’est là le courage, tandis que le choix fait sous l’influence d’un sentiment vil, c’est lâcheté. Donc, un homme qui, par vanité, ou par curiosité, ou par désir d’étonner, risque sa vie, ne saurait passer pour courageux ; et au contraire, un homme qui, sous l’influence d’un devoir, par sentiment de famille ou simplement par conviction, évitera un danger, ne saurait être taxé de lâche.

Le capitaine me regardait avec une expression étrange, tandis que je parlais.

— Ah ! cela, je ne saurais vous le prouver, dit-il en bourrant sa pipe. Mais nous avons un juncker qui aime à philosopher. Causez donc ensemble ; il écrit aussi des vers.

J’avais vu déjà le capitaine en Russie ; mais c’était seulement au Caucase que j’avais fait avec lui plus ample connaissance.

Sa mère, Maria Ivanovna Khlopova, une petite pomestchitsa[1], demeure à deux verstes de ma propriété. Avant mon départ pour le Caucase, j’étais allé la voir. La vieille dame avait été heureuse à l’idée que je verrais son Pachegnka (comme elle appelait le vieux et grisonnant capitaine), et que, lettre vivante, je pourrais lui donner force détails sur la vie de sa mère, et lui remettre quelque souvenir d’elle. Après m’avoir régalé d’excellents gâteaux et de volaille, Maria Ivanovna s’en fut dans sa chambre à coucher, et en revint avec un assez gros amulette, suspendu à un ruban de soie noire.

— Voilà notre petite mère protectrice, dit-elle en baisant l’image de la Sainte Vierge, qu’elle me tendit ensuite. Ayez l’obligeance, petit père, de la lui remettre. Voyez-vous, quand il est parti pour le Caucase, j’ai fait dire une messe, et promis que s’il demeurait vivant et sans blessure, je ferais faire cette image de la Sainte Vierge. Et voilà déjà dix-huit ans que la protectrice et les saints le préservent : il n’a jamais été blessé une seule fois, et Dieu sait pourtant à combien de batailles il a pris part !… Quand Mikhaïlo, qui se trouvait avec lui, me parlait de mon fils, alors, le croirez-vous, mes cheveux se dressaient ; du reste, tout ce que je sais de lui, c’est par les autres ; mon petit pigeon, lui, ne m’écrit jamais rien de ses campagnes, il a trop peur de m’effrayer…

Moi-même, au Caucase, j’avais appris, par d’autres que lui, qu’il avait été blessé déjà quatre fois ; et, effectivement, il n’en avait rien dit à sa mère…

— Qu’il porte maintenant sur lui cette sainte image, poursuivit-elle ; par elle, je le bénis. Qu’il l’ait toujours sur lui dans la bataille ; dis-lui bien, mon petit père, que c’est la volonté de sa mère.

Je lui promis de m’acquitter fidèlement de sa commission.

— Je sais que vous l’aimerez, mon Pachegnka, reprit la vieille dame. C’est un si brave garçon ! Me croirez-vous, il ne passe pas une année sans m’envoyer de l’argent ; et il vient aussi en aide à ma fille Annouchka : tout cela au moyen de sa seule solde. Je remercie vraiment Dieu, conclut-elle les larmes aux yeux, de m’avoir donné un pareil enfant.

— Est-ce qu’il vous écrit souvent ? demandai-je.

— Rarement, petit père ; une fois par an, peut-être, et aussi, parfois, en envoyant l’argent. « Si, me dit-il, maman, je ne vous écris pas, c’est que je suis vivant et en bonne santé ; et si, — Dieu préserve ! — il m’arrivait quelque chose, on t’écrirait bien sans moi. »

... Lorsque je remis au capitaine le souvenir de sa mère, il me demanda du papier, l’enveloppa avec soin et le serra précieusement. Je lui parlai beaucoup de sa mère : il gardait le silence. Quand j’eus fini, il se retira dans un coin et se mit à bourrer longuement, trop longuement, sa pipe.

— Oui, une bonne vieille, dit-il de son coin, d’une voix un peu voilée ; je ne sais si Dieu nous permettra de nous revoir.

Ces simples paroles trahissaient une grande affection nuancée de tristesse.

— Pourquoi servez-vous ici ? demandai-je.

— Il faut bien servir quelque part, répondit-il d’un air convaincu, et ici nous touchons double solde, ce qui est beaucoup pour nous autres pauvres gens.

Le capitaine vivait sobrement. Il ne jouait pas aux cartes, faisait rarement la noce, et fumait le tabac le plus ordinaire.

Le capitaine me plaisait déjà avant : il avait une de ces figures russes simples et paisibles qu’il est agréable et facile de regarder droit aux yeux. Mais, après cet entretien, je me sentis pour lui une estime véritable.

II

Le lendemain, à quatre heures du matin, le capitaine vint me chercher. Il portait une vieille redingote tout usée, sans épaulettes, de larges pantalons de Lesghis[2], une papakha[3] blanche, à fourrure jaunie, un mauvais yataghan en bandoulière. Le petit cheval blanc qu’il montait marchait en baissant la tête et en agitant sans cesse sa queue peu fournie. Quoique l’accoutrement du bon capitaine n’offrît rien de guerrier ni d’élégant, il manifestait pour tout ce qui l’entourait une telle indifférence, qu’il inspirait néanmoins de l’estime.

Je ne le fis pas attendre un seul moment : je montai aussitôt à cheval, et nous sortîmes tous deux par la grande porte du fort.

Le bataillon se trouvait déjà à deux cents sagènes[4] en avant de nous, et il nous apparaissait comme une masse noire et compacte en mouvement. On ne devinait la ligne qu’aux baïonnettes émergeant comme de longues aiguilles pressées. Parfois l’oreille percevait des chants de soldats, des roulements de tambour, et la magnifique voix d’un ténor de la 6ecompagnie, dont je m’étais plusieurs fois délecté dans le fort.

