Au bord du Saint-Laurent/1

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Imprimerie du Saint-Laurent (p. 14-17).

CHAPITRE I

L’HERMITE DE SAINT-BARNABÉ


Nous allons maintenant pour un quart d’heure tout au plus, entrer dans le domaine de l’histoire, car l’hermite de St-Barnabé, a bel et bien existé et sa vie, intéressante sous bien des faces, est du domaine des faits réels, au moins en ce qui touche les trente-neuf années qu’il a vécues sur l’île, en face de Rimouski.

Rimouski ? — Il faudrait la plume de Buies, voire même celle de J. C. Taché pour nous en donner une idée juste, peindre les aspects majestueux qui l’entourent et développer à vos yeux cet imposant panorama qui se déroule depuis les monts neigeux en arrière, jusqu’aux Laurentides en face, qui, muraille immense, ferment l’horizon d’une ligne noire, sinueuse et accidentée. Ici une baie des plus régulières, ayant pour extrémités, le quai de Rimouski à droite et les ilets Canuel à gauche ; et au large, comme pour fermer l’entrée de cet estuaire à vastes dimensions, l’île St-Barnabé si connue des marins, s’étend sur une lieue de long. À marée basse il est facile de s’y rendre, du village, à pied sec, en passant sur les battures. Au fond de la baie, sur une légère éminence, c’est le village de Rimouski, aujourd’hui ville superbe, avec sa cathédrale, son collège classique et ses institutions de charité.

Or en 1728, un jeune homme d’environ vingt et un ans, arrivait dans la paroisse de Saint-Germain de Rimouski qui n’était alors qu’une simple mission desservie de temps en temps par le missionnaire de la côte sud. D’où venait-il, ce jeune homme robuste, humble et mélancolique, de manières parfaites, et d’un abord des plus faciles ? Qui était-il ? Quel projet avait-il en vue ? quel dessein arrêté le poussait vers ce coin de terre à moitié colonisé ? Victime de quelque malheur inconnu, de quelque drame caché, venait-il demander aux forêts encore vierges de la Gaspésie et de Rimouski un abri sûr pour y faire pénitence et y passer le reste de ses jours ? Ou bien le cœur brisé par quelque grand amour incompris ou malheureux, recherchait-il la solitude afin de mieux pardonner et de mieux oublier ?

Ces questions, sous mille et une formes, lui ont été posées et il les a constamment laissées sans réponse et c’est de peine et de misère que le seigneur Lepage de Rimouski, dont il était l’hôte d’un jour, lui fit avouer son nom qu’il dit être celui de Toussaint Cartier.

Le soir de son arrivée, en promenade sur le bord de la grève, il s’arrête un instant et contemple l’île de St-Barnabé. Sa figure devient comme radieuse, un éclair de joie illumine sa prunelle, il se découvre et tendant la main vers le large, il dit à son compagnon :


« Oui, c’est sur cet ilôt sauvage,
« Que je ferai mon héritage


et revenant au manoir seigneurial il y rencontrait le Père Ambroise Rouillard, missionnaire récollet, arrivé le jour même, pour faire la mission à Rimouski. Mis au courant du projet du jeune étranger, le Père ne sut que l’encourager, voyant en cela, dit-il, les secrets d’en haut, en face d’une inspiration aussi soudaine et d’une décision prise sur-le-champ.

Le soir même le seigneur Lepage, ayant le Père Rouillard pour témoin, passait un acte de donation au jeune Toussaint Cartier d’un endroit dans la dite île de Saint-Barnabé et autant de terre qu’il en pourra faire et ce seulement pendant sa vie durant… attendu que le dit Toussaint Cartier s’est expliqué avec le dit Sieur Lepage qu’il ne voulait pas se marier et qu’il voulait se retirer dans un endroit isolé, seul, afin de faire son salut…

Cet intéressant document, passé le 15 novembre 1728, existe encore et est parmi les minutes du notaire Descheneaux ; il mérite d’être conservé à plus d’un titre, surtout lorsque l’on songe que la considération en était de faire son salut.

