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Au couchant de la monarchie/10

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Au couchant de la monarchie
Revue des Deux Mondes6e période, tome 12 (p. 5-34).
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AU
COUCHANT DE LA MONARCHIE[1]

XI.[2]
LA GUERRE D’AMÉRIQUE. — LE CONFLIT AUSTRO-PRUSSIEN

Tout le ministère de Necker, du premier jour jusqu’au dernier, est dominé par la politique extérieure. On ne peut ni clairement comprendre, ni apprécier sainement son administration, si l’on n’a présent à l’esprit le grand fait qui explique la plus grande partie de ses actes, qui lui fait, comme j’ai dit précédemment, restreindre ou ajourner certaines réformes nécessaires, qui lui dicte également certaines résolutions dont il faudra bientôt parler. La clé de sa conduite, pendant ses cinq années d’exercice du pouvoir, se trouve dans les constantes, dans les graves préoccupations causées par la guerre d’Amérique. Sans m’écarter du plan et du dessein de cette étude, — consacrée aux efforts suprêmes tentés pour rénover la monarchie française et éviter la Révolution menaçante, — sans m’égarer dans le détail des pourparlers diplomatiques et des opérations guerrières qui remplissent la période à laquelle nous sommes arrivés, il me faut cependant rapporter brièvement comment cette guerre, si anciennement prévue, si longtemps différée, devint enfin inévitable, et quelle répercussion elle eut, tant sur la politique intérieure du royaume que sur les destinées futures de la dynastie bourbonienne.


I

L’insurrection du Nouveau-Monde contre la domination britannique, quand la nouvelle en vint en France, y secoua l’opinion avec une subite violence. Les humilians souvenirs de la guerre de Sept Ans avaient laissé, un peu partout, un ardent désir de revanche. L’idée d’exercer cette revanche sur la nation que l’on appelait alors « l’ennemie héréditaire » et de venger la perte de tant de belles et de riches colonies, en arrachant une ancienne et fructueuse conquête de ces mêmes mains qui nous avaient ravi les Indes, le Canada, la plus grande partie des Antilles, brusquement cette idée surgit dans l’âme française et s’y implanta fortement. Il s’y mêlait, en outre, une sympathie confuse pour les séduisantes théories de liberté, d’égalité humaine, au nom desquelles les treize États réclamaient leur indépendance, pour les principes philosophiques que proclamait, à la face de la terre, leur fameux manifeste : « Nous regardons comme des vérités évidentes que tous les hommes ont été créés égaux et qu’ils ont reçu de leur Créateur certains droits indéniables… C’est pour assurer ces droits que les gouvernemens ont été établis, tirant leur juste pouvoir du consentement des gouvernés… »

Rancune patriotique, instinct guerrier, élan vers des doctrines qui paraissaient alors aussi audacieuses que nouvelles, tout conspirait à provoquer dans les diverses classes de la nation française une excitation, sourde encore, qui devait croître d’heure en heure. « Je vous ai toujours assuré, écrira dès le premier jour un des nouvellistes du temps, du désir du Roi de conserver la paix ; mais la nation, qui ne pense pas aussi sagement que son chef, ne rêve et ne parle que guerre. »

Les gouvernans, Louis XVI en tête, se montraient, en effet, — ou du moins la plupart d’entre eux, — moins ardens que les gouvernés. Durant les derniers mois du ministère Turgot, on s’était déjà occupé, dans le Conseil d’Etat, des affaires d’Amérique. Certains ministres, assure-t-on, avaient paru dès lors enclins à prendre le parti de la colonie révoltée, dans l’espoir d’affaiblir la puissance britannique. Turgot s’y était opposé de toute son énergie. « Ses tendances, écrit Soulavie[3], le portaient cependant vers les patriotes américains, mais ses projets de réforme en France dominaient tout, et il sentait qu’il ne pourrait les exécuter pendant une guerre. » Dans un mémoire sur les finances, daté d’avril 1716, quelques semaines avant sa chute, il revenait sur cette question et exprimait son sentiment en ces termes catégoriques[4] : « Il faut éviter la guerre comme le plus grand des malheurs, parce qu’elle rendrait impossible, pour longtemps et peut-être pour toujours, une réforme. En faisant aujourd’hui prématurément usage de nos forces, nous risquerions d’éterniser notre faiblesse. »

Necker, pour des raisons pareilles, partageait au fond cet avis. « Il pensait, dit son petit-fils[5], qu’aucun succès ne pouvait être mis en balance avec les avantages que la paix procurerait à la France. » Maurepas le fortifiait dans ces dispositions, moins par des motifs politiques que par répugnance personnelle à troubler, par une entreprise aussi aventureuse, la tranquillité de ses vieux jours. Il agissait donc sur le Roi dans le sens pacifique et le trouvait docile. Louis XVI était pourtant, par atavisme et par instinct, plutôt hostile à l’Angleterre. L’anglomanie qui sévissait dans les premiers temps de son règne, l’introduction chez nous des modes et des mœurs britanniques, lui inspiraient une sorte d’impatience, qui se traduisait quelquefois par d’assez rudes coups de boutoir. A Lauzun qui, en sa présence, vantait avec excès, au détriment des habitudes françaises, celles de nos voisins d’outre-Manche, il répondait un jour avec un dépit agacé : « Monsieur, quand on aime autant les Anglais, on doit aller s’établir chez eux et les servir ! » Mais son caractère débonnaire et ses tendances humanitaires l’emportaient, en cette occasion, sur ses antipathies, le détournaient de toute politique agressive, de tout coup de force audacieux. Aussi résista-t-il longtemps à l’idée d’un conflit armé. Et quand, enfin, il dut céder à la pression des circonstances, il ne le fit qu’à contre-cœur et avec une secrète souffrance. Jusque dans la déclaration où il annoncera publiquement l’ouverture des hostilités, il évitera, remarqua-t-on, d’inscrire le mot de guerre, comme si ce mot brûlait sa plume. En marge d’un mémoire où Vergennes exposait l’urgente nécessité de passer des menaces aux actes et de donner la parole au canon, il écrira cette phrase mélancolique : « Faut-il que des raisons d’Etat et une grande opération commencée m’obligent de signer des ordres si contraires à mon cœur et à mes idées ! »

Quant à Vergennes, à qui, plus qu’à tout autre, incombait le poids lourd d’une telle responsabilité, il était, au début, tiraillé de façon cruelle entre des sentimens et des désirs contraires. En vieux routier de la diplomatie, il saisissait tout l’avantage de profiter d’une si belle occasion d’abattre l’orgueil britannique, toute l’importance de relever, aux regards de l’Europe, le prestige des armes françaises. De plus, sans illusion sur les dispositions réelles du gouvernement d’Angleterre et n’ajoutant que peu de foi aux protestations amicales dictées par le péril du jour, il était convaincu qu’une fois vainqueurs de leur colonie en révolte, ces voisins, aujourd’hui si pleins d’aménité, n’hésiteraient pas à se retourner contre nous et à nous faire payer les chaudes sympathies populaires qui se manifestaient en faveur des Etats-Unis. Enfin, vivement frappé du mouvement d’opinion, ayant peu de confiance en la fermeté de Louis XVI à résister au courant général, il se voyait déjà, s’il se déclarait pour la paix, obligé de quitter son poste et de céder la place à un plus hardi successeur[6]. Les raisons d’intérêt public jointes à ces considérations privées l’empêchaient d’insister hautement pour une attitude pacifique.

Mais, d’autre part, il savait bien que cette guerre, une fois engagée, serait longue, difficile, coûteuse, et sa prudence le détournait de tenter l’aventure sans avoir mis, du moins, les meilleurs atouts dans son jeu. Il entendait par là la réfection d« nos forces navales et la promesse du concours effectif de la flotte espagnole, qui semblait alors fort douteux. Il devait aussi tenir compte des objurgations de l’Autriche, inquiète de nous voir entreprendre une grande guerre maritime et dépenser ainsi, sans bénéfice pour notre alliée, des forces militaires qu’elle eût voulu voir réserver pour une lutte plus fructueuse contre la Prusse, la rivale de l’Empire. Cette frayeur se fait jour dans la correspondance du vieux prince de Kaunitz, premier ministre de l’Empereur, avec son ambassadeur à Paris : « Je crains comme vous, lui écrit-il[7], que, peu accoutumés à voir leur marine un peu passablement bien, ces bons Français ne se fassent illusion sur la figure qu’elle pourra faire en cas de guerre, attendu qu’indépendamment de la disproportion toujours immense du nombre des vaisseaux (par rapport avec l’Angleterre), celle de la valeur intrinsèque des officiers et des matelots est bien plus grande encore. Et je ne pense par conséquent qu’en tremblant à tout ce qui pourra leur arriver, si, par malheur, ils en viennent à une guerre envers la Grande-Bretagne. »

Vergennes, mieux renseigné, savait bien à quoi s’en tenir sur ces jugemens peu bienveillans et ces prévisions pessimistes. Mais les avertissemens, journellement répétés, de Mercy-Argenteau ne laissaient pas d’influer sur ses vues et d’augmenter sa circonspection naturelle. Pour tant de motifs différens, il inclinait donc au parti d’atermoyer et de gagner du temps, et il se réfugiait dans une attitude équivoque, donnant de bonnes paroles à chacun des belligérans, Anglais ou « Insurgens, » laissant aux deux partis l’espérance d’obtenir un jour l’appui de la puissance française. On attendrait ainsi les nouvelles des premières rencontres. Si l’effort des Américains paraissait s’affirmer, si la cause de l’indépendance était servie par la fortune, il serait temps alors de se déclarer au grand jour et de jeter dans la balance l’épée qui emporterait la victoire.