La route suivait le fond d’une abrupte vallée et longeait une rivière, en ce moment débordée. Des bandes de pigeons sauvages tournoyaient au-dessus des flots, tantôt se posant sur la berge pierreuse, tantôt tourbillonnant dans l’air, et parfois disparaissaient à la vue. Le soleil n’était pas encore levé ; mais le haut du versant droit de la vallée commençait à s’éclairer. Des roches grises et blanchâtres, la mousse d’un jaune verdâtre humide de rosée, des cornouillers, des karatchags[5], peu à peu s’illuminaient à la transparente lumière dorée du levant. En revanche, l’autre versant et le creux restaient voilés par un épais brouillard agitant ses couches inégales et fumeuses ; humide, morne, il présentait un mélange de couleurs indéfinissable : lilas pâle, noirâtre, vert foncé et blanc. Juste devant nous, sur l’horizon sombre, des montagnes neigeuses profilaient, avec une précision singulière, leurs masses confuses d’un blanc intense, avec leurs ombres et leurs contours fantasques mais gracieux jusque dans leurs moindres détails. Des grillons, des sauterelles et des milliers d’autres insectes s’éveillaient dans les hautes herbes et remplissaient l’air de leurs bruits clairs et continus. Il semblait qu’une multitude de minuscules sonnettes tintassent dans vos oreilles. On respirait dans l’air l’eau, l’herbe, le brouillard, en un mot le bonheur d’une belle matinée d’été.

Le capitaine battit le briquet et alluma sa pipe. L’odeur de son tabac et de l’amadou me parut très agréable. Nous avions pris un raccourci pour rejoindre plus vite le bataillon. Le capitaine semblait plus absorbé dans ses pensées que d’ordinaire ; ses dents ne lâchaient pas sa petite pipe du Daghestan, et à chaque pas il éperonnait son cheval, lequel, se balançant de côté et d’autre, laissait des traces presque invisibles de son passage à travers les hautes herbes. D’entre ses sabots s’envola un faisan, avec ces cris et ces battements d’ailes qui font tressaillir les chasseurs.

Le capitaine ne lui prêta aucune attention. Nous allions atteindre le bataillon, lorsque retentit derrière nous le galop d’un cheval, et au même instant nous fûmes dépassés par un jeune et joli officier en haut bonnet d’astrakan blanc. En passant auprès de nous, il sourit, salua de la tête le capitaine et leva sa badine… Je n’eus que le temps de remarquer sa bonne grâce à se tenir en selle, ses beaux yeux noirs, son nez fin, et les poils follets de sa moustache naissante. Ce qui me charma en lui, ce fut le sourire qu’il ne put retenir en s’apercevant que nous l’examinions. Rien que ce sourire trahissait son extrême jeunesse.

— Et où court-il ? murmura, d’un air mécontent, le capitaine sans lâcher la pipe des dents.

— Qui est-ce ? lui demandai-je.

— Le sous-lieutenant Alanine, un officier subalterne de ma compagnie. Il n’est arrivé au corps, tout frais émoulu de l’école, que le mois dernier.

— C’est sans doute le premier engagement qu’il aura vu ? demandai-je.

— Mais oui, c’est pour cela qu’il est si ravi, dit le capitaine en hochant la tête d’un air de philosophie. Ô jeunesse !

— Et pourquoi ne serait-il pas ravi ? Je conçois qu’un jeune officier trouve cela très intéressant.

Le capitaine garda le silence pendant deux minutes.

— Eh bien ! c’est ce que je dis… la jeunesse ! reprit-il avec une voix de basse. Pourquoi se réjouir avant d’avoir rien vu ? Voilà : quand il aura assisté à quelques engagements, il ne sera plus tant ravi que cela. Nous sommes, par exemple, en ce moment une vingtaine d’officiers en marche. Quelqu’un de nous sera tué ou blessé, cela est sûr : aujourd’hui moi, demain lui, après-demain un troisième. Qu’y a-t il donc de si réjouissant ?

III

À peine le soleil, surgissant de derrière les cimes, se mit-il à éclairer la vallée où nous avancions que la buée tremblante du brouillard se dissipa. Il faisait chaud. Les soldats, fusil à l’épaule et sac au dos, cheminaient lentement sur la route poudreuse. On entendait parfois dans les rangs le dialecte de l’Ukraine et des rires. Quelques vieux soldats en uniforme blanc, — des sous-officiers pour la plupart, — marchaient en flanc, la pipe à la bouche et s’entretenaient avec gravité. Des voitures, lourdement chargées et attelées de trois chevaux, se traînaient pas à pas, soulevant une poussière qui planait, immobile.

Les officiers chevauchaient en avant. Quelques-uns faisaient les braves, c’est-à-dire qu’ils fouettaient leurs chevaux, les lançaient au galop et les arrêtaient net, tout en tournant la tête. D’autres avaient l’œil aux chanteurs qui, malgré la chaleur étouffante, ne cessaient de chanter un refrain après l’autre.

Une centaine de sagènes en avant du détachement, caracolait, accompagné de Tartares, un grand et bel officier en uniforme asiatique. Il passait, dans le régiment, pour un brave à toute épreuve, disant hardiment son fait à chacun. Son costume, son attitude, ses moindres mouvements trahissaient chez lui le désir d’être pris pour un Tartare. Il s’adressait même à ses compagnons dans une langue qui m’était inconnue ; mais aux regards moqueurs que ceux-ci échangeaient, je crus voir qu’ils ne le comprenaient guère.

C’était un de nos jeunes officiers, un de ces preux nourris de Marlinsky et de Lermontov, qui ne voient le Caucase qu’à travers les prismes des « héros de notre temps[6] », et, dans tous ses actes, il suivait non ses propres penchants, mais l’exemple de ces héros.

Ce lieutenant, par exemple, aimait peut-être la société des dames du monde et des grands personnages, — généraux, colonels, aides-de-camp ; — je suis même certain qu’il aimait une pareille société, car il était vaniteux au plus haut point : mais il considérait comme de son strict devoir de tourner le dos à tous les hauts personnages avec une grossièreté assez mitigée, il est vrai, et quand une barinia apparaissait dans la forteresse, il se croyait obligé de passer sous ses fenêtres, avec ses amis, en chemise rouge et les pieds nus dans ses souliers, et de faire du bruit non pour l’offenser, mais pour lui montrer qu’il avait de jolis pieds blancs, et qu’on se fût épris aisément de lui, s’il eût bien voulu s’y prêter.

