Au bord du Saint-Laurent/8

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Imprimerie du Saint-Laurent (p. 46-51).

CHAPITRE VIII

L’HERMITE DE TROIS-PISTOLES


LE PÈRE DUPONT — DOM G. FRS POULET



Trois-Pistoles commençait pour ainsi dire à essayer ses ailes. Des colons aussi entreprenants que courageux, conduits par le souffle qui vient de là-haut, avaient commencé le dur labour du défrichement, donnant au Nouveau-Monde le spectacle sublime d’une race virile et ferme, cherchant à s’implanter dans le sol canadien par les racines les plus tenaces et les plus profondes. Loin des centres plus populeux, accoutumés au silence des retraites paisibles où peu de monde s’assemble, ils ne connaissent des choses éloignées que ce que le missionnaire ou les rares voyageurs leur apportent de temps en temps. Il n’y avait pas de journaux alors, et nous croyons bien que le zèle des commères n’était pas ce qu’il est aujourd’hui.

C’était vers l’année 1715, deux ans après que M. Auclair, curé de Kamouraska, eut commencé à faire la desserte des Trois-Pistoles. Par une après-midi calme et paisible de juin, un habitant de la pointe, venu jusqu’à la rivière des Trois-Pistoles, fut tout surpris de voir un panache de fumée s’élever d’au-dessus d’une humble cabane bâtie sur le penchant d’un ravin au fond duquel coule la rivière.

Il crut que ce devait être la tente nomade de quelque famille sauvage, ou la hutte temporaire d’un pêcheur de saumons ou de chasseurs de loups-marins et de canards. Il voulut aller faire connaissance avec les nouveaux venus. Quelle ne fut pas sa surprise de se trouver en face d’un inconnu aux allures monastiques, qui lui dit se nommer Dupont et être venu sur ces bords afin de fuir le monde pervers et méchant, et se rapprocher davantage du Grand Maître qui commande à la vie et à la mort.

Il s’était construit une espèce d’ermitage en plein bois, à une lieue de toute habitation, et semblait vivre dans la pratique des mortifications et de la prière.

Ses vêtements quasi en lambeaux gardaient la forme de ceux des anachorètes. Sa figure grave et pleine de recueillement, son maintien plein de réserve et d’une religiosité touchante, rappelaient le souvenir de la vie ascétique. À son langage correct, au ton de sa conversation on devinait l’homme de bonne famille que de fortes études avaient façonné.

Il vivait là paisible, partageant le temps entre le travail manuel et la prière. Les pratiques de dévotion finies, il allait au bois se faire une provision de fruits sauvages, amassait les branches mortes pour le feu de sa cabane, ou bien il mettait tout en ordre dans sa cellule et réparait de son vêtement journalier les irréparables brèches que la vétusté y entretenait.

Que de fois les gens de l’endroit l’ont vu traîner des pièces de bois énormes, qu’il amassait devant la porte de son ermitage. Combien de fois aussi à l’heure où le jour tombe, à cet instant solennel où l’ombre du soir va descendre partout, couvrant de son voile léger les fleurs, les bois, les eaux, les plaines, les monts et les villages, combien de fois ne l’ont-ils pas entendu entonner un chant monotone et plaintif, espèce de psalmodie religieuse, qui prenait une intonation parfois douce et parfois lamentable selon qu’elle disait les joies de là-haut ou les tristesses d’ici-bas.

Lorsque la faim frappait à sa porte il prenait son bâton, sortait de la forêt épaisse et descendait chez les habitants au loin pour y demander du pain et des légumes, seuls aliments dont il usait avec l’eau de la rivière pour toute boisson. On le recevait partout avec autant de curiosité que de respect, et les provisions pleuvaient dans le vaste sac qu’il portait sur son dos. Il remerciait avec affabilité, et reprenait le chemin qui mène à son logis.

