Au creux des sillons/11

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Éditions Édouard Garand (p. 33-45).

Au Gré des Flots


I


Tout le pays était en liesse. On célébrait l’Assomption, fête patronale des pêcheurs. Le soleil versait des flots de lumière sur les quais et sur les grèves. D’un bout à l’autre du Cap Breton, dans toutes les chaumières on se préparait à ces réjouissances.

Déjà, la veille, les pêcheurs les moins éloignés avaient cinglé vers le port. Du rivage on avait commencé par voir à l’horizon des points à peine perceptibles, de petites voiles blanches qui ressemblaient à des ailes de mouettes à fleur d’eau. Elles s’étaient vite approchées gonflées par une brise favorable. Du village les femmes et les enfants les reconnaissaient déjà et les nommaient. Elles avaient abordé les unes après les autres, jeté l’ancre, et de beaux pêcheurs dans leur costume de toile cirée avaient lestement sauté sur le quai, embrassés par leurs femmes et leurs enfants, amarré leurs bateaux et débarqué leur poisson. Ils en avaient beaucoup, de grandes morues argentées, les ouïes saignantes. Vite les femmes les avaient éventrées, vidées, lavées, salées, et mises à sécher sur des claires-voies.

Dans le village on hâtait les préparatifs de la fête. On mettait partout des pavillons. Les coups de marteau des ouvriers qui élevaient les estrades d’où les orateurs parleraient et où les jeunes gens danseraient, se répercutaient de loin en loin, d’un côté dans les profondeurs des montagnes, et de l’autre à la surface lisse de l’Océan.

Les pêcheurs les plus audacieux et les plus entreprenants, qui étaient allés dans les régions lointaines des îles de la Madeleine ou des îles de Saint-Pierre et Miquelon n’étaient pas revenus. Mais on sentait que leur pensée était avec ceux qui se réjouissaient.

Pierre Legrand et son père étaient de ceux qui étaient arrivés pour la fête. Ils étaient entrés de bonne heure la veille, et s’étaient mis à la tâche pour en rehausser l’éclat.

Dès l’aube de ce jour, si longtemps attendu, les hommes étaient sur le pas de leur porte sondant l’horizon pour y lire les pronostics du temps. Sans cesse exposés aux caprices des éléments, ils finissaient par comprendre tous les signes que le ciel leur donnait. Or en ce matin du mois d’août, leur verdict fut unanime pour annoncer une journée splendide. « Soleil trop clair met la pluie dans l’air » disent-ils.

Ce jour-là le soleil s’était dégagé de la légère buée qui le voilait et jetait maintenant sur toutes choses une traînée de lumière. Il allait présider en vainqueur à cette fête publique. Et tous les pêcheurs sûrs désormais du temps qu’il ferait mettaient la dernière main aux décors du village.

La journée devait commencer par la messe solennelle. Ces hommes qui lisent dans le ciel vont à l’église, qui, dans cette occasion, se pare d’oriflammes, de bannières et de fleurs. Ils y chantent à la Vierge leur protectrice, l’Ave Maris Stella qui est à la fois l’hymne nationale et une prière ardente.

Au sortir de l’église il y eut des discours où reviennent toujours les mêmes thèmes, l’attachement aux traditions, l’amour du sol et de la langue, que tous écoutaient branlant la tête d’un air convaincu. Mais chaque année, malgré toutes ces paroles éloquentes, dès que le port se dégageait de ses glaces, ces hommes, éternels amoureux de la mer, s’en allaient à celle qui les appelle et qu’ils aiment pardessus tout.

Or cette année les choses s’étaient passées comme de coutume, après les discours, les jeux et la danse commencèrent et ce fut la joie de tous. On se parlait, on s’interpellait, on riait haut, et la musique ouvrait les voies de ces mélodies enjouées qui volaient au ras des flots, comme pour atteindre ceux qui ne sont pas revenus. Toutes les embarcations rêvaient en se balançant doucement sur leurs ancres le long du rivage, les groupes joyeux circulaient et la lumière auréolait toutes ces gens, des ancêtres aux enfants, embellissait toutes ces choses, de la goélette robuste jusqu’aux herbes marines et aux minces débris d’épave qui traînaient dans les sentiers.

