Au bord du Saint-Laurent/2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Imprimerie du Saint-Laurent (p. 18-22).

CHAPITRE II

LA LÉGENDE DES CLOCHES SONNANT


Il y a des figures prédestinées, des hommes qui naissent pour résumer en eux-mêmes toute une époque, je devrais dire tout un siècle de civilisation, de gloire et de progrès dans tous les genres : tels Périclès, Auguste, Charlemagne, saint Louis, François Ier, Louis XIV, Napoléon.

On en voit qui passent, torrent désastreux, ne laissant après eux que ruines et désolations ; d’autres ne paraissent sur la scène du monde que pour être l’instrument de circonstances extraordinaires et donner leur nom à toute une époque particulière : les peuples jaloux se disputent leurs berceaux et s’en font des demi-dieux ; d’autres enfin, sur un théâtre des plus humble, passent en faisant le bien, pareils au Divin-Maître, et sans laisser leur nom au siècle qui les vit naître, travailler, souffrir et mourir, ils n’en sont pas moins restés les idoles des peuples au sein desquels ils ont travaillé et peiné toute leur vie, et leur mémoire, après des siècles révolus, reste aussi vivace, aussi ancrée au cœur des populations, qu’aux jours bénis où ils accomplissait leur mission providentielle.

Donoso Cortès disait un jour : « Qui a mis sur leurs lèvres ces saintes harmonies, et cette mâle éloquence, et ces terribles imprécations, et ces prophétiques menaces, et ces accès de brûlante charité qui jettent l’épouvante dans la conscience des pécheurs et ravissent jusqu’à l’extase les âmes pures des justes ? »

Et nous répondrons : l’amour du Christ, une simplicité d’apôtre, une vie de sainteté de tous les instants et le zèle infatigable pour la conversion des âmes. N’est-ce pas Louis Veuillot, ce génie de la pensée et de la plume, qui a écrit quelque part :

« La voix d’un bon prêtre produira en quelques jours des miracles que tous les livres et tous les journaux du monde n’opéreront jamais. Ceux-là seuls peuvent vraiment convertir qui peuvent absoudre, ayant reçu tout ensemble, comme prix de leur existence vouée à Dieu, le devoir d’instruire et le pouvoir de pardonner. »

Le père de La Brosse était du nombre de ces âmes d’élite à qui Dieu donna tout ensemble, le devoir d’instruire et le pouvoir de pardonner. Il résume en lui toute une époque, trop ignorée peut-être, de gloire, pour l’Église du Canada, dans cette partie du pays qui s’étend depuis Tadoussac jusqu’à la Gaspésie. Sa réputation de sainteté est universelle parmi ceux qui habitent le bas du fleuve, tant sur la côte nord que du côté sud. Son nom ne se prononce jamais qu’avec le plus grand signe de vénération et de respect ; il le méritait bien, ce grand serviteur de Dieu qui, pendant plus de trente ans, a fait l’admiration des populations échelonnées sur les rives du fleuve depuis Québec jusqu’à Gaspé.

En 1766, il y avait déjà douze ans que le père de La Brosse était au pays, lorsqu’il reçut ordre de ses supérieurs de s’occuper spécialement des postes et établissements de la Côte Nord et de la rive sud, avec résidence à Tadoussac. C’est à partir de cette époque que le nom du père est acquis à l’histoire religieuse de notre pays. Aux lieux où il a le plus vécu, comme Tadoussac, Rimouski, Trois-Pistoles, Isle-Verte et Cacouna, pas un vieillard, pas un enfant qui ne sachent sa vie comme celle d’un saint François-Xavier, et vous les surprendrez à vous conter les légendes qui se transmettent de famille en famille, et l’on vous parlera de l’empreinte de sa raquette et de son genoux sur un rocher des Trois-Pistoles, au départ d’une mission des plus consolantes, de sa mort qu’il a prophétisée d’avance, d’un incendie de la forêt, s’arrêtant à la ligne de démarcation qu’il avait tracée, après avoir conjuré l’élément destructeur de ne pas aller plus loin, convertissant par ce seul miracle des centaines de Naskapis.

On vous parlera surtout de la légende des cloches, sonnant le moment même de sa mort, dans toutes les chapelles où il avait exercé le saint ministère.

La voici cette dernière légende dans toute sa naïve simplicité, telle qu’elle a été gardée parmi nous et que nous empruntons à l’abbé Casgrain :

Le soir du 11 avril 1782, le curé Compain de l’Île aux Coudres, veillait seul dans sa chambre du presbytère ; il venait à peine de finir ses prières et la lecture de son bréviaire, lorsque tout à coup, dans le silence de minuit, il entend comme le son d’une cloche ; se croyant le jouet d’un rêve ou d’une illusion, il se lève et écoute : plus moyen de douter, c’est la cloche de son humble chapelle qui jette dans la nuit son glas funèbre. Il sort dehors ; la cloche sonnait toujours ; il entre dans l’église, personne ! et la cloche là-haut sonne toujours, tintant lugubrement dans l’espace. Il médite, il songe ! Soudain, comme si la voix d’un ami eut murmuré à son oreille, il tressaillit et se prit le front de ses deux mains ! Il est mort, oui : il est mort, ce bon et saint Père de La Brosse disait la voix intérieure, il vient de mourir à Tadoussac, et ce glas funèbre ne nous l’apprend que trop ; demain vous serez au bout d’en bas de l’Île et l’on viendra vous chercher là pour que vous puissiez lui donner la sépulture. Il sort de l’église, entre au presbytère, et se prépare pour le grand voyage de Tadoussac. Le lendemain il était au rendez-vous, attendant la réalisation de ce que lui avait dit la voix de l’ami, parlant tout bas dans la nuit.

