Au bord du lac (Souvestre)/Quatrième récit. — L’Apprenti

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D. Giraud et J. Dagneau (p. 209-250).


QUATRIÈME RÉCIT.

L’APPRENTI


§ 1.


Une de ces tristes scènes que la pauvreté traîne si souvent à sa suite avait lieu vers le milieu de janvier 18.., dans l’une des plus misérables maisons du faubourg de Bâle, à Mulhouse. Au fond d’un grenier ouvert à tous les vents, où le givre entrait par les carreaux brisés, une femme d’une quarantaine d’années était étendue sur un lit en lambeaux. Sa figure livide annonçait que les sources de l’existence étaient taries en elle. La veuve Kosmall, c’était le nom de la mourante, avait lutté pendant plusieurs années contre les plus dures privations, et avait usé un corps naturellement robuste dans un travail qui eût demandé des forces surhumaines. À la mort de son mari elle était restée chargée de deux enfants, dont l’aîné avait à peine quatre ans ; ce n’avait été qu’en accumulant fatigues sur fatigues, misères sur misères, qu’en attendant bien souvent le salaire du lendemain pour satisfaire la faim du jour, qu’elle était parvenue à élever ses deux orphelins. Depuis longtemps déjà elle sentait que sa vigueur l’abandonnait ; mais quand les forces lui manquèrent entièrement pour le travail, la plupart des personnes qui lui fournissaient de l’ouvrage, ignorant la cause de ce qu’elles appelaient sa négligence, cessèrent de l’employer. Encouragée et soutenue, la pauvre femme fût peut-être parvenue à surmonter son mal ; ainsi repoussée, la lutte lui devint impossible. Un soir, en rentrant plus accablée que de coutume dans sa mansarde, elle jeta un regard sur le bûcher et sur le buffet, vides tous deux, et dit à Frédéric, le plus jeune de ses fils :

— Garçon, Dieu peut-être aura pitié de nous ; mais ces jours-ci ne compte point sur moi, car je me sens bien malade. Tu es un bon travailleur, ton chef de fabrique t’aime ; quand il saura que toi et ton frère vous manquez de tout, il ne te refusera pas une avance. Je sais que c’est dur à faire, ces demandes ; mais tu as du courage, Frédéric, et Dieu a dit qu’il fallait s’aider soi-même.

Frédéric regarda sa mère avec anxiété : le pain leur avait souvent manqué, et jamais elle ne lui avait parlé ainsi. Il fut effrayé de sa pâleur et de son abattement. Cependant il retint les pleurs qui lui venaient aux yeux ; il s’approcha d’elle, l’engagea à se coucher, et lui dit qu’il allait se rendre chez M. Kartmann.

Mais l’avance qui fut faite par celui-ci suffit à peine pour satisfaire pendant quelques jours aux premiers besoins, et bientôt tout manqua de nouveau à la pauvre famille.

Le 20 janvier, la mansarde de la veuve Kosmall était encore plus froide que de coutume ; l’œil aurait en vain cherché une étincelle dans le poêle entr’ouvert ; seulement, deux cierges brûlaient sur une mauvaise table vermoulue placée auprès du lit, et on entendait encore dans la rue le bruit argentin de la sonnette qu’un enfant de chœur agitait devant le saint viatique. La mourante venait de recevoir les derniers secours de la religion. Ses deux fils étaient à genoux près d’elle. Frédéric paraissait absorbé par la douleur ; François, l’aîné, pleurait aussi, mais on sentait que ces pleurs n’étaient dus qu’à l’émotion du moment, et à travers cette affliction passagère il était facile d’entrevoir l’insouciance et l’insensibilité.

Peu après le départ du prêtre, l’agonisante essaya de se soulever, et fit signe à ses deux enfants de l’écouter avec attention : puis, avançant vers eux ses bras défaillants, elle leur prit à chacun une main et les attira doucement sur sa couche.

— Dans quelques heures, leur dit-elle, vous serez entièrement orphelins, et vous n’aurez plus pour vous soutenir que vous-mêmes. Dieu est bon pour moi ; il m’enlève au moment où mes bras devenaient trop faibles pour vous nourrir. J’aurais voulu vivre encore quelque temps pour vous guider… mais, puisqu’il faut mourir, écoutez-moi : je n’ai à vous dicter que le testament du pauvre, celui des bons conseils. Avant que vous soyez en âge de gagner votre vie comme des hommes, vous aurez bien des mauvais jours à passer ; quels que soient vos besoins, pourtant, rappelez-vous que la probité est votre seule richesse. Souvent j’aurais pu m’approprier le bien des autres quand vous manquiez de pain, mais j’ai mieux aimé entendre vos cris de faim que de faire une chose défendue par Dieu. D’ailleurs, l’avenir ne peut manquer de valoir mieux pour vous que le passé. Toi, Frédéric, tu es bien jeune encore, car c’est seulement à Noël dernier que tu as eu treize ans ; mais tu possèdes une véritable fortune, l’amour du travail. Quant à toi, enfant, ajouta-t-elle en tournant ses regards éteints vers son fils aîné, ne t’irrites point de ce que je vais te dire, et n’y vois point un reproche du passé, mais seulement une prière pour l’avenir. Veille sur toi, François ! tu n’aimes point le travail, et c’est cependant la seule garantie de probité pour le pauvre. Quand on n’a pas le courage de gagner son pain de chaque jour, on est bien près de le voler ! Reste auprès de Frédéric ; c’est ton compagnon naturel ; écoute les avis qu’il te donnera, ne te blesse point de sa supériorité ; lui-même sait bien que c’est à Dieu qu’il la doit, et il ne t’en fera point souffrir.

Puis, serrant la main de François qui restait immobile dans la sienne :

— Jure-moi, lui dit-elle, que tu ne te sépareras point de ton frère, et que tu n’iras point chercher un toit loin de la seule affection qui te reste.

François ému promit en pleurant, et bien qu’il n’y eût rien de senti dans cette promesse, elle parut contenter la mourante, car sa figure s’illumina d’un rapide rayon de joie.

— Je meurs tranquille, dit-elle. Oh ! mes enfants bien-aimés : n’oubliez point que tout ce que j’ai souffert c’est pour vous deux, et que quand vous vous plaigniez, vos deux voix m’arrivaient au cœur en même temps ; restez donc unis dans cette vie comme vous l’avez été dans mon amour.

Puis, étendant ses mains glacées sur ces deux jeunes fronts qui se courbaient devant elle, elle prononça d’une voix inintelligible quelques mots qui ne s’adressaient qu’à Dieu et ne furent entendus que de lui seul ; ensuite elle rendit le dernier soupir.

Le lendemain, les deux orphelins suivaient la morte au cimetière. Des porteurs, un seul prêtre et ses enfants la conduisaient à sa dernière demeure. Sans les larmes de Frédéric et de son frère, rien n’eût averti qu’il existait un lien de parenté entre le cadavre et les deux assistants, car l’argent leur avait manqué pour acheter des habits de deuil.


§ 2.