Le jeune Pierre Legrand n’était pas le moins beau de ces solides gars. Il venait de danser avec Hortense Larade, la jolie fille de Michel Larade. Hortense était une brune, forte et gaie, qui riait toujours de ses dents blanches entre ses lèvres rouges. Elle était accompagnée de sa sœur Marie, qu’on appelait du petit nom de Mai, qui lui convenait bien, car elle était frêle et rêveuse comme une petite fleur de mai. Celle-là ne ressemblait pas à une fille de pêcheur. On aurait pu croire que c’était une demoiselle de ville un peu hautaine. Sa santé délicate l’avait tenue éloignée des travaux des jeunes filles de sa condition. Elle avait reçu plus d’instruction que les autres. On voulait en faire une institutrice. Sans cesse absorbée par ses rêveries, elle semblait toujours désintéressée de ce qui l’entourait.

Pierre Legrand qui venait de finir un quadrille avec Hortense lui disait :

Je suis bien aise de vous avoir connue davantage.

Elle avait ajouté :

J’espère que vous ne serez plus un étranger, et que nous vous verrons plus souvent à l’avenir.

Il avait promis, et en témoignage de l’amitié qu’il venait de vouer à cette famille, il était allé prier Mai pour la danse suivante. Elle avait accepté sans élan. De peu de volonté, elle faisait tout ce qu’on lui demandait, sans enthousiasme, et sans joie.

Hortense les regardait danser en songeant au grand amour qui s’était soudain révélé en elle pour ce jeune homme. Certes elle l’avait toujours aimé depuis qu’elle le connaissait. Mais son amour devenait une réalité, quelque chose de grand et de fort, depuis que Pierre lui avait promis ses visites. Comme elle aimait ce jeune homme au teint halé par les embruns, aux mains durcies par les travaux de pêche. Son amour exultait aux airs entraînants des violons qui jouaient éperdument.

Cependant Pierre disait à Mai :

« J’ai promis à votre sœur de venir chez vous, mais je serais heureux que vous me le permettiez de votre côté ».

Elle avait dit, comme une demoiselle :

« Je le veux bien, Monsieur ».

Avant la fin de la fête, Hortense dansa encore plusieurs fois avec Pierre. Elle se sentait si heureuse et si émue. Son amour avait allumé en elle une lumière qui l’inondait de ses rayons. Elle eut voulu pleurer d’attendrissement et elle riait aux éclats, le teint avivé, les yeux brillants et les cheveux un peu en désordre par la danse.

Pierre reconduisit les deux jeunes filles chez elles. Il réitéra sa promesse de leur faire visite à l’automne au retour de la mer. Il s’embarquait le lendemain pour reprendre la pêche, une journée interrompue.

Nous aurons une beauté de poisson je crois, la saison s’annonce bonne.

Il disait cela pour prolonger l’entretien et comme quelqu’un qui a trouvé quelque chose à dire qui fût indifférent. Et il prit congé des deux jeunes filles pour jusqu’à l’automne prochain.


II


L’attente pleine de perplexité commença pour Hortense. Mai lui avait naïvement rapporté ce que Pierre avait dit. Cet aveu sans malice la fit réfléchir. Elle n’avait jamais songé un seul instant que Pierre voulut courtiser sa sœur. Pourtant il n’y avait rien d’impossible à cela. Elle était jeune et jolie. Quoi de plus naturel qu’elle lui eût plu. D’autre part, il avait dansé avec elle plus souvent qu’avec aucune autre. Mais pourquoi a-t-il demandé à Mai la permission de venir ? Pourquoi ? Elle ne voulait pas être jalouse ; mais cette incertitude cruelle ne cessait de lui marteler les tempes. Elle se prenait à repasser en esprit les incidents de cette journée pour se convaincre que ces visites de Pierre lui seraient destinées. Et toujours la même angoisse et le même doute l’étreignait. Pour qui viendrait le jeune homme ? Elle aurait voulu savoir ce que Mai en pensait. Le lui demander, c’était révéler ses préoccupations. Quant à Mai, toute à ses rêveries et à ses lectures, elle ne parlait plus de cette fête ni de Pierre. Que pense-t-elle, quand elle rêve près de la fenêtre ? se demandait Hortense. Son silence cache-t-il comme le mien un grand et cher secret ?

C’est parmi ces perplexités qu’elle attendait le retour de Pierre, tantôt soulevée par une vaste espérance, tantôt plus désespérée qu’une abandonnée.

