Au hasard de la vie/Comment Mulvaney épousa Dinah Shadd

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Traduction par Théo Varlet.
Nelson (p. 182-220).


COMMENT MULVANEY ÉPOUSA
DINAH SHADD



I



TOUT le jour j’avais suivi pas à pas l’armée poursuivante, engagée dans l’une des plus belles batailles qui se soit jamais déroulée sur un terrain de manœuvres. Par la sagesse du gouvernement de l’Inde, trente mille hommes de troupe avaient été déversés sur quelques milliers de kilomètres carrés de pays pour pratiquer en temps de paix ce qu’ils n’eussent jamais essayé en temps de guerre. L’armée du Sud avait finalement percé le centre de l’armée du Nord et se coulait par la brèche, dare dare, pour s’emparer d’une ville d’importance stratégique. Son front s’étendait en un éventail dont les branches étaient constituées par les régiments échelonnés le long de la ligne menant en arrière jusqu’aux colonnes du train divisionnaire et à tout l’impedimentum que traîne après elle une armée en campagne. À sa droite, la gauche enfoncée de l’armée Nord fuyait en débandade, pourchassée par la cavalerie Sud et pilonnée par les canons de l’armée Sud jusqu’au moment où ceux-ci, trop avancés, menacèrent de perdre le contact. Alors l’armée Nord en fuite s’assit à terre pour se reposer, tandis que le commandant des forces poursuivantes télégraphiait qu’il la tenait en échec et en observation.

Malheureusement il ne s’aperçut pas qu’à cinq kilomètres sur son flanc droit une colonne volante de cavalerie Nord, avec un détachement de Gourkhas et de troupes britanniques, s’avançaient en demi-cercle, aussi vite que le permettait le jour tombant, de façon à couper de ses derrières toute l’armée Sud, à casser, autrement dit, à l’endroit où elles convergeaient, toutes les branches de l’éventail, en s’attaquant au train de réserve, ravitaillements de munitions et d’artillerie. Cavaliers et fantassins avaient l’ordre de foncer, en évitant les quelques éclaireurs qui pourraient n’avoir pas été balayés par la poursuite, et de créer ainsi une émotion suffisante pour inculquer à l’armée Sud qu’avant de s’emparer des villes il sied de garder son flanc et ses derrières. Ce fut une jolie manœuvre, proprement exécutée.

Parlant ici pour la deuxième division de l’armée Sud, le premier indice que nous en eûmes se produisit au crépuscule. L’artillerie peinait alors dans le sable mou, et la majeure partie de l’escorte s’efforçait de la tirer de là, tandis que le gros de l’infanterie avait poussé de l’avant. Toute une arche de Noé d’éléphants, de chameaux, avec la ménagerie bigarrée d’un train des équipages indien brouillonnait à grands cris derrière les canons, lorsque surgit à l’improviste de l’infanterie britannique au nombre de trois compagnies, qui s’élancèrent à la tête des attelages de canons, et firent tout arrêter net parmi des jurons et des rires.

— Qu’en dites-vous, l’arbitre ? interrogea le major-général commandant l’attaque.

Et d’une seule voix les canonniers conducteurs et les canonniers d’avant-train répondirent : « Éliminé ! » tandis que le colonel de l’artillerie crachait son dépit.

— Tous vos éclaireurs sont au pouvoir de notre corps principal, dit le major. Vos flancs sont dégarnis sur un espace de trois kilomètres et demi. Je pense que nous avons cassé les reins à cette division. Et tenez ! voilà les Gourkhas !

Une fusillade lointaine partit de l’arrière-garde à près de deux kilomètres de distance, et fut accueillie par des hurlements de joie. Les Gourkhas, qui auraient dû passer au large de la deuxième division, lui avaient marché sur la queue dans l’obscurité, mais se dégageant ils se rabattirent en hâte sur la ligne la plus proche qui nous était presque parallèle, à une dizaine de kilomètres de distance.

Notre colonne ondula et s’avança, sans assurance… trois batteries, la réserve de munition divisionnaire, le bagage, et une section du corps médical et d’ambulanciers. À regret, le commandant promit de se déclarer « coupé » à l’arbitre le plus proche, et envoyant à Eblis sa cavalerie et toute autre cavalerie existante, poussa de l’avant pour reprendre contact avec le reste de la division.

— Nous bivouaquerons ici cette nuit, dit le major. J’ai idée que les Gourkhas vont se faire prendre. Ils auront peut-être besoin de nous pour se reformer. Repos jusqu’à ce que le train des équipages se soit éloigné.

Une main saisit ma monture par la bride et l’emmena hors de la poussière asphyxiante ; une autre main plus large m’enleva de ma selle, et deux des plus vastes mains du monde me reçurent quand je sautai à bas. Il est heureux pour un correspondant spécial de tomber entre des mains comme celles des soldats Mulvaney, Ortheris et Learoyd.

— Et voilà qui est parfait, dit l’Irlandais, calmement. Nous pensions bien vous trouver quelque part par ici. Y a-t-il quelque chose à vous dans les équipages ? Ortheris ira vous dénicher ça.

Ortheris me « dénicha ça » de dessous la trompe d’un éléphant, sous les espèces d’un domestique et d’un animal, tous deux chargés de secours médicaux.

Les yeux du petit homme étincelèrent.

— Si la brutale et licencieuse soldatesque de ces environs s’aperçoit du truc, dit Mulvaney, tout en faisant une experte investigation, tout sera barboté. Ces jours-ci les hommes sont nourris de limaille de fer et de biscuit de chien, mais la gloire ne compense pas le mal de ventre. Heureux encore que nous soyons ici pour vous protéger, monsieur. Bière, saucisse, pain (et frais, encore ! c’est une curiosité), soupe en boîte, whisky, d’après l’odeur, et volaille. Sainte Mère de Moïse, mais vous prenez le champ de bataille pour une boutique de confiseur ! C’est scandaleux.

— Voilà un officier, dit Ortheris, d’un ton significatif. Quand le sergent a fini de s’emplir, le simple troufion a le droit de torcher le plat.

J’eus le temps de fourrer plusieurs objets dans le havresac de Mulvaney avant que le major ne me posât sa main sur l’épaule, en disant affectueusement :

— Réquisitionné pour le service de la Reine. Wolseley se trompait complètement au sujet des correspondants spéciaux. Ce sont les meilleurs amis du militaire. Venez manger ce soir avec nous à la fortune du pot.

Et ce fut ainsi qu’au milieu des rires et des acclamations mes fournitures d’intendance, les bienvenues, s’évanouirent pour reparaître sur la table du mess, laquelle était une toile imperméable étalée sur le sol. La colonne volante avait pris avec elle trois jours de rations, et il y a peu de choses plus nauséabondes que les rations du gouvernement… surtout quand le gouvernement fait des expériences avec de la camelote allemande. De l’erbwurst[1], du bœuf en boîte, où domine le goût de boîte, des légumes comprimés et du biscuit de viande sont peut-être nourrissants, mais ce que veut Thomas Atkins, c’est d’avoir du volume dans la panse. Le major, assisté de ses collègues officiers, acheta des chèvres pour le camp, et rendit ainsi l’expérience inutile. Bien avant le retour de la corvée envoyée pour ramasser du bois sec, les hommes étaient installés auprès de leurs sacs, bouilloires et marmites avaient surgi du pays avoisinant, et se balançaient au-dessus des feux, tandis que le chevreau et les légumes comprimés mijotaient ensemble. Un joyeux cliquetis de ferblanterie de mess s’élevait, mêlé à des voix turbulentes réclamant « encore un peu de ce machin qui a une aile de foie » et à des bordées successives de facéties aiguës comme une baïonnette, et aussi délicates qu’un coup de crosse de fusil.