Abandonnés à eux-mêmes, les deux frères ne tardèrent pas à suivre deux routes différentes. François, que la mort de sa mère avait troublé, parce que la disparition de ceux qui nous soignent et nous aiment a quelque chose de saisissant même pour les cœurs les plus frivoles, ne trouva d’autre moyen d’échapper à la tristesse que les distractions bruyantes. Le lendemain du jour où il avait descendu sa mère dans la fosse, il était au Tanevat avec les garçons de son âge, glissant sur les flaques d’eau glacée qu’entrecoupaient les clairières. Frédéric comprit différemment ses devoirs ; une fois sa première douleur apaisée, il songea à suivre les conseils de sa mère en travaillant avec courage. Il retourna à la fabrique les yeux rouges, le front pâle et le cœur triste, mais résolu. En passant près de lui dans la journée, M. Kartmann s’arrêta :

— Vous avez été plusieurs jours sans venir, lui dit-il sévèrement ; voudriez-vous renoncer à vos habitudes d’exactitude ?

— Je soignais ma mère, monsieur.

— Elle est donc mieux maintenant ?

— Elle est morte ! répondit Frédéric en pleurant.

M. Kartmann laissa échapper une exclamation de surprise.

— Pauvre enfant ! dit-il ; et depuis quand ?

— Depuis deux jours.

— Allez, reprit le fabricant avec un mouvement de tendre compassion ; allez, Frédéric, vous pouvez ne revenir qu’à la fin de la semaine, vous recevrez votre paye comme si vous aviez travaillé.

— Merci, monsieur, répondit l’enfant ; en quelque lieu que soit ma mère maintenant, elle doit être heureuse de me voir à l’ouvrage ; je lui obéis en y restant.

M. Kartmann passa la main sur la tête du jeune apprenti avec un doux intérêt, et lui dit :

— Vous passerez parmi les premiers apprentis, Frédéric, et j’augmente votre salaire.

Mais le zèle de l’orphelin ne se borna point seulement aux travaux de la fabrique. M. Kartmann annonça qu’il allait instituer chez lui un cours du soir qui devait, pour ses apprentis, remplacer les écoles publiques dont ils ne pouvaient profiter ; cette nouvelle combla Frédéric de joie.

C’était la première voie d’instruction qui s’ouvrait devant lui. Plus d’une fois il avait entendu sa mère déplorer l’ignorance dont ses enfants n’avaient aucun moyen de sortir, et il avait facilement compris, par ses propres observations, l’utilité de l’instruction ; aussi, quand arriva le 15 février, jour où les cours devaient s’ouvrir, il partit pour son atelier plus disposé que jamais au travail, et le cœur plein de courageuses résolutions. Pendant tout le jour la pensée du soir ne le quitta pas une minute ; il entrevoyait ce moment comme celui de la récompense promise à son activité, et jamais sa tâche ne lui parut plus légère.

Mais le pauvre enfant était loin de prévoir, dans sa généreuse impatience, tous les obstacles qui l’attendaient sur la route. Dieu seul pourrait dire quelle force d’âme il lui fallut pour surmonter les premiers dégoûts de l’étude ; de quelle puissance de volonté il eut besoin pour dominer sa nature et la soumettre à un travail si nouveau. On ne sait point assez de gré à l’enfant du peuple de l’instruction qu’il acquiert ; mille obstacles inconnus au fils du riche viennent doubler pour lui les difficultés de l’étude. Rien, dans sa première éducation, ne le prépare aux travaux raisonnés ; la vie, pour lui, se résume tout entière dans les faits matériels ; c’est dans cette sphère que se meuvent ses besoins et ses douleurs : Frédéric surtout avait été placé, à cet égard, dans les conditions les moins favorables. Né dans une ville manufacturière, on le posta, dès l’âge de sept ans, devant une machine qu’il s’habitua à voir fonctionner sans chercher les relations de ses différentes parties. Dans le travail qui lui fut imposé, il ne sentit jamais d’autres nécessités que celles de la force et de l’adresse manuelle. Son intelligence dut nécessairement contracter, par suite, des habitudes d’inaction. Elle alla regardant de côté et d’autre, ne s’arrêtant sur un objet qu’aussi longtemps qu’elle y trouvait un motif d’ amusement, et ne s’en faisant jamais un motif de réflexion. Aussi, bien qu’il fût l’apprenti le plus laborieux de la fabrique, il était demeuré complétement étranger à tout travail de pensée : il lui fallut donc une volonté puissante pour fixer son esprit toujours vagabond. Pendant les premiers jours, et quoi qu’il fît pour la soumettre, il sentait constamment sa pensée lui échapper. Puis la mémoire, cette faculté qui ne s’acquiert et ne s’entretient que par un continuel exercice, lui manquait presque entièrement. Cependant, peu à peu il réussit à effacer les mauvaises influences de sa première éducation ; à force de le vouloir et d’y employer toutes ses facultés, il parvint à maîtriser sa pensée, à lui imposer une direction. Une fois qu’il eut remporté cette première victoire, qui mettait ses capacités intellectuelles au pouvoir de sa volonté, l’étude lui parut plus facile ; ce qui d’abord lui avait semblé obscur s’offrit à lui sous une forme précise ; son esprit put sans trop de fatigue aller de la cause à l’effet et tirer des déductions ; mais que d’efforts cachés, que de généreuses résistances avant d’arriver là !

Depuis quelque temps Frédéric et François avaient quitté leur grenier pour se mettre en pension chez une vieille femme, nommée Odile Ridler, qui avait été l’amie de leur mère. Une fois installé dans sa nouvelle demeure, notre jeune apprenti put profiter du feu et de la lumière de son hôtesse pour travailler le soir et repasser les leçons reçues. Mais ce qui lui profita plus fut un travail dont il eut lui-même l’idée. Il pria Odile de lui prêter son livre d’heures, et de lui désigner à quel endroit se trouvait une prière qu’il savait par cœur. Il étudia la forme des mots un à un, et arriva, au bout de quelques semaines, à les distinguer parfaitement entre eux sans avoir égard à leur place ; il chercha alors ces mêmes mots dans toutes les pages du livre et les reconnut ; puis il les décomposa en syllabes, et trouva qu’il avait un nombre immense de celles-ci à sa disposition, et que pour lire la plupart des mots il n’avait besoin que de les combiner différemment entre elles. Souvent, au milieu de cette étude, le pauvre enfant, déjà brisé par le travail du jour, sentait ses yeux se fermer ; mais, imitant, sans le savoir, un philosophe ancien, il avait fait promettre à la vieille Ridler, qui prolongeait son travail jusqu’à onze heures, de l’éveiller quand elle verrait le sommeil s’emparer de lui.

Un partie de la journée du dimanche était employée de la même manière. Après avoir rempli ses devoirs religieux et fait une promenade, il rentrait à la maison et ne quittait son livre que le soir, pour aller avec Odile passer quelques heures chez des voisines.

Une si courageuse persévérance ne pouvait manquer d’avoir d’heureux et prompts résultats. Vers la fin du printemps, Frédéric lisait très-couramment. Il essaya alors de donner quelques leçons à François qui ne travaillait point dans la même fabrique que lui ; mais tous ses efforts et toutes ses prières furent inutiles.

— À quoi ça me servira-t-il de savoir lire, pour filer du coton ? répétait celui-ci.

Frédéric dut renoncer à vaincre la paresse de son frère ; mais il continua, pour son compte, les études commencées. Il demanda instamment au chef de l’école à passer dans la première division, où il prit des notions d’écriture et de calcul, et à l’aide de son propre travail beaucoup plus que des explications qu’il recevait, il fit dans ces nouvelles connaissances des progrès aussi rapides que ceux qu’il avait faits dans la lecture.

Deux ans environ se passèrent de cette sorte ; M. Kartmann avait de nouveau augmenté sa paye.