Les jours passaient lentement. C’était maintenant le temps des récoltes. Chez les pêcheurs qui cultivent un petit coin de terre, ce sont les femmes et les enfants, en absence des hommes partis en mer, qui font les travaux des champs. La tâche de vaquer au dehors était dévolue à Hortense dont la forte constitution la désignait à ces labeurs. On ne pouvait pas compter sur Mai trop faible et toujours absorbée par ses livres et ses songes sans fin. Hortense, aidée de ses jeunes frères trayait les vaches, attelait les chevaux, et conduisait avec adresse, fauchait le grain, le râtelait, le chargeait dans la charrette, le déchargeait dans la tasserie. Elle était belle dans la lumière aveuglante de cette fin du mois d’août, les bras nus, la sueur au front, menant les chevaux dans les chemins creux, manœuvrant le râteau et la fourche, dans des gestes souples, robustes et gracieux. Toute sa personne saine et harmonieuse s’en allait dans la chanson du labeur quotidien vers la beauté, la force, l’énergie et l’affection. C’était un poème champêtre que cette femme qui s’agitait dans la splendeur de son amour. Quelle autre femme, plus qu’elle, eût pu orner le foyer d’un pêcheur ? Occupée par la besogne du jour elle n’avait guère le temps de penser. Mais quand elle était dans les champs, son regard se portait souvent par delà du cercle limité des eaux, vers celui que son cœur appelait. Il était là sur cette mer bleuâtre et il reviendrait dans quelques semaines. Et une vague immense d’un clair bonheur l’enserrait à cette pensée du retour. C’était l’assomption de tout son être dans le palais enchanté de son amour. Et quand elle passait près de la fenêtre, pour mener ses chevaux à la grange, elle y voyait la pâle silhouette de sa sœur qui lisait.

C’était bien l’automne cette fois. De gros nuages se pourchassaient à l’horizon, le ciel était gris et nostalgique, le vent soufflait sans but et sans trêve, l’océan moutonnait à perte de vue. Les pêcheurs revenaient et s’installaient au foyer pour l’hiver. On se préparait pour la rude saison qui allait commencer. On serrait les engins de pêche, les filets, les instruments agricoles. Le père d’Hortense n’était pas encore arrivé.

La jeune fille s’occupa d’établer les animaux. C’était des courses folles après les brebis qui déshabituées ne voulaient pas rentrer, les vaches qu’elle faisait ranger dans leurs stalles, autour du cou desquelles elle passait un carcan qu’elle attachait d’un coup brusque.

L’attente délicieuse de Pierre adoucissait ses pénibles labeurs. À chaque instant elle jetait ses regards sur les eaux glauques et en sondait les profondeurs. Elle saurait bien reconnaître son bateau. Un après-midi elle vit tout au fond de l’horizon une embarcation toutes voiles dehors, poussée par le vent. C’était Pierre, elle reconnaissait bien son vaisseau. Un grand éblouissement s’empara d’elle. Que se passait-il dans son cœur ? D’étranges murmures l’assourdissaient. Elle s’arrêta pour laisser ce vaste tumulte se calmer. Enfin il était arrivé ! Elle entra et dit à Mai d’une voix où tremblait un peu l’émotion :

« Je pense que Pierre Legrand est arrivé ».

— « Je ne sais pas, dit la jeune fille tirée de sa rêverie. Je n’ai pas regardé le port. D’ailleurs je ne saurais distinguer un bateau d’un autre ».

Il n’en fut pas dit davantage. L’indifférence de Mai la rassura.

Elle ne pouvait pas raisonnablement espérer que Pierre vint ce premier jour. À peine arrivé, il devait être fatigué et cette première soirée serait donnée à sa famille. Bien qu’elle fût certaine de cela, elle se hâta de terminer les travaux de la journée et fit un peu de toilette.

Pierre ne vint que le troisième jour. C’était le même grand garçon au sourire bienveillant qui prenait le cœur. Il fut aimable pour les deux jeunes filles sans rien qui indiquât une préférence. Hortense s’était tant promis de surveiller les moindres signes révélateurs, qu’elle épia le jeune homme à la dérobée, mais ne découvrit rien qui ne fortifiât ou n’attristât son amour. Il parlait de choses et d’autres avec le père des jeunes filles, lequel était rentré depuis quelques jours. On causait de pêche, de poisson, du temps, des dangers qu’on avait courus, et quand Pierre parlait à Hortense ou à Mai il leur souriait de son bon clair regard. Hortense lui demanda s’il se rappelait la fête du mois d’août.