— Les gars sont de bonne humeur, dit le major. Ils vont bientôt se mettre à chanter. Bah ! une nuit comme celle-ci est suffisante pour les tenir en joie.

Sur nos têtes flambaient les merveilleuses étoiles de l’Inde, lesquelles, au lieu d’être piquées sur un seul plan, comme les nôtres, sont rangées en une perspective régulière, qui entraîne l’œil parmi les ténèbres veloutées de l’espace jusqu’aux derniers confins du ciel même. La terre n’était qu’une ombre grise, plus irréelle que le ciel. Nous pouvions l’entendre respirer légèrement, dans les intervalles de silence entre les hurlements des chacals, la rumeur du vent dans les tamaris, et le murmure intermittent de la fusillade à cinq lieues de là sur la gauche. Une femme indigène se mit à chanter dans quelque case invisible, le train-poste allant à Delhi passa en tonnerre, et un corbeau sur une branche caqueta mi-endormi. Puis, autour des feux, il y eut un silence quand on relâcha les ceintures, et la respiration égale de la terre encombrée reprit son cours.

Les hommes, abondamment repus, se mirent à fumer et à chanter… accompagnés par leurs officiers. Bienheureux le lieutenant qui peut obtenir les louanges des critiques musicaux de son régiment, et que l’on honore parmi les plus subtils danseurs de pas. Grâce à lui, et grâce à ceux qui sont bons joueurs de cricket, Thomas Atkins tiendra en cas de besoin alors qu’il abandonnerait un officier de plus de valeur. Les tombeaux en ruines de vieux saints musulmans oubliés entendirent la ballade de La Ville d’Agra, La Batterie des Bœufs, En marche sur Caboul, Le long jour indien, L’endroit ou est mort le coolie de Panka, et ce refrain tonitruant qui déclare que

L’esprit audacieux de la jeunesse, le feu de l’âge mûr,
Une main ferme, et un œil d’aigle,
Il doit acquérir tout cela, tel qui aspirerait
À voir mourir le grand ours gris.

Aujourd’hui, de tous ces joviaux bandits qui avaient accaparé mes provisions d’intendance, et qui riaient étendus autour de cette toile imperméable, il n’en reste pas un seul. Ils s’en sont allés à des champs qui n’étaient pas de manœuvre et à des batailles sans arbitres. La Birmanie, le Soudan, les fièvres et les combats de frontière les ont enlevés à tour de rôle.

Je me dirigeai vers le feu des hommes, en quête de Mulvaney, que je trouvai devant le brasier en train de se suiffer les pieds. Il n’y a rien de particulièrement gracieux à contempler un simple soldat occupé de la sorte après une longue journée de marche, mais quand on songe dans quelle proportion exacte la « puissance, majesté, domination et force » de l’Empire britannique dépend de ces pieds-là, on prend intérêt à l’opération.

— Il y a une ampoule… saleté !… au talon, dit Mulvaney. Je ne peux pas l’atteindre. Crève-la, petit homme.

Ortheris tira sa trousse à couture, remédia au mal avec une aiguille, larda Mulvaney dans le mollet avec la même arme, et reçut incontinent un coup de pied qui le projeta dans le feu.

— J’ai cassé sur toi le meilleur de mes doigts de pied, et tu rigoles, enfant de malheur ! dit Mulvaney, assis jambes croisées et se dorlotant le pied.

Puis, m’apercevant :

— Ah ! c’est vous, monsieur ! Soyez le bienvenu, et prenez la place de ce sagouin-là. Jock, maintiens-le un petit peu sur les braises.

Mais Ortheris se dégagea et s’en alla plus loin, tandis que je prenais possession du trou qu’il avait creusé pour lui-même et garni de sa capote. De l’autre côté du feu, Learoyd souriait béatement, et au bout d’une minute il tomba endormi.

— Voilà toute sa politesse pour vous, monsieur, me dit Mulvaney en allumant sa pipe avec un tison enflammé. Mais Jock a mangé d’un coup la moitié d’une de vos boîtes de sardines, et je pense qu’il a avalé la boîte avec. Quelle bonne nouvelle, monsieur ; et comment se fait-il que vous soyez avec le parti perdant aujourd’hui que nous vous avons fait prisonnier ?

— L’armée Sud est victorieuse sur toute la ligne, répondis-je.

— Alors cette ligne-là est la corde du bourreau, sauf votre respect. Vous apprendrez demain que nous avons battu en retraite pour l’attirer plus avant afin de lui causer de l’ennui, et c’est là ce que font les femmes. À ce propos, nous allons être attaqués avant l’aube, et vous feriez mieux de ne pas retirer vos bottes. Comment je le sais ? Par la simple lumière de la raison. Nous sommes ici trois compagnies de notre armée qui avons déjà pénétré fort avant dans le flanc de l’ennemi, et il y a une foule de cavalerie qui est partie à grand fracas, bride abattue et braillant, à seule fin de débusquer toute la nichée. Comme de juste, l’ennemi va probablement continuer par brigades, et alors il nous faudra déguerpir. Notez mes paroles. Je suis de l’avis de Polonius quand il disait : « Ne vous battez pas avec le premier manant venu pour le seul plaisir de vous battre ; mais si vous vous battez quand même, crevez-lui la figure d’abord et tout de suite ! » Nous aurions dû marcher de l’avant et secourir les Gourkhas.

— Mais d’où connaissez-vous Polonius ? demandai-je.

C’était pour moi une nouvelle face de la personnalité de Mulvaney.

— Je connais ce que Shakespeare a écrit, et le reste que criait le poulailler, me répondit le guerrier, en laçant soigneusement ses bottes. Est-ce que je ne vous ai pas parlé du théâtre Silver à Dublin quand j’étais plus jeune et grand amateur de drames ? Ce vieux Silver n’a jamais payé à aucun acteur, ni homme ni femme, son dû réel, et en conséquence il arrivait que ses troupes flanchaient à la dernière minute. Alors les gars réclamaient à grands cris pour tenir un rôle, et plus d’une fois ce vieux Silver leur a fait payer la rigolade. Parole, j’ai vu jouer Hamlet avec un œil au beurre noir tout frais, et la Reine pleine comme une corne d’abondance. Une fois je me rappelle que Hogin, qui s’est engagé dans le Tyrone Noir et s’est fait tuer en Afrique australe, a persuadé à Silver de lui donner le rôle d’Hamlet à lui plutôt qu’à moi, qui avais beaucoup de goût pour la rhétorique en ce temps-là. Comme de juste je m’en allai au poulailler et me mis à envoyer sur la scène les chapeaux de mes voisins, et je dis son fait à Hogin qui se baladait en Danemark telle une mule paralysée portant des reliques sur son dos. « Hamlet, que je lui disais, il y a un trou à ton talon. Relève tes bas, Hamlet, que je disais. Hamlet, Hamlet, par respect pour les convenances, dépose ce crâne et relève tes bas. » Toute la salle se mit à lui répéter ça. Il s’arrêta au beau milieu de son monologue. « Je ne sais pas si mes bas tombent ou non, qu’il dit, en fixant l’œil dans le poulailler, car il savait bien que c’était moi ; mais quand la pièce sera finie, le Spectre et moi nous te défoncerons la paillasse, Térence, avec ton braiement de baudet. » Et voilà comment il se fait que je connais Hamlet. Eah ! Ce temps-là ! ce temps-là ! Avez-vous jamais eu dans votre vie un amusement interminable sans devoir le payer, monsieur ?