D’autres fois, il parlait de nuit avec deux ou trois Tartares soumis pour les montagnes ; et là, d’épier, de tueries Tartares révoltés ; quoique son cœur lui dît qu’il n’y eût là rien d’héroïque, il se croyait tenu de faire souffrir les hommes, se disant revenu d’eux, s’imaginant les haïr et les mépriser. Il portait sans cesse deux choses sur lui : une grande icône suspendue à son cou et un poignard en bandoulière sur sa chemise ; il ne s’en séparait pas même pour dormir. Il se croyait sincèrement des ennemis, se figurait avoir à se venger des autres, et se délectait à l’idée de laver son offense dans le sang. Il était convaincu que ces sentiments de haine, de vengeance et de mépris pour l’humanité étaient des sentiments supérieurs et poétiques ; mais sa maîtresse, une Tcherkesse, cela va sans dire, que j’eus l’occasion de voir par la suite, m’assura que c’était l’homme le plus doux, le plus débonnaire, et que, chaque soir, après avoir griffonné des notes farouches, il faisait ses comptes sur du papier bien réglé et priait Dieu à genoux. Combien dut-il souffrir pour arriver à paraître ce qu’il voulait être ! Car ses camarades et ses soldats n’avaient pas du tout sur lui l’opinion qu’il eût voulu leur donner.

Une fois, dans une de ces excursions nocturnes, il lui arriva de blesser à la jambe un Tchétchène révolté et de le faire prisonnier. Ce Tchétchène vécut six semaines de suite chez le lieutenant, qui le soignait comme son meilleur ami ; et quand l’autre fut guéri, il le renvoya avec des présents. Au cours d’une expédition ultérieure, comme le lieutenant se repliait avec les siens, il s’entendit appeler dans les rangs ennemis ; et son Tchétchène, s’avançant, lui fit signe d’en faire autant de son côté. Le lieutenant s’approcha de son ami et lui serra la main ; pendant ce temps les Tchétchènes, restés à l’écart, s’abstenaient de tirer ; mais à peine avait-il tourné son cheval, que plusieurs hommes firent feu sur lui, et une balle lui effleura le derrière.

Une autre fois, je vis un incendie dans le fort : deux compagnies cherchaient à l’éteindre. Au milieu de cette foule éclairée par la flamme, apparut tout à coup une silhouette d’homme à cheval. Cette silhouette, se frayant un passage, arriva tout près du feu. Alors le lieutenant, — c’était lui, — mit pied à terre et se jeta dans le brasier. Cinq minutes après, il en ressortit, les cheveux roussis, le coude brûlé, emportant dans sa poitrine deux colombes qu’il avait sauvées des flammes.

Il s’appelait Rosenkranz. Mais il parlait volontiers de ses origines, qu’il faisait remonter jusqu’aux Varègues, et il démontrait clair comme le jour que ses aïeux et lui étaient des Russes pur sang.

IV

Le soleil avait déjà parcouru la moitié de sa carrière, et, par l’air embrasé, dardait ses rayons sur la terre sèche ; le ciel, d’un bleu sombre, était d’une pureté absolue. La base des montagnes neigeuses commençait à se voiler de buées lilas-pâle. L’atmosphère immobile semblait remplie d’une poussière transparente. La chaleur augmentait toujours.

En arrivant au bord d’un ruisseau, à mi-chemin de l’étape, le détachement fît halte. Les soldats, ayant mis leurs fusils en faisceaux, coururent au ruisseau. Le commandant s’assit sur un tambour, à l’ombre, et réfléchissant sur son visage plein l’importance de son grade, il se disposa à manger avec quelques-uns de ses officiers. Le capitaine s’étendit sur l’herbe, abrité par le fourgon de la compagnie. Le brave lieutenant Rosencranz, avec d’autres jeunes officiers, s’installèrent sur leurs manteaux et se préparèrent à faire la noce, comme le donnaient à entendre nombre de flacons et de bouteilles déposés auprès d’eux, et aussi l’animation particulière des chanteurs, lesquels, s’étant rangés en demi-cercle, chantaient en sifflant la pliassovaïa[7] du Caucase, sur l’air de la Lezghinka[8] :

Schamyl a eu l’idée de se révolter
Dans les années passées…
Traï-raï, ra-ta-taï…
Dans les années passées…

Parmi ces officiers, se trouvait aussi ce jeune sous-lieutenant qui nous avait dépassés le matin. Il était fort amusant : ses yeux étincelaient ; sa langue s’embrouillait quelque peu ; il accablait chacun d’embrassades et de protestations d’amitié. Pauvre petit ! Il ne savait pas encore à quel point il pouvait être ridicule, et que la franchise et la tendresse dont il assommait ses camarades provoqueraient, non point l’affection dont il était avide, mais des railleries. Il ne savait pas non plus, lorsque, s’étendant sur son manteau et s’accoudant sur le sol, il rejetait en arrière ses épais cheveux noirs, à quel point il était gentil.

Deux officiers, assis sous le fourgon, jouaient au dourak[9] sur un nécessaire de voyage.

J’écoutai curieusement les conversations des soldats et des officiers, j’examinai d’un œil attentif l’expression de leurs physionomies. Mais je ne pus décidément remarquer chez aucun même l’ombre de l’inquiétude que je ressentais moi-même : leurs lazzi, leurs rires, leurs histoires exprimaient une indifférence, une insouciance absolues des dangers imminents. Ils n’avaient pas même l’air de se douter que plus d’un parmi eux ne repasserait plus par cette route.

V

À sept heures du soir, tout poudreux et tout fatigués, nous entrions par la large porte du fort N***. Le soleil se couchait, jetant d’obliques rayons roses sur les batteries pittoresques et les jardins aux grands arbres qui couronnaient la forteresse, et les champs jaunissants, et les nuages blancs qui s’amoncelaient le long des montagnes neigeuses, comme pour les imiter en formant une chaîne aux contours fantasques. Le jeune croissant de la lune apparaissait à l’horizon comme un petit nuage transparent. Dans l’aoul[10] situé au pied du fort, un Tartare appelait les fidèles à la prière du haut de sa terrasse. Les chanteurs chantaient plus allègrement.

Après avoir changé de toilette et pris un peu de repos, je me rendis chez un aide-de-camp de mes amis pour le prier de faire part au général de mes intentions. En m’éloignant du faubourg où je m’étais arrêté, j’eus l’occasion d’observer dans le fort un spectacle assez inattendu pour moi. Un coquet équipage à deux places passa devant moi : on distinguait un élégant chapeau de femme et l’on entendait des lambeaux de conversation en langue française. D’une fenêtre ouverte de la maison du commandant s’échappaient des sons de quelque polka « Lisagnka » ou « Kategnka », jouée sur un mauvais piano. En passant devant un café, j’aperçus quelques scribes avec la cigarette aux doigts et buvant du vin, et j’entendis que l’un d’eux disait à l’autre :

— Mais permettez… En politique, Maria Grigorievna est la première…

Un juif voûté, vêtu d’une redingote usée, et l’air maladif, traînait péniblement un orgue de Barbarie aux notes criardes, et tout le faubourg retentissait de Lucia de Lammermoor.