S’il rencontrait alors quelques passants, il se jetait à genoux en se prosternant jusqu’à terre, lui baisait les pieds en prononçant les paroles de l’Écriture Sainte, véritables exhortations sur les grandes vérités éternelles. Et les gens de dire : il faut que ce soit un grand pécheur pour s’humilier ainsi, ou bien sa perfection de sainteté est rendue bien loin et cependant il ne fréquentait jamais ni l’église sur la pointe, ni les sacrements qui s’y distribuaient au passage du missionnaire dans la paroisse.

Quelqu’un l’ayant interrogé un jour sur son pays, son origine, son passé, ses antécédents, quels emplois il avait occupés dans la vie, il ne sut que répondre d’une manière évasive laissant dans l’esprit de son homme le doute le plus absolu. Toutefois à ses manières d’ecclésiastiques, à ses paroles tirées des livres saints, à ses exhortations réitérées, on devinait aisément qu’il avait dû appartenir au clergé régulier ou séculier, et cependant il s’en défendit avec une énergie pleine d’opiniâtreté.

Enfin, cet inconnu menaçait de prendre dans le pays des proportions légendaires, lorsqu’un événement, des plus inattendus, vint mettre un terme à cette vie d’ascète que l’ermite des Trois-Pistoles menait au penchant du ravin, près de la rivière.

Un jour, on vit le feu embraser l’ermitage et anéantir tout ce qui était naguère la demeure de celui qui se nommait Dupont, et que dans la campagne on appelait le Père Dupont. Cet incendie n’était certainement pas l’effet du hasard, mais bien le résultat d’une idée déterminée, d’une volonté préconçue.

Dans tous les cas, avec cet accident, volontaire ou non, le Père Dupont disparut des Trois-Pistoles pour n’y plus revenir jamais, laissant après lui une réputation de grand saint parmi les uns, et de pauvre excentrique parmi les autres.

Ce n’est que quelques temps après son départ des Trois-Pistoles qu’on connut toute la vérité sur ce personnage aux allures singulières. Il était arrivé à Québec vers 1714, et s’était fait remarquer de suite par une conduite pleine de contrastes. À le voir fréquenter les meilleurs hôtels de la ville, on le soupçonna grand seigneur, possesseur de biens considérables ; jusqu’à sa prodigalité et ses bienfaits qui confirmaient les gens dans ces idées.

Il allait par les rues et les campagnes environnantes, semant l’or et les bonnes paroles, étudiant les mœurs, les ressources, les us et coutumes du pays où il avait l’intention, disait-il, de fonder un monastère. En maintes occasions on avait tenté de se renseigner sur son compte, on l’avait même approché à cette fin, mais toujours sans résultat apparent.

Il sentit peut-être que ces attentions intéressées pouvaient compromettre sa position et alors, prenant le parti le plus sage il s’éloigna de la ville et vint fonder sur les bords de la rivière des Trois-Pistoles l’ermitage que nous avons vu tout à l’heure.

Après l’incendie de son domicile, il était remonté à Québec où la réputation de ses austérités l’avaient devancé, lui préparant un accueil des plus sympathiques et des plus enthousiastes. L’intérêt qui s’était attaché à ses moindres faits et gestes, redoubla d’intensité ; on voulut le fêter partout et lui prodiguer les marques les plus vives d’affection et d’attachement. On tenait à l’honneur de l’avoir chez soi, mais toujours le voile plus obscur pesait sur l’homme qui s’en enveloppait volontairement sans vouloir jamais essayer même d’en lever un coin.

Ce ne fut que deux ans après son arrivée au pays, qu’on parvint à connaître toute son histoire. C’était un moine de l’ordre des bénédictins qui se nommait Dom Georges Frs Poulet. Ordonné prêtre il s’enfuit de son couvent et vint s’échouer au Canada, s’étant mis en tête que son supérieur le ferait enfermer parce que dans un voyage à Amsterdam, en Hollande, il avait embrassé avec ardeur les doctrines jansénistes. Lorsque les autorités civiles et religieuses du Canada apprirent qui il était par une lettre du supérieur au marquis de Vaudreuil, disant que les égarements du pauvre défroqué provenaient plutôt d’un travers de jugement que de méchanceté ou de perversité du cœur, elles ne permirent pas à Dom Georges Poulet de paraître dans le monde en habit laïque.