— Jamais sans devoir le payer, répondis-je.

— Voilà qui est franc. C’est dégoûtant quand on y pense ; mais c’est pareil qu’on soit cavalier ou fantassin. Mal à la tête si on boit, et mal au ventre si on mange trop, et mal au cœur par-dessus le marché. Parole, les brutes seules n’attrapent que la colique, et ce sont les gens les plus heureux.

Il laissa retomber la tête et regarda fixement dans le feu, tout en étirant sa moustache. De l’autre bout du bivouac, la voix de Corbet-Nolan, le lieutenant le plus âgé de la compagnie B, entonna une vieille chanson sentimentale fort en vogue, et les hommes psalmodièrent mélodieusement après lui :

La bise du nord soufflait glacée, elle déclina depuis cette heure,
Ma chère petite Catherine, ma douce petite Catherine,
Catherine, ma Catherine, Catherine O’Moore !

avec quarante-cinq o dans le dernier mot. Malgré la distance on aurait pu couper à la bêche le mol accent du sud de l’Irlande.

— Pour tous nos plaisirs il nous faut payer ; mais c’est parfois cruellement cher, murmura Mulvaney quand le refrain se fut tu.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? dis-je doucement, car je savais que mon ami nourrissait un chagrin inconsolable.

— Je vais vous le dire ! fit-il. Vous savez ce que je suis à présent. Mais je sais ce que je voulais être au début de mon service. Je vous l’ai déjà raconté maintes fois, et ce que j’ai omis, Dinah Shadd vous l’aura dit. Et qu’est-ce que je suis ? Oh ! sainte Marie Mère du ciel ! un vieil ivrogne, une indigne brute de simple soldat qui a vu tout le régiment se renouveler depuis le colonel jusqu’au petit tambour, non pas une fois ni deux, mais des douzaines de fois ! Oui, des douzaines de fois ! Et je ne suis pas plus près de recevoir de l’avancement qu’au début. Est-ce que je ne continue pas à vivre et à rester à l’abri du clou non par ma bonne conduite, mais par la bienveillance de quelque officier… un gamin jeune assez pour être mon fils ? Est-ce que je ne le sais pas ? Est-ce que je ne me rends pas compte des fois où à la revue on passe devant moi sans insister bien que je titube d’avoir bu et que je sois prêt à tomber tout d’une pièce, au point que même un enfant à la mamelle s’en apercevrait, parce qu’on dit : « Bah, ce n’est que ce vieux Mulvaney ! » Et dans la salle des rapports, quand on me fait grâce à cause d’une réponse habile et de la pitié du vieux, c’est-il avec le sourire que je m’éloigne et que je m’en retourne auprès de Dinah, m’efforçant de prendre le tout en plaisanterie ? Non certes. C’est l’enfer pour moi… un enfer secret d’un bout à l’autre ; et la fois suivante où l’accès revient je ne serai de nouveau pas plus sage. Le régiment a bien raison de voir en moi le meilleur soldat qu’il possède. Mais j’ai encore plus raison de me reconnaître pour le pire de ses hommes. Je suis tout juste bon à enseigner aux nouvelles classes ce que je n’apprendrai jamais moi-même ; et je suis sûr comme si je l’entendis, que dans la même minute où un de ces bleus aux yeux de gorets vient de m’entendre lui dire : « Et maintenant prends garde » ou « Fais attention à ça, Jim mon garçon », je suis sûr que le sergent me représente à lui comme un exemple à ne pas suivre. Ce qui fait que j’enseigne comme on dit à l’école de tir, par feu direct et par ricochet. Que le Seigneur ait pitié de moi ! car j’ai supporté du malheur.

Je me voyais incapable de le réconforter ou de le conseiller.

— Couchez-vous et dormez, lui dis-je. Vous êtes le meilleur homme du régiment, et après Ortheris, le plus grand fou. Couchez-vous, en attendant que nous soyons attaqués. Quelle arme vont-ils mettre en œuvre ? De l’artillerie, pensez-vous ?

— Réservez ça pour vos messieurs et dames, de changer et détourner la conversation, bien que vous le fassiez dans une bonne intention. Vous ne pouviez rien dire pour me soulager ; et pourtant vous n’avez jamais su quel motif j’avais d’être ce que je suis.

— Commencez par le commencement et continuez jusqu’à la fin, dis-je avec générosité. Mais attisez d’abord un peu le feu.

Et en guise de tisonnier je lui passai la baïonnette d’Ortheris.

— Cela montre à quel point vous vous y connaissez peu, me dit Mulvaney, en remettant l’arme de côté. Le feu enlève à l’acier toute sa vigueur, et la prochaine fois, peut-être, que notre petit homme combattrait pour sa vie, son poinçon se casserait, et ainsi vous l’auriez tué, sans autre intention, que de vous tenir chaud. C’est un truc de bleu, ça. Passez-moi la baguette de fusil, monsieur. Honteux, je me tins coi, et après un intervalle de silence, Mulvaney commença d’une voix basse et monotone.


II


— Vous ai-je jamais raconté comment Dinah Shadd est devenue ma femme ?

Je dissimulai la curiosité brûlante, que j’avais ressentie depuis des mois… depuis même que Dinah Shadd, cette femme forte, patiente et infiniment complaisante avait, par pure amitié et de son propre mouvement, lavé pour moi une chemise, alors que nous nous trouvions en un pays aride où il n’y avait pas de blanchissage.

— Je ne me souviens plus, fis-je d’un air détaché. Était-ce avant ou après la fois où vous avez été amoureux d’Annie Bradgin, et sans succès ?

L’histoire d’Annie Bradgin est consignée en un autre volume. C’est l’un des nombreux épisodes de la carrière bigarrée de Mulvaney.

— C’est avant, avant, bien avant, qu’eut lieu cette histoire d’Annie Bradgin et du fantôme du caporal. Jamais plus une femme n’a plus rien valu pour moi après que j’eus épousé Dinah Shadd. Il y a un temps pour toute chose, et je sais le moyen de maintenir chaque chose à sa place… excepté la boisson, qui, elle, me maintient à ma place, sans espoir d’arriver à devenir autre chose.

— Commencez par le commencement, insistai-je. Mme Mulvaney m’a raconté que vous l’aviez épousée à l’époque où vous logiez dans la caserne de Krab Bokhar.

— Celle-là même qui est une fosse à purin, dit Mulvaney avec ferveur. Elle vous a dit vrai, Dinah. C’est bien ça. À ce propos, avez-vous jamais été amoureux, monsieur ?

Je gardai le silence des damnés. Mulvaney reprit :

— Alors je suppose que vous ne l’avez pas été. Moi, si. Au temps de ma jeunesse, comme je vous l’ai déjà dit plus d’une fois, j’étais un homme qui attirait l’œil et enchantait leur âme. Jamais homme ne fut haï autant que je l’ai été. Jamais homme ne fut aimé comme moi… non, il s’en faut d’une bonne demi-journée de marche. Durant les cinq premières années de mon service, quand j’étais ce que je donnerais mon âme pour redevenir maintenant, je prenais tout ce qui se trouvait à ma portée et m’en accommodais, et il n’y a pas beaucoup d’hommes qui peuvent en dire autant. Je prenais de la boisson, et elle ne me faisait pas de mal. Par le creux du firmament, je savais batifoler avec quatre femmes à la fois, et les empêcher chacune de rien découvrir au sujet des trois autres, et sourire au milieu de tout cela comme une fleur de souci épanouie. Dick Coulhan, de la batterie que nous aurons sur le dos cette nuit, ne conduisait pas son attelage mieux que moi le mien ; et pourtant je détenais le pire bétail. Je vécus donc ainsi, heureux, jusqu’après cette affaire avec Annie Bradgin… elle qui me renvoya aussi froide qu’une glacière, et m’enseigna où j’en étais dans l’esprit d’une honnête femme. Ce fut une médecine peu agréable à avaler.