Deux femmes aux robes bruissantes, un foulard de soie sur la tête, une ombrelle de couleur voyante à la main, cheminaient devant moi, sur le trottoir, majestueusement. Deux jeunes filles, l’une en robe rose, l’autre en robe bleu de ciel, la tête nue, debout près d’une maisonnette, riaient d’un rire suraigu et forcé, dans le but manifeste de se faire remarquer par les officiers qui passaient.

Les officiers, en uniformes frais, en gants blancs, en épaulettes rutilantes, se promenaient dans les rues et le jardin public.

Je trouvai mon ami à l’étage inférieur de la maison du général. À peine avais-je eu le temps de lui expliquer mon désir, qu’il jugeait très réalisable, que nous vîmes apparaître, devant la fenêtre à laquelle nous étions accoudés, le coquet équipage de tantôt. Les chevaux s’arrêtèrent ; de la voiture descendit un homme svelte en uniforme de la ligne, en épaulettes de major[11], qui pénétra chez le général.

— Excusez-moi, je vous prie, me dit l’aide-de-camp en se levant ; il faut absolument que j’aille annoncer au général…

— Qui est-ce donc qui vient d’arriver ? demandai-je.

— La comtesse, répondit-il en boutonnant son uniforme, et en montant vivement l’escalier.

Quelques minutes après sortit sur le perron un très joli homme, de petite taille, dans une redingote sans épaulettes, une croix blanche à la boutonnière. Le major, l’aide de-camp et deux autres officiers le suivaient. La démarche, la voix, tous les mouvements du général trahissaient un homme tout pénétré de son importance.

— Bonsoir, madame la comtesse[12], dit-il en lui tendant la main à travers la portière.

Une petite main gantée serra celle du général, et un mignon visage souriant sous un chapeau jaune apparut dans l’ouverture.

De toute la conversation, qui dura quelques minutes, j’entendis seulement ce que disait, avec un sourire, le général passant devant moi.

— Vous savez que j’ai fait vœu de combattre les infidèles ; prenez donc garde de le devenir[13].

Un rire résonna dans la voiture : — Adieu donc, cher général[14].

— Non, à revoir, dit le général en gravissant l’escalier. N’oubliez pas que je m’invite pour la soirée de demain[15].

La voiture partit.

— Voilà encore un homme, pensai-je en revenant chez moi, qui a tout ce qu’un Russe recherche : un grade, la richesse, une haute noblesse ; et cet homme-là, à la veille d’une bataille, qui finira Dieu sait comme, plaisante avec une jolie femme, lui promet de venir boire du thé chez elle le lendemain, comme s’il l’avait rencontrée dans un bal.

Je trouvai chez l’aide-de-camp un jeune homme qui m’étonna plus encore ; c’était un lieutenant du régiment K***, qui se distinguait par une timidité presque féminine : il venait épancher son dépit et son indignation contre les gens qui, disait-il, intriguaient pour l’empêcher de prendre part à l’action.

Il disait qu’agir ainsi était vil et d’un mauvais camarade, qu’il s’en souviendrait, etc. Malgré l’attention que j’apportais à le regarder et à l’écouter, je dus me convaincre qu’il ne feignait point. Il était vraiment indigné et attristé qu’on l’empêchât d’aller tirer sur les Tcherkesses et essuyer leurs coups de feu. Il était vexé comme un enfant qu’on vient de fouetter injustement… Je n’y comprenais rien du tout.

VI

C’était à dix heures du soir que la colonne devait se mettre en marche. À huit heures et demie, je montai à cheval et me rendis chez le général ; mais supposant que lui et l’aide-de-camp étaient occupés, je m’arrêtai dans la rue, j’attachai mon cheval à un pieu de la palissade et m’assis sur la zavalinka[16], pour rejoindre le général dès sa sortie.

La chaleur et l’éclat du soleil avaient fait place à la fraîcheur de la nuit et à la pâle clarté de la nouvelle lune. Des lumières couraient derrière les fentes des volets et les carreaux des fenêtres. Les hautes cimes des peupliers qui se dressaient à l’horizon, derrière les maisonnettes, semblaient plus noires et plus hautes. Les longues ombres des maisons, des arbres, des haies, se dessinaient gracieusement sur la route argentée et poudreuse. Des voix de grenouilles résonnaient sur la rivière. On entendait dans les rues, tantôt des pas précipités, tantôt des bruits de conversation ou le galop d’un cheval. Du faubourg arrivaient de temps à autre les sons d’un orgue de Barbarie, qui jouait tantôt « viyoutt vitri[17] », tantôt quelque « Aurora-Walzer[18] ».

Je ne dirai pas à quoi je songeai : d’abord j’aurais honte d’avouer les pensées désolées qui, se succédant à la file, obsédaient, envahissaient mon âme, tandis que je ne voyais autour de moi que de la joie ; et puis cela importe peu à mon récit. J’étais si absorbé, que je n’entendis même pas la cloche sonner onze heures, et le général passer avec toute sa suite.

L’arrière-garde était encore dans le fort. Ce fut à peine si je pus, sur le pont, me frayer un chemin à travers les canons, les caissons, les voitures de munitions et les officiers qui criaient leurs ordres. Après avoir franchi la porte, je longeai au trot la masse de l’armée qui s’étendait l’espace d’une verste et je rejoignis le général. Pendant que l’artillerie défilait comme un seul canon, suivie des officiers à cheval, je fus frappé, comme d’une grossière dissonance parmi cette solennelle harmonie, par une rauque voix allemande qui demandait du feu.

Le ciel se couvrait peu à peu de longs nuages d’un gris sombre. Çà et là seulement des étoiles étincelaient. La lune avait déjà disparu derrière un noir horizon de montagnes. L’air était si calme et si tiède que pas un brin d’herbe ne bougeait ; pas un nuage. Devant moi se dressait un mur compact, obscur et mouvant ; derrière suivaient des taches mobiles : c’était l’avant-garde à cheval, et le général avec sa suite. Le silence était si profond qu’on entendait distinctement tous les sons charmeurs et mystérieux de la nuit. Le hurlement lointain et monotone des chacals, ressemblant tantôt à des pleurs désespérés, tantôt à des rires ; l’uniforme chanson des cri-cris, des grenouilles, des cailles, un grondement indéfinissable qui allait se rapprochant, et toute cette vie nocturne, presque imperceptible, de la nature, qu’on ne saurait ni comprendre ni exprimer : tout se fondait en un seul son, ce son plein et harmonieux que nous appelons le silence de la nuit. Ce silence alternait ou plutôt se mariait avec le pas sourd des sabots, et le frôlement des hautes herbes au passage du détachement.