Cependant les cours qui se faisaient à la fabrique ne s’étendaient point au delà de la lecture, de l’écriture et du calcul ; Frédéric aurait voulu étudier la géométrie, indispensable, comme il le savait, pour la mécanique ; malheureusement il manquait de livres et ne pouvait en acheter. Enfin le jour de la Saint-Georges arriva, et avec lui une joie inattendue pour l’orphelin : c’était la fête de M. Kartmann. Quand tous ses ouvriers et apprentis vinrent la lui souhaiter, il fit avancer Frédéric, et lui mettant une pièce d’or dans la main :

— Prenez, mon ami, lui dit-il ; c’est la récompense que je destinais à l’élève le plus studieux ; je suis heureux qu’elle ait été méritée par vous.

Une pièce d’or !… c’était plus que Frédéric n’avait jamais osé désirer ; c’était la réalisation de ses plus beaux rêves ! Le pauvre enfant se trouva si saisi de bonheur, que son trouble seul put témoigner de sa reconnaissance.

Deux heures après il était dans le petit jardin attenant à la maison d’Odile Ridler, assis sur un banc, et feuilletant avec une sorte d’enivrement des livres posés sur ses genoux ; on voyait mille espérances, mille projets d’avenir passer dans son regard !… Il était heureux pour la première fois !


§ 3.


Un soir d’été, après avoir quitté son atelier, Frédéric, selon son habitude, était allé s’asseoir dans le parterre de la bonne femme Ridler pour y étudier en repos, lorsque la nuit le força de fermer son livre. Ses pensées se portèrent alors naturellement sur l’objet qui l’intéressait le plus au monde ; il se demanda pour la centième fois ce que son frère avait pu devenir depuis quinze jours qu’il ne l’avait point revu ; il se rappelait avec douleur les dernières paroles de sa mère : — Restez unis dans cette vie comme vous l’avez été dans mon amour ; — et il se disait que, dans le ciel même, son bonheur ne pourrait être parfait, puisque sa dernière espérance avait été trompée. Au milieu de ce chagrin une consolation lui restait, il pouvait se rendre la justice qu’il n’avait rien négligé pour obéir aux recommandations de la mourante. Non-seulement il avait aidé François de ses conseils, mais il n’avait cessé de s’imposer mille privations pour lui. Maintenant, hélas ! il voyait que ses sacrifices étaient inutiles et qu’il y a des âmes qui échappent à tous les liens. Ces réflexions l’attristaient profondément. Contre son ordinaire il n’attendait point avec impatience qu’Odile Ridler eût allumé sa petite lampe afin de continuer sa lecture, et, dominé par ses inquiétudes, il se promenait dans les étroites allées du jardin.

Tout à coup, une voix bien connue qui l’appelait d’un ton précautionneux se fit entendre à quelques pas. Frédéric se retourna vivement et aperçut François, dont les vêtements en lambeaux, la figure hâve et fatiguée annonçaient assez comment il avait dû vivre depuis sa disparition.

Son frère le regarda quelque temps avec une expression de tristesse et de pitié ; mais, découragé par cette vue et ressentant la crainte délicate qui vous rend embarrassé devant la faute d’autrui, il n’eut pas la force de lui faire une question.

François, que son caractère insouciant mettait à l’abri de ces pudeurs, fut le premier à rompre le silence.

— Tu me trouves bien changé, n’est-ce pas ? lui demanda-t-il d’un ton qui indiquait plutôt la contrariété que le remords, mais, dame ! je n’ai pas voyagé au pays de Cocagne, depuis que je t’ai quitté ; et je me suis couché plus d’une fois sur ma faim.

— Quelle raison a pu te tenir si longtemps éloigné de la maison ? demanda Frédéric avec hésitation.

— La meilleure de toutes, l’ennui de dévider des bobines. Le contre-maître s’est aperçu que je n’avais pas grand penchant pour l’atelier ; il a fait son rapport au chef, qui m’a poliment congédié, il y a quinze jours.

— C’était un malheur bien grand, pour nous qui n’avons d’autre ressource que nos bras, mais ce n’était pas une cause suffisante pour disparaître.

— J’avais peur que la bonne femme Ridler, me sachant sans ouvrage, ne voulût pas me recevoir.

— Peut-être à ma prière eût-elle consenti à te garder. D’ailleurs, tu le sais, aussi longtemps que j’aurai un morceau de pain et un lit tu en pourras toujours demander ta part.

— Oui, mais je m’attendais aussi à avoir ma part de sermons, et je n’en veux plus. D’ailleurs, j’étais bien aise de voir un peu de pays. J’ai voulu faire une promenade en Suisse ; on dit que c’est si beau et qu’on y vit pour rien ! c’était tentant, vu ma position. Mais ces montagnards sont des brutes ; quand je leur demandais à manger ils me répondaient que j’étais en âge de gagner ma vie moi-même !… comme si c’était la peine de quitter son pays pour aller travailler ailleurs.

— Je crois bien, répliqua Frédéric d’un ton sérieux, qu’il n’y a pas de pays où l’on soit dispensé de travailler, et je ne regarde pas cette nécessité comme un malheur ; mais ce qui en est un véritable, c’est de ne pas vouloir s’y soumettre.

— Elle est amusante, ta nécessité ! bon pour toi qui remontrerais la sagesse au bon Dieu ; quant à moi, j’étais né pour être riche, et l’on aurait dû me faire apprendre cet état-là.

— Écoute, dit Frédéric, ce sont des choses bonnes à dire en plaisantant ; mais, tu le sais bien toi-même, tes plaintes sur ta position ne la changeront pas ; il faut donc l’accepter telle qu’elle est. Ce n’est point au repos que nous devons tendre, nous autres fils d’ouvriers ; notre but doit être de vivre sans avoir besoin de l’aumône du riche ; pour cela nous n’avons de ressources que nos bras. Le faible seul a droit de se plaindre ; car quand on a la force et la santé, le travail est facile.

— Ne t’ai-je pas dit, répliqua François d’un ton de mauvaise humeur, que j’avais été chassé de la fabrique ? À quoi donc me servirait l’amour du travail puisque je n’ai plus d’ouvrage ?

— Il y a à Mulhouse d’autres fabriques que celles où tu travaillais, et avec de la bonne volonté tu trouverais à t’employer.

— Oui, que j’aille de porte en porte demander si on a besoin de moi, n’est-ce pas ? c’est glorieux ce métier-là.

— Trouves-tu moins humiliant de tendre la main devant la charité du passant ? Mais puisque ces démarches te coûtent, je t’en épargnerai l’ennui. Demain matin je parlerai à M. Kartmann, et peut-être consentira-t-il à t’admettre dans ses ateliers. Cela te convient-il ?

— Il faut bien que ça me convienne.

Frédéric ne voulut pas prolonger un tête-à-tête pénible ; d’ailleurs, François avait l’air fatigué, il l’engagea à rentrer dans la chambre d’Odile.

Celle-ci témoigna d’une manière peu gracieuse au vagabond l’étonnement que lui faisait éprouver son retour, et l’engagea à chercher un asile ailleurs ; mais Frédéric intercéda pour son frère, et obtint de la bonne femme Ridler la permission de lui donner la moitié de son lit et de son souper.

Ainsi, François sentait déjà l’influence de Frédéric s’étendre sur lui comme une protection.