« Après cela je restai frappé un temps, et ne m’occupai plus que de mes devoirs régimentaires. Je me voyais déjà étudiant pour passer sergent, et major-général vingt minutes plus tard. Mais au plus haut de mon ambition il y avait dans mon cœur une place vide, que toute ma bonne opinion de moi-même ne pouvait remplir. Voilà que je me dis à moi-même : « Térence, tu es un grand homme et le mieux dressé du régiment. Continue à prendre de l’avancement. » Mais ce moi-même me répond : « Pourquoi faire ? » Je me dis à moi-même : « Pour la gloire que tu en retireras. » Moi-même me répond : « Est-ce que cela t’emplira tes deux robustes bras, Térence ? — Va-t’en au diable, que je dis à moi-même. — Va-t’en au quartier des ménages, que moi-même me répond. — C’est la même chose, que je dis à moi-même. — Bien sûr, si tu es le même homme », que moi-même me répond. Et là-dessus je réfléchis longtemps à cette idée. Avez-vous jamais éprouvé ça, monsieur ?

Pour que Mulvaney continuât il ne fallait pas l’interrompre ; aussi ne lui répondis-je que par un léger grognement ; autour des feux de bivouac les chanteurs rivaux des compagnies s’excitaient mutuellement, et le charivari s’élevait jusqu’aux étoiles.

— Voilà donc ce que j’éprouvais, et ce fut un mauvais moment à passer. Une fois, comme un imbécile, je m’en allai au quartier des ménages, moins pour une intrigue avec les femelles, que par désir de causer avec notre vieux sergent porte-drapeau, Shadd. J’étais alors caporal… cassé par la suite ; mais caporal alors. J’ai gardé une photo de moi qui le prouve. « Vous allez prendre une tasse de thé avec nous ? qu’il dit. — Je veux bien, que je réponds, quoique le thé ne soit pas ma distraction préférée. — Cela vaudrait mieux pour vous qu’il le soit », que me répond la vieille maman Shadd. Et elle devait le savoir, car Shadd, à la fin de son service, buvait comme un trou chaque soir.

« Là-dessus je retirai mes gants… il y avait dessus de la craie à les faire tenir debout tout seuls… et approchai ma chaise, en regardant autour de moi les potiches de porcelaine et les bibelots de l’appartement des Shadd. C’étaient des objets qui appartenaient à une femme, et pas de la camelote de camp, ici aujourd’hui et dispersés demain. « Vous êtes bien logés ici dedans, sergent, que je dis. — C’est l’ouvrage de la patronne, mon garçon », qu’il répond, en dirigeant le tuyau de sa pipe vers la vieille maman Shadd, et sur ce compliment elle lui donna une claque sur le dessus de son crâne chauve. « Cela veut dire que tu as besoin d’argent », qu’elle lui dit.

« Et alors… au moment où on allait remplir la bouilloire, Dinah entra… ma Dinah… Elle avait les manches retroussées jusqu’au coude, sa chevelure faisait une auréole d’or autour de son front, sur lequel ses grands yeux bleus scintillaient : comme des étoiles par une nuit de gel, et le pas de ses deux pieds était plus léger que les bouts de papier, tombant de la corbeille du colonel dans la salle des rapports quand on la vide. N’étant qu’un brin de fille, elle devint rose à ma vue, et je tordis ma moustache et regardai un tableau pendu au mur. Il suffit de montrer à une femme que vous vous souciez d’elle autant que d’une pichenette, et parbleu elle vous suivra partout comme un mouton.

— Je suppose que c’est pour cela que vous avez couru derrière les jupes d’Annie Bradgin, si bien que tout le monde riait de vous dans le quartier des ménages, lui dis-je, au souvenir de sa flamme impie, et renonçant à feindre le sommeil.

— Je ne fais qu’énoncer la théorie de l’attaque en général, répondit Mulvaney, en envoyant un coup de pied dans le feu qui se mourait. Si vous lisez le Manuel du Soldat, que jamais aucun soldat ne lit, vous verrez qu’il y a des exceptions. Une fois Dinah sortie de la pièce (et ce fut pour moi comme si le soleil avait disparu aussi) : « Sainte Mère du ciel, sergent ! que je dis, est-ce donc là votre fille ?

— Du moins je l’ai cru pendant dix-huit ans, que répond le vieux Shadd en clignant de l’œil. Mais Mme Shadd est sans doute d’un avis opposé, comme il est de règle chez les femmes. — Je pense comme toi cette fois-ci, par miracle, que lui dit maman Shadd. — Alors, dites-moi comment il se fait que je ne l’aie pas encore vue ? que je dis. — Parce que ces trois dernières années vous étiez tout le temps à fricoter avec les femmes mariées. Jusqu’à l’an dernier elle n’était qu’un petit bout de fillette, et elle a poussé d’un coup avec le printemps, que dit la vieille maman Shadd. — Je ne fricoterai plus, que je dis. — Parlez-vous sérieusement ? que dit maman Shadd, en me regardant de travers, comme une poule regarde un épervier alors que ses poussins courent en liberté. — Mettez-moi à l’épreuve, que je dis, et vous verrez. » Là-dessus j’enfile mes gants, vide mon thé et sors de la maison aussi raide qu’à une revue générale, car je sentais dans le creux de mon dos les yeux de Dinah Shadd qui me suivaient par la fenêtre de la relaverie. Vrai, ce fut la seule fois où je regrettai de n’être pas dans la cavalerie, à cause des éperons à faire tinter.

« Je me mis à réfléchir, et je fis des tas de réflexions, mais elles aboutissaient toutes à ce brin de fille en robe bleue à pois, et à ses yeux bleus remplis de scintillements. Puis je cessai d’aller à la cantine, et je fréquentai en place le quartier des ménages ou les environs, dans l’espoir de rencontrer Dinah. Si je la rencontrais ? Oh ! mon passé, à chaque fois j’avais dans la gorge un nœud aussi gros que mon paquetage, et mon cœur allait comme un samedi matin la forge d’un maréchal ferrant ! Cela se bornait pendant une semaine où deux à des « Bonjour à vous, mademoiselle Dinah » et «  Bonjour à vous, caporal », et du diable si je pouvais aller en rien plus loin, à cause du respect que je portais à cette fille que j’aurais écrasée entre le pouce et l’index. »

J’eus alors un petit rire en me rappelant les formes imposantes de Dinah Shadd lorsqu’elle me rendit ma chemise.

— Vous pouvez rire, grommela Mulvaney. Mais je dis la vérité, et c’est vous qui avez tort. En ce temps-là Dinah était une fille qui aurait fait tomber la morgue de la duchesse de Clonmel. Sa main était une fleur, son pied de l’air chaussé, et ses yeux une aurore. C’est ma femme aujourd’hui… ma vieille Dinah, et pour moi c’est toujours la même Dinah Shadd.