L’intendant Bégon lui-même exigea du bénédictin en rupture de vœux qu’il portât le costume de son ordre, qu’il lui fit faire tant bien que mal, et ce jusqu’au moment venu où il lui faudrait s’embarquer pour l’Europe, c’est-à-dire à l’automne suivant. Mais le rusé moine réussit à échapper à toute surveillance et quand l’heure fut venue où la flotte devait partir, on ne le trouva nulle part, de sorte qu’il fallut remettre son départ à l’année suivante.

Quelques temps après il tomba malade de la fièvre pourprée, et on dût le transporter à l’Hôtel-Dieu où il fut soigné avec attention et des égards dont il se montra touché en plus d’une circonstance. La maladie menaçait de prendre une tournure fatale, et plusieurs membres du clergé s’inquiétaient à bon droit de l’âme de ce pauvre prêtre dévoyé qu’un moment d’oubli avait jeté hors de la voie droite. Ils entourèrent son lit de malade, le suppliant de renoncer à ses erreurs jansénistes, mais ils trouvèrent chez lui une obstination invincible. L’évêque de Québec Mgr de St-Valier, fut obligé de l’avertir que s’il persistait dans ses sentiments, on lui refuserait les derniers sacrements à l’article de la mort. Rien ne put l’émouvoir.

Cependant, Dom Georges Poulet réussit à se rétablir parfaitement et l’Église du Canada n’eut pas à déplorer un scandale encore plus grand que celui d’un prêtre expatrié, fugitif, professant des idées condamnées par l’Église catholique.

Revenu à la santé, Dom Georges rédigea au gouvernement un long réquisitoire dans lequel il se plaignait de l’évêque de Québec, qu’il couvrait d’invectives, et des Jésuites qu’il accusait d’être les auteurs de tous les maux possibles, eux les exterminateurs du jansénisme.

Il poussa l’audace jusqu’à écrire même à l’évêque de Québec, lui montrant combien sa conduite était injuste envers un pauvre moine qui menait une vie d’austérité et de pénitence, une vie remplie de choses profitables au salut, et terminait en le citant au jugement de Dieu.

De retour en Hollande, il se plaignit amèrement de la manière brutale dont les autorités civiles et religieuses du Canada l’avaient traité. Les journaux d’Amsterdam s’emparèrent de ses faux-dire, de ces déclarations du prêtre janséniste et firent un grand vacarme des prétendues persécutions dont le moine Poulet avait été l’objet en la Nouvelle France.

Puis le silence se fit sur tout cela et il ne resta plus au pays que le souvenir de ce pauvre moine détraqué, qui avait partagé sa vie entre les austérités d’une vie ascétique et les déboires d’une position équivoque, sans pouvoir se dire : « bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, » puisque sa cause n’a été pour les pays où elle voulut agir qu’un brandon de discorde.[1]



  1. L’abbé Casgrain, dans son histoire de l’Hôtel-Dieu nous montre le Père Poulet caché au bord du ravin de la rivière des Trois-Pistoles. Garneau à la page 198, 1er vol., le fait vivre dans les montagnes de Kamouraska, où il s’était élevé une petite cabane de branches ; et Louis Fréchette et J. E. Roy, le désignaient comme ayant habité les montagnes près de St-Paschal. L’abbé Casgrain dit qu’il s’appelait Poulet et Garneau le désigne sous le nom de Paulet, et met au bas de la page 198, qu’il a appris ces renseignements dans l’histoire de l’Hôtel-Dieu alors à l’état d’annales, je suppose M. Casgrain venant après Garneau, n’a pu se tromper et son appréciation, il me semble, devra l’emporter sur celle de l’Historien du Canada.