La nuit qui suivit le retour du déserteur fut bien différente pour les deux frères ; l’aîné dormit tranquillement, s’inquiétant peu du lendemain, tandis que le sommeil de Frédéric fut troublé par mille inquiètes pensées. Il songeait avec effroi à la manière dont M. Kartmann accueillerait sa demande.

Le lendemain matin il se rendit avec François chez son chef et lui expliqua d’une voix tremblante la cause de sa visite. Il aurait voulu cacher la mauvaise conduite de son frère ; mais quand M. Kartmann lui demanda pourquoi il avait quitté l’atelier où il travaillait, il avoua tout, car il ne savait pas mentir.

— Ce sont de tristes antécédents, dit le chef de fabrique en secouant ta tête ; cependant, ajouta-t-il en se tournant vers François, je veux bien vous admettre chez moi ; mais n’oubliez pas que je vous reçois par considération pour votre jeune frère, dont je vous engage à prendre exemple.

Ce jour-là comme la veille, c’était donc encore sur la recommandation d’un enfant moins âgé que lui qu’on voulait bien l’accueillir. Mais dans le cœur de François, aucun sentiment de fierté ne se trouvait froissé par ce renversement de rôles ; et quand il se trouva seul dans l’escalier avec Frédéric, il lui dit d’un ton dégagé :

— Diable ! il paraît que tu es un personnage ici ! tu n’as qu’à demander pour obtenir. Dorénavant je saurai à qui m’adresser.

— Je fais mon devoir et l’on m’en sait gré, répondit Frédéric ; voilà tout le secret de mon influence.


§ 4.


Plusieurs mois se passèrent sans apporter aucun changement à la situation des deux frères. L’aîné, comme nous venons de le dire, avait été admis dans la fabrique de M. Kartmann, et, quoiqu’il montrât peu de zèle, il n’avait point encore mérité de sérieuse réprimande. Quant à Frédéric, les qualités qui l’avaient fait remarquer de son chef prenaient chaque jour plus de développement. Son intelligence, accrue par l’instruction qu’il avait acquise à force de persévérance, le plaçait au-dessus de tous les apprentis de son âge, et l’attention consciencieuse avec laquelle il s’acquittait du travail qu’on lui confiait le rendait presque aussi utile qu’un homme. Employé comme pinceauteur dans les immenses ateliers de M. Kartmann, qui comprenaient la fabrication du coton depuis le filage jusqu’à l’impression, il avait souvent admiré les planches gravées, au moyen desquelles des toiles blanches se trouvaient transformées en élégantes indiennes ; cette observation attentive avait fini par devenir pour lui le motif d’un vif désir et d’une vague espérance. Être admis dans l’atelier de gravure pour y apprendre à composer ces planches précieuses fut bientôt le rêve de toutes ses heures. Sans se rendre encore bien compte de ses projets, il aimait à songer qu’il pourrait peut-être un jour changer sa position contre celle de graveur, car il avait cette ambition louable qui fait souhaiter à l’enfant de s’élever par son courage et son industrie. Il songea d’abord à obtenir de son chef la permission de détourner quelques heures de son travail pour apprendre l’état qu’il désirait ; mais il s’effraya à l’idée de solliciter une telle faveur. Son expérience l’avait convaincu, d’ailleurs, que tout est possible à une volonté ferme ; il résolut donc de se rendre à l’atelier de gravure pendant l’heure des repas et de s’y exercer en secret. Un jeune apprenti de cet atelier, qu’il avait mis dans sa confidence, lui indiqua les moyens mécaniques de sa profession, et au bout de quelque temps Frédéric était capable de graver passablement un dessin peu compliqué.

Il continua ainsi pendant plusieurs mois à se rendre régulièrement à l’atelier sans que personne se doutât de quelle manière il employait ses récréations. Ses compagnons de travail étaient si peu accoutumés à l’avoir pour compagnon de leurs jeux, qu’aucun d’eux ne songeait à s’enquérir du motif de ses absences ; il est même probable que Frédéric eût atteint son but sans éveiller l’attention de personne si un événement qui se passa vers le milieu de l’hiver de 18.. n’eût changé ses projets et donné une nouvelle direction à sa vie.

Un jour que, selon son habitude, il venait de monter à l’atelier après son dîner et qu’il était déjà à l’ouvrage, il entendit un bruit de pas qui le fit tressaillir ; comme il était là sans autorisation, la crainte d’être surpris l’occupait toujours. Il se jeta précipitamment derrière un meuble qui lui avait déjà servi plusieurs fois dans de semblables occasions. Ce meuble lui cachait entièrement ce qui se passait dans l’appartement ; cependant, au mouvement qui se fit, il présuma que plusieurs personnes y étaient entrées. Il ne songea d’abord qu’à se blottir de façon à n’être pas remarqué ; mais au bout de quelques minutes, les précautions qu’il entendait prendre et des paroles chuchotées à demi-voix lui causèrent de l’inquiétude.

— As-tu bien fermé la porte ? disait quelqu’un.

— Regarde dans le cabinet s’il n’y a personne, reprit une autre voix.

— Pourquoi cette crainte d’être surpris ? se demandait Frédéric avec effroi ; et il n’osait respirer. Quelque chose l’avertissait que ce n’était point un hasard, mais une volonté providentielle qui le rendait témoin de cette scène : jamais il n’avait éprouvé une pareille anxiété.

Quand les nouveaux venus se crurent à l’abri de toute surprise, l’un d’eux prit la parole, et d’une voix basse mais bien articulée, et qui prouvait l’importance qu’il attachait à ses explications, il développa le projet qu’il avait conçu.

Ce projet ne consistait en rien moins qu’à forcer, au milieu de la nuit, les fenêtres du comptoir de M. Kartmann et à enlever sa caisse. Frédéric reconnut, dans les explications qui furent données, que ceux qui tramaient ce complot étaient des ouvriers mêmes de la fabrique, et il ne put se défendre d’un mouvement d’horreur ; mais songeant combien il lui importait de connaître tous les détails de cette affaire, il se tint plus immobile que jamais.

Les rôles furent distribués.

— Un de nous, dit celui qui avait expliqué l’affaire, s’introduira le premier dans le comptoir par le carreau cassé ; voyons, quel est le plus mince ? Ça doit être François.

À ce nom Frédéric sentit un horrible frisson parcourir tout son corps. Mais quand il entendit la voix de son frère répondre aux instructions qu’on lui donnait, il laissa échapper malgré lui un cri de saisissement et de douleur.

Il se fit un silence subit parmi les ouvriers.

— D’où vient ce cri ? demanda-t-on.

— Il est parti de la chambre même.

— Il y a quelqu’un ici.

Les perquisitions ne furent pas longues, et Frédéric se trouva bientôt en présence des comploteurs. On l’interrogea pour savoir ce qui l’avait porté à se cacher ; il l’expliqua brièvement.

— Tu as entendu tout ce qu’on vient de dire, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit Frédéric.

Alors s’éleva entre les ouvriers un débat sur la question de savoir ce que l’on ferait de l’enfant. Il y eut contre lui des imprécations, des menaces, et l’on alla même jusqu’à dire que le plus sûr était de s’en débarrasser ; mais cette proposition, qui avait pour but d’effrayer Frédéric, le laissa sinon tranquille, du moins résolu. Enfin, il fut convenu qu’on l’enfermerait pour s’assurer de son silence jusqu’au lendemain. La difficulté était de trouver un lieu convenable. Un des ouvriers proposa une mansarde qu’il occupait dans l’établissement ; il fit observer qu’elle était reléguée dans une partie de la maison qui ne servait point à l’exploitation, et n’avait qu’une croisée donnant sur une petite cour où l’on n’entrait jamais. Cette proposition fut acceptée. On monta un escalier désert, on traversa un long corridor étroit et on poussa Frédéric dans la chambre en fermant la porte à double tour.