« Si je m’en souviens, et vous Mademoiselle Mai, vous ne l’avez pas oubliée je l’espère », s’était-il hâté d’ajouter.

La jeune fille dont l’esprit était déjà loin avait vaguement répondu :

« Je m’en souviens ».

Les visites de Pierre se continuèrent régulièrement deux ou trois fois la semaine. Il ne s’était jamais départi un seul instant de son amabilité égale envers les deux sœurs. Hortense avait essayé ses ruses les plus subtiles, sa coquetterie innée, pour le faire sortir de sa neutralité. Il n’avait pas dit un mot, pas fait un geste qui ressemblât à un choix ou à une préférence.

Le temps passait. C’était l’hiver. Les plaines étaient éperdument blanches, les arbres pleins de frimas, les maisons encapuchonnées. Pour les pêcheurs c’est la saison des longs repos et des amusements. Ils n’ont d’autres choses à faire que de bûcher leur bois, de réparer leurs agrès de pêche pour la saison suivante. Ils profitent donc de ces longues soirées pour se réunir chez les uns et chez les autres. Pendant ces petites fêtes intimes de parents et d’amis, on ne manqua pas de taquiner Pierre Legrand. On lui disait :

« Vas-tu te marier avant le départ pour la pêche ? Dépêche-toi, l’hiver s’en va ».

D’autres ajoutaient :

« Son cœur est indécis entre la petite maîtresse d’école et la belle Hortense ».

Les femmes reprenaient d’un air entendu comme pour donner un conseil.

« Celle-ci fera une bonne femme, pour sûr ».

Pierre riait de tous ces propos, sans jamais se compromettre.

On était déjà au Mardi Gras. Le jeune homme était allé chez les Larade. Profitant d’un moment que Hortense était sortie, il s’approcha de Mai et lui dit brusquement :

« Si vous voulez, nous nous marierons à Pâques ».

La jeune fille fut atterrée par la responsabilité de la réponse qu’elle avait à faire. Elle hésita et dit enfin :

« Je suis si surprise que je ne sais comment répondre. Parlez à mon père ».

Elle était contente de laisser à son père le soin de régler cette question qui dépassait sa volonté.

Quand Hortense entra elle s’aperçut que quelque chose de mystérieux et de tragique s’était passée. L’air sérieux de Pierre, lui, toujours si gai, la mine troublée de Mai, lui causèrent un serrement au cœur. « Lui a-t-il parlé d’amour », se demanda-t-elle angoissée. Elle sentait avec son instinct de femme qu’il y avait quelque chose dans l’atmosphère, un grand malheur qui brisait sa destinée.

Quand Pierre fut parti, Mai ignorante du secret de sa sœur dit à son père :

« Savez-vous que Pierre m’a demandé en mariage ? »

Ces paroles furent un si terrible coup pour Hortense qu’elle s’appuya contre le rebord du poêle pour ne pas tomber. Son rêve volait en mille pièces, ensevelissant tout son bonheur sous ses débris. Elle se crispa les mains pour maîtriser cette vague de douleur qui la submergeait. Pourtant, il ne fallait pas qu’elle laissât paraître son émotion. Elle eut la force de dire d’une voix basse :

« Qu’as-tu répondu, Mai ? »

— « J’ai été si surprise que je n’ai rien répondu. Je lui ai dit d’en parler à notre père ».

— L’aimes-tu ?

— « Je ne me le suis jamais demandé ».

Le père dit à son tour :

« Pierre est un bon parti. Je serai bien aise que tu le maries. Il est honnête et très travaillant. Tu finiras par l’aimer ».

— « Je ferai ce que vous voudrez, mon père, dit-elle, lasse déjà de tant d’efforts, contente de reprendre sa rêverie un moment interrompue ».