« On louvoyait donc ainsi depuis trois semaines, et on n’avançait pas sinon par les yeux, lorsqu’un petit tambour que je venais d’admonester avec la boucle de mon ceinturon parce qu’il avait couru le guilledou par toute la garnison, s’avise de me rire au nez. « Mais je ne suis pas le seul qui ne reste pas à la caserne », qu’il me dit. Je l’attrapai par la peau du cou… j’étais à cran ces jours-là, vous le comprendrez… et : « File, que je lui dis, ou sinon je te mets en capilotade. — Allez dire ça à Dempsey, qu’il me dit, tout en hurlant. — Quel Dempsey ? que je lui dis, petit mal lavé d’enfant de Satan ? — Des Dragons à Catogan, qu’il me répond. Il l’a reconduite chez elle depuis la maison de sa tente dans le quartier civil quatre fois dans cette quinzaine. — Gosse, que je lui dis, en le lâchant, ta langue est plus forte que ton corps. Va-t’en à ton quartier. Je regrette de t’avoir rossé. »

« Là-dessus je me mis en quatre pour courir à la recherche de Dempsey. Cela me rendait fou de me dire qu’avec tous mes grands airs auprès des femmes j’avais pu être berné par un crétin de cavalier pas capable de se tenir sur un bât de mulet. Enfin je le trouvai dans nos lignes (les Catogans étaient logés auprès de nous) et c’était un suiffeux et dégingandé fils de mule, avec ses grands éperons de cuivre et ses plastrons sur ses épigastres et cœtera. Mais il ne broncha pas d’un cran.

« — Un mot, Dempsey, que je lui dis. Tu t’es promené avec Dinah Shadd quatre fois en cette dernière quinzaine.

« — Qu’est-ce que ça te fait ? qu’il dit. Je me promènerai quarante fois plus, et quarante fois encore avec, espèce de pied-plat, pousse-cailloux de caporal d’infanterie.

« Sans me laisser le temps de me mettre en garde il m’avait déjà flanqué son poing tout ganté sur la joue, et je m’étalai de tout mon long.

« — Es-tu content avec ça ? » qu’il me dit en se soufflant sur les phalanges exactement comme un officier des Écossais Gris.

« — Content ? que je dis. Si tu as du cœur, mon garçon, enlève tes éperons, retire ta tunique, et dégante-toi. Ce n’est que le commencement de l’ouverture. En garde !

« Il fit tout ce qu’il put, mais il refusa d’enlever sa tunique, et il était gêné des entournures. Je me battais pour Dinah Shadd et pour ce coup sur ma joue. Quel espoir avait-il contre moi ? « En garde ! que je répétais par moments, quand il commençait à rompre et à se garder trop haut et à frapper au large. Ce n’est pas ici l’école de cavalerie ! que je disais. Ohé, garçon, en garde, que je puisse t’atteindre ! » Mais quand je vis qu’il allait s’encourir, je l’attrapai par le fond de sa culotte de ma gauche, et par le devant de la ceinture de ma droite, et le balançai en l’air juste devant moi, la tête en bas, tandis qu’il me martelait le nez jusqu’au moment où je lui ôtai la respiration en le cognant à même le sol. « En garde, que je lui dis, ou je te rentre à coups de pied la tête dans la poitrine. » Et je l’aurais fait, aussi, tant j’étais fou furieux.

« — J’ai la clavicule cassée, qu’il dit. Aidez-moi à retourner au quartier. Je ne la fréquenterai plus.

« Ainsi donc je l’aidai à retourner.

— Et il avait réellement la clavicule cassée ? demandai-je, car je me figurais que Learoyd seul pouvait accomplir proprement ce terrible coup.

— Elle pointait sur son épaule gauche. Elle l’était. Le lendemain on savait la nouvelle dans les deux casernes, et quand je rencontrai Dinah Shadd avec ma joue pareille à tous les échantillons des tailleurs régimentaux, elle ne me dit pas « Bonjour, caporal », ni autre chose.

« — Et qu’est-ce que je vous ai fait, mademoiselle Dinah Shadd, que je lui dis, très fier, en me plantant devant elle, que vous ne vouliez plus causer un peu avec moi ?

« — Vous avez à moitié tué le cavalier Dempsey, qu’elle me répond, des larmes plein ses chers yeux bleus.

« — Possible, que je dis. N’était-il pas cet ami à vous qui vous a reconduite chez vous quatre fois en une quinzaine ?

« — Oui, qu’elle dit, très fière, mais elle avait la bouche tirée en bas par les coins. Et… et qu’est-ce que ça peut vous faire ?

« — Demandez-le à Dempsey, que je dis, faisant semblant de m’éloigner.

« — Vous êtes-vous donc battu pour moi, nigaud ? qu’elle dit, mais elle le savait déjà très bien.

« — Pour qui serait-ce d’autre ? que je dis.

« Et je fis un pas en avant.

« — Je ne le méritais pas, qu’elle dit en tortillant son tablier.

« — C’est à moi à le dire, que je dis. Le dirai-je ?

« — Oui, qu’elle dit avec une douceur de sainte.

« Et là-dessus je m’expliquai ; et elle me dit, ce que tout homme qui est un homme, et beaucoup de femmes aussi, entendent une fois dans leur vie.

« — Mais qu’est-ce qui vous a fait pleurer au début, Dinah ma chérie ? que je lui dis.

« — Votre… votre joue abîmée, qu’elle dit, en cachant sa petite tête dans le creux de mon bourgeron (car j’étais de corvée pour la journée) et gémissant comme un ange en détresse.

« Or, on pouvait prendre cela de deux façons. Je le pris comme il me plaisait le mieux, en même temps que mon premier baiser. Sainte Mère d’Innocence ! mais c’est que je l’embrassai sur le bout du nez et au-dessous de l’œil, et une fille qui se laisse embrasser tout de travers comme ça n’a jamais encore été embrassée auparavant. Prenez note de ça, monsieur. Puis, la main dans la main comme de petits enfants, nous allâmes trouver la vieille maman Shadd, et elle nous dit que ça ne lui déplaisait pas ; et le vieux Shadd hocha la tête sans quitter sa pipe, et Dinah s’enfuit à sa chambre. Ce jour-là je marchais sur des nuages de gloire. La terre entière était trop petite pour me contenir. Parbleu, j’aurais pris le soleil dans le ciel en guise de braise ardente pour rallumer ma pipe, tant j’étais grandiose. Mais quand je fis faire à mes recrues l’exercice d’escouade, je commençai par l’avance générale de bataillon, alors que j’aurais dû leur faire marquer le pas. Eah ! ce jour-là ! ce jour-là ! »

Un silence très prolongé.

— Eh bien ? dis-je.

— Il finit très mal, dit Mulvaney, avec un énorme soupir. Et je sais de source sûre que ce fut entièrement par ma propre folie. Ce soir-là je bus peut-être la moitié de trois pintes… pas assez pour émouvoir un homme qui est dans son assiette ordinaire. Mais j’étais plus qu’à demi saoul de joie pure, et cette dose de bière de cantine fut pour moi comme autant dé whisky. Je ne sais pas trop comment cela se fit ; mais parce que je n’avais envie d’aucune femme en dehors de Dinah, parce qu’il n’y avait pas cinq minutes que je m’étais dégagé de ses petits bras, parce que ma bouche gardait encore le goût de son baiser, il me fallut traverser le quartier des ménages pour me rendre à ma caserne, et je dus rester à causer à une pouliche de garce d’Irlandaise rousse, Judy Sheehy, qui était fille de maman Sheehy, la femme de Nick Sheehy, le sergent cantinier… la noire malédiction de Shielygh soit sur toute sa race qui est sur terre à cette heure !

« — Et pourquoi tenez-vous la tête si haute, caporal ? que me dit Judy. Entrez donc prendre une tasse de thé, qu’elle dit, debout sur le pas de sa porte.