Politique, si l’on veut, médiocrement glorieuse, sage néanmoins, aisément défendable, et dont le principal défaut était d’être difficile à maintenir parmi l’effervescence d’un peuple impressionnable, sentimental et chevaleresque. Chaque jour davantage, en effet, à voir ces opprimés en lutte avec leurs oppresseurs, à entendre ces voix qui s’élevaient pour la liberté, à se souvenir, surtout, contre quels adversaires éclataient ces appels adressés, a travers les plaines de l’Atlantique, aux armées du Roi très chrétien, un frémissement patriotique courait sur les libres françaises. La jeune noblesse, tout spécialement, « élevée, comme dit l’un d’eux, par un contraste singulier, au sein d’une monarchie dans l’admiration des héros des républiques grecque et romaine[8], » cette noblesse sentait croître en elle un noble et sincère enthousiasme pour la cause de l’insurrection, qui lui apparaissait sacrée. L’attitude de réserve, de temporisation, adoptée par Vergennes, passait, aux yeux de ces jeunes gens, pour pusillanime et honteuse ; une sourde irritation s’amassait dans leurs âmes.


II

Dans les dernières semaines de l’an 1776, une circonstance inattendue aviva cette fermentation. L’un des grands chefs du mouvement insurrectionnel, l’illustre Benjamin Franklin, débarquait soudainement au Havre, dans l’intention de rejoindre à Paris deux députés américains, Arthur Lee et Sileas Deane, qui s’y trouvaient déjà, et de s’unir à eux pour solliciter notre appui. Sur cette nouvelle, l’ambassadeur anglais, lord Stormont, se rendait chez Vergennes, lui remettait une note où il l’informait, en substance, que « le jour où le chef des rebelles mettrait le pied à Paris, il partirait sans demander de congé. » Vergennes, un peu embarrassé, employait une échappatoire : il avait, disait-il, « expédié un courrier au port de débarquement, pour prier le sieur Franklin de ne point venir à Paris ; » mais si, comme il se pouvait faire, le courrier arrivait trop tard, il ne saurait « pousser la complaisance jusqu’à faire expulser le sieur Franklin de la capitale du royaume[9]. » Lord Stormont, bien qu’assez blessé, se résignait à se contenter, vaille que vaille, de cette apparente concession.

Le courrier, comme on pense, ne put accomplir sa mission. Franklin, le 21 décembre, s’installait à Paris, dans l’unique dessein, disait-il, d’y assurer à sa vieillesse un asile honorable et sûr, mais y fixant tous les regards et servant, par sa seule présence, la cause de ses compatriotes. Sans être reçus à la Cour, sans voir, du moins ostensiblement, les ministres, les trois Américains, avec leur « habillement rustique » et leurs cheveux sans poudre, leur « maintien simple et lier, » leur langage libre et dépourvu d’apprêt, cet « air antique » enfin, qui semblait, disait-on, transporter dans nos murs, parmi les élégances et le faste de nos salons, l’austérité « des vieux républicains du temps de Caton et de Fabius[10], » offraient un spectacle nouveau, qui ravissait tous les esprits. Philosophes, militaires, hommes de bureau et hommes de Cour se les disputaient à l’envi. On recherchait leur entretien, on répétait leurs mots. Les récits qu’ils faisaient des premiers combats de leurs hommes, simples cultivateurs arrachés à leurs champs, contre les milices britanniques, mieux armées, mieux instruites, dressées de longue date au métier ; ces récits, qui faisaient couler les pleurs des jolies femmes, faisaient aussi cliqueter dans leurs fourreaux les épées des jeunes officiers.

Vers ce même temps, il parvenait, au ministère de la Marine, un document confidentiel qui agitait Sartine d’une sincère émotion. Un intelligent officier, le comte de Kersaint, chargé par lui d’explorer secrètement les provinces insurgées, pour examiner leurs ressources et pour se rendre compte de leur état d’esprit, adressait au ministre un rapport nourri, substantiel, où était démontrée, pour des motifs probans et dans un langage enflammé, la nécessité de la guerre. « Tout nous y invite, disait-il[11], notre honneur, notre sûreté, notre intérêt. Notre honneur, en ce que nous aurions décidé cette séparation des deux mondes, époque mémorable à jamais et à laquelle nous devrions brûler d’associer le nom français. Notre sûreté, en ce que ce serait l’unique occasion de rabattre la puissance anglaise, de la réduire au point de ne pouvoir plus balancer la nôtre. Notre intérêt, en ce qu’il en résulterait immanquablement des avantages, qui tourneraient au profit de notre commerce, objet si essentiel aujourd’hui. » Il dépeignait le peuple d’Amérique comptant fermement sur la France, s’étonnant déjà des délais de notre intervention. Cette espérance déçue serait sans doute fatale à la cause de la liberté. Notre inertie aurait pour résultat le triomphe britannique, et ce triomphe serait notre œuvre. Si la France, concluait Kersaint, ne fait pas la guerre à présent, « c’est donc qu’elle ne la fera jamais plus… Alors, qu’elle brûle ses flottes et qu’elle licencie son armée ! Le souvenir de ce moment, si nous le laissons échapper, sera pour nous un sujet d’éternel regret et une tache ineffaçable, aux premiers jours d’un règne que cette circonstance inespérable pourra il illustrer à jamais ! »

Cette argumentation serrée et ces exhortations ardentes, ces raisons d’intérêt et ces raisons de sentiment, le mouvement d’opinion qui s’accentuait de plus en plus, tout cela, peu à peu, enhardissait Vergennes, le décidait à témoigner aux colons révoltés mieux qu’une sympathie platonique, sans pourtant qu’il osât encore se déclarer ouvertement pour eux. Les assister sous-main par des envois d’argent, d’armes, de munitions, en continuant à protester de la neutralité française, c’est le parti auquel il s’arrêta, parti qui mériterait sans doute le reproche de duplicité, si les principes de la morale courante étaient de mise en matière politique. Un exemple, entre vingt, suffit à indiquer la méthode de Vergennes : aux instances répétées des députés américains pour obtenir deux cents pièces de canon et l’équipement de 25 000 hommes, le Cabinet de Versailles oppose le plus catégorique refus ; mais Beaumarchais, sous un nom supposé, reçoit la mission clandestine d’expédier ces subsides par des voies souterraines. L’Angleterre, disons-le, n’est pas longtemps dupe de ce jeu ; elle use bientôt de représailles, saisissant nos vaisseaux sous prétexte de contrebande et exerçant maintes vexations sur les marins français. Deux pleines années durant, les relations diplomatiques entre les Cabinets de Londres et de Versailles ne sont qu’une série continue de plaintes, de récriminations, de réclamations réciproques, pour la plupart également justifiées, amenant entre les deux nations une tension progressive, dont l’issue n’était guère douteuse.


Chaque jour, d’ailleurs, des incidens nouveaux ajoutaient à l’effervescence. Il faut noter parmi les plus retentissans le départ du jeune La Fayette pour la colonie insurgée. Les députés américains, en séjour à Paris, cherchaient à recruter, pour leurs milices improvisées, des chefs notoires, propres à les instruire et à les diriger ; leur propagande s’exerçait particulièrement parmi la jeune noblesse. Des officiers de notre armée, les trois premiers qui se proposèrent pour cette tâche furent le marquis de La Fayette, le vicomte de Noailles et le comte de Ségur, trois proches parens et trois amis intimes, dont le plus vieux n’avait pas vingt-trois ans. La permission qu’ils demandèrent au ministre de la Guerre fut nettement refusée ; mais, deux mois après ce refus, Ségur voyait, un beau matin, s’ouvrir la porte de sa chambre et entrer La Fayette, qui lui disait à brûle-pourpoint : « Je pars pour l’Amérique. Tout le monde l’ignore, mais je t’aime trop pour avoir voulu partir sans te confier mon secret[12]. » Après lui avoir expliqué qu’orphelin, riche, maître de sa fortune, rien ne le retenait de risquer l’aventure, il lui confiait les moyens préparés : un vaisseau frété en Espagne, un équipage secrètement enrôlé, tout un romanesque programme qui, parmi de nombreuses traverses, allait se réaliser point par point. On sait ce qui en résulta, le succès du jeune officier, l’accueil que lui fit Washington, l’emploi qui lui fut conféré dans l’état-major des rebelles, et l’on imagine aisément la répercussion de ces faits sur la sensibilité française.