Parfois seulement, le bruit d’un lourd canon, le cliquetis des baïonnettes entrechoquées, des voix étouffées et les ébrouements des chevaux.

La nature respirait une beauté, une puissance apaisantes.

Les hommes se sentiraient-ils donc trop à l’étroit sur cette belle terre, sous l’infini de ce ciel étoile ? Comment peuvent-ils nourrir de tels sentiments de haine et de vengeance, une telle rage de destruction de leurs semblables ? Tout ce qui grouille de mauvais dans le cœur de l’homme devrait, ce me semble, se dissiper dans cette intimité avec la nature, — cette expression absolue du beau et du bon.

VII

Nous marchions déjà depuis plus de deux heures. Je sentis un frisson ; le sommeil me gagnait. Je m’inclinai sur le cou de mon cheval et, fermant les paupières, je m’oubliai quelques minutes.

Tout à coup je fus réveillé par un bruit familier. Pendant mon assoupissement, je n’avais pas cessé d’entendre ce grondement dont je n’avais pu m’expliquer la nature : c’était le bruit de l’eau. Nous entrions dans une gorge profonde, et nous nous rapprochions d’un torrent, alors en pleine crue. L’horizon se resserrait de plus en plus. Parfois, sur le fond obscur des montagnes, brillaient et s’évanouissaient des feux éclatants.

— Dites-moi, je vous prie, que signifient ces feux ? demandai-je à voix basse au Tartare qui chevauchait près de moi.

— Tu ne le sais donc pas ? me répondit-il.

— Non.

— C’est le montagnard qui a attaché une gerbe de paille au bout d’une perche, et qui agite le feu.

— Dans quel but ?

— Pour que chacun apprenne que le Russe est là. Maintenant, dans les aouls, ajouta-t-il en riant, aï, aï ! on tremble que les mécréants n’emportent le butin.

— Sait-on déjà dans la montagne que la troupe est en marche ?

— Hé ! comment ne le sauraient-ils pas ? Ils le savent toujours. Nos gens sont hommes à savoir cela.

— Alors, Schamyl fait ses préparatifs de combat ? lui demandai-je.

— Non, répliqua-t-il en secouant la tête en signe de dénégation. Schamyl n’entrera pas en campagne. Schamyl enverra son nahib[19], tandis que lui-même, au plus haut de la montagne, regardera par un tuyau[20].

— Se trouve-t-il loin ?

— Pas loin. Voilà, par la gauche, il y aurait une dizaine de verstes.

— Et comment le sais-tu ? y serais-tu allé ?

— Oui. Nous autres nous allons partout dans la montagne.

— Et tu as vu Schamyl ?

— Oh ! que non ! Schamyl, nous ne pouvons pas le voir, nous autres. Cent, trois cents, mille gardes et Schamyl au milieu, fit-il, avec une expression d’obséquieux respect.

En jetant un regard vers le haut, on voyait que le ciel commençait à s’éclairer à l’horizon. Mais dans la gorge que nous suivions, il faisait encore sombre et humide.

Tout à coup, un peu devant nous, des lumières éclatèrent dans l’obscurité. Au même instant, des balles sifflèrent, et, dans le silence qui nous enveloppait, retentirent des coups de fusil et un cri aigu. C’était un piquet de l’avant-garde ennemie. Les Tartares qui le composaient avaient tiré au hasard en poussant un cri et s’étaient enfuis.

Tout se tut. Le général appela l’interprète. Un Tartare, en uniforme blanc de Tcherkesse, s’approcha de lui, et tous deux s’entretinrent longtemps en chuchotant.

— Colonel Khassanov, faites égailler les hommes, dit le général d’une voix basse et traînante, mais très distincte.

Le détachement atteignit la rivière, laissant derrière lui les montagnes noires et la gorge. Le jour commençait à poindre. Le ciel, parsemé de rares étoiles pâlies, semblait avoir remonté. L’aurore brillait à l’Orient. Une petite brise fraîche et pénétrante souffla de l’Occident, et une buée, légère comme une vapeur, s’éleva au-dessus de la rivière bruissante.

VIII

Le guide nous indiqua le gué, et l’avant-garde à cheval passa la rivière, bientôt suivie par le général et sa suite. L’eau frappait les chevaux au poitrail, et se précipitait avec une violence extraordinaire à travers les pierres blanches qui émergeaient çà et là ; elle formait, entre les jambes des chevaux, des torrents écumants. Les bêtes, étonnées du fracas des flots, levaient la tête et dressaient les oreilles, mais s’avançaient en cadence, prudemment, sur le fond inégal, en luttant contre le courant. Les cavaliers relevaient leurs jambes et leurs armes. Les fantassins, littéralement en chemise, ayant en l’air, au-dessus de l’eau, leurs fusils avec leurs effets noués au bout, la main dans la main, par groupes de vingt, essayaient, avec des efforts qu’exprimait leur visage, de résister au flot. Les artilleurs, avec de grands cris, poussaient au trot leurs chevaux dans la rivière. Les canons et les caissons verts, que l’eau recouvrait de temps en temps, résonnaient sur le lit pierreux. Mais les bons petits chevaux de la mer Noire tiraient allègrement, fendaient l’écume, puis, la crinière et la queue ruisselantes, remontaient sur la berge opposée.

Aussitôt le passage opéré, le général laissa voir sur son visage les traces d’une grande préoccupation. Il pirouetta et, suivi de la cavalerie, s’en fut au trot à travers une large clairière qui s’ouvrait devant nous. Les Cosaques s’éparpillèrent dans la lisière de la forêt.

On voyait, parmi les arbres, un Tcherkesse à pied, puis un autre, un troisième… L’un des officiers dit :

— Ce sont les Tartares.