Rien ne peut peindre sa douleur lorsque, abandonné à lui-même, il eut fait l’inspection rigoureuse de sa prison et se fut assuré qu’il n’y avait aucun moyen de fuir.

Il se laissa tomber sur une chaise où il resta quelque temps dans un accablement désespéré ; puis, se levant, il se mit à parcourir la chambre tout égaré. Les pensées se succédaient rapidement dans son esprit. Il eût donné la moitié de sa vie pour pouvoir prévenir M. Kartmann du péril qui le menaçait et pour détourner François du crime qu’il était près de commettre : il voyait son bienfaiteur et son frère sur le point de se perdre l’un par l’autre sans pouvoir les avertir ni les sauver.

Plusieurs heures se passèrent, pour lui, dans des alternatives d’abattement et de désespoir. À la fin il fut pris d’une espèce de fièvre d’angoisse. Malgré le froid rigoureux de l’hiver il sentait son front brûler. Il ouvrit la fenêtre et vint s’y accouder, espérant que l’air du dehors le soulagerait. Il resta pendant longtemps dans la même position, regardant vaguement et suivant de l’œil, sans les voir, les nuages qui passaient dans le ciel. Après avoir erré sur tous les objets environnants, ses regards vinrent enfin s’attacher à un tuyau de cheminée qui se trouvait à une des ailes de la maison ; pendant quelque temps ils suivirent avec une distraction indifférente les tourbillons de fumée qui s’en échappaient. Mais tout à coup l’enfant tressaillit, il se pencha en avant et regarda avec anxiété ; il n’en pouvait douter, cette fumée sortait du cabinet de M. Kartmann.

Il rentra précipitamment dans la chambre qui lui servait de prison, et, bénissant l’heureuse habitude qu’il avait contractée, de porter toujours sur lui ce qui était nécessaire pour écrire, il se mit à tracer un billet dans lequel il avertissait sommairement M. Kartmann de ce qu’il avait découvert, en lui faisant connaître le lieu où il était renfermé.

Son billet achevé, il se rapprocha de nouveau de la fenêtre. La maison, comme toutes celles qui servent à des exploitations de ce genre, était très-élevée. Frédéric en mesura un instant la hauteur, mais sa résolution ne fut point ébranlée par cet examen.

Souvent, dans ses jeux d’enfant, il avait grimpé à des arbres et parcouru des toits ; il était agile, hardi, et, d’ailleurs, il y avait nécessité à tout hasarder. Il monta sur le relai de la croisée, descendit avec précaution dans le canal formé par les toits des deux corps de bâtiment qui se touchaient, et suivit sans grand danger cette route jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la cheminée qu’il voulait atteindre. Le plus difficile était de parvenir à celle-ci en gravissant un toit glissant et très-incliné ; cependant l’apprenti y parvint. Voulant d’abord attirer l’attention des personnes qui travaillaient dans le cabinet de M. Kartmann, il jeta un à un, dans le tuyau, des débris de chaux durcie ; puis, quand il jugea qu’il en était temps, il laissa tomber son billet, lié entre deux tuiles afin de le préserver des flammes, et regagna promptement sa chambre.

Il s’attendait à une délivrance immédiate ; mais les heures s’écoulèrent sans que personne parût. Déjà toutes les horloges de la ville avaient sonné cinq heures ; il était toujours auprès de la porte, l’oreille clouée à la serrure ; et nul pas ne se faisait entendre dans le corridor. L’inquiétude commença à le saisir. D’où pouvait venir ce retard ? son billet n’avait-il point été lu ? Toutes les angoisses dont il avait été débarrassé pendant quelque temps lui revinrent. Enfin, quand la nuit fut close, il crut distinguer le bruit d’une marche précautionneuse et légère ; une clef tourna doucement dans la serrure… Ce moment fut horrible pour l’enfant, car ce pouvaient être les ouvriers aussi bien qu’un envoyé de M. Kartmann ; cependant la clef fut retirée sans que la porte s’ouvrit, et un second essai aussi infructueux fut fait avec une nouvelle clef : probablement on essayait des passe-partout ; Frédéric se sentit un peu rassuré à cette pensée. Enfin, à force de tentatives, la porte tourna doucement sur ses gonds, et l’enfant reconnut la voix de M. Kartmann qui l’appelait.

— Venez, lui dit-il, en lui saisissant la main ; et du silence, surtout… il ne faut point que l’on soupçonne votre délivrance…

Puis, le conduisant à travers les corridors obscurs, il le mena jusqu’à son cabinet.


§ 5.


M. Kartmann étant sorti pour s’assurer que toutes les mesures étaient bien prises, Frédéric demeura seul dans la pièce où il l’avait conduit. Il eût bien voulu voir son frère, mais sous quel prétexte sortir ? où le trouver ? Un instant il pensa à tout avouer au patron ; mais peut-être François avait-il changé de résolution et ne devait-il plus prendre part au crime ! dans ce cas, l’aveu de Frédéric l’eût déshonoré sans utilité ! Le pauvre enfant résolut d’attendre l’événement, se confiant à la bonté de Dieu.

M. Kartmann rentra enfin. Tout était disposé pour prévenir le vol. Les commis et quelques contre-maîtres de la fabrique étaient placés en embuscade sur les différents points de la cour où donnaient les croisées du comptoir, et ils étaient en nombre suffisant pour se rendre facilement maîtres des voleurs. M. Kartmann conduisit alors Frédéric au comptoir : l’enfant suivit sans observations, espérant que le hasard lui fournirait l’occasion d’être utile à François s’il devait venir.

Une heure à peu près s’écoula sans que rien annonçât l’arrivée des ouvriers, heure d’angoisses horribles pour Frédéric, que le plus léger bruissement faisait tressaillir. L’obscurité et le silence qui régnaient dans l’appartement lui faisaient mieux comprendre la gravité de la circonstance et le glaçaient d’épouvante ; c’ était plus que les forces d’un l’enfant n’en pouvaient supporter : il avait tout épuisé dans cette affreuse journée, et son pauvre cœur n’y suffisait plus ; mais il lui sembla qu’il allait se briser quand l’horloge voisine sonna une heure et qu’un léger grincement de fer l’avertit qu’on se préparait à forcer les volets. M. Kartmann entendit également ce bruit et se rapprocha de la croisée : Frédéric se leva par un mouvement spontané, puis retomba sur sa chaise éperdu.

Cette agonie se prolongea longtemps. Les ouvriers, dans la crainte du bruit, n’ébranlaient le volet que faiblement, et ce ne fut qu’après de longs efforts qu’il fut enlevé. Au même instant, les débris d’un carreau brisé tombèrent sur le parquet, et M. Kartmann fit entendre un coup de sifflet. Le tumulte qui suivit prouva que l’ordre donné par le signal avait été exécuté. Bientôt on distingua des cris, et un coup de feu partit !… À ce bruit, M. Kartmann sortit précipitamment du comptoir. Frédéric, jusque-là ne s’était senti la force de faire aucun mouvement. Le frôlement d’un corps qui cherchait à s’introduire par l’ouverture faite à la croisée l’arracha tout à coup à sa stupeur, et François se trouva devant lui.