Il fut compris que le père donnerait lui-même une réponse affirmative au jeune homme. Dès lors il ne fut plus question dans la maison que du mariage de Mai pour Pâques. Hortense subit tous ces préparatifs, comme le martyr qui voit dresser son bûcher. Il lui semblait que sa vie s’était arrêtée soudain. Le sort s’était prononcé. Il ne lui restait plus qu’à souffrir et à pleurer en secret. Lorsque la douleur était trop poignante elle sortait, se livrait aux plus durs travaux pour amortir sa souffrance. Pendant ce temps Mai, indifférente, sans joie et sans enthousiasme, se laissait conduire au mariage, comme on va à une visite qui n’est ni agréable ni désagréable. Elle continuait l’échafaudage fantastique de ses rêveries, sans songer à l’amour qu’elle n’avait jamais ressenti. Quand Pierre venait elle lui parlait amicalement, distraitement, sans élan. Hortense trouvait mille prétextes pour sortir ou s’occuper, tant elle craignait que son cœur n’éclatât et ne criât son amour incompris. Le jeune homme lui savait gré de cette discrétion, qui lui ménageait des têtes-à-têtes avec sa fiancée. Elle subit jusqu’au bout les affres de ce long martyre. Le mariage eut lieu. Les choses se passèrent comme elles se passent chez les pêcheurs, parmi de grandes réjouissances. La musique, la danse, les repas copieux, les chevaux harnachés de pompons de couleurs variées, la joie forte et bruyante des hommes, la gaieté loquace des femmes, rien ne manqua.

Deux semaines après le mariage, Pierre partit en mer. Hortense qui avait tant désiré son retour avait hâte maintenant qu’il s’en allât. Pendant le jour, il travaillait à ses filets, préparait son bateau, mettait tout en ordre, et s’embarqua.


III


C’était le printemps, tous les hommes étaient en mer. Le départ de Pierre avait apporté une sorte d’adoucissement à l’amertume du chagrin de la jeune fille. Elle n’aurait plus du moins à s’imposer une telle contrainte pour dissimuler son amour, qui l’enserrait comme dans un étau.

Toutes les femmes avaient repris les travaux du dehors en l’absence de leurs maris. Hortense se jeta, tête baissée dans les besognes les plus dures. Elle ne se souciait plus de sa beauté, ni de sa jeunesse. Elle travaillait avec acharnement pour engourdir la souffrance et endormir les souvenirs cuisants. Son énergie débordante trouvait une issue dans les labeurs qui exigeaient le plus de forces physiques. On la voyait dès l’aube bêchant le jardin, plantant les pommes de terre, hersant les champs, soignant les bêtes, enfin remplaçant sa mère, morte depuis quelques années.

Les voisines disaient d’elles :

« Ça, c’est une femme ».

Toutes l’enviaient pour bru. Les prétendants n’avaient pas manqué, mais elle les avait tous éconduits, sous prétexte qu’elle se devait à son père. La vraie raison est qu’elle ne voulait pas se marier. Elle travaillait donc devant elle au hasard, sans espérance, sans joie, dans les ténèbres de son existence brisée. Elle travaillait pour se tromper elle-même. Cependant les jours passaient et l’automne approchait. Quelques fois elle allait voir sa sœur qui paraissait ni s’ennuyer de l’absence, ni contente du retour des pêcheurs. Toujours indifférente, elle suivait le fil tenu des méandres de ses rêves. Elle négligeait son ménage pour lire. Hortense venait mettre de l’ordre dans sa maison, en songeant qu’à sa place combien elle aurait travaillé pour embellir ce petit nid d’amour.

Son affection qu’elle croyait abolie revivait aux conversations des voisines qui parlaient sans cesse de la prochaine arrivée des pêcheurs, de leurs maris, de leurs frères et de leurs amis. Elle aurait voulu s’arracher le cœur plutôt que de donner prise à cet amour insensé. Cette lutte contre elle-même aiguisait tous ses sentiments tumultueux qui la harcelaient.

Enfin Pierre arriva et l’hiver commença. Ce fut la même routine des actions coutumières et familiales.

Hortense n’allait plus chez Pierre que pour aider sa sœur lorsqu’elle était trop arriérée au soin de son ménage et trop empêtrée. Elle astiquait son poêle pour elle, frottait son plancher, quelques fois cuisait ses repas. Elle ne pouvait se défendre d’aimer ces travaux, qui étaient pour l’homme qui remplissait sa vie.

Au cours de cet hiver, Mai donna naissance à un fils et mourut quelques jours après. Ce fut un grand deuil pour Pierre. En mourant la jeune femme avait confié à sa sœur le soin de son fils. Hortense était d’ailleurs la plus proche parente qui pût s’occuper de ce petit être. Elle l’adopta et l’aima de toute l’ardeur de son amour. Il ressemblait étrangement à son père. Elle pourrait le voir à chaque instant du jour et être pour lui la mère qu’elle aurait voulu être.

Pierre morne et inconsolé partit pour la pêche, dès qu’il le put.