Voici qu’une légère fumée part de derrière un arbre… Un coup de feu, un autre… Notre fusillade, plus nourrie, domine, de son crépitement, celle de l’ennemi. Parfois, seulement, une balle avec un bruit lent, semblable au vol d’une abeille, prouve, en sifflant à nos oreilles, qu’on tire aussi contre nous. Voici que la ligne, au pas gymnastique, et les canons, au trot, passent à la file. On entend les grondements des canons, le son métallique du vol du boulet, le sifflement des obus, le crépitement des coups de feu. La cavalerie, la ligne et l’artillerie surgissent de tous les côtés dans la vaste clairière.

La fumée des canons, des obus et des fusils se confond avec le brouillard et la buée qui couvre la verdure.

Le colonel Khassanov galope vers le général et, en plein élan, arrête net son cheval.

— Votre Excellence, dit-il en portant la main à son bonnet, ordonnez de lancer la cavalerie en avant, on voit des drapeaux.

Et il montrait du fouet les cavaliers tartares précédés de deux hommes qui, montés sur des chevaux blancs, portaient au bout d’un bâton des chiffons rouges et bleus.

— Allez avec Dieu, Ivan Mikhaïlovitch, dit le général.

Le colonel fait volte-face sur place, tire son sabre et crie :

— Hurrah !

— Hurrah ! Hurrah ! Hurrah ! répéta-t-on dans les rangs.

Et la cavalerie s’élance au galop derrière le colonel.

Tous regardent avec une ardente et sympathique curiosité : on voit un drapeau, un autre, un troisième, un quatrième…

L’ennemi, sans attendre la charge, disparaît dans le bois et ouvre, de là, une fusillade nourrie. Les balles tombent plus dru.

— Quel charmant coup d’œil ! dit le général en sautillant à l’anglaise sur son pur sang aux jambes effilées.

— Charmant ! répond le major en faisant caracoler sa monture.

Et, fouettant son cheval, il s’approche du général.

— C’est un vrai plaisir que la guerre dans un aussi beau pays[21], dit-il.

— Et surtout en bonne compagnie[22], ajoute le général, avec un sourire gracieux.

Le major s’inclina.

À ce moment, avec un sifflement rapide et aigre, un boulet passe et se heurte contre quelque chose. On entend, derrière, le gémissement d’un blessé. Ce gémissement me frappe si étrangement, que ce tableau militaire perd instantanément tout son charme ; mais personne, hors moi, ne semble le remarquer : le major rit, semble-t-il, à gorge déployée ; un autre officier reprend tranquillement le cours de sa phrase. Le général regarde d’un autre côté et, de son sourire le plus calme, prononce quelques mots en français.

— Ordonnerez-vous de riposter à leur feu ? demande en s’approchant au galop le chef de l’artillerie.

— Oui, faites-leur peur, dit nonchalamment le général en allumant un cigare. La batterie se met en ligne et le feu commence.

Le sol gémit sous la canonnade. Des étincelles jaillissent de toutes parts, et une fumée, qui permet à peine d’entrevoir les servants des pièces, obscurcit la vue.

L’aoul est bombardé. De nouveau le colonel Khassanov s’approche, et, sur un ordre du général, il s’élance vers l’aoul. Des cris de guerre retentissent de nouveau, et la cavalerie disparaît sous les nuages de poussière qu’elle soulève.

Le spectacle était vraiment majestueux. Pour moi, qui n’avais pas pris part à l’affaire, et peu aguerri, une seule chose gâtait l’impression générale : c’était la manifeste inutilité de tous ces mouvements, de toute cette animation, de tous ces cris. Malgré moi, mon esprit évoquait la comparaison d’un homme qui pourfendrait à toute volée le vide avec sa hache.

IX

L’aoul était déjà occupé par les nôtres, et pas une seule âme ennemie ne s’y trouvait, lorsque le général, avec sa suite où je m’étais mêlé, s’en approcha.

Des huttes longues et propres, aux toits plats, en terre battue, aux cheminées pittoresques, s’étendaient sur des tertres inégaux et pierreux, entre lesquels serpentait un ruisseau. D’un côté, éclairés par l’ardente lumière du soleil, apparaissaient de verts jardins plantés de poiriers et de pruniers ; de l’autre, surgissaient d’étranges ombres, des pierres tombales et de longues perches de bois terminées par des boules et des drapeaux multicolores ; c’étaient les tombes des djighits[23].

La troupe était rangée en bon ordre devant la porte.

Une minute après, les dragons, les Cosaques, les fantassins se répandaient dans les rues tortueuses, et l’aoul désert s’anima. Ici, c’est un toit qui s’effondre ; la hache frappe le bois dur et brise une porte en planches ; là, flambent une meule de foin, une haie, une maison. Une épaisse fumée s’élève en volutes dans l’air serein. Voilà qu’un Cosaque passe traînant un sac de farine et un tapis. Un soldat sort tout joyeux d’une maisonnette avec une cuvette en fer blanc et des hardes. Un autre, de ses bras étendus, s’efforce d’attraper deux poules qui se débattent contre la haie en coatcadant. Un troisième, ayant trouvé une cruche de lait, s’abreuve et, avec un gros rire, la jette ensuite par terre.

Le bataillon avec lequel j’avais quitté le fort N*** était aussi dans l’aoul. Le capitaine, assis sur le toit d’une hutte, lâchait des bouffées de sa courte pipe avec un air si indifférent, qu’en l’apercevant j’oubliai que je me trouvais dans un aoul envahi ; je me faisais l’effet d’être chez moi.

— Ah ! vous voilà ici, vous aussi ! dit-il en me voyant.

La haute stature du lieutenant Rosencranz apparaissait ici et là, dans l’aoul. Il ne cessait de donner des ordres, de l’air d’un homme fortement préoccupé. Je le vis sortir, triomphant, de l’une des huttes : derrière lui des soldats entraînaient un vieux Tartare, lié avec des cordes. Le vieillard, qui n’avait pour tout vêtement qu’un bechmet bariolé et des culottes en haillons, paraissait débile au point que ses bras osseux, fortement attachés derrière le dos, semblaient tenir à peine à ses épaules. Ses pieds nus et tournés se mouvaient péniblement. Son visage, et même une partie de sa tête rasée, étaient sillonnés de rides profondes. La bouche, édentée et tordue, remuait sans cesse entre sa barbe et ses moustaches grises et taillées, comme s’il eût mâché quelque chose. Mais dans ses yeux rouges et sans cils luisait une flamme ; il s’y lisait une indifférence sénile pour la vie. Rosencranz lui demanda, par le canal d’un interprète, pourquoi il n’était pas parti avec les autres.