Tout était donc bien préparé pour une attitude offensive. Pourtant Louis XVI et le comte de Maurepas se montraient encore hésitans, lorsque, sur l’entrefaite, il parvint à Versailles une nouvelle dont l’effet fut de précipiter les choses. Le 16 octobre 1777, l’armée anglaise commandée par Burgoyne avait capitulé près de Saratoga ; six mille hommes de vieilles troupes anglaises avaient mis bas les armes ; le général et les soldats étaient à la discrétion des vainqueurs. Au bruit de cette victoire, un cri de délivrance s’était élevé dans toutes les provinces en révolte, saluant déjà, comme un fait accompli, l’indépendance des États-Unis d’Amérique. De ce moment, dans le Conseil du Roi, la politique d’atermoiement ne pouvait plus tenir contre le courant unanime. Une plus longue résistance eût déchaîné, selon l’expression d’un gazetier, « une redoutable fermentation dans toutes les têtes françaises. » Maurepas, Louis XVI, Necker lui-même, cédèrent à la nécessité, se résignèrent à « tenter le saut décisif. » Des pourparlers, qui restèrent d’abord clandestins, s’engagèrent sur-le-champ avec les États victorieux, et, le 6 février suivant, un « traité de commerce, d’amitié et d’alliance » scellait l’accord conclu avec le Nouveau-Monde, reconnaissait officiellement l’existence d’une nation nouvelle. Le préambule prévoyait l’hypothèse d’une conflagration entre la France et l’Angleterre ; un article secret mentionnait l’engagement du Roi, si la guerre s’ensuivait, « de ne déposer les armes qu’après avoir fait reconnaître par la Grande-Bretagne l’indépendance et la souveraineté des États-Unis d’Amérique. »

Le corollaire de la signature du traité fut la réception solennelle, à la cour de Versailles, des députés américains, présens depuis des années à Paris. Cette « étonnante présentation, » comme écrit le duc de Croy, qui en fut le témoin, eut lieu le vendredi 20 mars. Voici comment le duc raconte la scène : « Le Roi[13], sortant du prie-Dieu, s’arrêta et se plaça noblement. M. de Vergennes présenta M. Franklin, M. Deane et M. Lee. Le Roi parla le premier et dit : « Assurez bien le Congrès de mon amitié. J’espère que ceci sera pour le bien des deux nations. » M. Franklin remercia au nom de l’Amérique et dit : « Votre Majesté peut compter sur la reconnaissance du Congrès et sur sa fidélité dans les engagemens qu’il prend. » Ensuite le premier commis des Affaires étrangères les ramena chez M. de Vergennes… Les voilà donc, ajoute Croy, traités de nation à nation et le Congrès bien reconnu, ainsi que l’indépendance, par la France la première. Tous les esprits étaient exaltés ! »

Le même jour, M. de Noailles, ambassadeur de France à Londres, était reçu, sur sa demande, par le roi d’Angleterre et lui communiquait divers articles du traité. « Est-il vrai, demandait alors George III, que le Roi votre maître ait signé ce traité ? — Oui, Sire. — Sans doute qu’il en a prévu les suites ? — Oui, Sire, le Roi est prêt à tout événement. » Sur quoi, tournant le dos à notre ambassadeur, George III s’éloignait, en proie à l’agitation la plus vive[14].


A quelques jours de là, la Chambre des Communes délibérait, à Londres, sur la situation. Les esprits étaient divisés ; une poignante inquiétude assiégeait tous les cœurs. On savait que l’Espagne était prête à joindre sa flotte à celle préparée par Sartine. On savait, d’autre part, que l’Angleterre, en acceptant la lutte, ne pouvait espérer nul appui sérieux en Europe. Ni l’Autriche, notre alliée, ni la Prusse, occupée ailleurs, ne songeaient à entrer en lice. La Grande Catherine, sollicitée, refusait nettement tout secours. A peine certains principicules allemands, en cas de guerre continentale, faisaient-ils vaguement entrevoir l’envoi de quelques milliers d’hommes. Devant cet état de choses angoissant, les députés ne savaient que résoudre. Lord North, ministre des Affaires étrangères, se faisait l’interprète de ces hésitations. : Dans un discours embarrassé, il laissait même paraître, à mots couverts et d’un accent timide, certaines velléités d’accommodement avec la colonie rebelle. Après lui, un autre orateur, en termes plus catégoriques, proposait de céder devant l’inévitable et concluait à reconnaître l’indépendance des provinces d’Amérique. Un silence consterné accueillait cette motion.

Mais, presque au même moment, à la Chambre des Lords, il se passait une scène émouvante et grandiose, une scène digne des temps antiques. L’illustre Pitt, comte de Chatham, malade, infirme, accablé d’ans, soutenu d’un côté par son fils, de l’autre par son gendre, entrait dans la haute assemblée, demandait la parole et, d’une voix forte encore, exprimait son indignation de l’abandon projeté. « Je me réjouis, s’écriait-il, de ce que le tombeau ne s’est pas encore fermé sur moi et de ce que je respire encore, pour élever ma voix contre le démembrement de cette antique monarchie… La France nous insulte. Les ambassadeurs de ceux que vous appelez des rebelles sont à Paris, où se négocient les intérêts de l’Amérique et de la France, comme l’on traite entre puissances souveraines et l’on n’ose plus, dans ce pays, ni témoigner du ressentiment, ni venger l’honneur et la dignité de la Grande-Bretagne ! Ce grand royaume, qui a survécu entier aux déprédations des Danois, aux incursions des Écossais, à la conquête normande, aux formidables arméniens des Espagnols, irait se prosterner devant la maison de Bourbon ! Un peuple qui, il y a dix-sept ans, était la terreur de l’Univers, peut descendre assez bas pour dire à son ennemi invétéré : Prends ce que nous avons : donne-nous seulement la paix ? C’est impossible !… Au nom de Dieu, s’il est absolument nécessaire de se déclarer pour la paix ou pour la guerre, et que la paix ne puisse s’obtenir avec honneur, pourquoi hésitera commencer la guerre ? Milords, tout vaut mieux que le découragement. Faisons un dernier effort, et, si nous devons tomber, tombons comme des hommes ! »

Sur une réplique de lord Richmond, insistant en faveur de la conciliation, Chatham essayait, par trois fois, de se lever de son banc pour répondre. Les forces lui manquaient ; il retombait sans connaissance… Impressionnés par ce spectacle, les lords suspendaient la séance. Ils la reprenaient le lendemain et votaient pour la guerre. Chatham mourait un mois plus tard.


III

Tout paraissait donc résolu, et l’on eût cru qu’il ne restait qu’à entrer en campagne. Pourtant, dans chaque gouvernement, si grand était le désir de la paix, et telle surtout l’incertitude sur les chances de la lutte, que, de la part des deux puissances, de secrètes négociations se poursuivirent pendant plusieurs semaines. « Il est constant, lit-on dans une gazette à la date du 12 juin 1778, que M. de Maurepas et tous ceux de son parti voudraient encore maintenir la paix, à quelque prix que ce soit, tandis que M. de Sartine et d’autres ont désiré que la France profitât d’une occasion, peut-être unique, pour achever d’abattre son ennemi le plus dangereux[15]. » Le Roi penchait vers le premier parti, Vergennes vers le second. Plus d’une fois, durant cette période, on se « chamailla fortement » au conseil des ministres. De même en Angleterre, où l’effort principal de la diplomatie se portait sur Madrid, dans l’espoir d’empêcher que la flotte espagnole ne renforçât la flotte française. Mais, des deux parts aussi, tandis que les politiques discutaient, les arméniens se poursuivaient, les vaisseaux s’équipaient avec une activité pleine de lièvre.

L’affaire de la Belle-Poule, survenue le 17 juin, fut l’étincelle qui embrasa l’amas des matières combustibles. Le matin de ce jour, la frégate du Roi, la Belle-Poule, armée de vingt-six canons de douze, naviguant près du cap Lizard, aperçut au loin des vaisseaux qu’elle reconnut bientôt pour une escadre anglaise. Un des navires de cette escadre, la frégate l’Aréthuse, dont l’armement était quelque peu supérieur au nôtre[16], s’en détachait, rejoignait vers le soir le bâtiment français, hélait son commandant, le sieur Chédeau de la Clocheterie, le sommait en anglais d’aller trouver l’amiral britannique : « Le sieur de la Clocheterie[17]répondit qu’il n’entendait pas l’anglais ; on le héla alors en français, » en lui répétant le même ordre. « Le capitaine français assura qu’il n’en ferait rien. Alors la frégate anglaise lui envoya toute sa bordée, et le combat s’engagea, dans un moment où le vent était faible et permettait à peine de gouverner. »