« Moi, en parfait idiot, et sans songer à autre chose qu’au thé, j’entrai.

« — Maman est à la cantine, que me dit Judy, en lissant ses cheveux roux pareils à des serpents rouges, et me regardant du coin de l’œil de ses yeux verts de chatte. Cela ne vous fait rien, caporal ?

« — Cela ne me dérange pas, que je dis. La vieille maman Sheehy ne faisant pas partie de mes amusements, ni sa fille non plus.

« Judy alla chercher le service à thé et le disposa sur la table, en se penchant sur moi de très près pour mettre chaque chose à sa place. À la pensée de Dinah je me reculai.

« — Est-ce que vous avez peur d’une fille seule ? que dit Judy.

« — Non, que je dis. Pourquoi en aurais-je peur ?

« — Cela dépend de la fille, que dit Judy en rapprochant sa chaise de la mienne.

« — Alors tant pis pour elle, que je dis.

« Et voyant que j’avais été un tant soit peu impoli, je dis :

« — Le thé n’est pas tout à fait assez sucré pour mon goût. Mettez votre petit doigt dans la tasse, Judy, et cela en fera un nectar.

« — Qu’est-ce que c’est qu’un nectar ? qu’elle dit.

« — Quelque chose de très sucré, que je dis.

« Et pour mes péchés je ne pus m’empêcher de la regarder du coin de l’œil comme je le faisais d’habitude avec les femmes.

« — Continuez, caporal, qu’elle me dit. Vous êtes un enjôleur.

« — Sur mon âme je ne le suis pas, que je dis.

« — Alors vous êtes un bel homme cruel, et c’est encore pis, qu’elle dit, en poussant des soupirs et prenant un air contrarié.

« — Vous seule savez ce que vous voulez dire, que je dis.

« — Il vaudrait mieux pour moi ne pas le savoir, qu’elle dit.

« — Nous aurions beaucoup à dire là-dessus tous les deux, que je dis sans réfléchir.

« — Dites ce que vous en pensez, alors, Térence, mon chéri, qu’elle dit ; car je crois parbleu bien que j’en ai dit trop ou pas assez pour une honnête fille.

« Et là-dessus elle me met les bras autour du cou et m’embrasse sur la bouche.

« — Il n’y a plus rien à dire après ça, que je dis, en l’embrassant de retour.

« Oh ! le vil manant que j’étais, avec en moi le souvenir encore tout frais de Dinah Shadd ! Comment se fait-il, monsieur, que quand un homme a jeté son dévolu sur une femme il ne manque jamais de le jeter encore sur une autre ? C’est la même chose qu’au tir au fusil. Un jour tous les coups manquent le but ou vont dans le parapet, et le lendemain… debout, couché, qu’on vise ou non, on ne peut plus s’écarter du noir, pendant dix coups de suite.

— Cela n’arrive qu’aux gens qui ont beaucoup d’expérience ; ils le font sans y penser, répondis-je.

— Merci du compliment, monsieur, si c’en est un ; mais je doute que vous ayez voulu m’en faire un. Mais écoutez. J’étais là assis avec Judy sur mon genou, qui me racontait toutes sortes de bêtises, et ne disant que « oui » ou « non » quand j’aurais beaucoup mieux fait de tenir ma langue. Et il n’y avait pas une heure que je venais de quitter Dinah Shadd. Ce à quoi je pensais, je ne saurais le dire.

« Alors, silencieuse comme une chatte, la vieille maman Sheehy s’amène ivre comme un velours. Elle avait les cheveux roux de sa fille, mais elle était chauve par places, et je pus voir sur son méchant vieux visage, net comme un éclair, ce que deviendrait Judy dans vingt ans. J’allai pour me lever, mais Judy ne bougea pas.

« — Térence m’a promis le mariage, maman, qu’elle dit.

« Une sueur froide m’envahit tout le corps.

« La vieille maman Sheehy s’assit d’un bloc, et se mit à tripoter les tasses à thé.

« — Alors, qu’elle dit, d’une voix pâteuse, vous êtes un couple bien assorti, car c’est le plus grand coquin qui ait jamais gâché les cuirs de souliers de la Reine, et…

« — Je m’en vais, Judy, que je dis. Vous ne devriez pas raconter de bêtises à votre mère. Mettez-la plutôt au lit, ma petite.

« — Des bêtises ? que dit la vieille, en dressant les oreilles comme une chatte, et agrippant le bord de la table. Si bêtise il y a, espèce de blaireau grimaçant, ça deviendra pour vous la plus embêtante des bêtises. Allons, décanillez. Je m’en vais me coucher.

« Je m’enfuis dans le noir, la tête en bouillie et le cœur malade, mais il me restait assez de bon sens pour voir que je m’étais, moi-même attiré tout ça. « Voilà ce que c’est que de passer son temps à causer avec les pires des chattes d’enfer, que je me dis. Ce que j’ai dit ou non cela n’a pas d’importance. Judy et sa matrone vont soutenir que j’ai promis, et Dinah me donnera mon congé, et je le mérite. Je m’en vais aller me saouler, que je dis, et oublier tout ça, car il est clair que je ne suis pas un homme mariable. »

« En me rendant à la cantine je me jetai contre Lascelles, qui était sergent porte-drapeau de la compagnie E, un homme dur, dur, dont la femme faisait le tourment.

« — Vous avez sur vos épaules une vraie tête de noyé, qu’il me dit, et là où vous allez vous vous en procurerez une pire. Retournez, qu’il me dit.

« — Laissez-moi aller, que je dis. J’ai de ma propre main jeté ma chance par-dessus le mur.

« — Alors ce n’est pas le moyen de la ravoir, qu’il dit. Dégoisez-moi plutôt votre ennui, espèce de sot garçon.

« Et je lui racontai l’affaire.

« Il fit rentrer sa lèvre inférieure.

« — On vous a pris au piège, qu’il dit. Ju Sheehy se trouverait bien d’ajouter le nom d’un homme au sien le plus tôt possible. Et vous pensiez faire le malin avec elle. C’est la vanité naturelle aux gens bêtes. Térence, vous avez beau être un fameux sot de naissance, vous ne l’êtes pas encore assez pour vous marier avec cette espèce. Que vous ayez dit quelque chose… et malgré vos protestations je suis sûr que vous l’avez fait… ou pas, ce qui serait pire, reniez le tout. Mentez comme le père de tous les mensonges, mais sortez-en à tout prix libre de Judy. Est-ce que je ne sais pas ce que c’est que d’avoir épousé une femme qui était le portrait tout craché de Judy quand elle était jeune ? Je me fais vieux, et j’ai appris la patience ; mais vous, Térence, vous lèveriez la main sur Judy et avant un an vous la tueriez. Ne vous occupez pas si Dinah vous donne votre congé, vous l’avez mérité. Ne vous occupez pas si tout le régiment rit de vous du matin au soir. Tenez-vous à l’abri de Judy et de sa mère. Elles n’ont pas le pouvoir de vous traîner à l’église, mais si elles y arrivaient quand même ce serait pour vous l’enfer. Retournez à votre caserne et faites le mort, qu’il dit. (Puis, par-dessus son épaule :) Il vous faut absolument en, finir avec elles.

« Le lendemain j’allai voir Dinah ; mais j’avais les jambes molles en marchant. Je savais que les embêtements viendraient assez vite sans que j’aie besoin de m’en mêler, et je n’étais pas rassuré du tout.

« J’entendis Judy, qui m’appelait, mais je continuai tout droit jusqu’au logement des Shadd. Dinah voulut me donner un baiser, mais je l’en empêchai.