— Où serais-je allé ? dit-il en regardant tranquillement de côté.

— Là où sont allés les autres ! fit observer quelqu’un.

— Les djighits sont allés combattre les Russes, et moi je suis un vieillard.

— Tu n’as donc pas peur des Russes ?

— Qu’est-ce que les Russes peuvent me faire ? Je suis un vieillard, répéta-t-il en promenant sur les assistants un regard indolent.

En repassant, je remarquai le vieillard sans bonnet, et toujours garrotté, à cheval derrière un Cosaque ; il regardait autour de lui avec la même indifférence. Il devait servir à l’échange des prisonniers.

Je montai sur le toit, et m’installai auprès du capitaine.

— L’ennemi n’était pas nombreux, lui dis-je, désireux de connaître son opinion sur l’engagement.

— L’ennemi ? répéta-t-il avec étonnement ; mais il n’y en avait pas du tout. Peut-on appeler cela l’ennemi ?… Voilà ; vous verrez ce soir, quand nous nous retirerons, quelle conduite on nous fera. C’est par là qu’il va en venir ! ajouta-t-il en montrant de sa pipe le bois traversé par nous le matin.

— Qu’y a-t-il ? demandai-je, inquiet, en interrompant le capitaine, et en désignant des Cosaques du Don qui faisaient cercle non loin de nous autour de quelque chose. On entendait parmi eux comme des pleurs d’enfants et des paroles :

— Hé ! ne l’assomme pas ! Arrête !… On nous verrait… Tu as un couteau, Evstigniéitch ?… Donne le couteau !

— Ils sont en train de se partager quelque chose, les vauriens, dit tranquillement le capitaine.

Au même instant, surgit tout à coup de derrière un coin le joli sous-lieutenant, avec un visage enflammé et épouvanté ; et en gesticulant, il se précipita vers les Cosaques :

— Ne le touchez pas ! Ne le frappez pas ! cria-t-il d’une voix d’enfant.

À la vue d’un officier, les Cosaques s’écartèrent, lâchant un agneau blanc. Le jeune sous-lieutenant, tout confus et surpris, murmura quelques mots et s’arrêta.

En nous apercevant sur le toit, le capitaine et moi, il rougit encore plus, et courant vers nous :

— Je croyais que c’était un enfant qu’ils voulaient tuer, dit-il avec un sourire timide.

X

Le général partit en avant avec la cavalerie. Le bataillon avec lequel j’avais quitté le fort de N*** demeura à l’arrière-garde. Les compagnies du capitaine Khlopov et du lieutenant Rosencranz se repliaient ensemble.

La prédiction du capitaine se réalisa de point en point. À peine entrions-nous dans le petit bois qu’il m’avait montré, que, des deux côtés, apparurent, allant et venant, des montagnards à cheval et à pied, et si près de nous, que je pus fort bien voir quelques-uns d’entre eux, le cou baissé, le fusil à la main, courir d’un arbre à l’autre.

Le capitaine ôta son bonnet et fit pieusement un signe de croix. Quelques vieux soldats l’imitèrent. On entendait dans le bois des hurlements et des cris : « yaï ! giaïours ! Ourouss[24]... yaï ! » Les détonations sèches et courtes des carabines se succédaient : de toutes parts sifflaient les balles. Les nôtres ripostèrent en silence par un feu de peloton. Parfois seulement on entendait dans nos rangs des remarques de ce genre :

— C’est de là qu’il[25] tire !

— Ça lui est facile de tirer de derrière un arbre !

— Il nous faudrait de la mitraille !

Et voici que le canon joignit la colonne. Aux premiers obus, l’ennemi semblait faiblir ; mais, un instant après, à chaque pas que faisaient nos troupes, son feu, ses cris et ses hurlements augmentaient d’intensité.

Nous étions à peine à trois cents sagènes de l’aoul, que ses boulets commençaient déjà à voler par-dessus nos têtes. Je vis un soldat tué par un obus… Mais pourquoi retracer les détails de cet horrible tableau, quand j’aurais donné beaucoup pour l’oublier moi-même !

Le lieutenant Rosencranz tirait lui-même des coups de carabine ; de sa voix enrouée, il criait sans répit après les soldats, et s’élançait à toute bride d’un bout à l’autre de la colonne. Il était un peu pâle, ce qui seyait fort à sa physionomie martiale.

Le joli sous-lieutenant était tout à la joie : ses beaux yeux noirs brillaient d’audace ; sa bouche souriait légèrement. Il revenait sans cesse vers le capitaine, lui demandant la permission de s’élancer à l’hurrah[26].

— Dispersons-les ! disait-il d’un air convaincu. Ma parole, nous les disperserons !

— Inutile, répondit le capitaine d’un ton bref. Il faut se replier.

La compagnie du capitaine occupait la lisière du bois, et les soldats accroupis ne tiraient que pour riposter. Le capitaine, dans sa redingote usée et son bonnet hérissé, lâchant la bride à son petit cheval blanc, les jambes pliées sur l’étrier raccourci, demeurait immobile et silencieux à la même place. Les soldats savaient si bien ce qu’ils avaient à faire, qu’on n’avait pas besoin de leur donner des ordres. Parfois, seulement, le capitaine élevait la voix, pour gronder ceux qui dressaient la tête. Le capitaine offrait un aspect très peu militaire. En revanche, il y avait en lui tant de naturel et de simplicité que j’en fus tout surpris.

— Voilà le vrai brave ! me disais-je malgré moi.

Il était tel que j’avais l’habitude de le voir toujours ; les mêmes mouvements tranquilles, la même voix égale, le même air de franchise sur son visage simple et laid. Seulement, à son regard, plus serein que d’habitude, on pouvait reconnaître en lui l’attention d’un homme occupé à son affaire. Cela n’est pas peu dire : toujours le même. Combien de modifications ne surprenais-je pas chez les autres ! L’un affecte plus de calme, l’autre plus de gravité, un troisième plus de gaîté qu’à l’ordinaire ; tandis qu’on voit sur le visage du capitaine qu’il ne comprend même pas la nécessité d’une affectation quelconque.