L’action, acharnée et sanglante, se poursuivit de six heures à onze heures du soir, les deux navires se canonnant « à portée de pistolet. » Alors, le vent ayant fraichi, l’Aréthuse, toute désemparée, cessa le feu et se replia sur l’escadre. On ne pouvait songer à la poursuivre sans risquer de tomber sur vingt vaisseaux anglais. La Belle-Poule vira donc de bord ; deux jours après, elle entrait dans le port de Brest, d’où La Clocheterie envoyait à Sartine son rapport sur cet événement : « J’ai cinquante-sept blessés, disait-il, je ne sais pas encore au juste le nombre des morts, mais on croit qu’il passe quarante. Je ne saurais trop louer la valeur intrépide, le sang-froid de mes officiers. M. de la Roche, blessé après une heure et demie de combat, a été se faire panser et est venu reprendre son poste. M. Bouvet, blessé assez grièvement, n’a jamais voulu descendre. MM. de Bastrot et de la Galernie se sont comportés en gentilshommes français. Je suis tout dégréé ; mes mats ne tiennent à rien ; le corps de la frégate, les voiles, tout en un mot, est criblé de coups de canon, et je fais eau. » Il ajoutait avec simplicité : « Deux contusions, l’une à la tête, l’autre à la cuisse, me font souffrir actuellement, de manière que je n’ai guère la force d’écrire plus longtemps. »


A la nouvelle de cette attaque, que n’avait précédée nulle déclaration de guerre, un cri d’indignation s’éleva dans le royaume. « On ne saurait, dit un contemporain, exprimer l’ardeur et le désir d’en venir aux mains qui animent les officiers et les soldats… A Paris, M. Franklin est couru, suivi, admiré, adoré, partout où il se montre, avec fureur et fanatisme[18]. » Louis XVI en oublia ses instincts pacifiques. Au duc de Penthièvre, grand amiral de France, il adressa une lettre d’un ton assez ferme[19] : « L’insulte faite à mon pavillon par une frégate du roi d’Angleterre, la confiscation de navires appartenant à mes sujets, m’ont forcé de mettre un terme à la modération que je m’étais proposée. La dignité de ma couronne et la protection que je dois à mes sujets exigent que j’use de représailles… Je vous fais cette lettre pour vous dire qu’ayant ordonné aux commandans de mes escadres et de mes ports de prescrire aux capitaines de mes vaisseaux de courir sus à ceux du roi d’Angleterre, vous fassiez délivrer des commissions en course à ceux de mes sujets qui en demanderont. »

Le vieux Maurepas lui-même, si prudent et si étranger à l’esprit d’aventure, croit devoir céder au torrent. Il étonne l’abbé de Véri par l’énergie de son langage et sa volonté belliqueuse. « Je fus surpris, écrit l’abbé[20], du ton hostile dont il me parla contre l’Angleterre. Il n’est plus temps de temporiser ! me dit-il. Il se refuse à toutes les insinuations qu’on lui fait, que l’Angleterre serait sans doute disposée à subir toutes les conditions pour conserver la paix. Il faut profiter, répond-il, du moment favorable pour affaiblir cette puissance ennemie. Je ne puis plus douter, ajoute Véri, de ses intentions guerrières. L’ordre est signé pour la marche des troupes et pour les préparatifs nécessaires à une entreprise sur les possessions de l’Angleterre, suivant que les circonstances le permettront. »


Ainsi fut décidée et commencée une guerre, qui ne devait se terminer qu’en 1783, et dont les conséquences politiques furent si graves. Si l’on met en balance les avantages et les désavantages, il faut reconnaître, avant tout, le regain de prestige qui en résulta pour nos armes. Depuis le traité de Paris, signé en l’an 1763, pour mettre fin à une guerre désastreuse, ni l’Europe, ni la France elle-même, n’avaient d’idée précise sur notre puissance militaire. On savait que de bons ministres, Choiseul, du Muy et Saint-Germain, avaient travaillé de leur mieux à relever notre armée de sa ruine, que Turgot et Sartine s’étaient pareillement appliqués à restaurer notre marine. Mais qu’avaient produit ces efforts ? Nous avions des soldats, des officiers, une artillerie bien outillée ; nous avions des vaisseaux dont le nombre était presque égal à celui de la flotte anglaise ; mais que valaient ces instrumens ? A l’usage seul, on pourrait le connaître. On fut d’ailleurs promptement fixé. De multiples succès, tant sur mer que sur terre, sanctionnés par une paix honorable, presque glorieuse, allaient, après quinze ans de doute, rendre à la France la confiance en soi-même et lui restituer du même coup le respect de l’Europe. C’est un profit moral qui n’est certes pas négligeable. Habilement exploité, ce retour de fortune aurait peut-être pu, sinon sauver la dynastie, du moins prolonger sa durée.

Mais, d’autre part, on ne peut oublier quelle funeste répercussion cette guerre heureuse devait avoir sur les finances, quel gouffre effrayant elle creuserait dans le Trésor public, déjà presque épuisé. Il faut entendre là-dessus l’avis d’un homme de cette époque, d’un témoin bien placé pour voir et pour juger, diplomate rompu au métier et politique sagace : « C’est cette malheureuse reconnaissance des Etats-Unis, écrit le comte de Saint-Priest dans ses précieux Mémoires[21], qui nous a tous perdus, par les effroyables dépenses de la guerre avec l’Angleterre, qui en était l’inévitable suite… J’ai assisté à la séance du Conseil royal des finances tenue pour la clôture des dépenses de deux années de cette guerre ; chaque année se montait à plus de douze cents millions. Quand, sur cette somme totale, il n’y en aurait que six cents à attribuer à la guerre d’Amérique, ce serait, en cinq années, trois milliards. Ce que je ne crois pas toutefois avoir été si loin, mais ce qui a suffi à former le fameux déficit qui a amené l’assemblée des Notables, l’assemblée des Etats-Généraux et, en dernier ressort, la ruine de la France. » Même en faisant la part de l’exagération des chiffres[22], on ne saurait douter que cette charge écrasante n’ait effectivement contribué, dans une large mesure, à la Révolution, tant par l’irritation des populations pressurées, que par l’empêchement apporté aux réformes fondamentales. Le déficit d’une part, d’autre part la violation des promesses faites dans le début du règne, ce sont les deux causes efficientes du grand effondrement final.

Enfin, il faut encore noter l’état d’esprit qu’une pareille guerre, soutenue pour une telle cause, ne pouvait manquer d’exciter et d’entretenir parmi les sujets de Louis XVI. La royauté, en France, ne devait guère sa force qu’à la croyance du peuple au droit primordial de ses princes, à son aveugle soumission envers une autorité mystérieuse, dont l’origine était dans une désignation divine. Faire cause commune avec une nation insurgée contre son souverain légitime, appuyer un mouvement dont le principe était qu’un gouvernement, quel qu’il fût, ne devait tenir son pouvoir que du consentement populaire, devenir à la fois artisan de révolution et fondateur de république, c’était, pour un roi absolu, une entreprise étrangement hasardeuse, c’était ébranler par la base la fiction séculaire sur laquelle reposait tout le vénérable édifice. Le peuple eut la vague intuition de cette anomalie. Les classes plus éclairées en furent frappées comme d’un jet de lumière. Le fétichisme monarchique reçut donc une mortelle atteinte, une idole discutée équivalant à une idole détruite. Il ne fallut pas dix années pour qu’on en eût la preuve. Comme le constate justement Soulavie, « le plus grand nombre de ces gentilshommes démocrates qui, en 1789, proposèrent la Déclaration des droits, abolirent les privilèges, détruisirent les fondemens de l’antique royauté, avaient fait aux Etats-Unis leurs études révolutionnaires[23]. »


IV

La guerre de l’indépendance d’Amérique n’est pas le seul fait extérieur qui, dans cette même période, ait influé sur la marche des événemens et contribué, par contre-coup, au dénouement du drame. Pour dresser le bilan exact de la grande faillite monarchique, il convient également de faire entrer en compte le conflit, moins grave à coup sûr et surtout moins retentissant, qui faillit dissoudre entièrement et qui ébranla pour toujours l’alliance de la France et de l’Autriche, et jeta Marie-Antoinette dans les plus douloureuses angoisses, dans la situation la plus fausse et la plus dangereuse où puisse se trouver une souveraine. Peut-être aucune circonstance de sa vie ne lui aliéna-t-elle d’une manière plus profonde, — et aussi plus injuste, — le cœur de la nation française. Il faut, pour l’intelligence du récit, remonter un peu en arrière, jusqu’au retour de l’empereur Joseph II à Vienne, après trois mois de séjour en France.

Le voyage impérial, s’il manqua son but essentiel, — qui était, comme nous l’avons vu, de modifier l’esprit de la cour de Versailles, — aboutit néanmoins à un résultat important autant qu’inattendu. Il changea l’opinion du souverain autrichien sur la valeur de son alliée. En parcourant nos principales provinces, Joseph avait eu beau dénigrer, censurer, morigéner sans cesse, remarquer avec clairvoyance et dénoncer avec aigreur les abus, les vices, les faiblesses de l’administration française, il n’avait pu, toutefois, ne pas constater de ses yeux, avec un étonnement mélangé de dépit, quelle force et quelle richesse représentait, dans la réalité, la nation sur laquelle régnaient sa sœur et son beau-frère. Il avait comparé, comme le dit un contemporain, ce territoire « fertile et partout habité, » ce peuple laborieux, cette bourgeoisie économe et cossue, aux provinces misérables, aux grands espaces déserts, aux populations indigentes, dont, en tant de régions, se composait alors l’Empire. Il avait comparé, surtout, ce pays homogène, « arrondi, sans enclaves ni solution de continuité, » à ses États faits « de lambeaux et de pièces rapportées. » Il avait cruellement souffert de ces comparaisons. Arrivé chez nous en curieux, en curieux malveillant, il en était sorti « dévoré de jalousie, » hanté par des rêves d’ambition, brûlant de trouver l’occasion d’agrandir son domaine et de développer sa puissance. Cette occasion propice, il crut la rencontrer, lorsqu’il apprit, le 30 décembre 1777, le décès de Maximilien-Joseph, électeur de Bavière, mort sans enfans, sans héritiers directs.