— Malheureux ! s’écria-t-il ; que viens-tu faire ici ?

— Sauve-moi ! lui dit François égaré ; Frédéric, sauve-moi !

— Et comment le pourrais-je ?…

Tout à coup un souvenir traversa sa pensée ; il se rappela qu’une porte donnait du comptoir sur le jardin, il la trouva à tâtons, entraîna François après lui et le conduisit en courant vers une partie du mur de clôture qui était peu élevée.

— Pars, lui cria-t-il en lui montrant le passage, et surtout ne reste point à Mulhouse ; tes complices sont arrêtés, ils te dénonceront.

— Adieu ! cria François, du haut du mur.

Et il disparut.


§ 6.


Le lendemain de cette scène, tous les coupables, à l’exception de François, furent remis entre les mains de la justice, et Frédéric, d’après l’ordre de M. Kartmann, se présenta à son cabinet. Le fabricant le fit asseoir près de lui, et après l’avoir vivement remercié, lui dit de demander sans crainte la récompense qu’il avait méritée. L’enfant hésita pendant quelques instants, mais M. Kartmann l’ayant encouragé :

— J’aurais une bien grande faveur à vous demander, Monsieur, dit Frédéric d’une voix tremblante… permettez-moi d’assister quelquefois aux leçons de vos enfants.

— Dès demain, dit M. Kartmann, vous les partagerez toutes. Il y a déjà longtemps que j’ai remarqué en vous ce louable désir de vous instruire, et je suis persuadé que, grâce à lui, vous réussirez à vous faire une bonne position dans le monde. D’après ce que vous m’ avez raconté hier, vous vouliez devenir graveur ; j’espère qu’en travaillant vous pourrez aller plus loin !

Plus loin que graveur ! pensa Frédéric. Oh ! que de joies ces paroles venaient de donner au pauvre enfant ! jusque-là délaissé et n’ayant d’autres ressources que sa patience, il avait enfin trouvé une protection !… On lui parlait d’un but qu’il pouvait atteindre ; on lui en facilitait les moyens. Ce fut à peine si son cœur, comprimé par un sentiment nouveau, lui permit d’articuler quelques remercîments entrecoupés ; mais il joignit les mains avec tant de ferveur, attacha sur M. Kartmann des yeux si attendris, que celui-ci comprit tout ce que ce geste et ce regard contenaient de reconnaissance.

— Vous êtes un brave garçon, Frédéric, lui dit-il en lui serrant la main ; et je suis sûr de n’avoir jamais à me repentir de ce que je fais aujourd’hui pour vous.

Le lendemain même de cette entrevue, M. Kartmann présenta Frédéric à ses deux fils et à leurs maîtres. Le service qu’il venait de rendre à la famille, la preuve d’élévation de cœur qu’il avait donnée dans le choix même de sa récompense, parlaient trop puissamment en sa faveur pour qu’il ne fût pas accueilli avec empressement par les professeurs et par les élèves. On le loua hautement de sa noble émulation, chacun se fit une joie et un point d’honneur d’aider l’apprenti, de contribuer pour sa part à son instruction.

L’habitude qu’avait contractée Frédéric de rattacher ses différentes observations à un centre commun et d’en faire un point de départ pour d’autres remarques, lui fut aussi utile dans ses nouvelles études qu’elle l’avait été pour les précédentes. Cette méthode de toujours procéder par le raisonnement, l’avait accoutumé à trouver facilement les conséquences ou les causes logiques d’un fait, et le préparait surtout merveilleusement à l’étude des mathématiques et à celle des langues. Aussi, fit-il de rapides progrès dans ces deux branches d’instruction ; mais ce ne fut cependant pas au détriment de ses autres travaux. L’histoire, la géographie, le dessin, ne furent point négligés ; le dessin surtout était, dans son application, trop fréquemment lié aux mathématiques pour qu’il ne s’en occupât pas avec zèle, et il fut bientôt assez habile pour copier les machines les plus compliquées.

Au bout de trois ans de leçons, Frédéric était au niveau des fils de M. Kartmann. Il savait déjà l’arithmétique, la géométrie et étudiait la statique. Sans connaître toutes les ressources de la langue française, il l’écrivait avec correction.

Ses condisciples, plus jeunes que lui, l’un de deux et l’autre de quatre ans, étaient fiers de ses progrès, et le traitaient en camarade beaucoup plus qu’en protégé. Si ces relations affectueuses étaient dues en partie à la bonté du cœur de ces enfants, la conduite de Frédéric contribuait aussi beaucoup à les maintenir. Il se montrait si modeste dans ses succès, si complaisant sans bassesse, si dignement reconnaissant, et en même temps si soigneux d’éviter tout nouveau service, qu’on aurait rougi de lui faire sentir sa position d’obligé.

Quand il eut atteint sa dix-neuvième année, M. Kartmann le fit passer parmi les contre-maîtres. Il était si sobre et si rangé, que, tout en s’habillant beaucoup plus proprement que ses camarades d’atelier, il ne tarda pas à réaliser quelques économies qu’il employa à acheter les livres, les instruments de mathématiques et les fournitures de classe dont il avait besoin. Ce fut une grande joie pour lui quand il put subvenir à ces dépenses et diminuer ainsi la charge qu’avait bien voulu prendre son chef. L’avenir ne l’inquiétait plus ; quel qu’il fût, il avait maintenant des ressources qui ne devaient jamais lui manquer. Pourvu que la main de Dieu ne se retirât pas de lui et que la maladie ne vînt point le frapper, il ne craignait rien, car tous les moyens humains de réussite étaient en son pouvoir.


§ 7.


C’était par une de ces chaudes et claires soirées si communes à Mulhouse, à cette heure où les ouvriers quittant leurs fabriques, montent sur les coteaux qui bordent le canal et y font entendre des chœurs qui, de là, vont se prolongeant dans toute la vallée.

Frédéric, un carton sur ses genoux, mettait au net une épure qu’il avait dessinée dans la journée. Lui aussi aurait aimé les chants et la promenade ! Quand l’air était ainsi parfumé, il sentait souvent, après une longue journée de travail, le désir d’aller respirer dans les vignes ; mais, quelque innocents, quelque permis qu’eût été ce plaisir, il avait le plus souvent le courage d’y renoncer. Les jours donc où la gaieté du temps l’invitait à sortir, il prenait ses livres ou son carton à dessin et s’asseyait pour travailler sur un petit banc placé à la porte d’Odile Ridler. Il apercevait de là une échappée de campagne, il respirait un air plus frais, entendait le gazouillement de quelques oiseaux citadins, et pour lui, habitué à une réclusion continuelle, c’était du bien-être et de la joie.

Le soir dont nous parlons, Frédéric était assis à sa place ordinaire ; il travaillait avec ardeur, car le jour baissait, et il voulait achever, avant la nuit, le dessin commencé.

C’était l’épure d’une des machines les plus compliquées de la maison Kartmann. La respiration de quelqu’un qui se penchait sur son épaule l’arracha tout à coup à son application : il releva la tête et aperçut un étranger qui regardait très-attentivement son dessin.

— Dans quelle fabrique se trouve la machine que représente cette épure ? lui demanda-t-il.

— Dans celle de M. Kartmann, répondit Frédéric.

— Et comment avez-vous pu vous la procurer ?