Que se passait-il à Tadoussac pendant cet intervalle ? Le Père de La Brosse y était depuis quelque temps, attendant l’arrivée des sauvages, que le retour du printemps amenait au bord du fleuve, afin de leur prêcher la mission.

La veille de sa mort, le bon Père paraissait plein de santé. C’était un grand vieillard avec des cheveux blancs ; quoique robuste de corps, il avait le visage d’un ascète. Tout le jour il avait comme à l’ordinaire, vaqué à ses occupations, aux devoirs de son ministère ; et le soir venu, il était allé au Poste faire la partie de cartes avec les officiers, jusqu’à neuf heures. Au départ, il souhaita le bonsoir, à tous, et se recueillant soudain, il leur dit : Mes amis, je vous dis adieu pour l’éternité, car vous ne me verrez plus vivant sur cette terre. Ce soir même, à minuit « Je serai mort. » Vous entendrez à cette heure là sonner la cloche de la chapelle et il en sera ainsi dans toutes les chapelles où j’ai prêché la sainte parole de Dieu ; elles annonceront ma mort à mes ouailles. Si vous ne me croyez pas, vous pourrez venir vous assurer par vous-mêmes, mais je vous en prie ne touchez pas à mon corps. Demain, vous irez chercher à l’Île aux Coudres, M. Compain, le curé, qui me donnera la sépulture, il vous attendra au bout d’en bas de l’Île. Ne craignez point de partir quelque temps qu’il fasse. Je réponds de ceux qui feront ce voyage. »

On crut d’abord à une plaisanterie, mais il insista avec un air de conviction et d’autorité qui ne permettait pas de doute.

Vous n’avez jamais paru en aussi bonne santé, lui dit un officier, comment pouvez-vous croire que votre fin soit prochaine ? Mon enfant, reprit le père, vous reconnaîtrez avant le jour la vérité de mes paroles ; et il sortit en leur faisant un dernier et suprême signe d’adieu. Tous restèrent stupéfiés, n’osant croire à la réalité de cette triste prophétie ; cependant les montres se mettent sur la table et anxieux, fiévreux, agités, ils comptent les heures : dix, onze, minuit !!! Ce fut comme une commotion : la cloche de la chapelle sonne dans la nuit : on dirait le râle d’une agonie. Tous accoururent à la chapelle : à la lueur de la lampe du sanctuaire, ils entrevoient dans le chœur, la robe du Père La Brosse. Il était prosterné à terre, immobile, le visage dans ses deux mains jointes, appuyé sur la première marche de l’autel.

Il était mort !

La triste nouvelle court le village. C’est un coup de foudre dans un ciel serein ; dès le point du jour toute la population est sur pied et envahit la chapelle ; chacun veut jeter un dernier regard sur le bon père que la mort est venue terrasser !

Toute la journée ce fut un défilé devant le corps du saint missionnaire ; les sauvages qui l’aimaient tant et qu’il payait si bien de retour restaient assis auprès de leur bon ami, immobiles, le doigt sur la bouche comme pour marquer par ce geste qu’aucune parole ne pouvait exprimer leur douleur.

Cependant il fallait songer à l’ensevelir, il fallait avoir un prêtre et se souvenant de ses dernières paroles : « M. Compain sera au bout d’en bas de l’île aux Coudres, allez le chercher : il n’y a aucun risque pour ceux qui feront ce voyage, » on résolut de mettre un canot à la mer pour l’Île aux Coudres et pourtant la tempête est forte ; le sud-ouest est violent à cette saison et la mer est furieuse, l’eau poudre comme de la neige. Qu’importe ! le Père l’a dit : « je réponds de ceux qui feront ce voyage. » Eh ! bien, en avant le canot. Quatre hommes y montent et prennent le large. À peine sortis de la baie de Tadoussac, qu’ils sentent l’eau s’apaiser sous leur canot et tandis que la tempête fait rage autour d’eux, une main invisible les pousse avec rapidité ; à onze heures, ils étaient en vue de l’Île aux Coudres.

M. Compain se promenait le long des Rochers, les attendant sans se lasser. D’aussi loin qu’il put leur parler, il leur cria : Le Père est mort, vous venez me chercher pour lui donner la sépulture ! Le canot approche du rivage, M. Compain y monte et le soir du même jour il débarquait à Tadoussac.

Le Père de La Brosse avait une telle réputation de sainteté que rien d’étonnant si les populations naïves de ces temps primitifs ont entouré sa mort d’événements légendaires qu’on raconte encore parmi les colons du bas Saint-Laurent, pour rendre les derniers devoirs au saint missionnaire.

On cite vingt témoins qui affirmèrent avoir entendu les cloches sonner à minuit le 11 avril 1782, et tous de s’écrier : « Notre bon Père La Brosse est mort ! Il nous avait bien dit au départ, que c’était sa dernière visite dans notre mission ! »

À l’Isle-Verte, on garde le souvenir du Père Clairmont, qui disait avoir entendu sonner la cloche de la chapelle de la mission, dans la nuit du 11 avril, alors qu’il descendait la Côte de la Montagne pour s’en retourner chez lui.

Après tout, Dieu a bien pu commander à l’Ange de la Mort de sonner le départ de cette âme d’élite qui remontait à lui, après avoir fait tant de bien dans sa vie. Elles ont bien pu, pour un jour, ces pauvres cloches de chapelles, avoir la propriété merveilleuse d’annoncer la mort d’un saint missionnaire. Cela ne répugne pas à la raison et ne peut que faire du bien aux cœurs croyants et bons.