Certes, c’eut été là, pour l’Empire, une riche proie. La Bavière, en effet, aux mains de Joseph II, lui assurerait la communication avec ses provinces du Midi, avec ses provinces du couchant ; le Danube, a-t-on dit, « n’aurait plus cessé désormais de couler dans ses terres. » Peut-être même, qui sait ? une fois nanti de ce bel héritage, pourrait-il s’annexer un jour le duché de Wurtemberg et s’étendre ainsi vers le Rhin, ce qui lui permettrait « d’atteindre directement la France[24]. » Joseph II, à cette perspective, se sentit comme pris de vertige. Il résolut de tout oser pour s’assurer tout ou partie de la succession convoitée. L’héritier naturel de l’électeur défunt était son cousin Charles-Théodore, électeur palatin, prince modeste et timide. Par persuasion ou par menace, il paraissait aisé de s’entendre avec lui. On ferait valoir certains droits, qui remontaient au XVe siècle, sur une moitié de la Bavière, et l’on offrirait en échange quelques morceaux de territoire dans les Pays-Bas autrichiens. Les pourparlers, entamés à la hâte, rondement menés, amenèrent le résultat souhaité par Joseph II. Le 3 janvier 1778, une convention était signée, qui consacrait l’accord. Il ne restait qu’à effectuer en fait la conquête inscrite sur papier, et c’était là le difficile,

Il était, en effet, trop facile de prévoir que ce que Joseph II appelait lui-même « son coup pour arrondir l’Empire » aurait pour résultat de mécontenter fortement son puissant voisin Frédéric, et il fallait l’aveuglement causé par sa folle convoitise pour croire que le roi de Prusse laisserait paisiblement grandir près de lui son rival, et qu’une telle aventure se passerait en douceur, sans explications ni querelle. La France, de son côté, ne pouvait pas non plus se montrer satisfaite. Les alliances, quelles qu’elles soient, ne sont pas éternelles, et nous n’avions pas intérêt à voir se fortifier et s’étendre vers nos frontières une grande puissance que, récemment encore, nous rencontrions devant nous sur tous les champs de bataille. Les lettres de l’Empereur à Mercy-Argenteau montrent d’ailleurs que, sur ce dernier point, il se faisait peu d’illusions ; mais il ne s’en émouvait guère : « C’est une de ces époques, mandait-il à l’ambassadeur[25], qui ne viennent qu’une fois dans des siècles et qu’il ne faut point négliger. Un corps de 12 000 hommes va être mis en marche pour prendre possession de ce que nous appelons la Basse-Bavière… Cela ne plaira pas trop où vous êtes, ajoutait-il avec désinvolture ; mais je ne vois pas ce qu’on y pourra trouver à redire, et les circonstances avec les Anglais paraissent très favorables. — Il n’est pas douteux, répliquait Mercy-Argenteau[26], que les mesures prises par Votre Majesté, ainsi que l’arrangement arrêté avec l’électeur palatin, ne sont pas vus ici de très bon œil ; mais, dans le moment présent, la France a tant de motifs à devoir être modérée et sage, qu’elle ne pourrait pas se livrer à de grands écarts. »

De fait, la surprise générale, la nécessité de s’entendre et de voir plus clair dans ce jeu, semblèrent, pendant quelques semaines, paralyser l’action des différens intéressés. L’optimisme de Joseph II s’accrut de cette apparente inertie ; il pensa la partie gagnée. « Nos affaires bavaroises, écrit-il à Mercy[27], ont pris la tournure jusqu’à présent la plus favorable. Un mois que l’électeur est mort, et nous avons signé, ratifié une convention, nous sommes en possession de tout le district avec les fiefs qui nous échoient, et personne ne nous a encore dit un mot !… Mandez-moi par curiosité, ajoute-t-il néanmoins, ce que le public raisonnable de Paris en pense. » A cette question, Mercy répond, d’une plume un peu embarrassée : « Au premier aspect, le public de Paris a témoigné généralement rendre la justice qui est due aux bonnes mesures, à la fermeté et à la promptitude avec lesquelles il a été pourvu à la sûreté des droits de l’auguste Maison sur une partie de la succession bavaroise. Mais bientôt ce même public n’a plus vu dans l’objet susdit que les fantômes inquiétans que lui ont présentés tous les propos absurdes de guerre et de bouleversement général en Europe. Ces idées ont excité de la joie parmi le militaire, mais beaucoup d’humeur dans l’ordre civil. »

L’impératrice Marie-Thérèse ne partageait ni l’allégresse, ni les illusions de son fils. Elle vieillissait entourée de casuistes, de confesseurs et de directeurs de conscience, tourmentée de remords au souvenir des iniquités commises dans l’affaire de Pologne, assaillie de terreurs à l’idée que, peut-être, elle verrait couler de nouveau, avant de comparaître au tribunal suprême, un sang dont elle répondrait devant Dieu. Car elle avait, du premier jour, trop nettement aperçu les complications, les dangers, que provoquerait inévitablement la politique téméraire de Joseph. « L’électeur de Bavière vient de mourir, avait-elle écrit à Mercy sur la première nouvelle[28], événement bien fatal et auquel j’ai toujours souhaité de ne pas survivre. Le roi de Prusse ne laissera sûrement pas de s’opposer à nos vœux d’agrandissement et de tâcher de nous enlever la France, où il a nombre de partisans… Je serais inconsolable de voir s’écrouler tout notre système vis-à-vis de la France, par des troubles occasionnés par des différends sur la succession de Bavière ! »


La vieille souveraine y voyait clair. Toutes les appréhensions exprimées dans ces lignes allaient se réaliser point par point. Louis XVI, surpris de la brusque entreprise tentée par son beau-frère, blessé d’ailleurs de n’avoir su les choses que lorsqu’elles étaient accomplies, était peu disposé à laisser son alliée poursuivre et consolider sa conquête. Sans doute, — pour maintes raisons, — était-il décidé au maintien de la paix, sous cette condition, cependant, que rien ne serait modifié dans l’équilibre de l’Europe et que l’Empire serait maintenu dans ses anciennes limites. Aussi, dès le début, avait-on, à Versailles, accueilli favorablement les secrètes ouvertures du Cabinet prussien. Par l’intermédiaire de Jaucourt, ministre de France à Berlin, et du baron de Goltz, ministre de Prusse à Paris, une politique d’entente se négociait entre les deux puissances. La Prusse nous laisserait les mains libres dans notre lutte avec la Grande-Bretagne ; la France, de son côté, laisserait agir la Prusse dans le conflit probable avec l’Autriche ; car Frédéric était bien résolu à s’opposer, au besoin par la force, à l’annexion des provinces bavaroises, et déjà les forces prussiennes se rassemblaient aux frontières de Bohème.

Louis XVI, Maurepas, Vergennes, Necker, tous, cette fois, se trouvaient d’accord pour soutenir cette sage politique. Il ne fallait pas moins que cette parfaite union pour parer aux difficultés qu’entraînerait vraisemblablement, en cette passe délicate, la présence sur le trône français d’une princesse autrichienne. Marie-Antoinette, à dire vrai, avait d’abord assez vivement blâmé, avec son bon sens naturel, l’initiative audacieuse de Joseph. Elle mandait à sa confidente, Mme de Polignac, qu’elle « craignait bien que, dans l’occasion présente, son frère ne fit des siennes[29]. » Le propos, répété, avait fait du bruit à Versailles. Aussi Mercy, fort alarmé de ces dispositions, s’était-il dépêché de faire la leçon à la Reine. « D’une parole inconsidérée, on pourrait conclure, disait-il, que la Reine, loin d’adopter les vues de son auguste Maison et de les soutenir, les craint, au contraire, et les désapprouve. » Il n’avait donc rien épargné pour démontrer à sa royale élève le scandale d’une pareille conduite et la ramener à une attitude plus conforme à la politique autrichienne. La cour de Vienne fit bientôt chorus avec lui. On commençait à ressentir d’assez graves inquiétudes. L’annonce des préparatifs de la Prusse, la suspicion des pourparlers qui avaient lieu entre les Cabinets de Berlin et de Versailles, ces nouvelles donnaient à penser que l’affaire n’irait pas si aisément qu’on avait cru d’abord. La résolution fut donc prise de ne rien négliger pour tirer le meilleur parti de l’atout qu’on avait en main, grâce au mariage de Marie-Antoinette.

Une vive campagne s’engagea pour pousser la jeune Reine à intervenir dans la cause et à employer son crédit pour l’avantage de sa famille. Joseph, Kaunitz, Mercy, l’Impératrice elle-même, malgré sa désapprobation intime, tous travaillèrent avec ardeur à gagner cette précieuse recrue, et Marie-Antoinette se vit, un mois durant, en butte à une obsession véritable[30]. Comment eût-elle pu résister à un aussi furieux assaut ? Elle céda donc. L’Autriche n’y gagna rien ; la Reine allait beaucoup y perdre.