— M. Kartmann me permet de partager les leçons de ses fils.

— Vous devez avoir alors dans vos cartons une grande partie des machines de cette maison.

— À peu près toutes, Monsieur.

— Je serais curieux de les voir.

Frédéric ouvrit obligeamment son carton et présenta ses dessins à l’étranger. Après que celui-ci les eut examinés avec la plus scrupuleuse attention :

— Je ne vois point dans tout cela, objecta-t-il, l’épure de la grande machine que M. Kartmann a reçue d’Angleterre il y a environ deux mois ?

— Nous devons la copier après-demain, Monsieur.

— Dites-moi, mon ami, pouvez-vous me donner une copie de ces dessins ?

— J’ai bien peu de temps à moi ; cependant, s’ils peuvent vous être agréables, je tâcherai de les copier.

— Je tiendrais surtout à avoir la nouvelle machine dont je vous parlais ; mais comme le temps a de la valeur, j’entends vous payer ce travail. Tenez, continua-t-il en lui présentant trois pièces d’or, voilà d’abord un à-compte, plus tard nous nous entendrons pour un prix plus élevé.

La vue de cet or fit tressaillir Frédéric et éveilla en lui un soupçon ; on ne pouvait lui payer aussi chèrement des dessins dont on n’aurait point voulu faire usage. Ces épures allaient sans doute servir à la confection de machines qui créeraient une fatale concurrence pour son chef, qui amèneraient sa ruine peut-être !… Le pauvre enfant frémit à la pensée du mal qu’ il aurait pu commettre par imprudence ; et, réunissant à la hâte ses dessins épars, il les rejeta dans son carton qu’il ferma soigneusement.

Son interlocuteur le regarda avec étonnement et lui présenta de nouveau les trois pièces d’or.

— Je vous remercie, Monsieur, dit Frédéric, mais je ne puis accepter un tel marché. Je réfléchis que je dispose d’une propriété qui ne m’appartient pas, et je ne veux ni ne dois le faire. Adressez-vous directement à M. Kartmann ; il pourra, mieux que moi, juger si votre demande ne nuit en rien à ses intérêts.

L’étranger sentit que Frédéric avait deviné ses intentions.

— Je comprends, dit-il, le motif de votre refus. Vous savez que les fabricants cachent leurs machines aux regards des autres industriels, et vous craignez que votre chef, en apprenant que vous m’avez livré ces dessins, ne vous renvoie de ses ateliers ; mais je puis vous faire de tels avantages que ce renvoi serait pour vous une fortune. Je vous offre dès maintenant, dans ma fabrique, des appointements doubles de ceux que vous recevez ; et je vous payerai, en outre, le jour où vous me remettrez l’épure que je vous demande, la somme que vous fixerez vous-même.

Frédéric n’en entendit pas davantage, il saisit vivement son carton ; et, jetant sur l’étranger un regard où la honte se mêlait à l’indignation :

— Je ne sais ni trahir ni me vendre, Monsieur, dit-il d’une voix tremblante.

Et il rentra brusquement chez la veuve Ridler.

Quelques jours après cette scène, M. Kartmann fit appeler Frédéric dans son cabinet.

— Où sont toutes les épures que vous avez dessinées avec mes enfants ? demanda-t-il.

— Dans mon carton, Monsieur.

— Apportez-les moi.

Frédéric alla chercher son carton, qu’il remit en tremblant à son chef, car il y avait dans le ton de celui-ci quelque chose de bref et d’inquiet qui l’alarmait.

M. Kartmann feuilleta tous les dessins ; la vue de chacun d’eux lui arrachait une nouvelle exclamation.

— Quelle imprudence à moi ! murmurait-il, il y avait là de quoi me perdre.

Quand il eut tout examiné, il se tourna vers Frédéric.

— Quelqu’un vous a proposé d’acheter ces dessins ? je le sais.

— Oui, Monsieur.

— Et vous ne m’en avez point parlé ?

— J’ai pensé que cela n’en valait pas la peine.

— Quelle récompense vous offrait-on ?

— Celle que j’aurais demandée.

— Et vous avez refusé ?

— Oui, Monsieur.

— Sans hésitation ?

— Hésiter eût été une lâcheté.

— Ta main, Frédéric ! s’écria M. Kartmann en tendant la sienne au jeune ouvrier.— Tu es un noble cœur. Je connais jusqu’au moindre détail de cette affaire. J’avais agi imprudemment, mon ami, car quelqu’un de moins honnête que toi eût pu me perdre ; mais je te remercie de ta probité. Aujourd’hui tu n’es plus un enfant ; d’après tous les rapports que m’ont faits tes professeurs, et d’après ce que je vois moi-même, tu ne dois pas continuer à rester contre-maître. À partir de demain tu viendras habiter ma maison ; ma table sera la tienne ; tu continueras à partager les leçons de mes enfants et tu recevras des appointements conformes à ta nouvelle position.

Dès le lendemain, en effet, Frédéric fit ses adieux à la bonne femme Ridler, qu’il ne quitta point sans verser quelques larmes, car son bonheur ne lui faisait point oublier combien elle avait été bonne pour lui ; aussi, continua-t-il à se montrer reconnaissant des soins qu’elle lui avait donnés et ne manqua-t-il jamais chaque semaine de venir visiter sa vieille hôtesse en lui apportant quelque présent.


§ 8.


Plusieurs années s’écoulèrent encore sans que la situation de Frédéric subît de graves modifications. Son intelligence, qu’il avait continué à appliquer, soit à des études d’art, soit à des travaux positifs, avait pris un développement remarquable ; et notre petit ouvrier, qui, douze ans auparavant, ne connaissait pas une lettre, était maintenant cité comme un des jeunes gens de son âge le plus sérieusement instruits.

Chaque jour M. Kartmann se félicitait davantage de l’avoir attaché à sa maison. Jamais les fonctions qu’il remplissait ne l’avaient été avec autant de probité et de dévouement : aussi, ne voyait-il pas seulement en lui un commis ; c’était l’ami de la famille, le compagnon le plus cher de ses fils, leur digne émule. Les événements qui nous restent à raconter vinrent encore fortifier cette confiance et cette affection, en montrant jusqu’à quel point elles étaient méritées.

Depuis plusieurs mois M. Kartmann paraissait triste, et Frédéric, entre les mains duquel passaient tous les comptes de la maison, commençait à apercevoir un certain embarras financier dans les affaires de son chef. Bientôt les confidences de celui-ci, les expressions d’inquiétude qui lui échappaient, les nombreuses réclamations de ses bailleurs de fonds achevèrent d’éclairer Frédéric et de le convaincre qu’il ne s’agissait point seulement d’une gêne momentanée, mais d’une de ces crises commerciales qui ébranlent les fortunes les plus solides. Le moment ne tarda pas à venir où M. Kartmann lui-même leva ses derniers doutes.

Il rentra un jour, à l’heure du dîner, encore plus accablé que de coutume. Quand le repas fut achevé, il pria son fils aîné et Frédéric de passer avec lui dans son cabinet.