Le Français qui disait à Waterloo : « La garde meurt, mais ne se rend pas », et les autres héros, notamment les Français, qui prononçaient des paroles célèbres, étaient des braves en effet ; mais entre leur bravoure et celle du capitaine existait cette différence que, si quelque grande parole eût germé dans l’âme de mon héros, je suis certain qu’il ne l’aurait pas exprimée : premièrement parce qu’il eût craint, en prononçant la grande parole, d’amoindrir la grande action ; en second lieu, parce que, à l’homme qui se sent la force d’accomplir une grande action, les paroles sont inutiles. C’est, à mon avis, le trait caractéristique et noble de la bravoure russe. Comment le cœur russe ne saignerait-il pas, quand, parmi nos jeunes militaires, on entend prononcer de banales phrases françaises qui ont la prétention de rappeler la vieille chevalerie française ?…

Tout à coup, du côté où se trouvait le joli sous-lieutenant avec son peloton, retentissent quelques hurrah. En me tournant de ce côté, j’aperçus une trentaine de soldats qui, fusil en main et sac au dos, couraient péniblement à travers le champ labouré. Ils trébuchaient, mais avançaient quand même, toujours criant. À leur tête, le sabre au clair, galopait le jeune sous-lieutenant.

Tout disparut dans le bois…

Après quelques instants de cris et de crépitements, se précipitait hors du bois un cheval effrayé ; sur la lisière, apparurent des soldats portant des tués et des blessés ; parmi ces derniers se trouvait le jeune sous-lieutenant.

Deux soldats le tenaient sous les bras : il était pâle comme un mouchoir ; et sa jolie petite tête, où l’on ne voyait plus que l’ombre de cet enthousiasme guerrier qui l’animait une minute auparavant, était affaissée terriblement entre les deux épaules et penchait sur la poitrine. Sur sa chemise blanche, à travers sa redingote déboutonnée, on apercevait une petite tache rouge.

— Ah ! quelle pitié ! dis-je involontairement, en me détournant de ce triste spectacle.

— Naturellement, c’est pitié ! dit auprès de moi un vieux soldat appuyé sur son fusil, d’un air morne. Il n’a peur de rien ; cela n’est pas bien, aussi, comment est-ce possible ? ajouta-t-il en regardant attentivement le blessé… Il est trop novice, et il a payé.

— Et toi, est-ce que tu as donc peur ? lui demandai-je.

— Est-ce que tu crois que non ?

XI

Quatre soldats portaient le sous-lieutenant sur une civière. Derrière eux, un autre conduisait par la bride un maigre cheval tout fourbu, chargé de deux caisses vertes contenant les instruments de chirurgie. On attendait le docteur.

Les officiers s’approchaient de la civière et tâchaient de consoler et rassurer le blessé.

— Eh bien ! frère Alanine, tu ne pourras plus danser de sitôt, dit, avec un sourire, le lieutenant Rosencranz.

Il pensait sans doute encourager par ces paroles le joli sous-lieutenant ; mais, autant que je pus en juger d’après les regards froids et tristes de ce dernier, ces paroles n’obtinrent pas l’effet qu’il en attendait.

Le capitaine s’approcha aussi. Il examina attentivement le blessé ; et, sur son visage, toujours indifférent et froid, se lut une sincère pitié.

— Eh quoi ! mon cher Anatoly Ivanitch, dit-il d’une voix empreinte d’une sympathie si tendre que j’en fus tout surpris. C’est la volonté de Dieu.

Le blessé se tourna vers lui. Son visage pâle s’anima d’un sourire triste :

— Oui, je ne vous ai pas écouté.

— Dites plutôt que c’est la volonté de Dieu, répéta le capitaine.

Le docteur, qui venait d’arriver, prit des mains de son aide des bandes, la sonde et d’autres outils ; et retroussant ses manches, avec un sourire encourageant, il s’avança vers le blessé.

— Eh quoi ! on vous a donc fait un trou dans un endroit plein ? dit-il en plaisantant d’un ton nonchalant. Montrez donc !

Le sous-lieutenant obéit. Mais à l’expression avec laquelle il regardait le jovial médecin, on sentait un étonnement et un reproche que l’autre ne remarqua pas. Il se mit à sonder la blessure et à l’examiner à fond. Mais, las de souffrir, le blessé, avec un gémissement pénible, lui écarta la main.

— Laissez-moi, dit-il d’une voix à peine perceptible, puisque je vais mourir quand même.

Après ces paroles, il retomba sur le dos, et, cinq minutes après, lorsque, m’approchant du groupe qui l’entourait, je demandai à un soldat comment allait le sous-lieutenant, il me fut répondu :

— Il se meurt.

XII

Il se faisait déjà tard, lorsque la troupe, s’étant formée en une large colonne, arriva auprès du fort N***. Le soleil s’était couché derrière la chaîne des montagnes neigeuses, éclairant de ses derniers rayons roses les nuages allongés et légers, immobiles sur l’horizon clair et limpide. Les montagnes neigeuses commençaient à s’envelopper d’un brouillard lilas ; mais la ligne onduleuse de leurs contours se découpait avec une extrême netteté sur le fond pourpre du couchant. La lune transparente, déjà levée depuis longtemps, commençait à blanchir sur le noir de l’azur. Le vert des herbes et des arbres s’assombrissait et s’estompait de buée. Les masses obscures de la colonne bruissaient en cadence, se déroulant à travers la grasse prairie. Çà et là résonnaient les tambours, les castagnettes et les joyeuses chansons. Le solo de la sixième compagnie chantait de toutes ses forces, et, vibrants de sentiment et de puissance, les sons de sa pure voix de ténor s’épandaient au loin, dans l’air transparent du soir.


  1. Féminin de pomestchik, propriétaire terrien.
  2. Peuplade du Caucase.
  3. Bonnet d’astrakan.
  4. 2m 134mm.
  5. Arbustes de la faune caucasique.
  6. Allusion au type décrit par Lermontov dans « Un héros de notre temps ».
  7. Terme générique : danse nationale.
  8. Danse nationale indigène.
  9. Jeu de cartes.
  10. Village en langue indigène.
  11. Commandant.
  12. En français dans le texte.
  13. En français dans le texte.
  14. En français dans le texte.
  15. En français dans le texte.
  16. Remblai de terre qui fait le tour des maisons.
  17. Les vents soufflent. Chanson d’Ukraine.
  18. Allemand. Valse de l’aurore.
  19. Son lieutenant.
  20. Porte-vue.
  21. En français dans le texte.
  22. En français dans le texte.
  23. Chefs mililaires.
  24. Russes. Mot tartare.
  25. L’ennemi, dans le langage des soldats russes.
  26. C’est-à-dire à la charge, qui s’exécute aux cris de : Hurrah !