V

Ce fut après une longue conversation avec l’ambassadeur d’Autriche, avec le vieux serviteur de sa mère, avec le guide de sa jeunesse, après une scène d’objurgations et de supplications pressantes, que Marie-Antoinette, dûment endoctrinée, consentit à parler au Roi et à lui exposer comme quoi la « conduite équivoque » du ministère français amènerait infailliblement « le refroidissement de l’alliance. » Mercy rapporte ainsi la fin de l’entretien entre les deux époux : « C’est l’ambition de vos parens qui va tout bouleverser, répondit Louis XVI à sa femme. Ils ont commencé par la Pologne ; maintenant la Bavière fait le second tome. J’en suis fâché par rapport à vous. — Mais, repartit la Reine, vous ne pouvez pas nier, Monsieur, que vous étiez informé et d’accord sur cette allaire de la Bavière ? » A quoi, le Roi réplique avec vivacité : « J’étais si peu d’accord, que l’on vient de donner ordre aux ministres (plénipotentiaires) français de faire connaître, dans les Cours où ils se trouvent, que ce démembrement de la Bavière se fait contre notre gré et que nous le désapprouvons[31] ! » La Heine se retirait sans avoir obtenu le plus mince avantage.

Une note confidentielle de Louis XVI à Vergennes confirme, en ajoutant quelques renseignemens sur ses vues personnelles, le récit de l’ambassadeur. « La Reine, écrit Louis XVI[32], m’a paru fort affectée d’un sentiment d’inquiétude bien juste sur la guerre qui pourrait éclater, d’un moment à l’autre, entre deux rivaux si près l’un de l’autre (l’Empire et la Prusse). Elle m’a parlé aussi de ce que vous n’aviez pas assez fait pour la prévenir. J’ai tâché de lui prouver que vous aviez fait ce qui était en vous ; mais, en même temps, je ne lui ai pas laissé ignorer le peu de fondement que je voyais aux acquisitions de la Maison d’Autriche et que nous n’étions nullement obligés à la secourir pour les soutenir. De plus, je l’ai bien assurée que le roi de Prusse ne pourrait pas nous détourner de l’alliance et qu’on pouvait désapprouver la conduite d’un allié sans se brouiller pour cela avec lui… Tout cela, termine prudemment le Roi, est pour votre instruction, afin que vous puissiez parler le même langage que moi. »

De la sorte éconduite, la Reine, pendant un certain temps, se renfermait dans une réserve qui s’accordait d’ailleurs, au fond, avec son insouciance et sa légèreté naturelles. Toutes les prières, toutes les exhortations des siens, se heurtent à une inertie dont rien ne peut la faire sortir, au grand scandale de sa famille. C’est en vain que l’Impératrice lui trace, dans une lettre à Mercy, une ligne de conduite : « Il faut que ma fille agisse avec vivacité, et aussi avec beaucoup de prudence, pour ne pas se rendre importune, ni même suspecte au Roi[33]. » C’est en vain qu’elle s’adresse au cœur de Marie-Antoinette, en essayant de l’effrayer sur l’imminence et la gravité du péril : « L’occasion est pressante. Mercy est chargé de parler clair et de demander conseil et secours. Si les hostilités sont une fois commencées, il sera bien plus difficile de concilier les choses. Vous connaissez notre adversaire (Frédéric II), qui fâche à frapper de grands coups au commencement. Jugez de ma situation[34] ! » Cette insistance est en pure perte, et la mollesse de Marie-Antoinette est dénoncée avec aigreur par l’ambassadeur impérial : « Si la Reine, écrit-il[35], mettait un peu de suite dans ses démarches, tout réussirait ici presque sans obstacle. Mais je suis loin d’obtenir une conduite si désirable, et Votre Majesté ne doit nullement craindre que son auguste fille se mêle des affaires de l’Etat de manière à se compromettre ! »


Pour secouer l’indolente princesse et l’enhardir à de nouvelles démarches, au risque de subir une nouvelle rebuffade, il fallut l’événement qui, en comblant les vœux du Roi et de la nation tout entière, augmentait du même coup l’importance de la Reine et son crédit auprès de son époux. Dans le courant d’avril apparaissaient des signes de grossesse ; Louis XVI et ses sujets frémissaient à l’espoir d’avoir bientôt un héritier du trône. Cette circonstance, connue à Vienne, y déchaînait un redoublement d’insistances. L’effet en fut assez promptement sensible. Presque chaque semaine, à présent, la Reine mande auprès d’elle soit Maurepas, soit Vergennes, et quelquefois les deux ensemble, pour causer avec eux de « l’affaire de Bavière. » Son langage, néanmoins, témoigne encore de quelque hésitation. Elle n’ose réclamer formellement l’approbation de la politique impériale, l’adhésion sans réserve aux annexions de territoires ; elle se borne à souhaiter, en cas de guerre avec la Prusse, le concours, pour l’Empire, d’un corps d’armée français. « J’ai fait venir MM. de Maurepas et de Vergennes, écrit-elle le 19 avril à sa mère, je leur ai parlé un peu fortement, et je crois leur avoir fait impression, surtout sur le dernier. Je compte leur parler encore, peut-être même en présence du Roi[36]. »

Voici comment cette entrevue est racontée par l’abbé de Véri, qui tient sa version de Maurepas : « La Reine[37]convia MM. de Maurepas et de Vergennes et leur dit qu’elle désirait que l’on fit quelque démonstration publique en faveur de l’Autriche. M. de Maurepas fit voir qu’une démonstration publique devient aisément un engagement de guerre. Il se rejeta sur la volonté du Roi ; sur quoi, la Reine fit plusieurs gestes de tête, signifiant que la volonté du Roi n’était, à ses yeux, que celle de ses ministres. À la fin, M. de Maurepas lui dit : « . Madame, faites-vous médiatrice d’un accommodement. Les reines ont souvent joué ce beau personnage. Engagez l’Empereur à céder une partie de ce qu’il a pris en Bavière. Nous pourrons alors essayer de faire agréer au roi de Prusse qu’il conserve le reste. » Au sortir de cette conférence, continue l’abbé de Véri, « M. de Vergennes alla trouver Louis XVI et lui rendit un compte fidèle de la conversation. Le Roi y répondit en insistant sur sa ferme volonté de ne se point mêler à la guerre d’Allemagne : « Il est d’ailleurs naturel, ajouta-t-il, que la Reine soit affligée de l’embarras où se trouve son frère et qu’elle fasse effort pour lui procurer du secours. »

Plusieurs fois renouvelées, les tentatives de Marie-Antoinette ne parvinrent pas à ébranler la détermination de Louis XVI et du Cabinet. Ils persistèrent à nier obstinément que les « usurpations » de l’Empire constituassent l’un des cas prévus par le traité d’alliance, le casus fœderis invoqué par Joseph. Si la Prusse en venait à envahir l’Autriche, si elle pénétrait, notamment, dans les Pays-Bas autrichiens, alors seulement la France. devrait intervenir ; mais elle n’irait pas au-delà[38].


La fermeté du Cabinet français, l’attitude menaçante que prend Frédéric II, engagent alors la Cour de Vienne à user de tous les moyens et à employer les grands mots. L’Impératrice et l’Empereur, tour à tour, harcèlent la jeune souveraine, qui, troublée, angoissée, ne sait visiblement que faire et que résoudre. Tantôt sa mère lui peint, en termes émouvans, — dans un langage, d’ailleurs, que l’on pourrait dire prophétique, — les dangers qu’une Prusse trop puissante fera courir tôt ou tard à l’Europe : « C’est lui (Frédéric) qui veut s’ériger en dictateur et protecteur de toute l’Allemagne ! Et tous les grands princes ne se tournent pas ensemble pour empêcher un malheur pareil, qui tombera, un peu plus tôt ou un peu plus tard, sur eux tous !… Depuis trente-sept ans, il fait le malheur de l’Europe, par son despotisme et ses violences. Je ne parle pas pour l’Autriche ; c’est la cause de tous les princes. L’avenir n’est pas riant. Si on lui laisse gagner du terrain, quelle perspective pour ceux qui nous remplaceront ! » Tantôt Joseph s’adresse à la sensibilité de la Reine, en mettant sous ses yeux la vision des batailles prochaines : « Puisque vous ne voulez pas empêcher la guerre, nous nous battrons en braves gens. Dans toutes les circonstances, ma chère sœur, vous n’aurez pas à rougir d’un frère qui méritera toujours votre estime[39]. »