— Avant deux mois, leur dit-il, cet établissement ne m’appartiendra plus. Après sa vente il me restera encore de quoi satisfaire à mes engagements ; si j’attendais plus longtemps, mes dettes ne tarderaient pas à dépasser mes valeurs. Les nouvelles machines de M. Zinberger m’ont complétement ruiné ; ses produits, plus beaux et d’un prix moins élevé que les miens, sont les seuls qui se vendent maintenant. Pendant quelque temps j’ai soutenu la concurrence, quelque ruineuse qu’elle fût pour moi, j’espérais toujours faire subir des modifications à mes machines ; toutes mes tentatives à cet égard ont été vaines : une lutte plus longue devient impossible. Aussitôt donc que mes livres seront en règle, j’annoncerai la mise en vente de cette manufacture. Il m’est affreux, sans doute, après tant d’années de travail, de voir s’évanouir tous les rêves d’aisance que j’avais formés pour mes enfants, mais au milieu de tant d’espérances détruites, je me sens le cœur moins brisé quand je pense que toutes mes dettes seront acquittées, et que ma famille et moi aurons seuls à souffrir de ce désastre.— Quant à toi, Frédéric, ajouta-t-il en tendant la main au jeune homme, tu ne cesseras point, je l’espère, d’être notre ami ; mais tu le vois, il faut que nous nous séparions. Je ne suis point inquiet de ton avenir ; avec tes talents les emplois ne te manqueront pas ; seulement, cette séparation est un chagrin de plus pour moi qui m’étais habitué à te considérer comme un troisième fils.

— Je vous quitterai, Monsieur, dit Frédéric d’une voix triste, mais ferme, quand je serai convaincu que je vous serai inutile ; mais j’espère que ce jour n’arrivera pas sitôt. Songeons à vous, Monsieur : peut-être le danger qui vous menace n’est-il point aussi imminent que vous le supposez. Ma jeunesse me rend encore bien inexpérimenté dans les affaires ; cependant, si j’osais vous donner un conseil, je vous dirais de ne point trop vous hâter dans vos déterminations ; pour quiconque regarde longtemps et attentivement, le remède est bien souvent à côté du mal.

— Je crois qu’il n’y en a aucun pour moi, reprit M. Kartmann en secouant tristement la tête ; tous deux, du reste, vous jugerez mieux cette question quand vous aurez vu mes livres particuliers ; eux seuls peuvent constater ma position.

Et il les ouvrit devant eux.

Frédéric les parcourut avec distraction. La question ne pouvait plus être dans une erreur de chiffres ; il connaissait la grande cause du mal et songeait déjà aux moyens de le réparer.

Rentré dans sa chambre après avoir pris congé de M. Kartmann, il se jeta tout égaré sur un fauteuil. Dans quinze jours, répétait-il, tous les comptes de la maison seront en règle et cet établissement en vente. Quinze jours, mon Dieu ! rien que quinze jours ! Comment, dans un temps si court, résoudre un tel problème, perfectionner des machines de manière à rendre la fabrication moins coûteuse et les produits plus parfaits ? Ô mon Dieu ? ne m’abandonnez pas, car vous savez seul tout ce que je dois à cet homme que je veux sauver.

Autant par goût que par nécessité de position, la mécanique était, de toutes les sciences positives, celle dont Frédéric s’était le plus préoccupé ; il avait même dans cette partie des connaissances approfondies : mais la tâche qu’il s’imposait ne demandait-elle que de la science ? Il fallait trouver ce que le hasard seul peut-être avait fait rencontrer à un autre, s’épuiser dans des combinaisons qui pourraient bien le ramener simplement au point de départ ! Mais qu’importaient au courageux jeune homme ? il voulait sauver un homme et il marchait avec ardeur vers son but. Il repoussait tous les doutes, toutes les craintes, comme de mauvaises pensées ; il se sentait fort, car il savait ce que pouvait la volonté contre les obstacles.

Dix nuits se passèrent dans un travail continuel : nuits d’angoisse et de fièvre, pendant lesquelles Frédéric vit s’évanouir plus de vingt fois la solution du problème qu’il se croyait sur le point de saisir. Cependant, tant d’efforts infructueux, tant de cruelles déceptions n’amenèrent point le découragement. Il ne lui restait plus que quelques jours ; mais jusqu’à la dernière heure il voulait espérer, car il puisait ses forces dans cette vertueuse confiance.

Enfin, que vous dirai-je ? il n’y a que les mauvais sentiments qui soient stériles ; les sentiments généreux portent toujours leurs fruits, et la reconnaissance donna du génie à Frédéric. Ce moyen, dans la recherche duquel tant d’autres avaient échoué, il le trouva ! À peine osait-il croire lui-même à sa découverte. Il parcourait avec une sorte d’égarement les lignes tracées devant lui ; son calme, sa raison, qui ne l’avaient point abandonné au milieu de tant de recherches impuissantes, lui faisaient faute au moment de la joie. Il pressait avec une sorte de folie ses papiers contre sa poitrine ; il croyait parfois que tout son bonheur n’était qu’une illusion que l’examen d’un autre tuerait ; il ne pouvait se lever de sa chaise, il n’osait quitter sa chambre et aller demander s’il s’était trompé.

Une partie de la nuit se passa dans ce doute affreux de lui-même ; enfin, quand le jour arriva, il voulut avoir le dernier mot sur ses espérances et il s’élança vers la chambre de M. Kartmann.

— Tenez, dit-il en s’avançant vers le lit de son chef, et lui présentant son travail, voyez ce plan de machine et dites-moi si c’est seulement un rêve.

Puis il tomba épuisé sur un siége, dans une horrible angoisse d’attente et d’espoir.

À mesure que M. Kartmann examinait les papiers, sa figure devenait plus pâle, ses mains plus tremblantes : on sentait dans tous ses traits cette contraction qui indique le passage d’une grande souffrance à un bonheur inespéré. Quand il eut parcouru toutes les pièces, il tourna vers Frédéric des regards humides.

— Non, ce n’est point un rêve, lui dit-il ; c’est une œuvre de génie, et mieux que cela, une œuvre qui sauve ma famille de la misère ! C’est une grande leçon que tu as donnée aux enfants du peuple, Frédéric ; tu as montré ce que peut la volonté aidée du dévouement.

Et, découvrant sa tête blanche, dans un de ces sublimes mouvements d’enthousiasme que l’attendrissement donne parfois aux hommes les plus calmes :

— Je te salue, ajouta-t-il, enfant du pauvre ; sois béni, et accepte-moi pour père, toi qui m’as sauvé comme aurait pu le faire un fils !


§ 9.


La maison Kartmann est aujourd’hui une des maisons les plus florissantes de Mulhouse. Toute sa prospérité est due à la découverte de Frédéric et aux soins actifs qu’il continue de donner à l’établissement : ses spéculations, jusqu’à ce jour, n’ont cessé de prouver son habileté et la sûreté de son jugement. M. Kartmann, dont il est devenu le gendre, a pour lui une confiance sans bornes.

Un seul chagrin est venu traverser son bonheur. Depuis le départ de son frère, il avait inutilement cherché à connaître son sort, lorsqu’à l’époque de son mariage un article de journal vint lui donner le premier et le dernier mot sur cette existence qu’il avait vue avec tant de douleur séparée de la sienne. On y disait que la diligence de Francfort à Paris avait été attaquée par une bande de voleurs ; les voyageurs s’étaient courageusement défendus, et plusieurs bandits avaient été blessés à mort : on donnait leurs noms, parmi lesquels figurait celui de François Kosmall. Frédéric ne put retenir une cuisante larme au souvenir de cet être qui était parti du même point que lui, que la même main mourante avait béni, et qui s’était fait, par sa faute, une destinée si différente de la sienne.

FIN.