« — Quand je vous aurai tout dit, ma chérie, vous pourrez me le donner si vous voulez, mais je ne pense pas que vous me l’offriez encore aussi facilement.

« J’avais à peine commencé mes explications que Judy et sa mère arrivent à la porte. Je pense qu’il y avait une véranda, mais je ne me rappelle plus.

« — Voulez-vous pas entrer ? que fait Dinah, fort polie, bien que les Shadd n’eussent pas de relations avec les Sheehy.

« La vieille maman Shadd leva bien vite les yeux ; et elle fut la première à voir qu’il y avait du grabuge, parce que Dinah était sa fille.

« — Je suis pressée aujourd’hui, que répond Judy, fière comme Artaban, et je suis venue seulement pour Térence… qui m’a promis le mariage. C’est étrange de le trouver ici le lendemain de ce jour-là.

« Dinah me regarda comme si je l’avais frappée, et je réponds tout de go :

« — On a raconté des bêtises hier soir chez les Sheehy ; et Judy continue la blague, chérie, que je dis.

« — Chez les Sheehy ? que fait Dinah, très lentement.

« Et Judy l’interrompt en disant :

« — Il y est resté de neuf heures à minuit, Dinah Shadd, et une bonne moitié du temps il m’a tenue sur ses genoux, Dinah Shadd. Vous aurez beau me regarder et me regarder et vous aurez beau me regarder du haut de votre grandeur, vous n’empêcherez pas pour ça que Térence soit mon promis. Térence, mon chéri, viens, il est temps, de rentrer chez nous.

« Dinah ne dit pas un mot à Judy.

« — Vous m’avez quittée à huit heures et demie, qu’elle me dit à moi, et je n’ai jamais pensé que vous me quittiez pour Judy, promesses ou non. Retournez avec elle, puisqu’il faut qu’une fille vienne vous chercher ! Moi, c’est fini avec vous, qu’elle dit.

« Et elle s’enfuit dans sa chambre à elle, suivie de sa mère. Je restais donc seul avec ces deux femmes, et libre de leur dire ma façon de penser.

« — Judy Sheehy, que je dis, si vous vous êtes payé ma tête aux lumières, vous ne recommencerez pas pendant le jour. Je ne vous ai jamais rien promis ni en paroles ni par écrit.

« — Vous mentez, que dit la vieille maman Sheehy ; et puisse votre mensonge vous étouffer sur place.

« Elle était déjà fort saoule.

« — Et même s’il m’étouffait sur place, ça n’y changerait quand même rien, que je dis. Rentrez chez vous, Judy. C’est honteux pour une fille convenable comme vous de traîner votre mère dehors nu-tête pour cette commission. Mais écoutez d’abord, et tenez-vous-le pour dit. J’ai donné ma parole, à Dinah Shadd hier, et je suis d’autant plus coupable que j’étais avec vous hier soir à raconter des bêtises, mais rien de plus. Vous avez voulu essayer de me tenir par là. Je ne me laisserai pas faire comme ça pour rien au monde. Ça vous Suffit-il ?

« Judy devint toute rose.

« — Et je vous souhaite bien du plaisir de ce parjure, qu’elle dit. Vous avez perdu une femme qui se serait usé les mains jusqu’à l’os pour votre plaisir ; et, vrai, Térence, je ne vous ai pas tendu de piège… (Lascelles devait lui avoir parlé franc.) Je vaux bien Dinah… pour sûr que, oui ! Vous avez perdu une pimbêche de fille qui ne vous regardera jamais plus, et vous avez perdu aussi ce que vous n’aviez pas… la vulgaire honnêteté. Si vous traitez vos hommes comme vous traitez vos amoureuses, je ne m’étonne plus qu’ils vous appellent le pire caporal de la compagnie. Allons-nous-en, mère, qu’elle dit.

« Mais du diable si la vieille consentit à remuer une patte !

« — Vous vous en tenez là ? qu’elle dit, en me regardant de dessous ses gros sourcils gris.

« — Que oui, je m’y tiens, dis-je, quand bien même Dinah me donnerait mon congé vingt fois. Je n’aurai pas de manigance avec vous ni les vôtres, que je dis. Emmenez votre enfant, espèce d’éhontée.

« — Ah ! je suis une éhontée ? qu’elle dit en levant ses mains par-dessus sa tête. Alors qu’est-ce que tu es, toi, espèce de menteur, farceur, capon, sale âme de fils de vivandier ? Ah ! je suis une éhontée, moi ? Et qui est-ce qui jette la honte publique sur moi et ma fille au point que nous devions aller en plein jour au milieu des casernes mendier auprès de lui sa parole qu’il a reprise ? Double part de honte soit sur toi, Térence Mulvaney, qui te crois si fort ! Par la Vierge et tous les saints, par le sang et l’eau, et par tous les chagrins qui sont survenus dans le monde depuis le commencement, que le noir anathème tombe sur toi et les tiens, de façon que tu ne sois jamais plus délivré de peine pour une autre quand ce ne sera pas pour toi ! Puisse ton cœur saigner goutte à goutte dans ta poitrine, pendant que tes amis riront de le voir saigner ! Ah ! tu te crois fort ! Puisse ta force tourner à mal pour toi… pour toi et t’entraîner contre ta propre volonté jusque dans les mains du diable ! Ah ! tu y vois clair ? Puissent tes yeux voir clair à chaque pas du chemin ténébreux jusqu’à ce que les rouges tisons de l’enfer te les fassent perdre ! Puisse la terrible soif desséchante qui ravage mes pauvres vieux os passer en toi si bien que tu ne puisses jamais laisser une bouteille pleine ni un verre vide ! Que Dieu te conserve la lumière de ton entendement, mon bijou de gars, afin que tu n’oublies jamais ce que tu avais l’intention de devenir et ce que tu seras devenu quand tu pataugeras dans le bourbier ! Puisses-tu voir le meilleur et suivre le pire aussi longtemps qu’il y aura un souffle de vie dans ton corps. Et puisses-tu mourir bientôt sur une terre étrangère en voyant venir la mort sans pouvoir t’en défendre, incapable de remuer ni main ni pied !

« J’entendis qu’on se débattait dans la pièce derrière moi, et puis la main de Dinah Shadd vint se poser dans la mienne comme une feuille de rose sur une route boueuse.

« — De tout cela je prends la moitié, qu’elle dit, et plus même si je le peux. Rentrez chez vous, femme qui racontez des bêtises ; rentrez chez vous, et allez à confesse.

« — Viens donc ! viens donc ! que dit Judy, en tirant sa mère par son châle. Ce n’est pas la faute de Térence. Pour l’amour de la Vierge, cesse de parler !