Ces accens solennels, au dire de Mercy-Argenteau émeuvent Marie-Antoinette « jusqu’aux larmes, » lui arrachent l’engagement de tenter un suprême effort. « C’est mon cœur seul qui agit, » écrira-t-elle ingénument. D’ailleurs, l’ambassadeur accourt à la rescousse ; il montre à la souveraine son crédit ébranlé, l’échauffe, comme il s’en vante, sur « l’avanie qui lui est faite, » lorsqu’on néglige de prendre son avis, lorsqu’on négocie ouvertement avec la Prusse, sans lui soumettre les dépêches, sans même la tenir au courant des résolutions prises. Longuement chapitrée, excitée, la tête montée par ces propos, la Reine s’en va trouver Louis XVI et lui adresse d’amers reproches. Il s’ensuit une scène pathétique, où la jeune femme plaide avec la plus vive chaleur pour sa famille, pour sa première patrie, et enfin, à bout d’argumens, se met elle-même en cause : « Je n’ai pu cacher au Roi la peine que me faisait son silence. Je lui ai même dit que je serais honteuse d’avouer à ma chère maman la manière dont il me traitait dans une affaire aussi intéressante pour moi !… »

Dans cette conjoncture difficile pour un époux épris, devant ces plaintes mêlées de larmes, la simple bonhomie du Roi lui inspira la seule réponse à faire. « J’ai été désarmée par le ton qu’il a pris, confesse Marie-Antoinette à sa mère. Il m’a dit : « Vous voyez que j’ai tous les torts, et je n’ai pas un mot à vous répondre[40]. »

De fait, rien ne fut modifié dans la ligne adoptée. Aucune raison de sentiment ne prévalut contre les circonstances et les nécessités publiques. Si Louis XVI eut montré, dans la politique intérieure, la même clairvoyante fermeté qu’il conserva presque toujours dans les choses du dehors, la même ténacité courtoise à maintenir ses propres idées contre celles-de sa femme, que de mal il eût évité, quelles fautes il n’aurait pas commises !


VI

La résistance de Louis XVI et de ses ministres suscita tout d’abord à Vienne une indignation violente. Kaunitz, d’ordinaire mesuré, ne trouve pas assez d’invectives pour flétrir l’attitude de ces pusillanimes alliés, qui poussent, ainsi qu’il dit, l’Autriche à acheter la paix avec ignominie, — entendons par là restituer ce qu’elle s’est adjugé sans droit, — chose, ajoute-t-il, que le roi de Prusse lui-même n’avait pas osé proposer ! » Lorsque Frédéric II, quelques semaines plus tard, pose à son tour le même ultimatum, Kaunitz s’emporte contre lui et fulmine de plus belle : « Il faut être, le diable m’emporte, le roi des fous pour faire des propositions pareilles, et des imbéciles comme MM. de Maurepas et de Vergennes pour ne point en avoir senti l’absurdité[41] ! » Par malheur, les injures ne remédiaient à rien. Dans les premiers jours de juillet, on apprenait que, passant des paroles aux actes, Frédéric II, avec l’assentiment tacite de la France et de la Russie, faisait filer une armée en Bohême, où elle campait en face des Impériaux. Le point choisi pour la concentration était un petit bourg, au nom alors obscur, aujourd’hui trop célèbre : il s’appelait Sadowa.

II est curieux et instructif de noter le changement à vue qui s’opère, dès ce jour, dans les dispositions de la Cour impériale. Décidément, l’aventure tournait mal et l’on risquait de récolter des coups. Aussi les paroles de colère et les airs de bravoure faisaient-ils soudain place aux gémissemens, aux adjurations éplorées : « Nous voilà en guerre, mande l’Impératrice à Mercy ; c’est ce que je craignais depuis janvier. Et quelle guerre, où il n’y a rien à gagner et tout à perdre ! Le roi de Prusse est entré en force à Nachod ; il va nous entourer de tous côtés, étant plus fort de 40 000 hommes que nous… Il est sûr que la France nous a fait bien du mal par ses cachotteries. Nous avions bien des torts aussi vis-à-vis d’elle[42]… » Un mois plus tard, le 6 août : « Le commencement de la campagne n’est pas heureux. Le prince Henri (de Prusse) étant entré de tous côtés de la Saxe avec force, Laudon[43]n’a pas cru pouvoir lui tenir tête et s’est replié… Voulant sauver mes États de la plus cruelle dévastation, je dois, coûte que coûte, chercher à me tirer de cette guerre. Il ne convient pas à la France que nous devenions subjugués à notre cruel ennemi. Nos alliés nous aideront à nous tirer d’affaire avec honneur. »

A ces nouvelles, à ce langage, on imagine la peine et l’embarras de Marie-Antoinette. « Depuis que la Reine a reçu la nouvelle de l’invasion des troupes prussiennes en Bohème, lit-on dans une correspondance du temps, elle a perdu toute sa gaieté ordinaire. Elle est rêveuse, soupire, cherche la solitude. » Son angoisse agit sur ses nerfs. Elle s’en prend tour à tour à Louis XVI et à ses ministres. Le Roi la trouve un jour « en larmes » dans sa chambre ; fort affecté par ce spectacle, il lui exprime son vif chagrin de l’impossibilité qu’il trouve, « dans l’intérêt de son royaume, » à rien faire pour venir au secours de l’Autriche. Mais elle n’écoute rien, elle persiste à pleurer, à accuser le Cabinet de faiblesse, d’égoïsme et presque de lâcheté. Avec le comte de Maurepas, « sa bête noire, » elle le prend de plus haut. Le vieux ministre ayant voulu, selon sa méthode habituelle, pour colorer ses résistances, amadouer la souveraine par quelques bonnes paroles, se retrancher derrière des formules ambiguës, la Reine redresse la tête et enfle soudainement la voix : « Voici, Monsieur, dit-elle, la quatrième ou cinquième fois que je vous parle des affaires. Vous ne m’avez jamais fait d’autre réponse. Jusqu’à présent, j’ai pris patience ; mais les choses deviennent trop sérieuses, et je ne veux plus supporter de pareilles défaites[44] ! » Au courant de cette algarade, Mercy se voit contraint de prêcher la douceur, de supplier la Reine de ménager l’ami du Roi, par crainte de l’offenser et d’augmenter ses dispositions malveillantes. Mais la Reine s’y refuse, en alléguant « qu’il y aurait de la bassesse à montrer de la bonté envers un homme dont elle avait trop à se plaindre ! »

Force fut cependant bientôt de baisser pavillon et de changer de note. La situation empirait. La Russie, à présent, semblait prête à entrer en scène. La Grande Catherine massait des régimens aux frontières de Pologne, sommait l’Empereur de conclure avec Frédéric « un arrangement légal et à l’amiable de toute la succession bavaroise. » Le péril grandissant faisait tomber les dernières arrogances, et Marie-Antoinette était réduite à implorer modestement du Roi « la médiation » de la France, ces bons offices de modérateur officieux, naguère si dédaigneusement rejetés. « Pour le décider, écrit-elle, j’ai préféré de l’aller trouver dans le moment où je le savais avec MM. de Maurepas et de Vergennes[45]. » Une conversation générale s’engage alors à ce sujet, et l’on convient, en termes encore un peu vagues, qu’on enverra peut-être un négociateur chargé d’engager Frédéric à écouter, d’une oreille favorable, les propositions de l’Autriche. Mercy-Argenteau se résigne à paraître content de cette demi-promesse, bien qu’il redoute encore les hésitations de Maurepas : « Il faudrait, pour ainsi dire, mande-t-il à l’Impératrice[46], mettre un bandeau sur les yeux du vieux ministre, le porter à faire un pas, tel qu’il puisse être, et le conduire insensiblement, de démarche en démarche, sans qu’il s’en aperçoive lui-même distinctement, au point où on cherchera à l’amener. »

Les finasseries n’étaient plus guère de mise. De jour en jour, sous la pression des événemens, le ton se radoucit à la Cour impériale. Kaunitz, si hautain au début, mande le 25 novembre, à son ambassadeur en France : « J’espère que nous parviendrons à faire la paix cet hiver. Je le désire, et il me paraît presque impossible qu’elle ne se fasse, à moins que nos médiateurs ne soient assez injustes ou déraisonnables pour nous proposer ce que, par raison d’Etat ou sans se déshonorer, on ne pourrait accorder. » L’Impératrice est encore beaucoup plus traitable. Dans une lettre confidentielle adressée à Louis XVI, elle annonce nettement l’intention de se tirer d’affaire par une reculade générale : « Je suis déterminée, s’il n’est absolument pas d’autre moyen de mettre fin à la guerre, que j’abhorre par principe d’humanité : 1° à rendre à la maison palatine toute la partie de la succession de Bavière que je possède actuellement ; 2° à renoncer même à tous droits et prétentions à cet égard[47]. »

La tâche, en de telles conditions, devenait plus aisée pour les médiatrices, la France et la Russie. Les négociations étaient menées avec activité. En mars 1779, il s’ouvrait, à Breslau d’abord, et ensuite à Teschen, un congrès des puissances, où se réunissaient tous les intéressés. Dès le 13 mai suivant, un traité en due forme rétablissait la paix européenne, en remettant toutes choses au même état qu’avant l’incartade de Joseph, sauf une mince bande de territoire que l’on concédait à l’Empire, comme fiche de consolation.