Toussaint Cartier se mit de suite à l’œuvre ; il construisit, avec l’aide du bon seigneur Lepage, une maisonnette de peu de dimension et une petite étable, pour abriter une vache et quelques poules ; puis il se mit à défricher la terre autour de son habitation ; partageant son temps entre la prière et le travail, il ne venait au village, à marée basse, que lors de l’affluence de colons à l’humble chapelle pour y faire la mission, avec le bon Père Missionnaire, et jamais un mot d’aigreur, jamais une parole vive, jamais le moindre indice d’un retour attristé sur un passé qui semblait mort pour lui. Sa bouche semblait scellée sur le temps écoulé jusqu’à son arrivée à Rimouski, personne ne le surprit à en parler ou même à y faire allusion.

En 1759, c’était l’heure attristante de l’invasion anglaise ; nous allions être abandonnés, être obligés de nous soumettre à la loi du plus fort, qui n’est pas toujours la plus juste ni la meilleure. Les paroisses d’en bas de Québec eurent beaucoup à souffrir des incursions et des déprédations des soldats anglais ; Rimouski fut le premier point ils débarquèrent. Incapables de se défendre contre le grand nombre, les colons s’étaient enfuis dans les bois avec leurs familles et ne revenaient au bord du fleuve, que pour surveiller le mouvement des navires de guerre anglais.

Seul l’hermite ne changea rien de sa vie accoutumée ; indifférent à tout, il ne craignait personne ; enfermé chez lui, il ne semblait plus vivre de la vie du dehors ; les anglais débarquèrent sur l’île, ils se rembarquèrent sans molester personne.

L’humble serviteur de Dieu fut épargné cette fois, grâce sans doute à une permission de là-haut.

Il y avait trente-neuf ans que Toussaint Cartier menait ainsi une vie d’anachorète, édifiant tous ceux qui connaissaient les privations qu’il endurait volontairement, et la vie de sainteté qu’il menait, lorsque le 29 janvier 1767 le jeune Charles Lepage, le fils du seigneur, âgé de 14 ans, remarqua en sortant de la maison de son père, que la cheminée de l’hermite sur l’île ne donnait pas de fumée. Le père informé du fait, voyant qu’il faisait un froid assez intense et craignant qu’il ne fut arrivé quelque malheur au pauvre hermite, envoya son fils avec un compagnon en voiture s’enquérir de ce qui se passait là-bas.

Quelles ne furent pas leur surprise et leur désolation en voyant le pauvre solitaire étendu sans connaissance sur le plancher, et près de lui, lui léchant les mains, un petit chien, seul compagnon de sa solitude, qui manifestait sa joie en voyant arriver les sauveurs. Ils l’enveloppèrent dans des couvertes et des peaux de buffles et le ramenèrent au manoir du seigneur Lepage les bons soins et la chaleur le ramenèrent un peu.

Mon heure est venue, dit-il, et Dieu a voulu que je profite du passage de son missionnaire ici pour régler mes comptes. Le père Ambroise, celui qui, trente-neuf ans auparavant avait assisté au contrat de donation, chargé d’années et de mérites, était de nouveau en mission à Rimouski. Il se rendit au manoir, confessa son ami, qui le soir même rendait son âme à Dieu, emportant dans la tombe son secret que personne n’a su.

Cette histoire si touchante et si simple, dans toute sa naïveté, a déjà servi de thème à une triste et décevante histoire d’amourette ; cependant elle est restée telle quelle, a toujours été transmise de famille en famille, aux endroits l’hermite a vécu et où il est mort. L’endroit où s’élevait l’humble cabane du solitaire, se voit encore sur l’île en face du village de Rimouski.

Je ne sache pas que l’on ait comblé le puits creusé de ses mains où il allait chercher l’eau dont il avait besoin.

Tout jeune écolier, lorsque l’hiver jetait son pont de glace vive entre l’île et le rivage, du côté de Rimouski, on allait par bandes joyeuses en pèlerinage au lieu où le saint hermite de l’île avait vécu pendant 39 ans. Et ce n’est pas sans émotion sincère que l’on songeait à ce jeune homme de vingt-et-un ans venant enfermer dans un coin obscur, sa jeunesse, ses rêves, ses aspirations et mourant sans soulager son cœur d’un secret qui lui pesait peut-être lourdement, et qu’il devait emporter dans la tombe.