Au creux des sillons/12

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Éditions Édouard Garand (p. 46-50).

Le Mendiant



Les mendiants s’en vont sur la route. Ils marchent lentement, le dos courbé, appuyés sur leurs bâtons noueux. Ils connaissent toute la province, les vieux mendiants. Depuis de longues années ils partent au printemps et rentrent avec l’automne. Ils sont beaux dans leurs haillons, les mendiants de chez nous. Leur figure creusée par la faim, le froid, le vent, brunie par le soleil, ressemble à un médaillon finement taillé. Et pourtant il y a une grâce décente dans leur maintien.

Les vieux mendiants qui vont de porte en porte ont des manières de grands seigneurs. Ils frappent poliment et disent : « Bonjour, mon bon monsieur et ma bonne dame, bonjour la compagnie ; la charité pour l’amour du Bon Dieu ». Ils ramassent des sous qu’ils glissent dans leur besace, de la laine, des œufs, du savon qu’ils mettent dans leur panier. En partant ils disent : « Merci mon bon monsieur et ma bonne dame, le Bon Dieu vous le rendra ». En effet, ils sont beaux et nobles les vieux mendiants.

Échelonnés sur la route il en passe plusieurs par jour, quelquefois quatre, cinq, six, et même davantage. Nos gens ne trouvent pas qu’il y en a trop. Les plus charitables sont même contents. Ils disent : « Nous avons été bénis aujourd’hui, il est passé dix mendiants ». Seuls, les riches se plaignent quelquefois qu’il y en a trop. Ils voudraient les faire enfermer, et que le gouvernement s’en occupât. Aussi ils les reçoivent froidement. Ils les regardent d’un œil mauvais qui les scrute des pieds à la tête et qui semble dire : « Vous n’êtes pas assez infirmes pour mendier. Pourquoi ne travaillez-vous pas ? » Quelquefois on les éconduit rudement, d’autres fois on ferme les portes à clef quand on les voit venir sous prétexte qu’on en a peur. Pourtant les vieux mendiants sont doux et bons, et ne jettent jamais de mauvais sorts. Quand on les insulte, ils ne disent rien, ils s’en vont tristement. Ils finissent par connaître les maisons inhospitalières. Ils les reconnaissent à un certain air de parvenu, de mauvais goût, où il y a trop de tapis, trop de tentures, trop de rideaux, trop de dorures, et ils ne s’y arrêtent pas, car les mendiants sont de grands seigneurs qui choisissent leur compagnie.

Ils ont joie à entrer dans les maisons modestes où on les reçoit, où on les fait manger à la table et coucher dans un lit. C’est pourquoi les enfants de ces maisons sont plus forts et plus beaux.

Ils ont grand air ces mendiants qui s’avancent lentement sur la route comme des patriarches. C’est un honneur de leur donner. Il ne faut pas les confondre avec les vagabonds, qui ne sont pas de chez nous, qui souvent ne parlent pas notre langue, marchent vite comme s’ils étaient traqués et ne s’arrêtent que quand ils ont faim, ont de mauvaises lueurs dans les yeux, font aboyer les chiens. Le vrai mendiant a notre accent, parle comme nous, prie comme nous, il est de chez nous.

C’était un de ces vieux mendiants. Il avait bien cinquante ans. Chaque année il passait dans les paroisses du bas du fleuve. On disait qu’il venait de l’ouest de la province, mais personne ne savait d’où il venait. Dans sa jeunesse il était tombé et s’était cassé une jambe. Cette cassure mal soignée n’avait jamais guéri, et il en était resté infirme.

Il était beau ce vieux petit mendiant, lorsqu’il cheminait clopin-clopant sur les routes qui côtoient le Saint-Laurent. Il connaissait tous les détours, toutes les courbes de nos chemins, les paysages qui les bordent, pouvait dire les maisons qui donnent et celles qui refusent leur porte. Chaque printemps c’était une nouvelle joie de partir. La poussière des routes, le grand soleil de juillet, les pluies de l’automne étaient ses amis. Ses vieux vêtements rapiécés, rayonnaient dans la lumière du jour.

Les mendiants sont pleins de civilité entre eux. Il y a peu de classes d’hommes aussi indemnes de jalousie. Ils s’aident, se conseillent, s’aiment. Ils pratiquent ce qu’ils implorent, la charité. Ils croient à leur vocation, car c’est une vocation que Dieu a instituée quand Il a dit : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous ». C’est pourquoi ils se saluent quand ils se rencontrent, s’assoient ensemble sur les talus du chemin, causent en se reposant et en comptant leurs sous.