« — Ah ! toi aussi ! dit la vieille maman Sheehy en pirouettant vers Dinah. Tu veux prendre la, moitié du fardeau de cet homme ? Gare-toi de lui, Dinah Shadd, avant qu’il ne t’entraîne aussi vers le bas… toi qui envisages d’être la femme d’un sergent-major d’ici cinq ans. Tu vises trop haut, mon enfant. Tu feras la lessive pour le sergent-major, quand il voudra bien te donner cet emploi par charité ; mais tu resteras jusqu’au bout la femme d’un simple soldat et tu connaîtras toutes les peines d’une femme de simple soldat, et ton unique joie sera celle qui sortira de toi comme le flot d’un rocher. Tu connaîtras les douleurs de l’enfantement, mais tu n’auras pas le plaisir de donner le sein ; et tu enterreras dans la fosse commune un enfant mâle sans même qu’il y ait un prêtre pour prier sur lui, et de cet enfant mâle tu te souviendras tous les jours de ta vie. Réfléchis bien, Dinah Shadd, : car tu n’en auras jamais un autre, devrais-tu prier jusqu’à ce que tes genoux en saignent. Les mères d’enfants se moqueront de toi derrière ton dos tandis que tu tordras le linge au lavoir. Tu sauras ce que c’est que de ramener chez toi un mari saoul et de le voir aller à la salle de police. Cela te plaira-t-il, Dinah Shadd, toi qui ne veux pas être vue causant avec ma fille ? Tu parleras à des pires que Judy avant que tout ne soit fini pour toi. Les femmes de sergents te regarderont de leur haut avec mépris ; méprisante fille de sergent, et tu cacheras ton humiliation sous un visage souriant, tandis que ton cœur éclatera. Gare-toi de lui, Dinah Shadd, car j’ai mis sur lui la noire malédiction de Shielygh, et de sa propre bouche il la confirmera.

« Elle tomba la tête en avant, et de l’écume lui vint aux lèvres. Dinah Shadd accourut avec de l’eau, et Judy entraîna la vieille dans la véranda jusqu’à ce qu’elle fût remise.

« — Je suis Vieille et misérable, qu’elle dit, tremblant et pleurant, et il est probable que j’en dis plus que je n’en pense.

« — Quand vous serez en état de marcher, vous partirez, dit la vieille maman Shadd. Il n’y a pas de place dans cette maison pour vos pareilles, vous qui avez maudit ma fille.

« — Eah ! fit la vieille. Les paroles dures ne cassent pas d’os, et Dinah Shadd gardera l’amour de son mari jusqu’à ce que mes os à moi soient devenus du blé vert. Judy, ma chérie, je ne me rappelle plus ce que je suis venue faire ici. Pouvez-vous me prêter du thé plein le fond d’une tasse, madame Shadd ?

« Mais Judy l’entraîna en pleurant comme si son cœur allait se briser. Et Dinah Shadd et moi, en dix minutes nous avions oublié tout cela.

Alors pourquoi vous le rappelez-vous maintenant ? lui dis-je.

— Y a-t-il chance que je l’oublie ? Chaque parole que cette vieille a prononcée s’est vérifiée dans ma vie par la suite ; et j’aurais pu tout empêcher… tout, sauf quand le petit est né. Cela se passa en ligne de marche trois mois après que le régiment eut attrapé le choléra. Nous étions alors entre Amballa et Kalka, et j’étais de garde. Quand j’en sortis, les femmes me montrèrent l’enfant, et sous mes yeux mêmes il se tourna sur le côté et il mourut. Nous l’enterrâmes au bord de la route, mais le père Victor était à un jour de marche en arrière avec le gros bagage, et ce fut le capitaine de la compagnie qui récita les prières. Et depuis lors j’ai été un homme sans enfant, et tout le reste que la vieille maman Sheehy nous avait prédit à moi et à Dinah Shadd. Qu’est-ce que vous en pensez, monsieur ?

J’en pensais beaucoup, mais il me parut préférable de tendre simplement la main à Mulvaney. Cette démonstration faillit me coûter l’usage de trois doigts. Mulvaney a beau connaître ses faiblesses, il ignore sa force.

— Mais qu’est-ce que vous en pensez ? reprit-il, tandis que je me massais le membre endolori.

Ma réponse fut noyée dans les hurlements et les clameurs qui s’élevèrent du foyer voisin, où dix hommes s’égosillaient à appeler : « Ortheris ! Soldat Ortheris ! Maître Ortheris ! Le gars ! Capitaine Ortheris ! Maréchal Ortheris ! Stanley, rigolo de deux sous, viens donc avec ceux de ta compagnie ! » Et le cockney qui venait de faire la joie d’un autre auditoire avec ses récits subreptices et rabelaisiens, fut projeté par la force majeure au milieu de ses admirateurs.

Vous avez horriblement froissé mon devant de chemise, dit-il, et je ne chanterai plus jamais pour ce fichu salon-ci.

Réveillé par le tumulte, Learoyd s’étira, se glissa par derrière Ortheris et l’éleva en l’air sur ses épaules.

— Chante, toi, satané oiseau piailleur, dit-il.

Et Ortheris, battant la mesure sur le crâne de Learoyd, exécuta d’une voix rauque, digne de Ratcliffe Highway, les chastes et touchants couplets que voici :

Ma bonne amie elle m’a donné mon congé
Quand j’étais un gars de Londres,
Et pendant quinze jours je n’ai pas cessé de boire,
Et après ça j’ai tourné mal.
La Reine elle me donne un shilling
Pour combattre à perpète outre-mer ;
Mais les casernes du gouvernement sont des nids à fièvre
Et l’Inde m’a donné le mal.

Refrain
Oh ! ne faites pas attention à ce que disent les filles
Et ne vous mettez pas à boire ;
Moi j’ai fait l’âne quand la mienne m’a envoyé paître,
Et c’est pour ça que je suis ici.

J’ai tiré sur un Afghan ;
Le salaud a riposté ;
Et je suis sur mon lit avec un trou dans la tête,
Et je rate la prochaine campagne !
J’ai couru avec mon flingot sur un Birman
Qui portait un satané dah,
Mais la cartouche s’est enrayée et la baïonnette a cassé
Et tout ce que j’ai pris c’est une balafre.

Refrain
Oh ! ne tirez donc pas sur un Afghan
Quand vous êtes visible sur la ligne d’horizon,
Et ne vous en prenez pas à un Birman
Si vous n’avez pas de vos camarades auprès.

J’ai fait mon temps pour passer caporal,
Et c’est avec de la limonade que j’ai arrosé mes galons,
Parce que j’ai tiré une bordée avec mon meilleur ami
Et que j’ai fini la nuit à la boîte.
J’ai fait mon temps pour passer sergent,
Le colonel il a dit : « Non !
Tout ce que vous serez c’est consigné jusqu’à la gauche. »
Et… dès le soir même ça y était.

Refrain
Oh ! ne vous mêlez pas de vouloir être caporal
Si vous n’êtes pas de sang frais ;
Mais j’ai fait l’âne quand elle m’a envoyé paître,
Et c’est pour ça que je suis ici.


J’ai goûté les plaisirs de l’armée
En caserne, au camp, à la boîte,
Et j’ai perdu ma prime pendant la satanée balade,
Avec les femmes et la boisson.
Au bout de mon service je suis gros-jean comme devant ;
Si me voilà laissé pour compte,
C’est que mon pire ami du commencement à la fin,
Nom d’un pétard, ç’a été moi !

Refrain
Oh ! ne faites pas attention à ce que disent les filles,
Et ne vous mettez pas à boire ;
Moi j’ai fait l’âne quand elle m’a envoyé paître,
Et c’est pour ça que je suis ici.

— Oui, écoutez notre petit homme maintenant — qui chante et qui crie comme si l’ennui ne l’avait jamais pris ! Vous rappelez-vous quand il est devenu fou du mal du pays ? dit Mulvaney, évoquant ainsi ces jours inoubliables où Ortheris traversa les grandes eaux de l’affliction et se conduisit abominablement. Mais quand même il dit la triste vérité. Eah !

Mon pire ami du commencement à la fin,
Nom d’un pétard, ç’a été moi !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Quand je me réveillai je vis Mulvaney, la moustache emperlée de rosée nocturne, et appuyé sur son fusil en sentinelle, solitaire comme Prométhée sur son roc, tandis que je ne sais quels vautours lui déchiraient le foie.

  1. Saucisse aux haricots.