Hortense, cette année, se sentit plus heureuse. Son existence avait un but, celui d’élever ce petit enfant confié à sa garde. Elle mit dans cette tâche toute la tendresse, l’affection, la douce patience d’une mère. Cet enfant la rattachait à l’homme pour qui elle eut voulu donner sa vie. C’était un lien et Pierre lui serait redevable des soins donnés à son fils. Cette pensée lui plaisait, non pas à cause d’un sentiment égoïste, mais par le bonheur que lui causait l’occasion de servir Pierre. Elle se prenait maintenant à compter les semaines avant son retour. Une radieuse espérance l’élevait dans des régions inconnues à elle-même. Il serait libre quand il reviendra. Peut-être comprendra-t-il l’étendue de son amour et en aura-t-il pitié. Et elle s’accusait de s’entretenir de ces pensées, sitôt après la mort de sa sœur. Décidément ce n’était pas bien, mais son amour lui était plus présent que les battements de son cœur. Comment pourrait-elle l’oublier ? Cet espoir répandait une si douce clarté, qu’il illuminait ses jours. Elle reprit goût à la tâche quotidienne. Ce n’était plus le même travail forcené et abrutissant, c’était une besogne d’amour, de bonté. Absorbée par les mille occupations de la journée, les soins à donner à l’enfant, le ménage, le dehors, elle ne se sentait jamais lasse. Une force juvénile la soutenait, une lumière merveilleuse et divine éclairait les profondeurs de l’avenir. Elle était belle dans l’accomplissement de ces mille devoirs. Ces gestes gracieux, forts et harmonieux chantaient la beauté et le goût de la vie.

Pierre Legrand arriva un des premiers. Avait-il eu hâte de revoir son fils ? Avait-il obéi à un sentiment de nostalgie ? Personne n’eût pu le dire. Il fut ravi de trouver l’enfant si bien portant. C’était un beau bébé qui pouvait déjà s’asseoir et sourire. Il en sut gré à Hortense, mais son amour de père s’attrista à la pensée de l’absente. Mai, la petite épouse, qu’il avait eu si peu de temps à aimer, remplissait encore sa vie de son invisible présence. Tout rappela son souvenir et renouvelait la douleur que rien ne voulait distraire. La jeunesse, l’intelligence, la beauté, l’amour d’Hortense passaient devant lui, près de lui, autour de lui, l’encerclaient, l’enlaçaient, il ne les vit pas et il ne les comprit pas.

Le printemps arriva et il partit seul et triste.

Hortense ne désespérait pas tout à fait. Elle attendait tout du temps, qui dompte les plus grandes douleurs.

Pierre revint, passa et vécut près d’Hortense, et il ne comprit rien. Il partit encore plusieurs fois, il revint plusieurs fois, et il ne comprenait toujours pas. Les années passèrent toutes pareilles parmi ses arrivées et ses départs successifs, et l’homme ne comprenait pas la femme qui vivait pour lui, et par lui, qui à cause de lui avait connu tous les devoirs et les fardeaux de l’épouse sans en goûter les douceurs ni les consolations. L’enfant était maintenant un jeune homme qui accompagnait son père en mer et Hortense vieillissait, toujours fidèle. C’était maintenant une femme défigurée par les forts travaux, le visage ridé, les cheveux blanchis, les mains gercées, mais belle encore de toute l’auréole de la bonté, d’un amour toujours jeune. Toujours active elle n’épargnait pas ses forces. Or il arriva qu’elle fût malade. Épuisée à la fois par les labeurs, minée par un feu intérieur toujours consumant, elle fut sur le point de mourir.

Pierre l’entoura de soins. Il savait toute l’étendue de la dette qu’il lui devait, mais elle sentit que c’était bien la fin. Puisqu’elle allait mourir, elle pouvait bien lui dévoiler son secret. Elle lui ouvrit les digues de son cœur qu’elle avait refoulées pendant tant d’années.

« Vous rappelez-vous cette fête de l’Assomption où nous avons dansé plusieurs fois ensemble ? Toute ma vie est là. Dès ce moment, j’ai été à vous ».

L’homme fut atterré de tant d’années de silence et de dévouement.

« J’ai brisé votre vie, dit-il, c’est trop injuste. Vivez, nous aurons encore plusieurs années de bonheur ».

— « Non, il est trop tard ».

Depuis, on voit, tous les dimanches, deux hommes, le père et le fils, aller prier sur deux tombes.