C’est dans ces circonstances que le père Nicholas avait rencontré jadis une petite vieille mendiante, dont le bras droit était desséché par les fièvres infantiles. Quand il l’avait rencontrée, elle était très fatiguée de porter son panier de la même main. Il le lui avait porté pendant toute une journée, et ils mendiaient chacun de son côté. Et la journée n’avait pas été longue. C’est qu’elle causait bien la mère Béatrice. Elle savait comme nulle autre conter les histoires des gens qui se cachent pour ne pas donner. Elle ne tarissait pas de verve et d’entrain. Après l’avoir quittée, le père Nicholas avait trouvé la route bien monotone. Le souvenir de cette petite vieille joyeuse avec sa robe d’indienne, son mouchoir en pointes sur les épaules, l’avait hanté pendant plusieurs jours. L’année suivante, comme il traversait la paroisse de St-Jean Port-Joli il la rencontra de nouveau. Tous les deux furent très heureux de se revoir.

Ils firent route ensemble jusqu’à Lévis. Lorsqu’ils se séparèrent, l’un pour aller dans la Beauce, l’autre vers le nord, ils s’étaient causé longuement.

— Vous marieriez-vous si vous trouviez un bon vieux ?

— Dame, oui, mais faudrait qu’il fût de ma condition, avait-elle répondu avec coquetterie, je ne marierai jamais un journalier.

On n’en avait pas dit davantage mais on s’était donné rendez-vous pour l’été prochain à Trois-Pistoles. Chacun avait compris qu’ils s’aimaient et qu’ils se marieraient.

Le père Nicholas passa tout l’hiver à arranger sa chaumière. Il la lava de fond en comble, blanchit les murs à la chaux, mit de petits rideaux blancs dans les croisées. Vraiment elle ressemblait à un vieux petit nid joyeux.

De bonne heure au printemps il partit, ayant mis ses plus beaux habits, car il célébrerait ses noces cet été, et s’était muni de tous les papiers qu’il fallait pour que rien ne retardât son mariage. Il se sentait plus alerte à la tâche cette année. À l’époque indiquée pour le rendez-vous il était à Trois-Pistoles.

« Je suis en avance », se dit-il, il riait en lui-même d’être arrivé le premier. Il fit la paroisse lentement pour permettre à la mère Béatrice d’arriver à son tour. Les semaines passaient mais elle ne venait pas. Lui était inquiet mais ne désespérait pas encore. Quand il rencontrait un autre mendiant il lui demandait :

« Avez-vous vu la mère Béatrice, une petite vieille avec un chapeau de paille attaché sous le menton, et un mouchoir en pointes sur les épaules ? » Tous disaient qu’ils ne l’avaient pas vue. Enfin il en trouva un qui lui dit qu’il l’avait rencontrée à la Grande Rivière, qu’elle avait été malade mais qu’elle était mieux et s’était mise en route. Encouragé par ces paroles il attendit jusqu’à la fin d’octobre. Bientôt il eut dépensé toutes ses économies, il fallait songer de partir avant les tempêtes de l’hiver. Il partit donc, la mort dans l’âme, ne sachant que penser, et arriva chez lui pour la fête de Noël.

L’hiver fut triste et rigoureux. Et le petit vieux trouva les jours bien longs, seul dans sa chaumière.

Au printemps il se remit en chemin dans l’espoir de retrouver la mère Béatrice. À Sainte-Louise il rencontra un mendiant qui remontait. Il lui demanda :

Avez-vous vu la mère Béatrice, une petite vieille avec un grand chapeau de paille attaché sous le menton et un mouchoir en pointes sur les épaules ?

— En effet, dit l’autre. Mais elle est morte. On l’a trouvée à demi-gelée dans un chemin de bois. Elle avait demandé à loger, un soir de tempête à la grosse maison verte, vous savez, la grosse maison avec les portes blanches avant d’entrer dans la forêt, et on l’a jetée dehors. Il y a deux bons milles de grands bois avant d’arriver à l’habitation suivante, elle est tombée en route et elle est morte de misère. C’est bien triste. Elle était si gaie.

Le père Nicholas se remit à marcher. De grosses larmes coulaient sur sa barbe.

Depuis, tous les ans, il va, pieux pèlerin, à l’endroit où est morte la mère Béatrice. Il s’arrête pour interroger les arbres, se penche pour baiser les pierres de la route et reprend sa marche.

Personne ne soupçonne la grande et divine douleur que cet homme porte dans son cœur.