C’est à ce maigre résultat qu’aboutissait toute une année d’agitations, d’armemens, de démonstrations militaires. On ne saurait dire cependant que cette affaire manquée fut une affaire sans suites. A l’extérieur, l’alliance avec l’Empire recevait une profonde atteinte. Officiellement, sans doute, on se congratulait, on louait les éminens services rendus par les médiateurs ; le Cabinet de Vienne adressait des remerciemens à celui de Versailles. Mais il restait une vive rancune contre ce que l’on appelait, en Autriche, un inqualifiable abandon. Les dépêches de Kaunitz[48]font foi de cet état d’esprit : « Nous avons eu sujet d’être très mécontens de la conduite de notre alliée, écrit-il à Mercy, et surtout de la mauvaise volonté qui en a toujours été et en est encore le principe… Ce qu’il y a de pis, c’est que cette conduite met dans tout son jour les intentions de la France relativement à nos intérêts et ce qu’il faut en attendre, quoiqu’il ne puisse pas convenir, quant au présent, de faire sentir à ces messieurs qu’ils sont démasqués vis-à-vis de nous. »

En attendant les représailles, « ces messieurs, » comme dit Kaunitz, sont traités de la bonne manière dans cette correspondance : gauches, bêtes et impudens, c’est par ces gentillesses que se traduit la gratitude du gouvernement impérial. Dès cet instant, on voit poindre et se dessiner le mouvement ultérieur qui entraînera l’Autriche vers la nouvelle nation dont elle vient d’éprouver la force, la nation moscovite. Un mois après la paix signée, Joseph se rendra en Russie pour voir la Grande Catherine et pour lier commerce avec elle.

A l’intérieur, le conflit avorté laissait aussi des traces. Dans le public français, nul n’avait ignoré l’intervention de Marie-Antoinette, ses démarches réitérées auprès de son époux, ses scènes avec Maurepas ; les détails, vrais ou faux, en étaient partout colportés, tant dans les faubourgs de Paris que dans les couloirs de Versailles. Ces tentatives malencontreuses avaient échoué, sans doute ; mais on en savait moins de gré à la fermeté de Louis XVI qu’on n’en voulait à la complaisance de la Reine envers sa patrie d’origine. Elle avait, disait-on, « sacrifié la France à l’Autriche, » en cherchant à nous engager, tandis que nous étions en pleine guerre maritime, dans une affaire avec la Prusse, d’où aurait pu sortir une guerre européenne. Une amertume en subsistait contre celle que, plus que jamais, on flétrissait du nom de l’Autrichienne. La grossesse de la Reine, l’espérance d’un dauphin, suspendaient pour un temps les manifestations de la rancune publique, mais elle restait enfouie dans les âmes populaires, comme ces épaves perdues dans les profondeurs de la mer, dont rien ne révèle la présence, jusqu’à l’instant où une tempête les ramène inopinément à la surface des eaux.


Marquis DE SEGUR.

  1. Copyright by Calmann-Lévy 1912.
  2. Voyez la Revue du 1er mars.
  3. Mémoires sur le règne de Louis XVI.
  4. Document cité par Soulavie. Ibidem.
  5. Notice sur M. Necker, par Auguste de Staël.
  6. Mémoires inédits du comte Guignard de Saint-Priest.
  7. Lettres de Kaunitz à Mercy-Argenteau, du 1er octobre 1777. — Correspondance publiée par Flammermont.
  8. Souvenirs et anecdotes, par le comte de Ségur.
  9. Correspondance secrète, publiée par Lescure, 1777.
  10. Souvenirs et anecdotes, passim.
  11. Lettre du 24 décembre 1776. Document cité par A. Jobez, dans son ouvrage : La France sous Louis XVI, tome II.
  12. Souvenirs et anecdotes du comte de Ségur.
  13. Journal du duc de Croy, mars 1778.
  14. Correspondance secrète, publiée par Lescure.
  15. Correspondance publiée par Lescure.
  16. Elle portait vingt-huit canons de douze.
  17. Supplément à la Gazette de France du 26 juin 1778.
  18. Correspondance publiée par Lescure, 2 juillet 1778.
  19. Lettre du 10 juillet. Archives nationales. Carton Ordres du Roi.
  20. Journal de l’abbé de Véri, juillet 1778, passim.
  21. Mémoires inédits du comte Guignard de Saint-Priest, passim.
  22. Autant qu’il est possible d’évaluer cette dépense, avec les documens incomplets qui sont venus jusqu’à nous, il semblerait, que le total n’ait guère dépassé un milliard, chiffre d’ailleurs considérable pour l’époque.
  23. Mémoires sur le règne de Louis XVI.
  24. Mémoires sur le règne de Louis XVI, par Soulavie, tome IV.
  25. Lettre du 5 janvier 1778. — Correspondance publiée par Flammermont.
  26. Lettre du 17 janvier 1778. — Ibidem.
  27. Lettre du 31 janvier 1778. — Correspondance publiée pur Flammermont.
  28. Lettre du 4 janvier 1778. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  29. Lettre de Mercy-Argenteau à l’Impératrice, du 17 janvier 1778. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  30. Dans la plupart des Cours européennes, il régnait une grande inquiétude au sujet de cette campagne. On craignait que l’action combinée de l’impératrice Marie-Thérèse et de la reine de France n’aboutît à provoquer une conflagration générale. Cette frayeur se fait jour dans ces lignes confidentielles adressées par le roi de Suède à Maurepas, le 4 janvier 1778 : « Les orages semblent se rassembler de nouveau et peut-être ne seront-ils pas longtemps à éclater. L’ambition et l’humeur vindicative des femmes ont toujours cause des malheurs, et quand cet esprit se joint à une grande puissance, on ne peut douter qu’elles ne rompent tôt ou tard les digues qu’on leur oppose. Il n’y a que la modération, et surtout la fermeté, qui peuvent retenir quelque temps. Il serait heureux si tous les princes adoptaient les vues pacifiques de votre jeune Roi… Les nouveaux principes de droit public que les puissances d’aujourd’hui ont introduits ne sont bons ni pour la morille ni pour la politique ! » — Archives du marquis de Chabrillan.
  31. Lettre du 18 février 1718. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  32. Document publié par Soulavie dans ses Mémoires sur le règne de Louis XVI.
  33. Lettre du 3 mars 1778. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  34. Lettre du 14 mars 1778. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  35. Lettre du 20 mars 1778. — Ibidem.
  36. Lettre du 20 mars 1778. — Ibidem.
  37. Journal de Véri. — 22 avril 1778.
  38. Il semble que l’abbé de Vermond, lecteur de Marie-Antoinette, ait cherché, en cette circonstance, à la suggestion de Mercy, à faire tourner l’état de grossesse de la Reine au profit des intérêts de la Cour impériale. Le journal de Hardy fait allusion à cette tentative : « On est informé, dit-il, que l’abbé de Vermond a engagé le premier médecin de Sa Majesté (M. de Vermond, frère de l’abbé et accoucheur de la Reine) à représenter au Roi qu’il serait dangereux de contredire la Reine et de la mortifier dans l’état où elle se trouvait, voulant faire sentir au Roi qu’il devait lui accorder les 30 000 hommes de troupes auxiliaires pour l’Empereur son frère, ce que Sa Majesté avait si bien compris, qu’elle avait répliqué au dit médecin : « Je vous entends, mais il faut que la Reine ne me demande rien de ce que je ne peux pas lui accorder. »
  39. Lettres des 20 avril et 17 mai 1778. — Correspondance publiée pur d’Arneth.
  40. Lettre du 12 juin 1778. — Ibidem.
  41. Lettre à Mercy du 1er juillet 1778. — Correspondance publiée par Flammermont.
  42. Lettre du 7 juillet 1778. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  43. Le baron de Laudon, généralissime des armées autrichiennes.
  44. Dépêche de Mercy, du 17 juillet 1778. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  45. Lettre de Marie-Antoinette à l’Impératrice, du 14 août 1778. — Corespondance publiée par d’Arneth.
  46. Lettre du 17 août 1778. — Ibidem.
  47. Lettre du 25 novembre 1778. — Correspondance publiée pur Flammermont.
  48. Correspondance publiée par Flammermont, année 1779. — Le journal de l’abbé de Véri contient une lettre de la princesse de Kaunitz, femme du premier ministre de l’Empire, adressée à l’auteur du journal, où l’on trouve l’expression de ces mêmes sentimens, avec quelques détails en plus : « Je vois, dit-elle, un nuage se former entre vous et nous. Les esprits s’écartent, on ne s’entend pas, on ne s’aime pas, on se méfie les uns des autres. Votre ambassadeur ici n’est pas aimé, et l’Empereur surtout s’en mêle. Ajoutez à cela que notre nation n’est nullement portée pour la vôtre. Cette paix, à laquelle la France a tant de part, achève d’indisposer contre vous. Il s’établit un commencement de haine, qui, j’en ai peur, éclatera quelque jour, pour le malheur des deux peuples… Ce n’est pas l’Empereur qui est le plus indigné de la paix, ce sont les citoyens. Notre peuple de Vienne en est presque furieux et dit : Nous ne voulions ni agrandissement, ni conquête, mais le roi de Prusse ne doit pas nous donner la loi ! C’était le moment de lui faire reprendre le rang qui lui convient et de le placer au second, qui a toujours été le sien. Et la mauvaise volonté de la France nous prive de ce bien ! »